les étoiles filantes, les uranolithes, en un mot tous les corps
constitutifs de ce vaste univers reposent non sur des bases solides,
comme semblait l’exiger la conception primitive et enfantine de nos
pères, mais sur les forces invisibles et immatérielles qui régissent
leurs mouvements. Ces milliards de corps célestes ont leurs mouvements
respectifs pour cause de stabilité et s’appuient mutuellement les uns
sur les autres à travers le vide qui les sépare. L’esprit qui saurait
faire abstraction du temps et de l’espace verrait la Terre, les
planètes, le Soleil, les étoiles, pleuvoir d’un ciel sans limites, dans
toutes les directions imaginables, comme des gouttes emportées par les
tourbillons d’une gigantesque tempête et attirées non par une base,
mais par l’attraction de chacune et de toutes; chacune de ces gouttes
cosmiques, chacun de ces mondes, chacun de ces soleils est emporté par
une vitesse si rapide que le vol des boulets de canon n’est que repos
en comparaison: ce n’est ni cent, ni cinq cents, ni mille mètres par
seconde, c’est dix mille, vingt mille, cinquante mille, cent mille et
même deux ou trois cent mille mètres _par seconde_!
Comment des rencontres n’arrivent-elles pas au milieu de pareils
mouvements? Peut-être s’en produit-il: les «étoiles temporaires» qui
semblent renaître de leurs cendres, paraîtraient l’indiquer. Mais,
en fait, des rencontres ne pourraient que difficilement se produire,
parce que l’espace est immense relativement aux dimensions des corps
célestes, et parce que le mouvement dont chaque corps est animé
l’empêche précisément de subir passivement l’attraction d’un autre
corps et de tomber sur lui: il garde son mouvement propre, qui ne peut
être détruit, et glisse autour du foyer qui l’attire comme un papillon
qui obéirait à l’attraction d’une flamme sans s’y brûler. D’ailleurs,
absolument parlant, ces mouvements ne sont pas «rapides».
En effet, tout cela court, vole, tombe, roule, se précipite à travers
le vide, mais à de telles distances respectives que tout paraît en
repos! Si nous voulions placer en un cadre de la dimension de Paris
les astres dont la distance a été mesurée jusqu’à ce jour, l’étoile
la plus proche serait placée à 2 kilomètres du Soleil, dont la Terre
serait éloignée à 1 centimètre, Jupiter à 5 centimètres et Neptune à
30. La 61e du Cygne serait à 4 kilomètres, Sirius à 10 kilomètres,
l’étoile polaire à 27 kilomètres, etc., et l’immense majorité des
étoiles resterait au delà du département de la Seine. Eh bien, en
animant tous ces projectiles de leurs mouvements relatifs, la Terre
devrait employer une année à parcourir son orbite d’un centimètre de
rayon, Jupiter douze ans à parcourir la sienne de cinq centimètres, et
Neptune, cent soixante-cinq ans. Les mouvements propres du Soleil et
des étoiles seraient du même ordre. C’est dire que tout paraîtrait en
repos, même au microscope. Uranie règne avec calme et sérénité dans
l’immensité de l’univers.
Or, la constitution de l’univers sidéral est l’image de celle des corps
que nous appelons matériels. Tout corps, organique ou inorganique,
homme, animal, plante, pierre, fer, bronze, est composé de molécules
en mouvement perpétuel et qui ne se touchent pas. Ces molécules
sont elles-mêmes composées d’atomes qui ne se touchent pas. Chacun
de ces atomes est infiniment petit et invisible, non seulement aux
yeux, non seulement au microscope, mais même à la pensée, puisqu’il
est possible que ces atomes ne soient que des centres de forces. On
a calculé que dans une tête d’épingle il n’y a pas moins de huit
sextillions d’atomes, soit huit mille milliards de milliards, et que
dans 1 centimètre cube d’air il n’y a pas moins d’un sextillion de
molécules. Tous ces atomes, toutes ces molécules sont en mouvement sous
l’influence des forces qui les régissent, et, relativement à leurs
dimensions, de grandes distances les séparent. Nous pouvons même penser
qu’il n’y a en principe qu’un genre d’atomes, et que c’est le nombre
des atomes primitifs, essentiellement simples et homogènes, leurs modes
d’arrangements et leurs mouvements qui constituent la diversité des
molécules: une molécule d’or, de fer, ne différerait d’une molécule de
soufre, d’oxygène, d’hydrogène, etc., que par le nombre, la disposition
et le mouvement des atomes primitifs qui la composent; chaque molécule
serait un système, un microcosme.
