psychologie et de télépathie ne m’empêchaient pas d’observer Mars au
télescope et d’en prendre des dessins géographiques, chaque fois que
notre atmosphère, si souvent nuageuse, voulait bien me le permettre.
D’ailleurs, on peut reconnaître que non seulement toutes les questions
se touchent, dans l’étude de la nature et dans les sciences, mais
encore que l’astronomie et la psychologie sont solidaires l’une de
l’autre, attendu que l’univers psychique a pour habitat l’univers
matériel, que l’astronomie a pour objet l’étude des régions de la vie
éternelle et que nous ne pourrions nous former aucune idée de ces
régions si nous ne les connaissions pas astronomiquement. Que nous le
sachions ou non, en fait, nous habitons en ce moment même une région
du Ciel, et tous les êtres, quels qu’ils soient, sont éternellement
citoyens du Ciel. Ce n’est pas sans une secrète divination des choses
que l’antiquité avait fait d’Uranie la muse de toutes les sciences.
Ma pensée avait donc été longuement occupée de notre voisine la planète
Mars, lorsqu’un jour, dans une promenade solitaire à la lisière d’un
bois, après quelques chaudes heures de juillet, m’étant assis au pied
d’un bouquet de chênes, je ne tardai pas à m’assoupir.
La chaleur était accablante, le paysage était silencieux, la Seine
semblait arrêtée comme un canal au fond de la vallée. Je fus
étrangement surpris, en m’éveillant après un instant de somnolence,
de ne plus reconnaître le paysage, ni les arbres voisins, ni la
rivière qui coulait au pied du coteau, ni la prairie ondulée qui
allait se perdre au loin dans l’horizon. Le soleil se couchait,
plus petit que nous n’avons coutume de le voir. L’air frémissait de
bruits harmonieux inconnus à la Terre, et des insectes grands comme
des oiseaux voltigeaient sur des arbres sans feuilles, couverts de
gigantesques fleurs rouges. Je me levai, poussé par l’étonnement comme
par un ressort, et d’un bond si énergique que je me trouvai subitement
debout, me sentant d’une légèreté singulière. A peine avais-je fait
quelques pas, que plus de la moitié du poids de mon corps me parut
s’être évaporée pendant mon sommeil; cette sensation intime me frappa
plus profondément encore que la métamorphose de la nature déployée sous
mes regards.
C’est à peine si j’en croyais mes yeux et mes sens. D’ailleurs, je
n’avais plus absolument les mêmes yeux, je n’entendais plus de la
même manière, et je m’aperçus même dès ces premiers instants que mon
organisation était douée de plusieurs sens nouveaux, tout différents
de ceux de notre harpe terrestre, notamment d’un sens magnétique,
par lequel on peut se mettre en communication d’un être à l’autre
sans qu’il soit nécessaire de traduire ses pensées par des paroles
audigibles: ce sens rappelle celui de l’aiguille aimantée qui, du
fond d’une cave de l’Observatoire de Paris, frissonne et tressaille
quand une aurore boréale s’allume en Sibérie, ou quand une explosion
électrique éclate dans le Soleil.
L’astre du jour venait de s’éteindre dans un lac lointain, et les
lueurs roses du crépuscule planaient au fond des cieux comme un dernier
rêve de la lumière. Deux Lunes s’allumèrent à diverses hauteurs, la
première en forme de croissant, au-dessus du lac dans le sein duquel
le Soleil avait disparu; la seconde, en forme de premier quartier,
beaucoup plus élevée dans le ciel et du côté de l’Orient. Elles étaient
très petites et ne rappelaient que de bien loin l’immense flambeau des
nuits terrestres. C’est comme à regret qu’elles donnaient leur vive
mais faible lumière. Je les regardais tour à tour avec stupéfaction. Le
plus étrange peut-être encore, dans toute l’étrangeté de ce spectacle,
c’est que la Lune occidentale, qui était environ trois fois plus grosse
que sa compagne de l’Est, tout en étant cinq fois moins large que notre
Lune terrestre, marchait dans le ciel d’un mouvement très facile à
suivre de l’œil, et semblait courir avec vitesse de la droite vers la
gauche pour aller rejoindre à l’Orient sa céleste sœur.
