Ainsi, les étoiles, les soleils, les planètes, les mondes, les comètes,

les étoiles filantes, les uranolithes, en un mot tous les corps

constitutifs de ce vaste univers reposent non sur des bases solides,

comme semblait l’exiger la conception primitive et enfantine de nos

pères, mais sur les forces invisibles et immatérielles qui régissent

leurs mouvements. Ces milliards de corps célestes ont leurs mouvements

respectifs pour cause de stabilité et s’appuient mutuellement les uns

sur les autres à travers le vide qui les sépare. L’esprit qui saurait

faire abstraction du temps et de l’espace verrait la Terre, les

planètes, le Soleil, les étoiles, pleuvoir d’un ciel sans limites, dans

toutes les directions imaginables, comme des gouttes emportées par les

tourbillons d’une gigantesque tempête et attirées non par une base,

mais par l’attraction de chacune et de toutes; chacune de ces gouttes

cosmiques, chacun de ces mondes, chacun de ces soleils est emporté par

une vitesse si rapide que le vol des boulets de canon n’est que repos

en comparaison: ce n’est ni cent, ni cinq cents, ni mille mètres par

seconde, c’est dix mille, vingt mille, cinquante mille, cent mille et

même deux ou trois cent mille mètres _par seconde_!

Comment des rencontres n’arrivent-elles pas au milieu de pareils

mouvements? Peut-être s’en produit-il: les «étoiles temporaires» qui

semblent renaître de leurs cendres, paraîtraient l’indiquer. Mais,

en fait, des rencontres ne pourraient que difficilement se produire,

parce que l’espace est immense relativement aux dimensions des corps

célestes, et parce que le mouvement dont chaque corps est animé

l’empêche précisément de subir passivement l’attraction d’un autre

corps et de tomber sur lui: il garde son mouvement propre, qui ne peut

être détruit, et glisse autour du foyer qui l’attire comme un papillon

qui obéirait à l’attraction d’une flamme sans s’y brûler. D’ailleurs,

absolument parlant, ces mouvements ne sont pas «rapides».

En effet, tout cela court, vole, tombe, roule, se précipite à travers

le vide, mais à de telles distances respectives que tout paraît en

repos! Si nous voulions placer en un cadre de la dimension de Paris

les astres dont la distance a été mesurée jusqu’à ce jour, l’étoile

la plus proche serait placée à 2 kilomètres du Soleil, dont la Terre

serait éloignée à 1 centimètre, Jupiter à 5 centimètres et Neptune à

30. La 61e du Cygne serait à 4 kilomètres, Sirius à 10 kilomètres,

l’étoile polaire à 27 kilomètres, etc., et l’immense majorité des

étoiles resterait au delà du département de la Seine. Eh bien, en

animant tous ces projectiles de leurs mouvements relatifs, la Terre

devrait employer une année à parcourir son orbite d’un centimètre de

rayon, Jupiter douze ans à parcourir la sienne de cinq centimètres, et

Neptune, cent soixante-cinq ans. Les mouvements propres du Soleil et

des étoiles seraient du même ordre. C’est dire que tout paraîtrait en

repos, même au microscope. Uranie règne avec calme et sérénité dans

l’immensité de l’univers.

Or, la constitution de l’univers sidéral est l’image de celle des corps

que nous appelons matériels. Tout corps, organique ou inorganique,

homme, animal, plante, pierre, fer, bronze, est composé de molécules

en mouvement perpétuel et qui ne se touchent pas. Ces molécules

sont elles-mêmes composées d’atomes qui ne se touchent pas. Chacun

de ces atomes est infiniment petit et invisible, non seulement aux

yeux, non seulement au microscope, mais même à la pensée, puisqu’il

est possible que ces atomes ne soient que des centres de forces. On

a calculé que dans une tête d’épingle il n’y a pas moins de huit

sextillions d’atomes, soit huit mille milliards de milliards, et que

dans 1 centimètre cube d’air il n’y a pas moins d’un sextillion de

molécules. Tous ces atomes, toutes ces molécules sont en mouvement sous

l’influence des forces qui les régissent, et, relativement à leurs

dimensions, de grandes distances les séparent. Nous pouvons même penser

qu’il n’y a en principe qu’un genre d’atomes, et que c’est le nombre

des atomes primitifs, essentiellement simples et homogènes, leurs modes

d’arrangements et leurs mouvements qui constituent la diversité des

molécules: une molécule d’or, de fer, ne différerait d’une molécule de

soufre, d’oxygène, d’hydrogène, etc., que par le nombre, la disposition

et le mouvement des atomes primitifs qui la composent; chaque molécule

serait un système, un microcosme.

