Il y demeura un certain temps à l’état d’esprit, y reconnut la présence

d’une humanité fort élégante, dans laquelle le sexe féminin règne en

souverain, par une supériorité incontestée sur le sexe masculin. Les

organismes sont légers et délicats, la densité des corps est très

faible, la pesanteur plus faible encore; à la surface de ce monde

la force matérielle ne joue qu’un rôle secondaire dans la nature;

la finesse des sensations décide de tout. Il y a là un grand nombre

d’espèces animales et plusieurs races humaines. Dans toutes ces espèces

et dans toutes ces races, le sexe féminin est plus beau et plus fort

(la force consistant dans la supériorité des sensations) que le sexe

masculin, et c’est lui qui régit le monde.

Son grand désir de connaître la vie qu’il avait devant lui le décida

à ne point demeurer longtemps à l’état d’esprit contemplateur, mais

à renaître sous une forme corporelle humaine, et, étant donnée la

condition organique de cette planète, sous la forme féminine.

Déjà, parmi les âmes terrestres flottantes dans l’atmosphère de Mars,

il avait rencontré (car les âmes se sentent) celle d’Icléa, qui l’avait

suivie, guidée par une attraction constante. Elle, de son côté, s’était

sentie portée vers une incarnation masculine.

Ils étaient ainsi réunis l’un et l’autre, en l’un des pays les plus

privilégiés de ce monde, voisins et prédestinés à se rencontrer de

nouveau dans la vie et à partager les mêmes émotions, les mêmes

pensées, les mêmes œuvres. Aussi, quoique la mémoire de leur existence

terrestre restât voilée et comme effacée par la transformation

nouvelle, cependant un vague sentiment de parenté spirituelle et

un attachement sympathique immédiat les avaient réunis dès qu’ils

s’étaient revus. Leur supériorité psychique, la nature de leurs pensées

habituelles, l’état de leur esprit accoutumé à chercher les fins et les

causes, leur avaient donné à tous les deux une sorte de clairvoyance

intime qui les dégageait de l’ignorance générale des vivants. Ils

s’étaient aimés si soudain, ils avaient subi si passivement l’influence

magnétique du coup de foudre de leur rencontre, qu’ils n’avaient

bientôt fait qu’un seul et même être, unis comme au moment de la

séparation terrestre. Ils se souvenaient de s’être déjà rencontrés, ils

étaient convaincus que c’était sur la Terre, sur cette planète voisine

qui brille le soir d’un si vif éclat dans le ciel de Mars, et parfois,

dans leurs vols solitaires au-dessus des collines peuplées de plantes

aériennes, ils contemplaient «l’étoile du soir» en cherchant à renouer

le fil brisé d’une tradition interrompue.

Un événement inattendu vint expliquer leurs réminiscences et leur

prouver qu’ils ne se trompaient pas.

Les habitants de Mars sont très supérieurs à ceux de la Terre par leur

organisation, par le nombre et la finesse de leurs sens, et par leurs

facultés intellectuelles.

Le fait que la densité est très faible à la surface de ce monde et que

les substances constitutives des corps sont moins lourdes là qu’ici,

a permis la formation d’êtres incomparablement moins pesants, plus

aériens, plus délicats, plus sensibles. Le fait que l’atmosphère est

nutritive a affranchi les organismes martiens de la grossièreté des

besoins terrestres. C’est un tout autre état. La lumière y est moins

vive, cette planète étant plus éloignée du Soleil que nous, et le nerf

optique est plus sensible. Les influences électriques et magnétiques

y étant très intenses, les habitants possèdent des sens inconnus aux

organisations terrestres, sens qui les mettent en communication avec

ces influences. Tout se tient dans la nature. Les êtres sont partout

appropriés aux milieux qu’ils habitent et au sein desquels ils ont pris

naissance. Les organismes ne peuvent pas plus être terrestres sur Mars

qu’ils ne peuvent être aériens au fond de la mer.

De plus, l’état de supériorité préparé par cet ordre de choses s’est

développé de lui-même par la facilité de la réalisation de tout travail

intellectuel. La nature semble obéir à la pensée. L’architecte qui veut

élever un édifice, l’ingénieur qui veut modifier la surface du sol,

soit qu’il s’agisse de creuser ou d’élever, de couper les montagnes ou

de combler les vallées, ne se heurtent point comme ici au poids des

matériaux et aux difficultés matérielles. Aussi l’art a-t-il fait dès

l’origine les progrès les plus rapides.

