et les convaincre. Si, par exemple, nous pouvions entrer quelque
jour en communication avec la terre voisine que tu habites, non pas
en communication psychique avec un être isolé comme je le fais en
ce moment, mais avec la planète elle-même, par des centaines et des
milliers de témoins, ce serait une envolée gigantesque vers le progrès.
--Vous le pourriez dès maintenant si vous le vouliez, car pour nous,
sur Mars, nous y sommes tout préparés et l’avons même déjà essayé
maintes fois. Mais vous ne nous avez jamais répondu! Des réflecteurs
solaires dessinant sur nos vastes plaines des figures géométriques
vous prouvent que nous existons. Vous pourriez nous répondre par des
figures semblables tracées aussi sur vos plaines, soit pendant le
jour, au soleil, soit pendant la nuit, à la lumière électrique. Mais
vous n’y songez même pas, et si quelqu’un d’entre vous proposait de
l’essayer, vos juges le mettraient en interdit, car cette seule idée
est inaccessiblement au-dessus du suffrage universel des citoyens de ta
planète. A quoi s’occupent vos assemblées scientifiques? à conserver
le passé. A quoi s’occupent vos assemblées politiques? à accroître les
charges publiques. Dans le royaume des aveugles les borgnes sont rois.
«Mais il n’y a pas à désespérer tout à fait. Le progrès vous emporte
malgré vous. Un jour aussi vous saurez que vous êtes citoyens du ciel.
Alors vous vivrez dans la lumière, dans le savoir, dans le véritable
monde de l’esprit.»
Tandis que l’habitant de Mars me faisait ainsi connaître les traits
principaux de sa nouvelle patrie, le globe terrestre avait tourné
vers l’orient, l’horizon s’était incliné, et la Lune s’était élevée
graduellement dans le ciel qu’elle illuminait de son éclat. Tout à
coup, en abaissant mes yeux vers la place où Spero était assis, je ne
pus réprimer un mouvement de surprise. Le clair de lune répandait sa
lumière sur sa personne aussi bien que sur la mienne, et pourtant,
tandis que mon corps portait ombre sur le parapet, le sien restait sans
ombre!
Je me levai brusquement pour mieux vérifier le fait et je me tournai
aussitôt en étendant la main jusqu’à son épaule et en suivant sur le
parapet la silhouette de mon geste. Mais, instantanément, mon visiteur
avait disparu. J’étais absolument seul, sur la tour silencieuse. Ma
silhouette, très noire, se projetait nettement sur le parapet. La Lune
était brillante. Le village dormait à mes pieds. L’air était tiède et
sans brises.
Cependant il me sembla entendre des pas. Je prêtai l’oreille, et
j’entendis en effet des pas assez lourds et se rapprochant de moi.
Évidemment on montait dans la tour.
«Monsieur n’est pas encore descendu? fit le gardien en arrivant au
sommet. J’attendais toujours pour fermer les portes, et il me semblait
bien que les expériences étaient finies.»
[Illustration]
[Illustration]
IV
LE POINT FIXE DANS L’UNIVERS
Le souvenir d’Uranie, du voyage céleste dans lequel elle m’avait
transporté, des vérités qu’elle m’avait fait pressentir, l’histoire
de Spero, de ses combats à la poursuite de l’absolu, son apparition,
son récit d’un autre monde, ne cessaient d’occuper ma pensée et de
replacer perpétuellement devant mon esprit les mêmes problèmes, en
partie résolus, en partie voilés dans l’incertitude de nos sciences.
Je sentais que graduellement je m’étais élevé dans la perception de la
vérité et que vraiment l’univers visible n’est qu’une apparence qu’il
faut traverser pour parvenir à la réalité.
Tout n’est qu’illusion dans le témoignage de nos sens. La Terre n’est
point ce qu’elle nous paraît être, la nature n’est pas ce que nous
croyons.
Dans l’univers physique lui-même, où est _le point fixe_ sur lequel la
création matérielle est en équilibre?
