Les soirs suivants, je n’observai Mars au télescope que distrait par

mille idées étrangères. La planète était pourtant admirable, comme

elle l’a été pendant tout le printemps et tout l’été de 1888. De

vastes inondations s’étaient produites sur l’un de ses continents,

sur la Libye, comme déjà les astronomes l’avaient observé en 1882 et

en diverses circonstances. On reconnaissait que sa météorologie, sa

climatologie, ne sont pas les mêmes que les nôtres, et que les eaux qui

recouvrent environ la moitié de la surface de la planète subissent des

déplacements bizarres et des variations périodiques dont la géographie

terrestre ne peut donner aucune idée. Les neiges du pôle boréal avaient

beaucoup diminué, ce qui prouvait que l’été de cet hémisphère avait été

assez chaud, quoique moins élevé que celui de l’hémisphère austral.

Du reste, il y avait eu fort peu de nuages sur Mars pendant toute la

série de nos observations. Mais, chose à peine croyable, ce n’étaient

pas ces faits astronomiques, pourtant si importants, et bases de

toutes nos conjectures, qui m’intéressaient le plus; c’était ce que le

magnétisé m’avait dit de Georges et d’Icléa. Les idées fantastiques

qui traversaient mon cerveau m’empêchaient de faire une observation

vraiment scientifique. Je me demandais avec ténacité s’il ne pouvait

pas exister de communication entre deux êtres très éloignés l’un de

l’autre, et même entre un mort et un vivant, et chaque fois je me

répondais qu’une telle question était par elle-même anti-scientifique

et indigne d’un esprit positif.

[Illustration]

Cependant, après tout, qu’est-ce que nous appelons «science»? Qu’est-ce

qui n’est pas «scientifique» dans la nature? Où sont les limites

de l’étude positive? La carcasse d’un oiseau a-t-elle vraiment un

caractère plus «scientifique» que son plumage aux lumineuses couleurs

et son chant aux nuances si subtiles? Le squelette d’une jolie femme

est-il plus digne d’attention que sa structure de chair et sa forme

vivante? L’analyse des émotions de l’âme n’est-elle pas «scientifique»?

N’est-il pas scientifique de chercher si vraiment l’âme peut voir de

loin et comment? Et puis, quelle est cette étrange vanité, cette naïve

présomption de nous imaginer que la science ait dit son dernier mot,

que nous connaissions tout ce qu’il y a à connaître, que nos cinq sens

soient suffisants pour apprécier la nature de l’univers? De ce que nous

démêlons, parmi les forces qui agissent autour de nous, l’attraction,

la chaleur, la lumière, l’électricité, est-ce à dire qu’il n’y ait

pas d’autres forces, lesquelles nous échappent parce que nous n’avons

pas de sens pour les percevoir? Ce n’est pas cette hypothèse qui est

absurde, c’est la naïveté des pédagogues et des classiques. Nous

sourions des idées des astronomes, des physiciens, des médecins, des

théologiens d’il y a trois siècles; dans trois siècles, nos successeurs

dans les sciences ne souriront-ils pas à leur tour des affirmations de

ceux qui prétendent aujourd’hui tout connaître?

Les médecins auxquels je communiquais, il y a quinze ans, les

phénomènes magnétiques observés par moi-même en certaines expériences

niaient tous avec conviction la réalité des faits observés. Je

rencontrai récemment l’un d’entre eux à l’Institut: «Oh! fit-il non

sans finesse, alors c’était du magnétisme, aujourd’hui c’est de

l’hypnotisme, et c’est nous qui l’étudions. C’est bien différent.»

Moralité: Ne nions rien de parti pris. Étudions, constatons;

l’explication viendra plus tard.

J’étais dans ces dispositions d’esprit, lorsqu’en me promenant en long

et en large dans ma bibliothèque, mes yeux tombèrent sur une élégante

édition de Cicéron que je n’avais pas remarquée depuis longtemps. J’en

pris un volume, l’ouvris machinalement à la première page venue et y

lus ce qui suit:

[Illustration]