Mais, quelle que soit l’idée que l’on se fasse de la constitution
intime des corps, la vérité aujourd’hui reconnue et désormais
incontestable est que le point fixe cherché par notre imagination
n’existe nulle part. Archimède peut réclamer en vain un point d’appui
pour soulever le monde. _Les mondes comme les atomes reposent sur
l’invisible_, sur la force immatérielle; tout se meut, sollicité par
l’attraction et comme à la recherche de ce point fixe qui se dérobe à
mesure qu’on le poursuit, et qui n’existe pas, puisque dans l’infini
le centre est partout et nulle part. Les esprits prétendus positifs,
qui affirment avec tant d’assurance que «la matière règne seule avec
ses propriétés», et qui sourient dédaigneusement des recherches des
penseurs, devraient d’abord nous dire ce qu’ils entendent par ce
fameux mot de «matière». S’ils ne s’arrêtaient pas à la superficie des
choses, s’ils soupçonnaient que les apparences cachent des réalités
intangibles, ils seraient sans doute un peu plus modestes.
Pour nous, qui cherchons la vérité sans idées préconçues et sans esprit
de système, il nous semble que l’essence de la matière reste aussi
mystérieuse que l’essence de la force, l’univers visible n’étant point
du tout ce qu’il paraît être à nos sens. En fait, cet univers visible
est composé d’atomes invisibles; il repose sur le vide, et les forces
qui le régissent sont en elles-mêmes immatérielles et invisibles. Il
serait moins hardi de penser que la matière n’existe pas, que tout
est dynamisme, que de prétendre affirmer l’existence d’un univers
exclusivement matériel. Quant au soutien matériel du monde, il a
disparu, remarque assez piquante, précisément avec les conquêtes de la
Mécanique, qui proclament le triomphe de l’invisible. Le point fixe
s’évanouit dans l’universelle pondération des pouvoirs, dans l’idéale
harmonie des vibrations de l’éther; plus on le cherche, moins on le
trouve; et le dernier effort de notre pensée a pour dernier appui, pour
suprême réalité, l’INFINI.
[Illustration]
[Illustration]
V
AME VETUE D’AIR
Elle se tenait debout, dans sa chaste nudité, les bras élevés vers sa
chevelure dont elle tordait les masses souples et opulentes, qu’elle
s’efforçait d’assujettir au sommet de sa tête. C’était une beauté
juvénile, qui n’avait pas encore atteint la perfection et l’ampleur des
formes définitives, mais qui en approchait, rayonnant dans l’auréole de
sa dix-septième année.
Enfant de Venise, sa carnation, d’une blancheur légèrement rosée,
laissait deviner sous sa transparence, la circulation d’une
sève ardente et forte; ses yeux brillaient d’un éclat mystérieux
et troublant, et la rougeur veloutée de ses lèvres légèrement
entr’ouvertes faisait déjà songer au fruit autant qu’à la fleur.
Elle était merveilleusement belle ainsi, et si quelque nouveau Pâris
avait reçu mission de lui décerner la palme, je ne sais s’il eût mis à
ses pieds celle de la grâce, de l’élégance ou de la beauté, tant elle
semblait réunir le charme vivant de la séduction moderne aux calmes
perfections de la beauté classique.
Le plus heureux, le plus inattendu des hasards nous avait amenés devant
elle, le peintre Falero et moi. Par un lumineux après-midi du printemps
dernier, nous promenant sur les bords de la mer, nous avions traversé
l’un de ces bois d’oliviers au triste feuillage que l’on rencontre
entre Nice et Monaco, et, sans nous en apercevoir, nous avions
pénétré dans une propriété particulière ouverte du côté de la plage.
Un sentier pittoresque montait en serpentant vers la colline. Nous
venions de passer au-dessus d’un bosquet d’orangers dont les pommes
d’or rappelaient le jardin des Hespérides; l’air était parfumé, le ciel
d’un bleu profond, et nous discourions sur un parallèle entre l’art
et la science lorsque mon compagnon, arrêté tout à coup comme par une
fascination irrésistible, me fit signe de me taire et de regarder.