Mais, quelle que soit l’idée que l’on se fasse de la constitution

intime des corps, la vérité aujourd’hui reconnue et désormais

incontestable est que le point fixe cherché par notre imagination

n’existe nulle part. Archimède peut réclamer en vain un point d’appui

pour soulever le monde. _Les mondes comme les atomes reposent sur

l’invisible_, sur la force immatérielle; tout se meut, sollicité par

l’attraction et comme à la recherche de ce point fixe qui se dérobe à

mesure qu’on le poursuit, et qui n’existe pas, puisque dans l’infini

le centre est partout et nulle part. Les esprits prétendus positifs,

qui affirment avec tant d’assurance que «la matière règne seule avec

ses propriétés», et qui sourient dédaigneusement des recherches des

penseurs, devraient d’abord nous dire ce qu’ils entendent par ce

fameux mot de «matière». S’ils ne s’arrêtaient pas à la superficie des

choses, s’ils soupçonnaient que les apparences cachent des réalités

intangibles, ils seraient sans doute un peu plus modestes.

Pour nous, qui cherchons la vérité sans idées préconçues et sans esprit

de système, il nous semble que l’essence de la matière reste aussi

mystérieuse que l’essence de la force, l’univers visible n’étant point

du tout ce qu’il paraît être à nos sens. En fait, cet univers visible

est composé d’atomes invisibles; il repose sur le vide, et les forces

qui le régissent sont en elles-mêmes immatérielles et invisibles. Il

serait moins hardi de penser que la matière n’existe pas, que tout

est dynamisme, que de prétendre affirmer l’existence d’un univers

exclusivement matériel. Quant au soutien matériel du monde, il a

disparu, remarque assez piquante, précisément avec les conquêtes de la

Mécanique, qui proclament le triomphe de l’invisible. Le point fixe

s’évanouit dans l’universelle pondération des pouvoirs, dans l’idéale

harmonie des vibrations de l’éther; plus on le cherche, moins on le

trouve; et le dernier effort de notre pensée a pour dernier appui, pour

suprême réalité, l’INFINI.

[Illustration]

[Illustration]

V

AME VETUE D’AIR

Elle se tenait debout, dans sa chaste nudité, les bras élevés vers sa

chevelure dont elle tordait les masses souples et opulentes, qu’elle

s’efforçait d’assujettir au sommet de sa tête. C’était une beauté

juvénile, qui n’avait pas encore atteint la perfection et l’ampleur des

formes définitives, mais qui en approchait, rayonnant dans l’auréole de

sa dix-septième année.

Enfant de Venise, sa carnation, d’une blancheur légèrement rosée,

laissait deviner sous sa transparence, la circulation d’une

sève ardente et forte; ses yeux brillaient d’un éclat mystérieux

et troublant, et la rougeur veloutée de ses lèvres légèrement

entr’ouvertes faisait déjà songer au fruit autant qu’à la fleur.

Elle était merveilleusement belle ainsi, et si quelque nouveau Pâris

avait reçu mission de lui décerner la palme, je ne sais s’il eût mis à

ses pieds celle de la grâce, de l’élégance ou de la beauté, tant elle

semblait réunir le charme vivant de la séduction moderne aux calmes

perfections de la beauté classique.

Le plus heureux, le plus inattendu des hasards nous avait amenés devant

elle, le peintre Falero et moi. Par un lumineux après-midi du printemps

dernier, nous promenant sur les bords de la mer, nous avions traversé

l’un de ces bois d’oliviers au triste feuillage que l’on rencontre

entre Nice et Monaco, et, sans nous en apercevoir, nous avions

pénétré dans une propriété particulière ouverte du côté de la plage.

Un sentier pittoresque montait en serpentant vers la colline. Nous

venions de passer au-dessus d’un bosquet d’orangers dont les pommes

d’or rappelaient le jardin des Hespérides; l’air était parfumé, le ciel

d’un bleu profond, et nous discourions sur un parallèle entre l’art

et la science lorsque mon compagnon, arrêté tout à coup comme par une

fascination irrésistible, me fit signe de me taire et de regarder.