On remarquait encore, dans les dernières lueurs du couchant qui
s’éteignait, une troisième Lune, ou, pour mieux dire, une brillante
étoile. Plus petite que le moindre des deux satellites, elle n’offrait
pas de disque sensible; mais sa lumière était éclatante. Elle planait
dans le ciel du soir comme Vénus dans notre ciel lorsqu’aux jours de
son plus splendide éclat «l’étoile du berger» règne en souveraine sur
les indolentes soirées du printemps aux tendres rêves.
Déjà les plus brillantes étoiles s’allumaient dans les cieux; on
reconnaissait Arcturus aux rayons d’or, Véga, si blanche et si
pure, les sept astres du septentrion, et plusieurs constellations
zodiacales. L’étoile du soir, le nouveau Vesper, rayonnait alors dans
la constellation des Poissons. Après avoir étudié pendant quelques
instants sa situation dans le ciel, m’être orienté moi-même d’après
les constellations, avoir examiné les deux satellites et réfléchi à la
légèreté de mon propre poids, je ne tardai pas à être convaincu que je
me trouvais sur la planète Mars et que cette charmante étoile du soir
était... la Terre.
Mes yeux s’arrêtèrent sur elle, imprégnés de ce mélancolique sentiment
d’amour qui serre les fibres de notre cœur lorsque notre pensée
s’envole vers un être chéri dont une cruelle distance nous sépare; je
contemplai longuement cette patrie où tant de sentiments divers se
mélangent et se heurtent dans les fluctuations de la vie, et je pensai:
[Illustration]
«Combien n’est-il pas regrettable que les innombrables êtres humains
qui habitent en ce petit séjour ne sachent pas où ils sont! Elle est
charmante, cette minuscule Terre, ainsi éclairée par le Soleil, avec
sa Lune plus microscopique encore, qui semble un point à côté d’elle.
Portée dans l’invisible par les lois divines de l’attraction, atome
flottant dans l’immense harmonie des cieux, elle occupe sa place et
plane là-haut comme une île angélique. Mais ses habitants l’ignorent.
Singulière humanité! Elle a trouvé la Terre trop vaste, s’est partagée
en troupeaux et passe son temps à s’entre-fusiller. Il y a, dans cette
île céleste, autant de soldats que d’habitants! ils se sont tous
armés les uns contre les autres, quand il eût été si simple de vivre
tranquillement, et trouvent glorieux de changer de temps en temps
les noms des pays et la couleur des drapeaux. C’est là l’occupation
favorite des nations et l’éducation primordiale des citoyens. Hors de
là, ils emploient leur existence à adorer la matière. Ils n’apprécient
pas la valeur intellectuelle, restent indifférents aux plus merveilleux
problèmes de la création et vivent sans but. Quel dommage! Un habitant
de Paris qui n’aurait jamais entendu prononcer le nom de cette cité ni
celui de la France ne serait pas plus étranger qu’eux dans leur propre
patrie. Ah! s’ils pouvaient voir la Terre d’ici, avec quel plaisir
ils y reviendraient et combien seraient transformées toutes leurs
idées générales et particulières. Alors ils connaîtraient au moins
le pays qu’ils habitent; ce serait un commencement; ils étudieraient
progressivement les réalités sublimes qui les environnent au lieu de
végéter sous un brouillard sans horizon, et bientôt ils vivraient de la
véritable vie, de la vie intellectuelle.»
[Illustration]
«Quel honneur il lui fait! On croirait vraiment qu’il a laissé des amis
dans ce bagne-là!»
Je n’avais point parlé. Mais j’entendis fort distinctement cette phrase
qui semblait répondre à ma conversation intérieure. Deux habitants de
Mars me regardaient, et ils m’avaient compris, en vertu de ce sixième
sens de perception magnétique dont il a été question plus haut. Je
fus quelque peu surpris, et, l’avouerai-je? sensiblement blessé de
l’apostrophe: «Après tout, pensai-je, j’aime la Terre, c’est mon pays,
et j’ai du patriotisme!»
Mes deux voisins rirent cette fois-ci tous les deux ensemble.
«Oui, reprit l’un d’eux avec une bonté inattendue, vous avez du
patriotisme. On voit bien que vous arrivez de la Terre.»