Derrière les massifs de cactus et de figuiers de Barbarie, à quelques
pas devant nous, une salle de bain somptueuse, ayant sa fenêtre
ouverte du côté du soleil, nous laissait voir, non loin d’une vasque
de marbre dans laquelle un jet d’eau retombait avec un doux murmure,
la jeune fille inconnue, debout devant une colossale psyché qui, de la
tête aux pieds, reflétait son image. Sans doute le bruit du jet d’eau
l’empêcha-t-il d’entendre notre approche. Discrètement--ou plutôt
indiscrètement--nous restâmes derrière les cactus, regardant, muets,
immobiles.
Elle était belle, semblant s’ignorer elle-même. Les pieds sur une peau
de tigre, elle ne se pressait point. Trouvant sa longue chevelure
encore trop humide, elle la laissa retomber sur son corps, se retourna
de notre côté et vint cueillir une rose sur une table voisine de la
fenêtre; puis, revenant vers l’immense miroir, elle se remit à sa
coiffure, la compléta tranquillement, plaça la petite rose entre deux
torsades et, tournant le dos au soleil, se pencha, sans doute pour
prendre son premier vêtement. Mais soudain elle se releva, poussa un
cri perçant et se cacha la tête dans les mains, en se mettant à courir
vers un coin sombre.
Nous avons toujours pensé, depuis, qu’un mouvement de nos têtes avait
trahi notre présence, ou que, par un jeu du miroir, elle nous avait
aperçus. Quoi qu’il en soit, nous crûmes prudent de revenir sur nos
pas, et, par le même sentier, nous redescendîmes vers la mer.
«Ah! fit mon compagnon, je vous avoue que, de tous mes modèles, je
n’en ai pas vu de plus parfait, même pour mon tableau des «Étoiles
doubles» et pour celui de «Célia». Qu’en pensez-vous vous-même? Cette
apparition n’est-elle pas arrivée juste à point pour me donner raison?
Vous avez beau célébrer avec éloquence les délices de la science,
convenez que l’art, lui aussi, a ses charmes. Les étoiles de la Terre
ne rivalisent-elles pas avantageusement avec les beautés du Ciel?
N’admirez-vous pas comme nous l’élégance de ces formes? Quels tons
ravissants! Quelles chairs!
--Je n’aurais pas le mauvais goût de ne point admirer ce qui est
vraiment beau, répliquai-je, et j’admets que la beauté humaine (et je
vous le concède sans hésitation, la beauté féminine en particulier)
représente vraiment ce que la nature a produit de plus parfait sur
notre planète. Mais savez-vous ce que j’admire le plus dans cet
être? Ce n’est point son aspect artistique ou esthétique, c’est le
témoignage scientifique qu’il nous donne d’un fait tout simplement
merveilleux. Dans ce corps charmant je vois une âme vêtue d’air.
--Oh! vous aimez le paradoxe. Une âme vêtue d’air! C’est bien idéaliste
pour un corps aussi réel. Que cette charmante personne ait une âme, je
n’en doute pas; mais permettez à l’artiste d’admirer son corps, sa vie,
sa solidité, sa couleur.... Je dirais volontiers, avec le poète des
_Orientales_:
Car c’est un astre qui brille
Qu’une fille
Qui sort d’un bain au flot clair,
Cherche s’il ne vient personne,
Et frissonne,
Toute mouillée, au grand air!
--Je ne vous l’interdis point. Mais c’est précisément cette beauté
physique qui me fait admirer en elle l’âme, la force invisible qui l’a
formée.
--Comment l’entendez-vous? On a sûrement un corps. L’existence de l’âme
est moins palpable.
--Pour les sens, oui. Pour l’esprit, non. Or, les sens nous trompent
absolument, sur le mouvement de la Terre, sur la nature du Ciel, sur
la solidité apparente des corps, sur les êtres et sur les choses.
Voulez-vous suivre un instant mon raisonnement?