Derrière les massifs de cactus et de figuiers de Barbarie, à quelques

pas devant nous, une salle de bain somptueuse, ayant sa fenêtre

ouverte du côté du soleil, nous laissait voir, non loin d’une vasque

de marbre dans laquelle un jet d’eau retombait avec un doux murmure,

la jeune fille inconnue, debout devant une colossale psyché qui, de la

tête aux pieds, reflétait son image. Sans doute le bruit du jet d’eau

l’empêcha-t-il d’entendre notre approche. Discrètement--ou plutôt

indiscrètement--nous restâmes derrière les cactus, regardant, muets,

immobiles.

Elle était belle, semblant s’ignorer elle-même. Les pieds sur une peau

de tigre, elle ne se pressait point. Trouvant sa longue chevelure

encore trop humide, elle la laissa retomber sur son corps, se retourna

de notre côté et vint cueillir une rose sur une table voisine de la

fenêtre; puis, revenant vers l’immense miroir, elle se remit à sa

coiffure, la compléta tranquillement, plaça la petite rose entre deux

torsades et, tournant le dos au soleil, se pencha, sans doute pour

prendre son premier vêtement. Mais soudain elle se releva, poussa un

cri perçant et se cacha la tête dans les mains, en se mettant à courir

vers un coin sombre.

Nous avons toujours pensé, depuis, qu’un mouvement de nos têtes avait

trahi notre présence, ou que, par un jeu du miroir, elle nous avait

aperçus. Quoi qu’il en soit, nous crûmes prudent de revenir sur nos

pas, et, par le même sentier, nous redescendîmes vers la mer.

«Ah! fit mon compagnon, je vous avoue que, de tous mes modèles, je

n’en ai pas vu de plus parfait, même pour mon tableau des «Étoiles

doubles» et pour celui de «Célia». Qu’en pensez-vous vous-même? Cette

apparition n’est-elle pas arrivée juste à point pour me donner raison?

Vous avez beau célébrer avec éloquence les délices de la science,

convenez que l’art, lui aussi, a ses charmes. Les étoiles de la Terre

ne rivalisent-elles pas avantageusement avec les beautés du Ciel?

N’admirez-vous pas comme nous l’élégance de ces formes? Quels tons

ravissants! Quelles chairs!

--Je n’aurais pas le mauvais goût de ne point admirer ce qui est

vraiment beau, répliquai-je, et j’admets que la beauté humaine (et je

vous le concède sans hésitation, la beauté féminine en particulier)

représente vraiment ce que la nature a produit de plus parfait sur

notre planète. Mais savez-vous ce que j’admire le plus dans cet

être? Ce n’est point son aspect artistique ou esthétique, c’est le

témoignage scientifique qu’il nous donne d’un fait tout simplement

merveilleux. Dans ce corps charmant je vois une âme vêtue d’air.

--Oh! vous aimez le paradoxe. Une âme vêtue d’air! C’est bien idéaliste

pour un corps aussi réel. Que cette charmante personne ait une âme, je

n’en doute pas; mais permettez à l’artiste d’admirer son corps, sa vie,

sa solidité, sa couleur.... Je dirais volontiers, avec le poète des

_Orientales_:

Car c’est un astre qui brille

Qu’une fille

Qui sort d’un bain au flot clair,

Cherche s’il ne vient personne,

Et frissonne,

Toute mouillée, au grand air!

--Je ne vous l’interdis point. Mais c’est précisément cette beauté

physique qui me fait admirer en elle l’âme, la force invisible qui l’a

formée.

--Comment l’entendez-vous? On a sûrement un corps. L’existence de l’âme

est moins palpable.

--Pour les sens, oui. Pour l’esprit, non. Or, les sens nous trompent

absolument, sur le mouvement de la Terre, sur la nature du Ciel, sur

la solidité apparente des corps, sur les êtres et sur les choses.

Voulez-vous suivre un instant mon raisonnement?