De plus, encore, l’humanité martienne étant de plusieurs centaines

de milliers d’années antérieure à l’humanité terrestre, a parcouru

antérieurement à elle toutes les phases de son développement. Nos

progrès scientifiques actuels les plus transcendants ne sont que de

puérils jeux d’enfants, comparés à la science des habitants de cette

planète.

En astronomie particulièrement, ils sont incomparablement plus avancés

que nous et connaissent beaucoup mieux la Terre que nous ne connaissons

leur patrie.

Ils ont inventé, entre autres, une sorte d’appareil téléphotographique

dans lequel un rouleau d’étoffe reçoit perpétuellement, en se

déroulant, l’image de notre monde et la fixe inaltérablement. Un

immense musée, consacré spécialement aux planètes du système solaire,

conserve dans l’ordre chronologique toutes ces images photographiques

fixées pour toujours. On y retrouve toute l’histoire de la Terre; la

France du temps de Charlemagne, la Grèce du temps d’Alexandre, l’Égypte

du temps de Rhamsès. Des microscopes permettent d’y reconnaître

même les détails historiques, tels que Paris pendant la révolution

française, Rome sous le pontificat de Borgia, la flotte espagnole de

Christophe Colomb arrivant en Amérique, les Francs de Clovis prenant

possession des Gaules, l’armée de Jules César arrêtée dans sa conquête

de l’Angleterre par la marée qui emporta ses vaisseaux, les troupes du

roi David, fondateur des armées permanentes, ainsi que la plupart des

scènes historiques, reconnaissables à certains caractères spéciaux.

Un jour que les deux amis visitaient ce musée, leur réminiscence, vague

jusque-là, s’illumina comme un paysage nocturne traversé par un éclair.

Tout d’un coup ils _reconnurent_ l’aspect de Paris pendant l’Exposition

de 1867. Leur souvenir se précisa. Chacun d’eux sentit séparément

qu’il avait vécu là, et sous cette impression si vive, ils furent

aussitôt dominés par la certitude d’y avoir vécu ensemble. Leur mémoire

s’éclaira graduellement, non plus par lueurs interrompues, mais plutôt

comme à la lumière grandissante du commencement de l’aurore.

Ils se souvinrent alors, l’un et l’autre, comme par inspiration, de

cette parole de l’Évangile:

«Il y a plusieurs demeures dans la maison de mon père.»

Et de cette autre, de Jésus à Nicodème:

«En vérité je te le dis, si un homme ne naît de nouveau, il ne verra

pas le royaume de Dieu.... Il faut que vous naissiez de nouveau.»

Depuis ce jour, ils ne conservèrent plus aucun doute sur leur existence

terrestre antérieure, et demeurèrent intimement convaincus qu’ils

continuaient sur la planète Mars leur vie précédente. Ils appartenaient

au cycle des grands esprits de tous les siècles, qui savent que la

destinée humaine ne s’arrête pas au monde actuel et se continue dans le

ciel--et qui savent aussi que chaque planète, Terre, Mars, ou autre,

est un astre du ciel.

Le fait assez singulier du changement de sexe, qui me semblait avoir

une certaine importance, n’en avait, paraît-il, aucune. Contrairement

à ce qui est admis parmi nous, il m’apprit que les âmes sont insexuées

et ont une destinée égale. J’appris aussi que sur cette planète moins

matérielle que la nôtre, l’organisation ne ressemble en rien à celle

des corps terrestres. Les conceptions et les naissances s’y effectuent

par un tout autre mode, qui rappelle, mais sous une forme spirituelle,

la fécondation des fleurs et leur épanouissement. Le plaisir est sans

amertume. On n’y connaît point les lourds fardeaux terrestres ni les

déchirements de la douleur. Tout y est plus aérien, plus éthéré, plus

immatériel. On pourrait appeler les Martiens des fleurs vivantes,

ailées et pensantes. Mais, en fait, aucun être terrestre ne peut servir

de comparaison pour nous aider à concevoir leur forme et leur mode

d’existence.