«Deux amis arrivent à Mégare et vont se loger séparément. A peine

l’un des deux est-il endormi qu’il voit devant lui son compagnon de

voyage, lui annonçant d’un air triste que son hôte a formé le projet

de l’assassiner, et le suppliant de venir le plus vite possible à son

secours. L’autre se réveille, mais, persuadé qu’il a été abusé par un

songe, il ne tarde pas à se rendormir. Son ami lui apparaît de nouveau

et le conjure de se hâter, parce que les meurtriers vont entrer dans

sa chambre. Plus troublé, il s’étonne de la persistance de ce rêve, et

se dispose à aller trouver son ami; mais le raisonnement, la fatigue,

finissent par triompher; il se recouche. Alors son ami se montre à

lui pour la troisième fois, pâle, sanglant, défiguré. «Malheureux,

lui dit-il, tu n’es point venu lorsque je t’implorais! C’en est fait;

maintenant venge-moi. Au lever du soleil, tu rencontreras à la porte

de la ville un chariot plein de fumier; arrête-le et ordonne qu’on le

décharge; tu trouveras mon corps caché au milieu; fais-moi rendre les

honneurs de la sépulture et poursuis mes meurtriers.

[Illustration]

«Une ténacité si grande, des détails si suivis ne permettent plus

d’hésitation; l’ami se lève, court à la porte indiquée, y trouve le

char, arrête le conducteur qui se trouble, et, dès les premières

recherches, le corps de son ami est découvert.»

Ce récit semblait venir tout exprès à l’appui de mes opinions sur

les inconnues du problème scientifique. Sans doute les hypothèses ne

manquent pas pour répondre au point d’interrogation. On peut dire que

l’histoire n’est peut-être pas arrivée telle que Cicéron la raconte;

qu’elle a été amplifiée, exagérée; que deux amis arrivant dans une

ville étrangère peuvent craindre un accident; qu’en craignant pour la

vie d’un ami, après les fatigues d’un voyage et au milieu du silence

de la nuit, on peut arriver à rêver qu’il est victime d’un assassinat.

Quant à l’épisode du chariot, les voyageurs peuvent en avoir vu un

dans la cour de l’hôte, et le principe de l’association des idées

vient le rattacher au songe. Oui, on peut faire toutes ces hypothèses

explicatives; mais ce ne sont que des hypothèses. Admettre qu’il y a

eu vraiment communication entre le mort et le vivant est une autre

hypothèse aussi.

Les faits de cet ordre sont-ils bien rares? Il ne le semble pas. Je

me souviens entre autres d’un récit qui m’a été raconté par un vieil

ami de ma jeunesse, Jean Best, qui fonda le _Magasin pittoresque_,

en 1833, avec mon éminent ami Édouard Charton, et qui est mort il y

a quelques années. C’était un homme grave, froid, méthodique (habile

graveur-typographe, administrateur scrupuleux); tous ceux qui l’ont

connu savent combien son tempérament était peu nerveux et combien son

esprit était éloigné des choses de l’imagination. Eh bien! le fait

suivant lui est arrivé à lui-même, lorsqu’il était tout enfant, à l’âge

de cinq ou six ans.

C’était à Toul, son pays natal. Il était, par une belle soirée, couché

dans son petit lit et ne dormait pas, lorsqu’il vit sa mère entrer

dans sa chambre, la traverser et se rendre dans le salon voisin, dont

la porte était ouverte, et où son père jouait aux cartes avec un ami.

Or sa mère, malade, était à ce moment-là à Pau. Il se leva aussitôt de

son lit et courut après sa mère jusqu’au salon, où il la chercha en

vain. Son père le gronda avec une certaine impatience et le renvoya se

coucher en lui affirmant qu’il avait rêvé.

[Illustration]

Alors l’enfant, croyant dès lors avoir, en effet, rêvé, essaya de se

rendormir. Mais quelques minutes plus tard, ayant les yeux ouverts, il

vit une seconde fois, très distinctement, sa mère qui passait encore

près de lui, et cette fois il se précipita vers elle pour l’embrasser.

Mais elle disparut aussitôt. Il ne voulut plus se recoucher et resta

dans le salon où son père continuait de jouer.

Le même jour, à la même heure, sa mère mourait à Pau.

Je tiens ce récit de M. Best lui-même, qui en avait gardé le plus

ineffaçable souvenir. Comment l’expliquer? On peut dire que l’enfant,

sachant sa mère malade, y pensait souvent, et qu’il a eu une

hallucination qui a coïncidé par hasard avec la mort de sa mère. C’est

possible. Mais on peut penser aussi qu’il y avait un lien sympathique

entre la mère et l’enfant, et qu’en ce moment solennel l’âme de cette

mère a réellement été en communication avec celle de son enfant.

Comment? demandera-t-on. Nous n’en savons rien. Mais ce que nous ne

savons pas est à ce que nous savons dans la proportion de l’océan à une

goutte d’eau.