Et le plus âgé ajouta:
«Laissez-les donc, vos compatriotes, ils ne seront jamais ni plus
intelligents ni moins aveugles qu’aujourd’hui. Il y a déjà quatre-vingt
mille ans qu’ils sont là. Et, vous l’avouez vous-même, ils ne sont pas
encore capables de penser.... Vous êtes vraiment admirable de regarder
la Terre avec des yeux aussi attendris. C’est trop de naïveté.»
N’avez-vous pas, cher lecteur, rencontré parfois, sur votre passage, de
ces hommes tout pénétrés d’un imperturbable orgueil et qui se croient
sincèrement et inébranlablement au-dessus de tout le reste du monde?
Lorsque ces fiers personnages se trouvent en face d’une supériorité,
elle leur est instantanément antipathique: ils ne la supportent pas.
Eh bien! pendant le dithyrambe qui précède (et dont vous n’avez eu
tout à l’heure qu’une pâle traduction), je me sentais fort supérieur
à l’humanité terrestre, puisque je la prenais en pitié et invoquais
pour elle de meilleurs jours. Mais quand ces deux habitants de Mars
semblèrent me prendre en pitié moi-même, et que je crus reconnaître
en eux une froide supériorité sur moi, je fus un instant l’un de
ces ineptes orgueilleux; mon sang ne fit qu’un tour, et tout en me
contenant par un restant de politesse française, j’ouvris la bouche
pour leur dire:
--«Après tout, Messieurs, les habitants de la Terre ne sont pas aussi
stupides que vous paraissez le croire et valent peut-être mieux que
vous.»
Malheureusement, ils ne me laissèrent même pas commencer ma phrase,
attendu qu’ils l’avaient devinée pendant qu’elle se formait par la
vibration des moelles de mon cerveau.
[Illustration]
«Permettez-moi de vous dire tout de suite, fit le plus jeune, que
votre planète est absolument manquée, par suite d’une circonstance
qui date d’une dizaine de millions d’années. C’était au temps de la
période primaire de la genèse terrestre. Il y avait déjà des plantes,
et même des plantes admirables, et dans le fond des mers comme sur
les rivages apparaissaient les premiers animaux, les mollusques sans
tête, sourds, muets et dépourvus de sexe. Vous savez que la respiration
suffit aux arbres pour leur nourriture complète et que vos chênes les
plus robustes, vos cèdres les plus gigantesques n’ont jamais rien
mangé, ce qui ne les a pas empêchés de grandir. Ils se nourrissent par
la respiration seule. Le malheur, la fatalité a voulu qu’un premier
mollusque eût le corps traversé par une goutte d’eau plus épaisse que
le milieu ambiant. Peut-être la trouva-t-il bonne. Ce fut l’origine du
premier tube digestif, qui devait exercer une action si funeste sur
l’animalité entière, et plus tard sur l’humanité elle-même. Le premier
assassin fut le mollusque qui mangea.
[Illustration]
«Ici, on ne mange pas, on n’a jamais mangé, on ne mangera jamais. La
création s’est développée graduellement, pacifiquement, noblement,
comme elle avait commencé. Les organismes se nourrissent, autrement dit
renouvellent leurs molécules, par une simple respiration, comme le font
vos arbres terrestres, dont chaque feuille est un petit estomac. Dans
votre chère patrie, vous ne pouvez vivre un seul jour qu’à la condition
de tuer. Chez vous, la loi de vie, c’est la loi de mort. Ici, il n’est
jamais venu à personne l’idée de tuer même un oiseau.
«Vous êtes tous, plus ou moins, des bouchers. Vous avez les bras pleins
de sang. Vos estomacs sont gorgés de victuailles. Comment voulez-vous
qu’avec des organismes aussi grossiers que ceux-là vous puissiez
avoir des idées saines, pures, élevées,--je dirai même (pardonnez
ma franchise), des idées propres? Quelles âmes pourraient habiter de
pareils corps? Réfléchissez donc un instant, et ne vous bercez plus
d’illusions aveugles trop idéales pour un tel monde.»
--«Comment! m’écriai-je en l’interrompant, vous nous refusez la
possibilité d’avoir des idées propres? Vous prenez les humains pour
des animaux? Homère, Platon, Phidias, Sénèque, Virgile, le Dante,
Colomb, Bacon, Galilée, Pascal, Léonard, Raphaël, Mozart, Beethoven,
n’ont-ils jamais eu aucune aspiration élevée? Vous trouvez nos corps
grossiers et repoussants: si vous aviez vu passer devant vous Hélène,
Phryné, Aspasie, Sapho, Cléopâtre, Lucrèce Borgia, Agnès Sorel, Diane
de Poitiers, Marguerite de Valois, Borghèse, Talien, Récamier, Georges
et leurs admirables rivales, vous penseriez peut-être d’une façon
différente. Ah! cher Martien, à mon tour, permettez-moi de regretter
que vous ne connaissiez la Terre que de loin.»
