mille idées étrangères. La planète était pourtant admirable, comme
elle l’a été pendant tout le printemps et tout l’été de 1888. De
vastes inondations s’étaient produites sur l’un de ses continents,
sur la Libye, comme déjà les astronomes l’avaient observé en 1882 et
en diverses circonstances. On reconnaissait que sa météorologie, sa
climatologie, ne sont pas les mêmes que les nôtres, et que les eaux qui
recouvrent environ la moitié de la surface de la planète subissent des
déplacements bizarres et des variations périodiques dont la géographie
terrestre ne peut donner aucune idée. Les neiges du pôle boréal avaient
beaucoup diminué, ce qui prouvait que l’été de cet hémisphère avait été
assez chaud, quoique moins élevé que celui de l’hémisphère austral.
Du reste, il y avait eu fort peu de nuages sur Mars pendant toute la
série de nos observations. Mais, chose à peine croyable, ce n’étaient
pas ces faits astronomiques, pourtant si importants, et bases de
toutes nos conjectures, qui m’intéressaient le plus; c’était ce que le
magnétisé m’avait dit de Georges et d’Icléa. Les idées fantastiques
qui traversaient mon cerveau m’empêchaient de faire une observation
vraiment scientifique. Je me demandais avec ténacité s’il ne pouvait
pas exister de communication entre deux êtres très éloignés l’un de
l’autre, et même entre un mort et un vivant, et chaque fois je me
répondais qu’une telle question était par elle-même anti-scientifique
et indigne d’un esprit positif.
[Illustration]
Cependant, après tout, qu’est-ce que nous appelons «science»? Qu’est-ce
qui n’est pas «scientifique» dans la nature? Où sont les limites
de l’étude positive? La carcasse d’un oiseau a-t-elle vraiment un
caractère plus «scientifique» que son plumage aux lumineuses couleurs
et son chant aux nuances si subtiles? Le squelette d’une jolie femme
est-il plus digne d’attention que sa structure de chair et sa forme
vivante? L’analyse des émotions de l’âme n’est-elle pas «scientifique»?
N’est-il pas scientifique de chercher si vraiment l’âme peut voir de
loin et comment? Et puis, quelle est cette étrange vanité, cette naïve
présomption de nous imaginer que la science ait dit son dernier mot,
que nous connaissions tout ce qu’il y a à connaître, que nos cinq sens
soient suffisants pour apprécier la nature de l’univers? De ce que nous
démêlons, parmi les forces qui agissent autour de nous, l’attraction,
la chaleur, la lumière, l’électricité, est-ce à dire qu’il n’y ait
pas d’autres forces, lesquelles nous échappent parce que nous n’avons
pas de sens pour les percevoir? Ce n’est pas cette hypothèse qui est
absurde, c’est la naïveté des pédagogues et des classiques. Nous
sourions des idées des astronomes, des physiciens, des médecins, des
théologiens d’il y a trois siècles; dans trois siècles, nos successeurs
dans les sciences ne souriront-ils pas à leur tour des affirmations de
ceux qui prétendent aujourd’hui tout connaître?
Les médecins auxquels je communiquais, il y a quinze ans, les
phénomènes magnétiques observés par moi-même en certaines expériences
niaient tous avec conviction la réalité des faits observés. Je
rencontrai récemment l’un d’entre eux à l’Institut: «Oh! fit-il non
sans finesse, alors c’était du magnétisme, aujourd’hui c’est de
l’hypnotisme, et c’est nous qui l’étudions. C’est bien différent.»
Moralité: Ne nions rien de parti pris. Étudions, constatons;
l’explication viendra plus tard.