_Hallucinations!_ C’est vite dit. Que d’ouvrages médicaux écrits sur ce

sujet! Tout le monde connaît celui de Brierre de Boismont. Parmi les

innombrables observations qui le composent, citons, à ce propos, les

deux suivantes:

«Obs. 84.--Lorsque le roi Jacques vint en Angleterre, à l’époque de la

peste de Londres, se trouvant à la campagne, chez sir Robert Cotton,

avec le vieux Cambden, il vit en songe son fils aîné, encore enfant,

qui habitait alors Londres, avec une croix sanglante sur le front,

comme s’il eût été blessé par une épée. Effrayé de cette apparition,

il se mit en prières et se rendit le matin dans la chambre de sir

Cambden, auquel il raconta l’événement de la nuit; celui-ci rassura le

monarque en lui disant qu’il avait été le jouet d’un songe et qu’il

n’y avait pas à s’en tourmenter. Le même jour, le roi reçut une lettre

de sa femme qui lui annonçait la perte de son fils, mort de la peste.

Lorsque l’enfant se montra à son père, il avait la taille et les

proportions d’un homme fait.

«Obs. 87.--Mlle R..., douée d’un excellent jugement, religieuse sans

bigoterie, habitait, avant d’être mariée, la maison de son oncle, D...,

médecin célèbre, membre de l’Institut. Elle était séparée de sa mère,

atteinte, en province, d’une maladie assez grave. Une nuit, cette jeune

personne rêva qu’elle l’apercevait devant elle, pâle, défigurée, prête

à rendre le dernier soupir et témoignant surtout un vif chagrin de ne

pas être entourée de ses enfants, dont l’un, curé d’une paroisse de

Paris, avait émigré en Espagne, et dont l’autre était à Paris. Bientôt

elle l’entendit l’appeler plusieurs fois par son nom de baptême; elle

vit, dans son rêve, les personnes qui entouraient sa mère, s’imaginant

qu’elle demandait sa petite-fille, portant le même nom, aller la

chercher dans la pièce voisine; un signe de la malade leur apprit que

ce n’était point elle, mais sa fille qui habitait Paris, qu’elle

désirait voir. Sa figure exprimait la douleur qu’elle éprouvait de

son absence; tout à coup ses traits se décomposent, se couvrent de la

pâleur de la mort; puis la moribonde retombe sans vie sur son lit.

«Le lendemain, Mlle R... parut fort triste devant D..., qui la pria

de lui faire connaître la cause de son chagrin; elle lui raconta dans

tous ses détails le songe qui l’avait si fortement tourmentée. D..., la

trouvant dans cette disposition d’esprit, la pressa contre son cœur en

lui avouant que la nouvelle n’était que trop vraie, que sa mère venait

de mourir; il n’entra pas dans d’autres explications.

«Quelques mois après, Mlle R..., profitant de l’absence de son oncle

pour mettre en ordre ses papiers auxquels, comme beaucoup d’autres

savants, il n’aimait pas qu’on touchât, trouva une lettre racontant à

son oncle les circonstances de la mort de sa mère. Quelle ne fut pas sa

surprise en y lisant toutes les particularités de son rêve!»

Hallucination! coïncidence fortuite! Est-ce là une explication

satisfaisante? Dans tous les cas, c’est une explication qui n’explique

rien du tout.

Une foule d’ignorants, de tout âge et de tous métiers, rentiers,

commerçants ou députés, sceptiques par tempérament ou par genre,

déclarent simplement qu’ils ne croient pas à toutes ces histoires et

qu’il n’y a en tout cela rien de vrai. Ce n’est pas là, non plus, une

solution bien sérieuse. Les esprits accoutumés à l’étude ne peuvent se

contenter d’une dénégation aussi légère.

Un fait est un fait. On ne peut pas ne pas l’admettre, lors même

que, dans l’état actuel de nos connaissances, il est impossible de

l’expliquer.

Certes, les annales médicales témoignent qu’il y a vraiment des

hallucinations de plus d’un genre et que certaines organisations

nerveuses en sont dupes. Mais de là à conclure que tous les phénomènes

psycho-biologiques non expliqués sont des hallucinations, il y a un

abîme.