--«C’est ce qui vous trompe, j’ai habité cinquante ans ce monde-là.
Cela m’a suffi, et je vous assure que je n’y retournerai plus. Tout
y est manqué, même... ce qui vous paraît le plus charmant. Vous
imaginez-vous que sur toutes les Terres du Ciel les fleurs donnent
naissance aux fruits de la même façon? Ne serait-ce pas un peu cruel?
Pour moi, j’aime les primevères et les boutons de rose.»
[Illustration]
--«Mais, repris-je, cependant, malgré tout, il y a eu de grands
esprits sur la Terre, et, vraiment, d’admirables créatures. Ne peut-on
se bercer de l’espérance que la beauté physique et morale ira en se
perfectionnant de plus en plus, comme elle l’a fait jusqu’ici, et que
les intelligences s’éclaireront progressivement? On ne passe pas tout
son temps à manger. Les hommes finiront bien, malgré leurs travaux
matériels, par consacrer chaque jour quelques heures au développement
de leur intelligence. Alors, sans doute, ils ne continueront plus
de fabriquer de petits dieux à leur image, et peut-être aussi
supprimeront-ils leurs puériles frontières pour laisser régner
l’harmonie et la fraternité.»
--«Non, mon ami, car s’ils le voulaient, ils le feraient dès
aujourd’hui. Or, ils s’en gardent bien. L’homme terrestre est un petit
animal qui, d’une part, n’éprouve pas le besoin de penser, n’ayant même
pas l’indépendance de l’âme, et qui, d’autre part, aime se battre et
établit carrément le droit sur la force. Tel est son bon plaisir et
telle est sa nature. Vous ne ferez jamais porter de pêches à un buisson
d’épines.
[Illustration]
«Songez donc que les plus délicieuses beautés terrestres auxquelles
vous faisiez allusion tout à l’heure ne sont que des monstres grossiers
à côté de nos aériennes femmes de Mars, qui vivent de l’air de nos
printemps, des parfums de nos fleurs, et sont si voluptueuses, dans le
seul frémissement de leurs ailes, dans l’idéal baiser d’une bouche
qui ne mangea jamais, que si la Béatrix du Dante avait été d’une telle
nature, jamais l’immortel Florentin n’eût pu écrire deux chants de
sa Divine Comédie: il eût commencé par le Paradis et n’en fût jamais
descendu. Songez que nos adolescents ont autant de science innée que
Pythagore, Archimède, Euclide, Kepler, Newton, Laplace et Darwin
après toutes leurs laborieuses études: nos douze sens nous mettent
en communication directe avec l’univers; nous sentons d’ici, à cent
millions de lieues, l’attraction de Jupiter qui passe; nous voyons
à l’œil nu les anneaux de Saturne; nous devinons l’arrivée d’une
comète, et notre corps est imprégné de l’électricité solaire qui met
en vibration toute la nature. Il n’y a jamais eu ici ni fanatisme
religieux, ni bourreaux, ni martyrs, ni divisions internationales,
ni guerres; mais, dès ses premiers jours, l’humanité, naturellement
pacifique et affranchie de tout besoin matériel, a vécu indépendante
de corps et d’esprit, dans une constante activité intellectuelle,
s’élevant sans arrêt dans la connaissance de la Vérité. Mais venez
plutôt jusqu’ici.»
Je fis quelques pas avec mes interlocuteurs sur le sommet de la
montagne, et arrivant en vue de l’autre versant, j’aperçus une
multitude de lumières de diverses nuances voltigeant dans les airs.
C’étaient les habitants qui, la nuit, deviennent lumineux quand
ils le veulent. Des chars aériens, paraissant formés de fleurs
phosphorescentes, conduisaient des orchestres et des chœurs; l’un d’eux
vint à passer près de nous et nous prîmes place au milieu d’un nuage
de parfums. Les sensations que j’éprouvais étaient singulièrement
étrangères à toutes celles que j’avais goûtées sur la Terre, et
cette première nuit sur Mars passa comme un rêve rapide, car à
l’aurore je me trouvais encore dans le char aérien, discourant avec
mes interlocuteurs, leurs amis et leurs indéfinissables compagnes.