J’écoutais le récit de l’âme défunte, sans presque l’interrompre, car

il me semblait toujours qu’elle allait disparaître comme elle était

venue. Cependant, au souvenir de mon rêve, qui m’était rappelé par la

coïncidence des descriptions précédentes avec ce que j’avais vu, je ne

pus m’empêcher de faire part à mon céleste ami de ce rêve si surprenant

et de lui exprimer mon étonnement de ne pas l’avoir revu dans ce voyage

sur Mars--ce qui me faisait douter de la réalité de ce voyage.

«Mais, répliqua-t-il, je t’ai parfaitement vu, et tu m’as vu aussi, et

tu m’as parlé.... Car c’était moi....»

L’intonation de sa voix fut si étrange, à ces dernières paroles, que

je reconnus subitement en elle la voix si mélodieuse de cette belle

Martienne qui tant m’avait frappé.

«Oui, reprit-il, c’était moi, je cherchais à me faire connaître, mais,

ébloui par un spectacle qui captivait ton esprit, tu ne te dégageais

pas des sensations terrestres, tu restais sensuel et terrien, et tu

n’es pas parvenu à t’élever vers la perception pure. Oui, c’est moi qui

te tendais les bras pour te faire descendre du char aérien vers notre

demeure, lorsque subitement tu t’es réveillé.

--Mais alors, m’écriai-je, si tu es cette Martienne, comment

m’apparais-tu ici sous la forme de Spero, qui n’existe plus?

--Ce n’est pas sur ta rétine ni sur ton nerf optique que j’agis,

répliqua-t-il, mais sur ton être mental et sur ton cerveau. Je suis en

ce moment en communication avec toi, j’influence directement le siège

cérébral de ta sensation. En réalité, mon être mental est sans forme,

comme le tien et comme toutes les âmes. Mais lorsque je me mets comme

en ce moment en relation directe avec ta pensée, tu ne peux me voir que

tel que tu m’as connu. Il en est de même pendant le rêve, c’est-à-dire

pendant plus du quart de votre vie terrestre--pendant vingt années sur

soixante-dix;--vous voyez, vous entendez, vous parlez, vous touchez,

avec la même impression, la même netteté, la même certitude que

pendant la vie normale, et pourtant vos yeux sont fermés, votre tympan

est insensible, votre bouche est muette, vos bras sont étendus sans

mouvement. Il en est de même aussi dans les états de somnambulisme,

d’hypnotisme, de suggestion. Tu me vois, tu m’entends, tu me touches,

par ton cerveau influencé. Mais je ne suis pas plus sous la forme que

tu vois, que l’arc-en-ciel n’existe devant les yeux de celui qui le

regarde.

--Est-ce que tu pourrais aussi m’apparaître sous ta forme martienne?

--Non; à moins que tu ne sois réellement transporté en esprit sur la

planète. Ce serait là un tout autre mode de communication. Ici, dans

notre entretien, tout est subjectif pour toi. Les éléments de ma forme

martienne n’existent pas dans l’atmosphère terrestre, et ton cerveau

ne se les figurerait pas. Tu ne pourrais me revoir que par le souvenir

de ton rêve d’aujourd’hui; mais dès que tu chercherais à analyser les

détails, l’image s’évanouirait. Tu ne nous a pas vus exactement tels

que nous sommes, parce que ton esprit ne peut juger que par tes yeux

terrestres, qui ne sont pas sensibles pour toutes les radiations, et

parce que vous ne possédez pas tous nos sens.

--J’avoue, répliquai-je, que je ne conçois pas bien votre vie martienne

à l’état d’êtres à six membres.

--Si ces formes n’étaient aussi élégantes, elles t’auraient paru

monstrueuses. Chaque monde a ses organismes appropriés à ses conditions

d’existence. Je t’avoue à mon tour que pour les habitants de Mars,

l’Apollon du Belvédère et la Vénus de Médicis sont de véritables

monstruosités, à cause de leur lourdeur animale.

«Chez nous, tout est d’une exquise légèreté. Quoique notre planète

soit beaucoup plus petite que la vôtre, cependant les êtres y sont

plus grands qu’ici, parce que la pesanteur est plus faible et que les

organismes peuvent s’élever plus haut sans en être empêchés par leur

poids et sans mettre en péril la stabilité.