J’étais dans ces dispositions d’esprit, lorsqu’en me promenant en long
et en large dans ma bibliothèque, mes yeux tombèrent sur une élégante
édition de Cicéron que je n’avais pas remarquée depuis longtemps. J’en
pris un volume, l’ouvris machinalement à la première page venue et y
lus ce qui suit:
[Illustration]
«Deux amis arrivent à Mégare et vont se loger séparément. A peine
l’un des deux est-il endormi qu’il voit devant lui son compagnon de
voyage, lui annonçant d’un air triste que son hôte a formé le projet
de l’assassiner, et le suppliant de venir le plus vite possible à son
secours. L’autre se réveille, mais, persuadé qu’il a été abusé par un
songe, il ne tarde pas à se rendormir. Son ami lui apparaît de nouveau
et le conjure de se hâter, parce que les meurtriers vont entrer dans
sa chambre. Plus troublé, il s’étonne de la persistance de ce rêve, et
se dispose à aller trouver son ami; mais le raisonnement, la fatigue,
finissent par triompher; il se recouche. Alors son ami se montre à
lui pour la troisième fois, pâle, sanglant, défiguré. «Malheureux,
lui dit-il, tu n’es point venu lorsque je t’implorais! C’en est fait;
maintenant venge-moi. Au lever du soleil, tu rencontreras à la porte
de la ville un chariot plein de fumier; arrête-le et ordonne qu’on le
décharge; tu trouveras mon corps caché au milieu; fais-moi rendre les
honneurs de la sépulture et poursuis mes meurtriers.
[Illustration]
«Une ténacité si grande, des détails si suivis ne permettent plus
d’hésitation; l’ami se lève, court à la porte indiquée, y trouve le
char, arrête le conducteur qui se trouble, et, dès les premières
recherches, le corps de son ami est découvert.»
Ce récit semblait venir tout exprès à l’appui de mes opinions sur
les inconnues du problème scientifique. Sans doute les hypothèses ne
manquent pas pour répondre au point d’interrogation. On peut dire que
l’histoire n’est peut-être pas arrivée telle que Cicéron la raconte;
qu’elle a été amplifiée, exagérée; que deux amis arrivant dans une
ville étrangère peuvent craindre un accident; qu’en craignant pour la
vie d’un ami, après les fatigues d’un voyage et au milieu du silence
de la nuit, on peut arriver à rêver qu’il est victime d’un assassinat.
Quant à l’épisode du chariot, les voyageurs peuvent en avoir vu un
dans la cour de l’hôte, et le principe de l’association des idées
vient le rattacher au songe. Oui, on peut faire toutes ces hypothèses
explicatives; mais ce ne sont que des hypothèses. Admettre qu’il y a
eu vraiment communication entre le mort et le vivant est une autre
hypothèse aussi.
Les faits de cet ordre sont-ils bien rares? Il ne le semble pas. Je
me souviens entre autres d’un récit qui m’a été raconté par un vieil
ami de ma jeunesse, Jean Best, qui fonda le _Magasin pittoresque_,
en 1833, avec mon éminent ami Édouard Charton, et qui est mort il y
a quelques années. C’était un homme grave, froid, méthodique (habile
graveur-typographe, administrateur scrupuleux); tous ceux qui l’ont
connu savent combien son tempérament était peu nerveux et combien son
esprit était éloigné des choses de l’imagination. Eh bien! le fait
suivant lui est arrivé à lui-même, lorsqu’il était tout enfant, à l’âge
de cinq ou six ans.
C’était à Toul, son pays natal. Il était, par une belle soirée, couché
dans son petit lit et ne dormait pas, lorsqu’il vit sa mère entrer
dans sa chambre, la traverser et se rendre dans le salon voisin, dont
la porte était ouverte, et où son père jouait aux cartes avec un ami.
Or sa mère, malade, était à ce moment-là à Pau. Il se leva aussitôt de
son lit et courut après sa mère jusqu’au salon, où il la chercha en
vain. Son père le gronda avec une certaine impatience et le renvoya se
coucher en lui affirmant qu’il avait rêvé.
[Illustration]
Alors l’enfant, croyant dès lors avoir, en effet, rêvé, essaya de se
rendormir. Mais quelques minutes plus tard, ayant les yeux ouverts, il
vit une seconde fois, très distinctement, sa mère qui passait encore
près de lui, et cette fois il se précipita vers elle pour l’embrasser.
Mais elle disparut aussitôt. Il ne voulut plus se recoucher et resta
dans le salon où son père continuait de jouer.
Le même jour, à la même heure, sa mère mourait à Pau.