[Illustration]

«Lorsque je respire le parfum d’une rose, lorsque j’admire la beauté

de forme, la suavité de coloris, l’élégance de cette fleur en son

premier épanouissement, ce qui me frappe le plus, c’est l’œuvre de

la force cachée, inconnue, mystérieuse, qui préside à la vie de la

plante, qui sait la diriger dans l’entretien de son existence, qui

choisit les molécules de l’air, de l’eau, de la terre convenables pour

son alimentation, et surtout qui sait assimiler ces molécules et les

grouper délicatement au point d’en former cette tige élégante, ces

petites feuilles vertes si fines, ces pétales d’un rose si tendre, ces

nuances exquises et ces délicieux parfums. Cette force mystérieuse,

c’est le principe animique de la plante. Mettez dans la terre, à côté

les uns des autres, une graine de lis, un gland de chêne, un grain de

blé et un noyau de pêche, chaque germe se construira son organisme.

«J’ai connu un érable qui se mourait sur les décombres d’un vieux mur,

à quelques mètres de la bonne terre du fossé, et qui, désespéré, lança

une racine aventureuse, atteignit le sol de sa convoitise, s’y enfonça,

y prit un pied solide, si bien qu’insensiblement, lui, l’immobile, se

déplaça, laissa mourir ses racines primitives, quitta les pierres et

vécut ressuscité, transformé, sur l’organe libérateur. J’ai connu des

ormes qui allaient manger la terre sous un champ fertile, auxquels on

coupa les vivres par un large fossé, et qui prirent la décision de

faire passer par-dessous le fossé leurs racines non coupées: elles y

réussirent et retournèrent à leur table permanente, au grand étonnement

de l’horticulteur. J’ai connu un jasmin héroïque qui traversa huit fois

une planche trouée qui le séparait de la lumière, et qu’un observateur

taquin retournait vers l’obscurité dans l’espérance de lasser à la fin

l’énergie de cette fleur: il n’y parvint pas.

[Illustration]

«La plante respire, boit, mange, choisit, refuse, cherche, travaille,

vit, agit suivant ses instincts; celle-ci se porte «comme un charme»,

celle-là est souffrante, cette autre est nerveuse, agitée. La sensitive

frissonne et tombe pâmée au moindre attouchement. En certaines heures

de bien-être, l’arum est chaud, l’œillet phosphorescent, la vallisnérie

fécondée descend au fond des eaux mûrir le fruit de ses amours. Sous

ces manifestations d’une vie inconnue, le philosophe ne peut s’empêcher

de reconnaître dans le monde des plantes un chant du chœur universel.

Je ne vais pas plus loin en ce moment pour l’âme humaine, quoiqu’elle

soit incomparablement supérieure à l’âme de la plante et quoiqu’elle

ait créé un monde intellectuel autant élevé au-dessus du reste de la

vie terrestre que les étoiles sont élevées au-dessus de la Terre.

Ce n’est pas au point de vue de ses facultés spirituelles que je

l’envisage ici, mais seulement comme force animant l’être humain.

«Eh bien! j’admire que cette force groupe les atomes que nous

respirons, ou que nous nous assimilons par la nutrition, au point d’en

constituer cet être charmant. Revoyez cette jeune fille le jour de

sa naissance et suivez par la pensée le développement graduel de ce

petit corps, à travers les années de l’âge ingrat, jusqu’aux premières

grâces de l’adolescence et jusqu’aux formes de la nubilité. Comment

l’organisme humain s’entretient-il, se développe-t-il, se compose-t-il?

Vous le savez: par la respiration et par la nutrition.

«Déjà, par la respiration, l’air nous nourrit aux trois quarts.

L’oxygène de l’air entretient le feu de la vie, et le corps est

comparable à une flamme incessamment renouvelée par les principes de

la combustion. Le manque d’oxygène éteint la vie comme il éteint la

lampe. Par la respiration, le sang veineux brun se transforme en sang

artériel rouge et se régénère. Les poumons sont un fin tissu criblé

de quarante à cinquante millions de petits trous, juste trop petits

pour laisser filtrer le sang et assez grands pour laisser pénétrer

l’air. Un perpétuel échange de gaz se fait entre l’air et le sang, le

premier fournissant au second l’oxygène, le second éliminant l’acide

carbonique. D’une part, l’oxygène atmosphérique brûle dans le poumon

du carbone; d’autre part, le poumon exhale de l’acide carbonique, de

l’azote et de la vapeur d’eau. Les plantes respirent (de jour) par

un procédé contraire, absorbent du carbone et exhalent de l’acide

carbonique, entretenant par ce contraste une partie de l’équilibre

général de la vie terrestre.