[Illustration]
«Lorsque je respire le parfum d’une rose, lorsque j’admire la beauté
de forme, la suavité de coloris, l’élégance de cette fleur en son
premier épanouissement, ce qui me frappe le plus, c’est l’œuvre de
la force cachée, inconnue, mystérieuse, qui préside à la vie de la
plante, qui sait la diriger dans l’entretien de son existence, qui
choisit les molécules de l’air, de l’eau, de la terre convenables pour
son alimentation, et surtout qui sait assimiler ces molécules et les
grouper délicatement au point d’en former cette tige élégante, ces
petites feuilles vertes si fines, ces pétales d’un rose si tendre, ces
nuances exquises et ces délicieux parfums. Cette force mystérieuse,
c’est le principe animique de la plante. Mettez dans la terre, à côté
les uns des autres, une graine de lis, un gland de chêne, un grain de
blé et un noyau de pêche, chaque germe se construira son organisme.
«J’ai connu un érable qui se mourait sur les décombres d’un vieux mur,
à quelques mètres de la bonne terre du fossé, et qui, désespéré, lança
une racine aventureuse, atteignit le sol de sa convoitise, s’y enfonça,
y prit un pied solide, si bien qu’insensiblement, lui, l’immobile, se
déplaça, laissa mourir ses racines primitives, quitta les pierres et
vécut ressuscité, transformé, sur l’organe libérateur. J’ai connu des
ormes qui allaient manger la terre sous un champ fertile, auxquels on
coupa les vivres par un large fossé, et qui prirent la décision de
faire passer par-dessous le fossé leurs racines non coupées: elles y
réussirent et retournèrent à leur table permanente, au grand étonnement
de l’horticulteur. J’ai connu un jasmin héroïque qui traversa huit fois
une planche trouée qui le séparait de la lumière, et qu’un observateur
taquin retournait vers l’obscurité dans l’espérance de lasser à la fin
l’énergie de cette fleur: il n’y parvint pas.
[Illustration]
«La plante respire, boit, mange, choisit, refuse, cherche, travaille,
vit, agit suivant ses instincts; celle-ci se porte «comme un charme»,
celle-là est souffrante, cette autre est nerveuse, agitée. La sensitive
frissonne et tombe pâmée au moindre attouchement. En certaines heures
de bien-être, l’arum est chaud, l’œillet phosphorescent, la vallisnérie
fécondée descend au fond des eaux mûrir le fruit de ses amours. Sous
ces manifestations d’une vie inconnue, le philosophe ne peut s’empêcher
de reconnaître dans le monde des plantes un chant du chœur universel.
Je ne vais pas plus loin en ce moment pour l’âme humaine, quoiqu’elle
soit incomparablement supérieure à l’âme de la plante et quoiqu’elle
ait créé un monde intellectuel autant élevé au-dessus du reste de la
vie terrestre que les étoiles sont élevées au-dessus de la Terre.
Ce n’est pas au point de vue de ses facultés spirituelles que je
l’envisage ici, mais seulement comme force animant l’être humain.
«Eh bien! j’admire que cette force groupe les atomes que nous
respirons, ou que nous nous assimilons par la nutrition, au point d’en
constituer cet être charmant. Revoyez cette jeune fille le jour de
sa naissance et suivez par la pensée le développement graduel de ce
petit corps, à travers les années de l’âge ingrat, jusqu’aux premières
grâces de l’adolescence et jusqu’aux formes de la nubilité. Comment
l’organisme humain s’entretient-il, se développe-t-il, se compose-t-il?
Vous le savez: par la respiration et par la nutrition.
«Déjà, par la respiration, l’air nous nourrit aux trois quarts.
L’oxygène de l’air entretient le feu de la vie, et le corps est
comparable à une flamme incessamment renouvelée par les principes de
la combustion. Le manque d’oxygène éteint la vie comme il éteint la
lampe. Par la respiration, le sang veineux brun se transforme en sang
artériel rouge et se régénère. Les poumons sont un fin tissu criblé
de quarante à cinquante millions de petits trous, juste trop petits
pour laisser filtrer le sang et assez grands pour laisser pénétrer
l’air. Un perpétuel échange de gaz se fait entre l’air et le sang, le
premier fournissant au second l’oxygène, le second éliminant l’acide
carbonique. D’une part, l’oxygène atmosphérique brûle dans le poumon
du carbone; d’autre part, le poumon exhale de l’acide carbonique, de
l’azote et de la vapeur d’eau. Les plantes respirent (de jour) par
un procédé contraire, absorbent du carbone et exhalent de l’acide
carbonique, entretenant par ce contraste une partie de l’équilibre
général de la vie terrestre.