[Illustration]

«Ils sont plus grands et plus légers parce que les matériaux

constitutifs de cette planète ont une densité très faible. Il est

arrivé là ce qui serait arrivé sur la Terre si la pesanteur n’y était

pas aussi intense. Les espèces ailées auraient dominé le monde, au

lieu de s’atrophier dans l’impossibilité d’un développement. Sur Mars,

le développement organique s’est effectué dans la série des espèces

ailées. L’humanité martienne est en effet une race d’origine sextupède;

mais elle est actuellement bipède, bimane, et ce que l’on pourrait

appeler biale, puisque ces êtres ont deux ailes.

«Le genre de vie est tout différent de la vie terrestre, d’abord parce

qu’on vit autant dans les airs et sur les plantes aériennes qu’à la

surface du sol, ensuite parce qu’on ne mange pas, l’atmosphère étant

nutritive. Les passions n’y sont point les mêmes. Le meurtre y est

inconnu. L’humanité étant sans besoins matériels, n’y a jamais vécu,

même aux âges primitifs, dans la barbarie de la rapine et de la guerre.

Les idées et les sentiments sont d’un ordre tout intellectuel.

[Illustration]

«Néanmoins on retrouve dans le séjour de cette planète, sinon des

ressemblances, du moins des analogies. Ainsi il y a là comme sur

la Terre une succession de jours et de nuits qui ne diffère pas

essentiellement de ce qui existe chez vous, la durée du jour et de la

nuit y étant de 24 heures 39 minutes 35 secondes. Comme il y a 668

de ces jours dans l’année martienne, nous avons plus de temps que

vous pour nos travaux, nos recherches, nos études, nos jouissances.

Nos saisons sont également près de deux fois plus longues que les

vôtres, mais elles ont la même intensité. Les climats ne sont pas très

différents; telle contrée de Mars, sur les rives de la mer équatoriale,

diffère moins du climat de la France que la Laponie ne diffère de la

Nubie.

«Un habitant de la Terre ne s’y trouve pas trop dépaysé. La plus forte

dissemblance entre les deux mondes consiste certainement dans la grande

supériorité de notre humanité sur la vôtre.

«Cette supériorité est due principalement aux progrès réalisés par

la science astronomique et à la propagation universelle, parmi tous

les habitants de la planète, de cette science sans laquelle il est

impossible de penser juste, sans laquelle on n’a que des idées

fausses sur la vie, sur la création, sur les destinées. Nous sommes

très favorisés, tant par l’acuité de nos sens que par la pureté de

notre ciel. Il y a beaucoup moins d’eau sur Mars que sur la Terre, et

beaucoup moins de nuages.

«Le ciel y est presque constamment beau, surtout dans la zone tempérée.

--Cependant, vous avez souvent des inondations?

--Oui, et tout dernièrement encore vos télescopes en ont signalé une

fort étendue, le long des rivages d’une mer à laquelle tes collègues

ont donné un nom qui me restera toujours cher, même loin de la

Terre. La plupart de nos rivages sont des plages, des plaines unies.

Nous avons peu de montagnes, et les mers ne sont pas profondes. Les

habitants se servent de ces débordements pour l’irrigation des vastes

campagnes. Ils ont rectifié, élargi, canalisé les cours d’eau, et

construit sur les continents tout un réseau de canaux immenses. Ces

continents eux-mêmes ne sont pas, comme ceux du globe terrestre,

hérissés de soulèvements alpestres ou himalayens, mais sont des plaines

immenses, traversées en tous sens par les fleuves canalisés et par les

canaux qui mettent en communication toutes les mers les unes avec les

autres.

«Autrefois, il y avait, relativement au volume de la planète, presque

autant d’eau sur Mars que sur la Terre. Insensiblement, de siècle

en siècle, une partie de l’eau des pluies a traversé les couches

profondes du sol et n’est plus revenue à la surface. Elle s’est

combinée chimiquement avec les roches et s’est exclue du cours de la

circulation atmosphérique. De siècle en siècle aussi, les pluies, les

neiges, les vents, les gelées de l’hiver, les sécheresses de l’été, ont

désagrégé les montagnes et les cours d’eau en amenant ces débris dans

le bassin des mers dont elles ont graduellement exhaussé le lit. Nous

n’avons plus de grands océans ni de mers profondes, mais seulement des

méditerranées. Beaucoup de détroits, de golfes, de mers analogues à la

Manche, à la mer Rouge, à l’Adriatique, à la Baltique, à la Caspienne.