L’impression directe et naturelle donnée par l’observation de la
nature est que nous habitons à la surface d’une Terre solide, stable,
fixe au centre de l’univers. Il a fallu de longs siècles d’études et
une audacieuse témérité d’esprit pour arriver à s’affranchir de cette
impression naturelle et à reconnaître que le monde où nous sommes est
isolé dans l’espace, sans soutien d’aucune sorte, en mouvement rapide
sur lui-même et autour du Soleil. Mais, pour les siècles antérieurs
à l’analyse scientifique, pour les peuples primitifs, et encore
aujourd’hui pour les trois quarts du genre humain, nous avons les pieds
appuyés sur une terre solide, fixée à la base de l’univers, et dont les
fondements doivent s’étendre jusqu’à l’infini dans les profondeurs.
Du jour, cependant, où il fut reconnu que c’est le même Soleil qui se
couche et se lève tous les jours, que c’est la même Lune, que ce sont
les mêmes étoiles, les mêmes constellations qui tournent autour de
nous, on fut par cela même conduit à admettre, avec une incontestable
certitude, qu’il y a au-dessous de la Terre la place vide nécessaire
pour laisser passer tous les astres du firmament, depuis leur coucher
jusqu’à leur lever. Cette première reconnaissance était d’un poids
capital. L’admission de l’isolement de la Terre dans l’espace a été la
première grande conquête de l’Astronomie. C’était le premier pas, et
le plus difficile, en vérité. Songez donc! Supprimer les fondations
de la Terre! Une telle idée n’aurait jamais germé dans aucun cerveau
sans l’observation des astres, sans la transparence de l’atmosphère,
par exemple. Sous un ciel perpétuellement nuageux, la pensée humaine
restait fixée au sol terrestre comme l’huître au rocher.
Une fois la Terre isolée dans l’espace, le premier pas était fait.
Avant cette révolution, dont la portée philosophique égale la valeur
scientifique, toutes les formes avaient été imaginées pour notre séjour
sublunaire. Et d’abord, on avait considéré la Terre comme une île
émergeant au-dessus d’un océan sans bornes, cette île ayant des racines
infinies. Ensuite, on avait supposé à la Terre entière, avec ses mers,
la forme d’un disque plat, circulaire, tout autour duquel venait
s’appuyer la voûte du firmament. Plus tard, on lui avait imaginé des
formes cubiques, cylindriques, polyédriques, etc. Cependant les progrès
de la navigation tendaient à révéler sa nature sphérique et, lorsque
son isolement fut reconnu avec ses témoignages incontestables, cette
sphéricité fut admise comme un corollaire naturel de cet isolement et
du mouvement circulaire des sphères célestes autour du globe supposé
central.
Le globe terrestre dès lors reconnu isolé dans le vide, le remuer
n’était plus difficile. Jadis, lorsque le Ciel était regardé comme
un dôme couronnant la Terre massive et indéfinie, l’idée même de la
supposer en mouvement eût été aussi absurde qu’insoutenable. Mais du
jour où nous la voyons, en esprit, placée comme un globe au centre
des mouvements célestes, l’idée d’imaginer que, peut-être, ce globe
pourrait tourner sur lui-même pour éviter au Ciel entier, à l’univers
immense, l’obligation d’accomplir cette opération quotidienne, peut
venir naturellement à l’esprit du penseur; et en effet, nous voyons
l’hypothèse de la rotation diurne du globe terrestre se faire jour dans
les anciennes civilisations, chez les Grecs, chez les Égyptiens, chez
les Indiens, etc. Il suffit de lire quelques chapitres de Ptolémée, de
Plutarque, du Surya-Siddhanta, pour se rendre compte de ces tentatives.
Mais cette nouvelle hypothèse, quoique ayant été préparée par la
première, n’en était pas moins audacieuse, et contraire au sentiment
né de la contemplation directe de la nature. L’humanité pensante a dû
attendre jusqu’au seizième siècle de notre ère, ou, pour mieux dire,
jusqu’au dix-septième siècle, pour connaître la véritable position de
notre planète dans l’univers et _savoir_, avec témoignages à l’appui,
qu’elle se meut d’un double mouvement, quotidiennement sur elle-même,
annuellement autour du Soleil. A dater de cette époque seulement, à
dater de Copernic, Galilée, Kepler et Newton, l’Astronomie réelle a été
fondée.