Quel panorama au lever du soleil! Fleurs, fruits, parfums, palais
féeriques s’élevaient sur des îles à la végétation orangée, les
eaux s’étendaient en limpides miroirs, et de joyeux couples aériens
descendaient en tourbillonnant sur ces rivages enchanteurs. Là, tous
les travaux matériels sont accomplis par des machines et dirigés par
quelques races animales perfectionnées, dont l’intelligence est à peu
près du même ordre que celle des humains de la Terre. Les habitants
ne vivent que par l’esprit et pour l’esprit; leur système nerveux est
parvenu à un tel degré de développement, que chacun de ces êtres, à
la fois très délicat et très fort, semble un appareil électrique, et
que leurs impressions les plus sensuelles, ressenties bien plus par
leurs âmes que par leurs corps, surpassent au centuple toutes celles
que nos cinq sens terrestres réunis peuvent jamais nous offrir....
Une sorte de palais d’été, illuminé par les rayons du soleil levant,
s’ouvrait au-dessous de notre gondole aérienne. Ma voisine, dont les
ailes frémissaient d’impatience, posa son pied délicat sur une touffe
de fleurs qui s’élevait entre deux jets de parfums.--«Retourneras-tu
sur la Terre?» dit-elle en me tendant les bras.
--«Jamais!» m’écriai-je... Et je m’élançai vers elle...
Mais, du même coup, je me retrouvai, solitaire, près de mon bois, sur
le versant de la colline au pied de laquelle serpentait la Seine aux
replis onduleux.
_Jamais!..._ répétai-je, cherchant à ressaisir le doux rêve envolé. Où
donc étais-je? C’était beau.
Le soleil venait de se coucher, et déjà la planète Mars, alors très
éclatante, s’allumait dans le ciel.
«Ah! fis-je, traversé par une lueur fugitive, j’étais là! Bercées par
la même attraction, les deux planètes voisines se regardent à travers
l’espace transparent. N’aurions-nous pas, dans cette fraternité
céleste, une première image de l’éternel voyage? La Terre n’est plus
seule au monde. Les panoramas de l’infini commencent à s’ouvrir. Que
nous habitions ici ou à côté, nous sommes, non les citoyens d’un pays
ou d’un monde, mais, en vérité, les CITOYENS DU CIEL.»
[Illustration]
[Illustration]
III
LA PLANÈTE MARS
Avais-je été le jouet d’un rêve?
Mon esprit s’était-il réellement transporté sur la planète Mars, ou
bien étais-je dupe d’une illusion absolument imaginaire?
Le sentiment de la réalité avait été si vif, si intense, et les choses
que j’avais vues se trouvaient si parfaitement conformes aux notions
scientifiques que nous possédons déjà sur la nature physique du monde
martien, que je ne pouvais accepter un doute à cet égard, tout en
restant stupéfait de ce voyage extatique et en m’adressant mille
questions qui se combattaient les unes les autres.
L’absence de Spero, dans toute cette vision, m’intriguait un peu. Je
me sentais toujours si intimement attaché à son cher souvenir qu’il
me semblait que j’aurais dû deviner sa présence, voler directement
vers lui, le voir, lui parler, l’entendre. Mais le magnétisé de Nancy
n’avait-il pas été lui-même le jouet de son imagination, ou de la
mienne, ou de celle de l’expérimentateur? D’autre part, en admettant
même que réellement mes deux amis fussent réincarnés sur cette planète
voisine, je me répondais à moi-même que l’on peut fort bien ne pas se
rencontrer en parcourant une même ville et, à plus forte raison, un
monde. Et pourtant, ce n’est assurément pas le calcul des probabilités
qu’il faudrait invoquer ici, car un sentiment d’attraction tel que
celui qui nous unissait devait modifier le hasard des rencontres et
jeter dans la balance un élément qui l’emportait sur tout le reste.