Rivages agréables, havres tranquilles, lacs et larges fleuves, flottes

aériennes plutôt qu’aquatiques, ciel presque toujours pur, surtout le

matin. Il n’est point de matinées terrestres aussi lumineuses que les

nôtres.

«Le régime météorologique diffère sensiblement de celui de la Terre,

parce que l’atmosphère étant plus raréfiée, les eaux, tout en surface

d’ailleurs, s’évaporent plus facilement, ensuite parce qu’en se

condensant de nouveau, au lieu de former des nuages durables elles

repassent presque sans transition de l’état gazeux à l’état liquide.

Peu de nuages et peu de brouillards.

«L’astronomie y est cultivée à cause de la pureté du ciel. Nous avons

deux satellites dont le cours paraîtrait bizarre aux astronomes de la

Terre, car, tandis que l’un nous donne des mois de cent trente et une

heures, ou de cinq jours martiens plus huit heures, l’autre, par la

combinaison de son mouvement avec la rotation diurne de la planète, se

lève au couchant et se couche au levant, traversant le ciel de l’ouest

à l’est en cinq heures et demie, et passant d’une phase à l’autre

en moins de trois heures! C’est là un spectacle unique dans tout le

système solaire et qui a beaucoup contribué à attirer l’attention des

habitants vers l’étude du ciel. De plus, nous avons des éclipses de

lunes presque tous les jours; mais jamais d’éclipses totales de soleil,

parce que nos satellites sont trop petits.

«La Terre nous apparaît comme Vénus vous apparaît à vous-mêmes. Elle

est pour nous l’étoile du matin et du soir, et dans l’antiquité, avant

l’invention des instruments d’optique qui nous ont appris que c’est une

planète habitée comme la vôtre,--mais inférieurement,--nos ancêtres

l’adoraient, saluant en elle une divinité tutélaire. Tous les mondes

ont une mythologie pendant leurs siècles d’enfance, et cette mythologie

a pour origine, pour base et pour objet l’aspect apparent des corps

célestes.

«Quelquefois la Terre, accompagnée de la Lune, passe pour nous devant

le Soleil et se projette sur son disque comme une petite tache noire

accompagnée d’une autre plus petite. Ici, tout le monde suit avec

curiosité ces phénomènes célestes. Nos journaux s’occupent beaucoup

plus de science que de théâtres, de fantaisies littéraires, de

querelles politiques ou de tribunaux.

«Le Soleil nous paraît un peu plus petit, et nous en recevons un peu

moins de lumière et de chaleur. Nos yeux, plus sensibles, voient mieux

que les vôtres. La température est un peu plus élevée.

--Comment, répliquai-je, vous êtes plus loin du Soleil et vous avez

plus chaud que nous?

--Chamounix est un peu plus loin du soleil de midi que le sommet du

Mont Blanc, reprit-il. La distance au Soleil ne règle pas seule les

températures: il faut tenir compte, en même temps, de la constitution

de l’atmosphère. Nos glaces polaires fondent plus complètement que les

vôtres sous notre soleil d’été.

--Quels sont les pays de Mars les plus peuplés?

--Il n’y a guère que les contrées polaires (où vous voyez de la

Terre les neiges et les glaces fondre à chaque printemps) qui soient

inhabitées. La population des régions tempérées est très dense, mais ce

sont encore les terres équatoriales les plus peuplées--la population

y est aussi dense qu’en Chine--et surtout les rivages des mers,

malgré les débordements. Un grand nombre de cités sont presque bâties

sur l’eau, suspendues dans les airs, en quelque sorte, dominant les

inondations calculées d’avance et attendues.

--Vos arts, votre industrie ressemblent-ils aux nôtres? Avez-vous des

chemins de fers, des navires à vapeur, le télégraphe, le téléphone?