L’esprit scientifique de notre siècle cherche avec raison à dégager

tous ces faits des brouillards trompeurs du surnaturalisme, attendu

qu’il n’y a rien de surnaturel et que la nature, dont le royaume est

infini, embrasse tout. Depuis quelques années, notamment, une société

scientifique spéciale s’est organisée en Angleterre pour l’étude de

ces phénomènes, la «_Society for Psychical Research_»; elle a à sa

tête quelques-uns d’entre les plus illustres savants d’Outre-Manche et

a déjà fourni des publications importantes. Ces phénomènes de vision

à distance sont classés sous le titre général de _Télépathie_ (τῆλε,

loin, πάθος, sensation). Des enquêtes rigoureuses sont faites pour en

contrôler les témoignages. La variété en est considérable. Feuilletons

un instant ensemble l’un de ces recueils[2] et détachons-en quelques

documents bien dûment et bien scientifiquement établis.

[2] _Phantasms of the Living_, par E. Gurney et Fr. Myers,

professeurs à l’Université de Cambridge, et Frank Podmore,

Londres, 1886. La «Society for Psychical Research» a pour

Président le professeur Balfour Stewart, de la Société royale de

Londres.

Dans le cas suivant, observé récemment, l’observateur était absolument

éveillé, comme vous et moi en ce moment. Il s’agit d’un certain

M. Robert Bee, habitant Wigan (Angleterre). Voici cette curieuse

révélation, écrite par l’observateur lui-même.

«Le 18 décembre 1873 nous nous rendîmes, ma femme et moi, dans la

famille de ma femme à Southport, laissant mes parents en parfaite santé

selon toute apparence. Le lendemain, dans l’après-midi, nous étions

partis pour une promenade au bord de la mer, lorsque je me trouvai si

profondément triste qu’il me fut impossible de m’intéresser à quoi que

ce fût, de sorte que nous ne tardâmes pas à rentrer.

«Tout d’un coup ma femme manifesta un certain sentiment de peine et

me dit qu’elle se rendait dans la chambre de sa mère pour quelques

minutes. Un instant après, je me levai moi-même de mon fauteuil et

passai au salon.

«Une dame, habillée comme si elle devait sortir, arriva près de moi,

venant de la chambre à coucher voisine. Je ne remarquai pas ses traits,

parce qu’elle ne regardait pas de mon côté; pourtant immédiatement je

lui adressai la parole en la saluant, mais je ne me souviens plus de ce

que je lui dis.

«Au même instant et tandis qu’elle passait ainsi devant moi, ma femme

revenait de la chambre de sa mère et passait juste à l’endroit où je

voyais cette dame, sans paraître la remarquer. Je m’écriai aussitôt

avec un vif sentiment de surprise: «Quelle est donc cette dame que vous

venez de croiser à l’instant?--Mais je n’ai croisé personne! répliqua

ma femme encore plus étonnée que moi.--Comment, répliquai-je, vous ne

venez pas de voir à l’instant une dame qui vient de passer là, juste

où vous êtes, qui sort sans doute de chez votre mère et qui doit être

maintenant au vestibule?

«--C’est impossible, répondit-elle, il n’y a absolument que ma mère et

nous en ce moment dans la maison.

«En effet, aucune étrangère n’était venue et la recherche que nous

fîmes immédiatement n’aboutit à aucun résultat.

«Il était alors huit heures moins dix minutes. Le lendemain matin un

télégramme nous annonçait la mort subite de ma mère par suite d’une

maladie de cœur, précisément à la même heure. Elle était alors dans la

rue et vêtue exactement comme l’inconnue qui était passée devant moi.»

Tel est le récit de l’observateur. L’enquête faite par la Société

des Recherches psychiques a démontré l’absolue authenticité et la

concordance des témoignages. C’est là un fait tout aussi positif

qu’une observation météorologique, astronomique, physique ou chimique.

Comment l’expliquer? Coïncidence, dira-t-on. Une rigoureuse critique

scientifique peut-elle vraiment être satisfaite par ce mot?

Autre cas encore:

M. Frédérick Wingfield, habitant Belle-Isle en Terre (Côtes-du-Nord),

écrit que le 25 mars 1880, s’étant couché assez tard après avoir lu une

partie de la soirée, il rêva que son frère, habitant le comté d’Essex

en Angleterre, était auprès de lui, mais qu’au lieu de répondre à une

question qu’il lui adressait, celui-ci secoua la tête, se leva de sa

chaise et s’en alla. L’impression avait été si vive que le narrateur

s’élança, à moitié endormi, hors de son lit, et se réveilla au moment

où il mettait le pied sur la descente de lit et appelait son frère.