Ce n’était pourtant là encore qu’un commencement, car le grand
rénovateur du système du monde, Copernic lui-même, ne se doutait ni des
autres mouvements de la Terre ni des distances des étoiles. Ce n’est
qu’en notre siècle que les premières distances d’étoiles ont pu être
mesurées, et ce n’est que de nos jours que les découvertes sidérales
nous ont offert les données nécessaires pour nous permettre d’essayer
de nous rendre compte des forces qui maintiennent l’équilibre de la
Création.
L’idée antique des racines sans fin attribuées à la Terre laissait
évidemment beaucoup à désirer aux esprits soucieux d’aller au fond
des choses. Il nous est absolument impossible de concevoir un pilier
matériel, aussi épais et aussi large qu’on le voudra (du diamètre de
la Terre, par exemple), s’enfonçant jusqu’à l’infini, de même qu’on ne
peut pas admettre l’existence réelle d’un bâton qui n’aurait qu’un
bout. Aussi loin que notre esprit descende vers la base de ce pilier
matériel, il arrive un point où il en voit la fin. On avait dissimulé
la difficulté en matérialisant la sphère céleste et en posant la Terre
dedans, occupant toute sa région inférieure. Mais, d’une part, les
mouvements des astres devenaient difficiles à justifier, et, d’autre
part, cet univers matériel lui-même, enfermé dans un immense globe
de cristal, n’était tenu par rien, puisque l’infini devait s’étendre
tout autour, au-dessous de lui aussi bien qu’au-dessus. Les esprits
chercheurs durent d’abord s’affranchir de l’idée vulgaire de la
pesanteur.
Isolée dans l’espace, comme un ballon d’enfant flottant dans l’air,
et plus absolument encore, puisque le ballon est porté par les vagues
aériennes, tandis que les mondes gravitent dans le vide, la Terre est
un jouet pour les forces cosmiques invisibles auxquelles elle obéit,
véritable bulle de savon sensible au moindre souffle. Nous pouvons,
du reste, en juger facilement en envisageant sous un même coup d’œil
d’ensemble les onze mouvements principaux dont elle est animée.
Peut-être nous aideront-ils à trouver ce «point fixe» que réclame notre
ambition philosophique.
Lancée autour du Soleil, à la distance de 37 millions de lieues, et
parcourant, à cette distance, sa révolution annuelle autour de l’astre
lumineux, elle court par conséquent à la vitesse de 643 000 lieues par
jour, soit 26 800 lieues à l’heure ou 29 450 mètres par seconde. Cette
vitesse est onze cents fois plus rapide que celle d’un train-éclair
lancé au taux de 100 kilomètres à l’heure.
C’est un boulet courant avec une rapidité soixante-quinze fois
supérieure à celle d’un obus, courant incessamment et sans jamais
atteindre son but. En 365 jours 6 heures 9 minutes 10 secondes,
le projectile terrestre est revenu au même point de son orbite
relativement au Soleil, et continue de courir. Le Soleil, de son
côté, se déplace dans l’espace, suivant une ligne oblique au plan du
mouvement annuel de la Terre, ligne dirigée vers la constellation
d’Hercule. Il en résulte qu’au lieu de décrire une courbe fermée,
la Terre décrit une spirale, et n’est jamais passée deux fois par
le même chemin depuis qu’elle existe. A son mouvement de révolution
annuelle autour du Soleil s’ajoute donc perpétuellement, comme deuxième
mouvement, celui du Soleil lui-même, qui l’entraîne, avec tout le
système solaire, dans une chute oblique vers la constellation d’Hercule.
Pendant ce temps-là, notre globule pirouette sur lui-même en
vingt-quatre heures et nous donne la succession quotidienne des jours
et des nuits. Rotation diurne: troisième mouvement.
Il ne tourne pas sur lui-même droit comme une toupie qui serait
verticale sur une table, mais incliné, comme chacun sait, de 23°27′.