--C’est tout autre. Nous n’avons jamais eu ni vapeur, ni chemins de

fer, parce que nous avons toujours connu l’électricité et que la

navigation aérienne nous est naturelle. Nos flottes sont mues par

l’électricité, et sont plus aériennes qu’aquatiques. Nous vivons

surtout dans l’atmosphère, et n’avons pas de demeures de pierre, de

fer et de bois. Nous ne connaissons pas les rigueurs de l’hiver parce

que personne n’y reste exposé; ceux qui n’habitent pas les contrées

équatoriales émigrent chaque automne, comme vos oiseaux. Il te serait

fort difficile de te former une idée exacte de notre genre de vie.

--Existe-t-il sur Mars un grand nombre d’humains ayant déjà habité la

Terre?

--Non. Parmi les citoyens de votre planète, la plupart sont ou

ignorants, ou indifférents, ou sceptiques, et non préparés à la vie de

l’esprit. Ils sont attachés à la Terre, et pour longtemps. Beaucoup

d’âmes dorment complètement. Celles qui vivent, qui agissent, qui

aspirent à la connaissance du vrai sont les seules qui soient appelées

à l’immortalité consciente, les seules que le monde spirituel intéresse

et qui soient aptes à le comprendre. Ces âmes peuvent quitter la

Terre et revivre en d’autres patries. Plusieurs viennent pendant

quelque temps habiter Mars, première étape d’un voyage ultra-terrestre

en s’éloignant du Soleil, ou Vénus, premier séjour en deçà; mais

Vénus est un monde analogue à la Terre et moins privilégié encore,

à cause de ses trop rapides saisons qui obligent les organismes à

subir les plus brusques contrastes de températures. Certains esprits

s’envolent immédiatement jusqu’aux régions étoilées. Comme tu le sais,

l’espace n’existe pas. En résumé, la justice règne dans le système

du monde moral comme l’équilibre dans le système du monde physique,

et la destinée des âmes n’est que le résultat perpétuel de leurs

aptitudes, de leurs aspirations et par conséquent de _leurs œuvres_.

La voie uranique est ouverte à tous, mais l’âme n’est véritablement

uranienne que lorsqu’elle s’est entièrement dégagée du poids de la vie

matérielle. Le jour viendra où il n’y aura plus, sur votre planète

même, d’autre croyance ni d’autre religion que la connaissance de

l’univers et la certitude de l’immortalité dans ses régions infinies,

dans son domaine éternel.

--Quelle étrange singularité, fis-je, que personne sur la Terre ne

connaisse ces vérités sublimes! Personne ne regarde le ciel. On vit

ici-bas comme si notre îlot existait seul au monde.

--L’humanité terrestre est jeune, répliqua Spero. Il ne faut pas

désespérer. Elle est enfant, et encore dans l’ignorance primitive.

Elle s’amuse à des riens, obéit à des maîtres qu’elle se donne

elle-même. Vous aimez vous diviser en nations et vous affubler de

costumes nationaux pour vous exterminer en musique. Puis vous élevez

des statues à ceux qui vous mènent à la boucherie. Vous vous ruinez

et vous suicidez, et pourtant vous ne pouvez pas vivre sans arracher

à la Terre votre pain quotidien. C’est là une triste situation, mais

qui suffit largement à la plupart des habitants de votre planète.

Si quelques-uns, d’aspirations plus élevées, ont parfois pensé aux

problèmes de l’ordre supérieur, à la nature de l’âme, à l’existence de

Dieu, le résultat n’a pas été meilleur, car ils ont mis les âmes hors

la nature et ont inventé des dieux bizarres, infâmes, qui n’ont jamais

existé que dans leur imagination pervertie, et au nom desquels ils ont

commis tous les attentats à la conscience humaine, béni tous les crimes

et asservi les esprits faibles dans un esclavage dont il sera difficile

de s’affranchir. Le moindre animal, sur Mars, est meilleur, plus beau,

plus doux, plus intelligent et plus grand que le dieu des armées

de David, de Constantin, de Charlemagne, et de tous vos assassins

couronnés. Il n’y a donc pas à s’étonner de la sottise et de la

grossièreté des Terriens. Mais la loi du progrès régit le monde. Vous

êtes plus avancés qu’au temps de vos ancêtres de l’âge de la pierre,

dont la misérable existence se passait à disputer leurs jours et leurs

nuits aux bêtes féroces. Dans quelques milliers d’années, vous serez

plus avancés qu’aujourd’hui. Alors Uranie régnera dans vos cœurs.

Uranie · 第 9 / 12 段