Trois jours après, il recevait la nouvelle que son frère venait d’être

tué, d’une chute de cheval, le même jour, 25 mars 1880, dans la soirée

(à huit heures et demie), quelques heures avant le rêve qui vient

d’être rapporté.

Une enquête a démontré que la date de cette mort est exacte et que

l’auteur de ce récit avait écrit son rêve sur un agenda à la date même

de l’événement, et non après coup.

Autre cas encore:

«M. S... et M. L..., employés tous les deux dans une administration,

étaient depuis huit ans en intimes relations d’amitié. Le lundi 19 mars

1883, L..., en allant à son bureau, eut une indigestion; alors il entra

dans une pharmacie où on lui donna un médicament. Le jeudi suivant, il

n’était pas mieux; le samedi de cette même semaine, il était encore

absent du bureau.

Le samedi soir, 24 mars, S... était chez lui, ayant mal à la tête; il

dit à sa femme qu’il avait trop chaud, ce qui ne lui était pas arrivé

depuis deux mois; puis, après avoir fait cette remarque, il se coucha,

et une minute après, il vit son ami L... debout devant lui, vêtu de

ses vêtements habituels. S... nota même ce détail de l’habillement de

L... que son chapeau avait un crêpe noir, que son pardessus n’était pas

boutonné et qu’il tenait une canne à la main. L... regarda fixement

S... et passa. S... alors se rappela la phrase qui est dans le livre

de Job: «Un esprit passa devant ma face, et le poil de ma chair se

hérissa.» A ce moment, il sentit un frisson lui parcourir le corps et

ses cheveux se hérissèrent. Alors il demanda à sa femme: «Quelle heure

est-il?» Celle-ci lui répondit: «Neuf heures moins douze minutes».

Il lui dit: «Si je vous le demande, c’est parce que L... est mort:

je viens de le voir». Elle essaya de lui persuader que c’était une

pure illusion; mais il assura de la façon la plus formelle qu’aucun

raisonnement ne pourrait le faire changer d opinion.»

[Illustration]

Tel est le récit fait par M. S.... Il n’apprit la mort de son ami L...

que le lendemain dimanche, à trois heures de l’après-midi.

L... était effectivement mort le samedi soir, vers neuf heures moins

dix minutes.

[Illustration]

On peut rapprocher de cette relation l’événement historique rapporté

par Agrippa d’Aubigné au moment de la mort du cardinal de Lorraine:

«Le roi estant en Avignon, le 23 décembre 1574, y mourut Charles,

cardinal de Lorraine. La reine (Catherine de Médicis) s’estoit mise

au lit de meilleure heure que de coutume, aiant à son coucher entre

autres personnes de marque le roi de Navarre, l’archevêque de Lyon,

les dames de Retz, de Lignerolles et de Saunes, deux desquelles ont

confirmé ce discours. Comme elle estoit pressée de donner le bon soir,

elle se jetta d’un tressaut sur son chevet, mit les mains au devant

de son visage et avec un cri violent appela à son secours ceux qui

l’assistoient, leur voulant monstrer au pied du lit le cardinal qui lui

tendoit la main. Elle s’escria plusieurs fois: «Monsieur le cardinal,

je n’ai que faire avec vous.» Le roi de Navarre envoie au mesme temps

un de ses gentils hommes au logis du cardinal, qui rapporta comment il

avoit expiré au mesme point.»

Dans son livre sur «l’humanité posthume» publié en 1882, Adolphe

d’Assier se porte garant de l’authenticité du fait suivant, qui lui a

été rapporté par une personne de Saint-Gaudens comme lui étant arrivé à

elle-même.

«J’étais encore jeune fille, dit-elle, et je couchais avec ma sœur,

plus âgée que moi. Un soir nous venions de nous mettre au lit et de

souffler la bougie. Le feu de la cheminée, imparfaitement éteint,

éclairait encore faiblement la chambre. En tournant les yeux du côté

du foyer, j’aperçois, à ma grande surprise, un prêtre assis devant la

cheminée et se chauffant. Il avait la corpulence, les traits et la

tournure d’un de nos oncles qui habitait aux environs et qui était

archiprêtre. Je fis part aussitôt de mon observation à ma sœur. Cette

dernière regarde du côté du foyer, et voit la même apparition. Elle

reconnaît également notre oncle l’archiprêtre. Une frayeur indicible

s’empare alors de nous et nous crions: _Au secours!_ de toutes nos

forces. Mon père, qui dormait dans une pièce voisine, éveillé par ces

cris désespérés, se lève en toute hâte, et arrive aussitôt une bougie à

la main. Le fantôme avait disparu; nous ne voyions plus personne dans

la chambre. Le lendemain, nous apprîmes par une lettre que notre oncle

l’archiprêtre était mort dans la soirée.»