Cette inclinaison n’est pas stable non plus: elle varie d’année
en année, de siècle en siècle, oscillant lentement, par périodes
séculaires; c’est là un quatrième genre de mouvement.
L’orbite que notre planète parcourt annuellement autour du Soleil n’est
pas circulaire, mais elliptique. Cette ellipse varie aussi elle-même
d’année en année, de siècle en siècle; tantôt elle se rapproche de la
circonférence d’un cercle, tantôt elle s’allonge jusqu’à une forte
excentricité. C’est comme un cerceau élastique que l’on déformerait
plus ou moins. Cinquième complication aux mouvements de la Terre.
Cette ellipse-là elle-même n’est pas fixe dans l’espace, mais tourne
dans son propre plan en une période de 21 000 ans. Le périhélie, qui,
au commencement de notre ère, était à 65 degrés de longitude à partir
de l’équinoxe de printemps, est maintenant à 101 degrés. Ce déplacement
séculaire de la ligne des apsides apporte une sixième complication aux
mouvements de notre séjour.
En voici maintenant une septième. Nous avons dit tout à l’heure que
l’axe de rotation de notre globe est incliné, et chacun sait que le
prolongement idéal de cet axe aboutit vers l’étoile polaire. Cet
axe lui-même n’est pas fixe: il tourne en 25 765 ans, en gardant son
inclinaison de 22 à 24 degrés; de sorte que son prolongement décrit
sur la sphère céleste, autour du pôle de l’écliptique, un cercle de 44
à 48 degrés de diamètre, suivant les époques. C’est par suite de ce
déplacement du pôle que Véga deviendra étoile polaire dans douze mille
ans, comme elle l’a été il y a quatorze mille ans. Septième genre de
mouvement.
Un huitième mouvement, dû à l’action de la Lune sur le renflement
équatorial de la Terre, celui de la nutation, fait décrire au pôle de
l’équateur une petite ellipse en 18 ans et 8 mois.
Un neuvième, dû également à l’attraction de notre satellite, change
incessamment la position du centre de gravité du globe et la place
de la Terre dans l’espace: quand la Lune est en avant de nous, elle
accélère la marche du globe; quand elle est en arrière, elle nous
retarde, au contraire, comme un frein: complication mensuelle qui vient
encore s’ajouter à toutes les précédentes.
Lorsque la Terre passe entre le Soleil et Jupiter, l’attraction de
celui-ci, malgré sa distance de 155 millions de lieues, la fait dévier
de 2′10″ au delà de son orbite absolue. L’attraction de Vénus la fait
dévier de 1′25″ en deçà. Saturne et Mars agissent aussi, mais plus
faiblement. Ce sont là des perturbations extérieures qui constituent un
dixième genre de corrections à ajouter aux mouvements de notre esquif
céleste.
L’ensemble des planètes pesant environ la sept centième partie du
poids du Soleil, le centre de gravité autour duquel la Terre circule
annuellement n’est jamais au centre même du Soleil, mais loin de ce
centre et souvent même en dehors du globe solaire. Or, absolument
parlant, la Terre ne tourne pas autour du Soleil, mais les deux astres,
Soleil et Terre, tournent autour de leur centre commun de gravité. Le
centre du mouvement annuel de notre planète change donc constamment de
place, et nous pouvons ajouter cette onzième complication à toutes les
précédentes.
Nous pourrions même en ajouter beaucoup d’autres encore; mais ce qui
précède suffit pour faire apprécier le degré de légèreté, de subtilité,
de notre île flottante, soumise, comme on le voit, à toutes les
fluctuations des influences célestes. L’analyse mathématique pénètre
fort loin au delà de cet exposé sommaire: à la Lune seule, qui semble
tourner si tranquillement autour de nous, elle a découvert plus de
soixante causes distinctes de mouvements différents!
L’expression n’est donc pas exagérée: notre planète n’est qu’un jouet
pour les forces cosmiques qui la conduisent dans les champs du ciel,
et il en est de même de tous les mondes et de tout ce qui existe dans
l’univers. La matière obéit docilement à la force.
Où donc est le point fixe sur lequel nous ambitionnons de nous appuyer?