«De quoi se compose le corps humain? L’homme adulte pèse, en moyenne,

70 kilogrammes. Sur cette quantité, il y a près de 52 kilogrammes

d’eau, dans le sang et dans la chair. Analysez la substance de

notre corps, vous y trouvez l’albumine, la fibrine, la caséine

et la gélatine, c’est-à-dire des substances organiques composées

originairement par les quatre gaz essentiels: l’oxygène, l’azote,

l’hydrogène et l’acide carbonique. Vous y trouvez aussi des substances

dépourvues d’azote, telles que la gomme, le sucre, l’amidon, les

corps gras; ces matières passent également par notre organisme, leur

carbone et l’hydrogène sont consumés par l’oxygène aspiré pendant la

respiration, et ensuite exhalés sous forme d’acide carbonique et d’eau.

«L’eau, vous ne l’ignorez pas, est une combinaison de deux gaz,

l’oxygène et l’hydrogène; l’air, un mélange de deux gaz, l’oxygène et

l’azote, auxquels s’ajoutent, en proportions plus faibles, l’eau sous

forme de vapeur, l’acide carbonique, l’ammoniaque, l’ozone, qui n’est,

du reste, que de l’oxygène condensé, etc.

«Ainsi, notre corps n’est composé que de gaz transformés.

--Mais, interrompit mon compagnon, nous ne vivons pas seulement de

l’air du temps. Il nous faut, en certaines heures indiquées par notre

estomac, y ajouter quelques suppléments qui ont bien leur valeur, tels

qu’une aile de faisan, un filet de sole, un verre de château-laffitte

ou de champagne, ou, suivant vos goûts, des asperges, des raisins, des

pêches....

--Oui, tout cela passe à travers notre organisme et en renouvelle

les tissus, assez rapidement même, car en quelques mois (non plus en

sept ans, comme on le croyait autrefois) notre corps est entièrement

renouvelé. Je reviens encore à cet être ravissant qui posa devant

nous, tout à l’heure. Eh bien! toute cette chair que nous admirions

n’existait pas il y a trois ou quatre mois: ces épaules, ce visage,

ces yeux, cette bouche, ces bras, cette chevelure, et jusqu’aux ongles

même, tout cet organisme n’est autre chose qu’un courant de molécules,

une flamme sans cesse renouvelée, une rivière que l’on contemple

pendant la vie entière, mais où l’on n’a jamais revu la même eau. Or,

tout cela c’est encore du gaz assimilé, condensé, modifié, et c’est

surtout de l’air. Ces os eux-mêmes, aujourd’hui solides, se sont formés

et solidifiés insensiblement. N’oubliez pas que notre corps tout entier

est composé de molécules invisibles, qui ne se touchent pas, et qui se

renouvellent sans cesse.

«En effet, notre table est-elle servie de légumes ou de fruits,

sommes-nous végétariens, nous absorbons des substances puisées presque

entièrement dans l’air: cette pêche, c’est de l’eau et de l’air; cette

poire, ce raisin, cette amande sont également de l’air, de l’eau,

quelques éléments gazeux ou liquides appelés là par la sève, par la

chaleur solaire, par la pluie. Asperge ou salade, petits pois ou

artichauts, laitue ou chicorée, cerises, fraises ou framboises, tout

cela vit dans l’air et par l’air. Ce que donne la terre, ce que va

chercher la sève, ce sont encore des gaz, et les mêmes, azote, oxygène,

hydrogène, carbone, etc.

«S’agit-il d’un bifteck, d’un poulet ou de quelque autre «viande», la

différence n’est pas considérable. Le mouton, le bœuf se sont nourris

d’herbe. Que nous goûtions d’une perdrix aux choux, d’une caille rôtie,

d’une dinde truffée ou d’un civet de lièvre, toutes ces substances,

en apparence si diverses, ne sont que du végétal transformé, lequel

n’est lui-même qu’un groupement de molécules puisées dans les gaz dont

nous venons de parler, air, éléments de l’eau, molécules et atomes, en

eux-mêmes presque impondérables, et d’ailleurs absolument invisibles à

l’œil nu.