Autre fait encore, rapporté par le même disciple d’Auguste Comte et

consigné par lui pendant son séjour à Rio-de-Janeiro.

C’était en 1858; on s’entretenait encore, dans la colonie française de

cette capitale, d’une apparition singulière qui avait eu lieu quelques

années auparavant. Une famille alsacienne, composée du mari, de la

femme et d’une petite fille encore en bas âge, faisait voile pour

Rio-de-Janeiro, où elle allait rejoindre des compatriotes établis dans

cette ville. La traversée étant longue, la femme devint malade, et

faute sans doute de soins ou d’une alimentation convenable, succomba

avant d’arriver. Le jour de sa mort, elle tomba en syncope, resta

longtemps dans cet état, et lorsqu’elle eut repris ses sens, dit à son

mari, qui veillait à ses côtés: «Je meurs contente, car maintenant je

suis rassurée sur le sort de notre enfant. Je viens de Rio-de-Janeiro,

j’ai rencontré la rue et la maison de notre ami Fritz, le charpentier.

Il était sur le seuil de la porte; je lui ai présenté la petite; je

suis sûre qu’à ton arrivée il la reconnaîtra et en prendra soin. Le

mari fut surpris de ce récit, sans toutefois y attacher d’importance.

Le même jour, à la même heure, Fritz le charpentier, l’Alsacien dont

je viens de parler, se trouvait sur le seuil de la porte de la maison

qu’il habitait à Rio-de-Janeiro, lorsqu’il crut voir passer dans la

rue une de ses compatriotes tenant dans ses bras une petite fille.

Elle le regardait d’un air suppliant, et semblait lui présenter

l’enfant qu’elle portait. Sa figure, qui paraissait d’une grande

maigreur, rappelait néanmoins les traits de Latta, la femme de son ami

et compatriote Schmidt. L’expression de son visage, la singularité

de sa démarche, qui tenait plus de la vision que de la réalité,

impressionnèrent vivement Fritz. Voulant s’assurer qu’il n’était pas

dupe d’une illusion, il appela un de ses ouvriers qui travaillait dans

la boutique, et qui lui aussi était Alsacien et de la même localité.

«Regarde, lui dit-il, ne vois-tu pas passer une femme dans la rue,

tenant un enfant dans ses bras, et ne dirait-on pas que c’est Latta, la

femme de notre pays Schmidt?

--Je ne puis vous dire, je ne la distingue pas bien», répondit

l’ouvrier.

Fritz n’en dit pas davantage; mais les diverses circonstances de cette

apparition réelle ou imaginaire se gravèrent fortement dans son esprit,

notamment l’heure et le jour. A quelque temps de là il voit arriver son

compatriote Schmidt portant une petite fille dans ses bras. La visite

de Latta se retrace alors dans son esprit, et avant que Schmidt eût

ouvert la bouche il lui dit:

«Mon pauvre ami, je sais tout; ta femme est morte pendant la traversée,

et avant de mourir elle est venue me présenter sa petite fille pour que

j’en prenne soin. Voici la date et l’heure.»

C’étaient bien le jour et le moment consignés par Schmidt à bord du

navire.

Dans son ouvrage sur les hauts phénomènes de la Magie, publié en 1864,

Gougenot des Mousseaux rapporte le fait suivant, qu’il certifie comme

absolument authentique.

[Illustration]

Sir Robert Bruce, de l’illustre famille écossaise de ce nom, est second

d’un bâtiment; un jour il vogue près de Terre-Neuve, et, se livrant à

des calculs, il croit voir son capitaine assis à son pupitre, mais il

regarde avec attention, et celui qu’il aperçoit est un étranger dont le

regard froidement arrêté sur lui l’étonnait. Le capitaine, près duquel

il remonte, s’aperçoit de son étonnement, et l’interroge:

«Mais qui donc est à votre pupitre? lui dit Bruce.

--Personne.

--Si, il y a quelqu’un; est-ce un étranger?... et comment?

--Vous rêvez... ou vous raillez.

--Nullement; veuillez descendre et venir voir.»

Uranie · 第 6 / 12 段