En fait, notre planète, autrefois supposée à la base du monde, est
soutenue à distance par le Soleil, qui la fait graviter autour de
lui avec une vitesse correspondante à cette distance. Cette vitesse,
causée par la masse solaire elle-même, maintient notre planète à la
même distance moyenne de l’astre central: une vitesse moindre ferait
dominer la pesanteur et amènerait la chute de la Terre dans le Soleil;
une vitesse plus grande, au contraire, éloignerait progressivement
et infiniment notre planète du foyer qui la fait vivre. Mais par la
vitesse résultant de la gravitation, notre séjour errant demeure
soutenu dans une stabilité permanente. De même la Lune est soutenue
dans l’espace par la force de gravité de la Terre, qui la fait circuler
autour d’elle avec la vitesse requise pour la maintenir constamment
à la même distance moyenne. La Terre et la Lune forment ainsi dans
l’espace un couple planétaire qui se soutient dans un équilibre
perpétuel sous la domination suprême de l’attraction solaire. Si la
Terre existait seule au monde, elle demeurerait éternellement immobile
au point du vide infini où elle aurait été placée, sans jamais pouvoir
ni descendre, ni monter, ni changer de position de quelque façon que
ce fût, ces expressions mêmes, descendre, monter, gauche ou droite
n’ayant aucun sens absolu. Si cette même Terre, tout en existant seule,
avait reçu une impulsion quelconque, avait été lancée avec une vitesse
quelconque dans une direction quelconque, elle fuirait éternellement en
ligne droite dans cette direction, sans jamais pouvoir ni s’arrêter, ni
se ralentir, ni changer de mouvement. Il en serait encore de même si la
Lune existait seule avec elle: elles tourneraient toutes deux autour de
leur centre commun de gravité, accomplissant leur destinée dans le même
lieu de l’espace, en fuyant ensemble suivant la direction vers laquelle
elles auraient été projetées. Le Soleil existant et étant le centre de
son système, la Terre, toutes les planètes et tous leurs satellites
dépendent de lui et ont leur destinée irrévocablement liée à la sienne.
Le point fixe que nous cherchons, la base solide que nous semblons
désirer pour assurer la stabilité de l’univers, est-ce donc dans ce
globe si colossal et si lourd du Soleil que nous les trouverons?
Assurément non, puisque le Soleil lui-même n’est pas en repos,
puisqu’il nous emporte avec tout son système vers la constellation
d’Hercule.
Notre soleil gravite-t-il autour d’un soleil immense dont l’attraction
s’étendrait jusqu’à lui et régirait ses destinées comme il régit
celle des planètes? Les investigations de l’Astronomie sidérale
conduisent-elles à penser que, dans une direction située à angle droit
de notre marche vers Hercule, puisse exister un astre d’une telle
puissance? Non. Notre soleil subit les attractions sidérales; mais
aucune ne paraît dominer toutes les autres et régner en souveraine sur
notre astre central.
Quoiqu’il soit parfaitement admissible, ou pour mieux dire certain,
que le soleil le plus proche du nôtre, l’étoile Alpha du Centaure, et
notre propre soleil, ressentent leur attraction mutuelle, cependant on
ne saurait considérer ces deux astres comme formant un couple analogue
à ceux des étoiles doubles, d’abord parce que tous les systèmes
d’étoiles doubles connus sont composés d’étoiles beaucoup plus proches
l’une de l’autre, ensuite parce que, dans l’immensité de l’orbite
décrite suivant cette hypothèse, les attractions des étoiles voisines
ne sauraient être considérées comme demeurant sans influence, enfin
parce que les vitesses réelles dont ces deux soleils sont animés sont
beaucoup plus grandes que celles qui résulteraient de leur attraction
mutuelle.