«Ainsi, quel que soit notre genre de nourriture, notre corps, formé,

entretenu, développé par l’absorption des molécules acquises par la

respiration et l’alimentation, n’est en définitive qu’un courant

incessamment renouvelé en vertu de cette assimilation, dirigé, régi,

organisé par la force immatérielle qui nous anime. Cette force,

nous pouvons assurément lui accorder le nom d’âme. Elle groupe les

atomes qui lui conviennent, élimine ceux qui lui sont inutiles, et,

partant d’un point imperceptible, d’un germe insaisissable, arrive à

construire ici l’Apollon du Belvédère, à côté la Vénus du Capitole.

Phidias n’est qu’un imitateur grossier, comparativement à cette force

intime et mystérieuse. Pygmalion devint amant de la statue dont il fut

père, disait la mythologie. Erreur! Pygmalion, Praxitèle, Michel-Ange,

Benvenuto, Canova n’ont créé que des statues. Plus sublime est la force

qui sait construire le corps vivant de l’homme et de la femme.

«Mais cette force est immatérielle, invisible, intangible,

impondérable, comme l’attraction qui berce les mondes dans

l’universelle mélodie, et le corps, quelque matériel qu’il nous

paraisse, n’est pas autre chose lui-même qu’un harmonieux groupement

formé par l’attraction de cette force intérieure. Vous voyez donc

que je reste strictement dans les limites de la science positive en

qualifiant cette jeune fille du titre d’âme vêtue d’air, comme vous et

moi, d’ailleurs, ni plus ni moins.

«Depuis les origines de l’humanité jusqu’en ces derniers siècles, on a

cru que la sensation était perçue au point même où on l’éprouvait. Une

douleur ressentie au doigt était considérée comme ayant son siège dans

le doigt même. Les enfants et beaucoup de personnes le croient encore.

La physiologie a démontré que l’impression est transmise depuis le bout

du doigt jusqu’au cerveau par l’intermédiaire du système nerveux. Si

l’on coupe le nerf, on peut se brûler le doigt impunément, la paralysie

est complète. On a même déjà pu déterminer le temps que l’impression

emploie pour se transmettre d’un point quelconque du corps au cerveau,

et l’on sait que la vitesse de cette transmission est d’environ

vingt-huit mètres par seconde. Dès lors on a rapporté la sensation au

cerveau. Mais on s’est arrêté en chemin.

Le cerveau est matière comme le doigt, et nullement une matière stable

et fixe. C’est une matière essentiellement changeante, rapidement

variable, ne formant point une identité.

«Il n’existe, il ne peut exister dans toute la masse encéphalique un

seul lobe, une seule cellule, une seule molécule qui ne change pas. Un

arrêt de mouvement, de circulation, de transformation, serait un arrêt

de mort. Le cerveau ne subsiste et ne sent qu’à la condition de subir,

comme tout le reste du corps, les transformations incessantes de la

matière organique qui constituent le circuit vital.

«Ce n’est donc pas, ce ne peut donc pas être dans une certaine matière

cérébrale, dans un certain groupement de molécules que réside notre

personnalité, notre identité, notre moi individuel, notre moi qui

acquiert et conserve une valeur personnelle, scientifique et morale,

grandissante avec l’étude, notre moi qui est et se sent responsable

de ses actes accomplis il y a un mois, un an, dix ans, vingt ans,

cinquante ans, durée pendant laquelle le groupement moléculaire le plus

intime a été _changé_ plusieurs fois.

«Les physiologistes qui affirment que l’âme n’existe pas ressemblent

à leurs ancêtres qui affirmaient ressentir la douleur au doigt ou au

pied. Ils sont un peu moins loin de la vérité, mais en s’arrêtant

au cerveau et en faisant résider l’être humain dans les impressions

cérébrales, ils s’arrêtent sur la route. Cette hypothèse est d’autant

moins excusable que ces mêmes physiologistes savent parfaitement que la

sensation personnelle est toujours accompagnée d’une modification de la

substance. En d’autres termes, le moi de l’individu ne persiste que si

l’identité de sa matière ne persiste pas.

«Notre principe de sensibilité ne peut donc être un objet matériel;

il est mis en relation avec l’univers par les impressions cérébrales,

par les forces chimiques dégagées dans l’encéphale à la suite de

combinaisons matérielles. Mais il est autre.

«Et perpétuellement se transforme notre constitution organique sous la

direction d’un principe psychique.

Uranie · 第 11 / 12 段