Tout en discourant en moi-même, je rentrai à mon observatoire de Juvisy
où j’avais préparé quelques batteries électriques pour une expérience
d’optique en correspondance avec la tour de Montlhéry. Lorsque je
me fus assuré que tout était bien en ordre, je laissai à mon aide
le soin de faire les signaux convenus, de dix à onze heures, et je
partis moi-même pour la vieille tour, sur laquelle je m’installais une
heure plus tard. La nuit était venue. Du haut de l’antique donjon,
l’horizon est parfaitement circulaire, entièrement dégagé sur toute
sa circonférence, qui s’étend sur un rayon de 20 à 25 kilomètres tout
autour de ce point central. Un troisième poste d’observation, situé à
Paris, était en communication avec nous. Le but de l’expérience était
de savoir si les rayons des diverses couleurs du spectre lumineux
voyagent tous avec la même vitesse de 300 000 kilomètres par seconde.
Le résultat fut affirmatif.
Les expériences ayant été terminées vers onze heures, comme la nuit
étoilée était merveilleuse et que la lune commençait à se lever, dès
que j’eus mis les appareils à l’abri dans l’intérieur de la tour,
je remontai sur la plate-forme supérieure pour contempler l’immense
paysage éclairé par les premiers rayons de la lune naissante.
L’atmosphère était calme, tiède, presque chaude.
Mais mon pied était encore sur la dernière marche, que je m’arrêtai,
pétrifié d’effroi, en jetant un cri qui parut s’immobiliser dans
ma gorge. Spero, oui, Spero lui-même était là, devant moi, assis
sur le parapet. Je levai les bras vers le ciel et me sentis près de
m’évanouir; mais il me dit, de sa voix très douce que je connaissais si
bien:
«Est-ce que je te fais peur?»
[Illustration]
Je n’eus la force ni de répondre ni d’avancer. Pourtant, j’osai
regarder en face mon ami, qui souriait. Son cher visage, éclairé par
la lune, était tel que je l’avais vu lors de son départ de Paris pour
Christiania, jeune, agréable, pensif, avec un regard fort brillant. Je
quittai la dernière marche et j’eus l’impulsion intime de me précipiter
vers lui pour l’embrasser. Mais je n’osai et je restai devant lui à le
regarder. J’avais repris l’usage de mes sens. «Spero!... C’est toi!...»
m’écriai-je.
--J’étais là pendant ton expérience, répondit-il, et c’est même moi qui
t’ai donné l’idée de comparer l’extrême violet à l’extrême rouge pour
la vitesse des ondes lumineuses. Seulement, j’étais invisible, comme
les rayons ultra-violets.
--«Voyons! est-ce possible? Laisse-moi te regarder, te toucher.» Je
passai les mains sur son visage, sur son corps, dans sa chevelure, et
j’eus absolument la même impression que si c’eût été un être vivant. Ma
raison se refusait à admettre le témoignage de mes yeux, de mes mains
et de mes oreilles, et pourtant je ne pouvais douter que ce ne fût
bien lui. Il n’y a pas de sosie pareil. Et puis, mes doutes se seraient
envolés dès ses premières paroles, car il ajouta aussitôt:
«Mon corps dort en ce moment sur Mars.
[Illustration]
--Ainsi, fis-je, tu existes toujours, tu vis encore... et tu connais
enfin la réponse au grand problème qui t’a tant tourmenté.... Et Icléa?
--Nous allons causer, répliqua-t-il. J’ai beaucoup de choses à te dire.
Je m’assis auprès de lui, sur le rebord du large parapet qui domine la
vieille tour, et voici ce que j’entendis.
Quelque temps après l’accident du lac de Tyrifiorden, il s’était senti
se réveillant comme d’un long et lourd sommeil. Il était seul, dans la
nuit noire, sur les rives d’un lac, se sentait vivant, mais ne pouvait
ni se voir ni se toucher. L’air ne le frappait pas. Il n’était pas
seulement léger, mais impondérable. Ce qui lui paraissait subsister de
lui, c’était seulement sa faculté de penser.
Sa première idée, en rappelant ses souvenirs, fut qu’il se réveillait
de sa chute sur le lac norvégien. Mais lorsque le jour arriva, il
s’aperçut qu’il était sur un autre monde. Les deux lunes qui tournaient
rapidement dans le ciel, en sens contraire l’une de l’autre, lui firent
penser qu’il se trouvait sur notre voisine la planète Mars, et d’autres
témoignages ne tardèrent pas à le lui prouver.