La petite constellation de Persée, notamment, pourrait bien exercer
une action plus puissante que celle des Pléiades ou que tout autre
assemblage d’étoiles et être le point fixe, le centre de gravité
des mouvements de notre soleil, de Alpha du Centaure et des étoiles
voisines, attendu que les amas de Persée se trouvent non seulement à
angle droit avec la tangente de notre translation vers Hercule, mais
encore dans le grand cercle des étoiles principales, et précisément à
l’intersection de ce cercle avec la Voie lactée. Mais ici intervient
un autre facteur, plus important que tous les précédents, cette
Voie lactée, avec ses dix-huit millions de soleils, dont il serait
assurément audacieux de chercher le centre de gravité.
Mais qu’est-ce encore que la Voie lactée tout entière devant les
milliards d’étoiles que notre pensée contemple au sein de l’univers
sidéral? Cette Voie lactée ne se déplace-t-elle pas elle-même comme un
archipel d’îles flottantes? Chaque nébuleuse résoluble, chaque amas
d’étoiles n’est-il pas une Voie lactée en mouvement sous l’action de
la gravitation des autres univers qui l’appellent et la sollicitent à
travers la nuit infinie?
D’étoiles en étoiles, de systèmes en systèmes, de plages en plages,
notre pensée se trouve transportée en présence des grandeurs
insondables, en face des mouvements célestes dont on a commencé à
évaluer la vitesse, mais qui surpassent déjà toute conception. Le
mouvement propre annuel du soleil Alpha du Centaure surpasse 188
millions de lieues par an. Le mouvement propre de la 61e du Cygne
(second soleil dans l’ordre des distances) équivaut à 370 millions
de lieues par an ou 1 million de lieues par jour environ. L’étoile
Alpha du Cygne arrive sur nous en droite ligne avec une vitesse de
500 millions de lieues par an. Le mouvement propre de l’étoile 1830
du Catalogue de Groombridge s’élève à 2590 millions de lieues par an,
ce qui représente 7 millions de lieues par jour, 115 000 kilomètres à
l’heure ou 320 000 mètres par seconde!... Ce sont là des estimations
minima, attendu que nous ne voyons certainement pas de face, mais
obliquement, les déplacements stellaires ainsi mesurés.
Quels projectiles! Ce sont des soleils, des milliers et des millions de
fois plus lourds que la Terre, lancés à travers les vides insondables
avec des vitesses ultra-vertigineuses, circulant dans l’immensité sous
l’influence de la gravitation de tous les astres de l’univers. Et ces
millions, et ces milliards de soleils, de planètes, d’amas d’étoiles,
de nébuleuses, de mondes qui commencent, de mondes qui finissent, se
précipitent avec des vitesses analogues, vers des buts qu’ils ignorent,
avec une énergie, une intensité d’action devant lesquelles la poudre et
la dynamite sont des souffles d’enfants au berceau.
Et ainsi, tous ils courent, pour l’éternité peut-être, sans jamais
pouvoir se rapprocher des limites inexistantes de l’infini.... Partout
le mouvement, l’activité, la lumière et la vie. Heureusement, sans
doute. Si tous ces innombrables soleils, planètes, terres, lunes,
comètes, étaient fixes, immobiles, rois pétrifiés dans leurs éternels
tombeaux, combien plus formidable encore, mais plus lamentable, serait
l’aspect d’un tel univers! Voyez-vous toute la Création arrêtée, figée,
momifiée! Une telle idée n’est-elle pas insoutenable, et n’a-t-elle pas
quelque chose de funèbre?
Et qui cause ces mouvements? qui les entretient? qui les régit? La
gravitation universelle, la force invisible, à laquelle l’univers
visible (ce que nous appelons matière) obéit. Un corps attiré de
l’infini par la Terre atteindrait une vitesse de 11 300 mètres par
seconde; de même un corps lancé de la Terre avec cette vitesse
ne retomberait jamais. Un corps attiré de l’infini par le Soleil
atteindrait une vitesse de 608 000 mètres; de même un corps lancé par
le Soleil avec cette vitesse ne reviendrait jamais à son point de
départ. Des amas d’étoiles peuvent déterminer des vitesses beaucoup
plus considérables encore, mais qui s’expliquent par la théorie de la
gravitation. Il suffit de jeter les yeux sur une carte des mouvements
propres des étoiles pour se rendre compte de la variété de ces
mouvements et de leur grandeur.