«De quoi se compose le corps humain? L’homme adulte pèse, en moyenne,
70 kilogrammes. Sur cette quantité, il y a près de 52 kilogrammes
d’eau, dans le sang et dans la chair. Analysez la substance de
notre corps, vous y trouvez l’albumine, la fibrine, la caséine
et la gélatine, c’est-à-dire des substances organiques composées
originairement par les quatre gaz essentiels: l’oxygène, l’azote,
l’hydrogène et l’acide carbonique. Vous y trouvez aussi des substances
dépourvues d’azote, telles que la gomme, le sucre, l’amidon, les
corps gras; ces matières passent également par notre organisme, leur
carbone et l’hydrogène sont consumés par l’oxygène aspiré pendant la
respiration, et ensuite exhalés sous forme d’acide carbonique et d’eau.
«L’eau, vous ne l’ignorez pas, est une combinaison de deux gaz,
l’oxygène et l’hydrogène; l’air, un mélange de deux gaz, l’oxygène et
l’azote, auxquels s’ajoutent, en proportions plus faibles, l’eau sous
forme de vapeur, l’acide carbonique, l’ammoniaque, l’ozone, qui n’est,
du reste, que de l’oxygène condensé, etc.
«Ainsi, notre corps n’est composé que de gaz transformés.
--Mais, interrompit mon compagnon, nous ne vivons pas seulement de
l’air du temps. Il nous faut, en certaines heures indiquées par notre
estomac, y ajouter quelques suppléments qui ont bien leur valeur, tels
qu’une aile de faisan, un filet de sole, un verre de château-laffitte
ou de champagne, ou, suivant vos goûts, des asperges, des raisins, des
pêches....
--Oui, tout cela passe à travers notre organisme et en renouvelle
les tissus, assez rapidement même, car en quelques mois (non plus en
sept ans, comme on le croyait autrefois) notre corps est entièrement
renouvelé. Je reviens encore à cet être ravissant qui posa devant
nous, tout à l’heure. Eh bien! toute cette chair que nous admirions
n’existait pas il y a trois ou quatre mois: ces épaules, ce visage,
ces yeux, cette bouche, ces bras, cette chevelure, et jusqu’aux ongles
même, tout cet organisme n’est autre chose qu’un courant de molécules,
une flamme sans cesse renouvelée, une rivière que l’on contemple
pendant la vie entière, mais où l’on n’a jamais revu la même eau. Or,
tout cela c’est encore du gaz assimilé, condensé, modifié, et c’est
surtout de l’air. Ces os eux-mêmes, aujourd’hui solides, se sont formés
et solidifiés insensiblement. N’oubliez pas que notre corps tout entier
est composé de molécules invisibles, qui ne se touchent pas, et qui se
renouvellent sans cesse.
«En effet, notre table est-elle servie de légumes ou de fruits,
sommes-nous végétariens, nous absorbons des substances puisées presque
entièrement dans l’air: cette pêche, c’est de l’eau et de l’air; cette
poire, ce raisin, cette amande sont également de l’air, de l’eau,
quelques éléments gazeux ou liquides appelés là par la sève, par la
chaleur solaire, par la pluie. Asperge ou salade, petits pois ou
artichauts, laitue ou chicorée, cerises, fraises ou framboises, tout
cela vit dans l’air et par l’air. Ce que donne la terre, ce que va
chercher la sève, ce sont encore des gaz, et les mêmes, azote, oxygène,
hydrogène, carbone, etc.
«S’agit-il d’un bifteck, d’un poulet ou de quelque autre «viande», la
différence n’est pas considérable. Le mouton, le bœuf se sont nourris
d’herbe. Que nous goûtions d’une perdrix aux choux, d’une caille rôtie,
d’une dinde truffée ou d’un civet de lièvre, toutes ces substances,
en apparence si diverses, ne sont que du végétal transformé, lequel
n’est lui-même qu’un groupement de molécules puisées dans les gaz dont
nous venons de parler, air, éléments de l’eau, molécules et atomes, en
eux-mêmes presque impondérables, et d’ailleurs absolument invisibles à
l’œil nu.
«Ainsi, quel que soit notre genre de nourriture, notre corps, formé,
entretenu, développé par l’absorption des molécules acquises par la
respiration et l’alimentation, n’est en définitive qu’un courant
incessamment renouvelé en vertu de cette assimilation, dirigé, régi,
organisé par la force immatérielle qui nous anime. Cette force,
nous pouvons assurément lui accorder le nom d’âme. Elle groupe les
atomes qui lui conviennent, élimine ceux qui lui sont inutiles, et,
partant d’un point imperceptible, d’un germe insaisissable, arrive à
construire ici l’Apollon du Belvédère, à côté la Vénus du Capitole.
Phidias n’est qu’un imitateur grossier, comparativement à cette force
intime et mystérieuse. Pygmalion devint amant de la statue dont il fut
père, disait la mythologie. Erreur! Pygmalion, Praxitèle, Michel-Ange,
Benvenuto, Canova n’ont créé que des statues. Plus sublime est la force
qui sait construire le corps vivant de l’homme et de la femme.
«Mais cette force est immatérielle, invisible, intangible,
impondérable, comme l’attraction qui berce les mondes dans
l’universelle mélodie, et le corps, quelque matériel qu’il nous
paraisse, n’est pas autre chose lui-même qu’un harmonieux groupement
formé par l’attraction de cette force intérieure. Vous voyez donc
que je reste strictement dans les limites de la science positive en
qualifiant cette jeune fille du titre d’âme vêtue d’air, comme vous et
moi, d’ailleurs, ni plus ni moins.
«Depuis les origines de l’humanité jusqu’en ces derniers siècles, on a
cru que la sensation était perçue au point même où on l’éprouvait. Une
douleur ressentie au doigt était considérée comme ayant son siège dans
le doigt même. Les enfants et beaucoup de personnes le croient encore.
La physiologie a démontré que l’impression est transmise depuis le bout
du doigt jusqu’au cerveau par l’intermédiaire du système nerveux. Si
l’on coupe le nerf, on peut se brûler le doigt impunément, la paralysie
est complète. On a même déjà pu déterminer le temps que l’impression
emploie pour se transmettre d’un point quelconque du corps au cerveau,
et l’on sait que la vitesse de cette transmission est d’environ
vingt-huit mètres par seconde. Dès lors on a rapporté la sensation au
cerveau. Mais on s’est arrêté en chemin.
Le cerveau est matière comme le doigt, et nullement une matière stable
et fixe. C’est une matière essentiellement changeante, rapidement
variable, ne formant point une identité.
«Il n’existe, il ne peut exister dans toute la masse encéphalique un
seul lobe, une seule cellule, une seule molécule qui ne change pas. Un
arrêt de mouvement, de circulation, de transformation, serait un arrêt
de mort. Le cerveau ne subsiste et ne sent qu’à la condition de subir,
comme tout le reste du corps, les transformations incessantes de la
matière organique qui constituent le circuit vital.
«Ce n’est donc pas, ce ne peut donc pas être dans une certaine matière
cérébrale, dans un certain groupement de molécules que réside notre
personnalité, notre identité, notre moi individuel, notre moi qui
acquiert et conserve une valeur personnelle, scientifique et morale,
grandissante avec l’étude, notre moi qui est et se sent responsable
de ses actes accomplis il y a un mois, un an, dix ans, vingt ans,
cinquante ans, durée pendant laquelle le groupement moléculaire le plus
intime a été _changé_ plusieurs fois.
«Les physiologistes qui affirment que l’âme n’existe pas ressemblent
à leurs ancêtres qui affirmaient ressentir la douleur au doigt ou au
pied. Ils sont un peu moins loin de la vérité, mais en s’arrêtant
au cerveau et en faisant résider l’être humain dans les impressions
cérébrales, ils s’arrêtent sur la route. Cette hypothèse est d’autant
moins excusable que ces mêmes physiologistes savent parfaitement que la
sensation personnelle est toujours accompagnée d’une modification de la
substance. En d’autres termes, le moi de l’individu ne persiste que si
l’identité de sa matière ne persiste pas.
«Notre principe de sensibilité ne peut donc être un objet matériel;
il est mis en relation avec l’univers par les impressions cérébrales,
par les forces chimiques dégagées dans l’encéphale à la suite de
combinaisons matérielles. Mais il est autre.
«Et perpétuellement se transforme notre constitution organique sous la
direction d’un principe psychique.