Je tiens ce récit de M. Best lui-même, qui en avait gardé le plus
ineffaçable souvenir. Comment l’expliquer? On peut dire que l’enfant,
sachant sa mère malade, y pensait souvent, et qu’il a eu une
hallucination qui a coïncidé par hasard avec la mort de sa mère. C’est
possible. Mais on peut penser aussi qu’il y avait un lien sympathique
entre la mère et l’enfant, et qu’en ce moment solennel l’âme de cette
mère a réellement été en communication avec celle de son enfant.
Comment? demandera-t-on. Nous n’en savons rien. Mais ce que nous ne
savons pas est à ce que nous savons dans la proportion de l’océan à une
goutte d’eau.
_Hallucinations!_ C’est vite dit. Que d’ouvrages médicaux écrits sur ce
sujet! Tout le monde connaît celui de Brierre de Boismont. Parmi les
innombrables observations qui le composent, citons, à ce propos, les
deux suivantes:
«Obs. 84.--Lorsque le roi Jacques vint en Angleterre, à l’époque de la
peste de Londres, se trouvant à la campagne, chez sir Robert Cotton,
avec le vieux Cambden, il vit en songe son fils aîné, encore enfant,
qui habitait alors Londres, avec une croix sanglante sur le front,
comme s’il eût été blessé par une épée. Effrayé de cette apparition,
il se mit en prières et se rendit le matin dans la chambre de sir
Cambden, auquel il raconta l’événement de la nuit; celui-ci rassura le
monarque en lui disant qu’il avait été le jouet d’un songe et qu’il
n’y avait pas à s’en tourmenter. Le même jour, le roi reçut une lettre
de sa femme qui lui annonçait la perte de son fils, mort de la peste.
Lorsque l’enfant se montra à son père, il avait la taille et les
proportions d’un homme fait.
«Obs. 87.--Mlle R..., douée d’un excellent jugement, religieuse sans
bigoterie, habitait, avant d’être mariée, la maison de son oncle, D...,
médecin célèbre, membre de l’Institut. Elle était séparée de sa mère,
atteinte, en province, d’une maladie assez grave. Une nuit, cette jeune
personne rêva qu’elle l’apercevait devant elle, pâle, défigurée, prête
à rendre le dernier soupir et témoignant surtout un vif chagrin de ne
pas être entourée de ses enfants, dont l’un, curé d’une paroisse de
Paris, avait émigré en Espagne, et dont l’autre était à Paris. Bientôt
elle l’entendit l’appeler plusieurs fois par son nom de baptême; elle
vit, dans son rêve, les personnes qui entouraient sa mère, s’imaginant
qu’elle demandait sa petite-fille, portant le même nom, aller la
chercher dans la pièce voisine; un signe de la malade leur apprit que
ce n’était point elle, mais sa fille qui habitait Paris, qu’elle
désirait voir. Sa figure exprimait la douleur qu’elle éprouvait de
son absence; tout à coup ses traits se décomposent, se couvrent de la
pâleur de la mort; puis la moribonde retombe sans vie sur son lit.
«Le lendemain, Mlle R... parut fort triste devant D..., qui la pria
de lui faire connaître la cause de son chagrin; elle lui raconta dans
tous ses détails le songe qui l’avait si fortement tourmentée. D..., la
trouvant dans cette disposition d’esprit, la pressa contre son cœur en
lui avouant que la nouvelle n’était que trop vraie, que sa mère venait
de mourir; il n’entra pas dans d’autres explications.
«Quelques mois après, Mlle R..., profitant de l’absence de son oncle
pour mettre en ordre ses papiers auxquels, comme beaucoup d’autres
savants, il n’aimait pas qu’on touchât, trouva une lettre racontant à
son oncle les circonstances de la mort de sa mère. Quelle ne fut pas sa
surprise en y lisant toutes les particularités de son rêve!»
Hallucination! coïncidence fortuite! Est-ce là une explication
satisfaisante? Dans tous les cas, c’est une explication qui n’explique
rien du tout.
Une foule d’ignorants, de tout âge et de tous métiers, rentiers,
commerçants ou députés, sceptiques par tempérament ou par genre,
déclarent simplement qu’ils ne croient pas à toutes ces histoires et
qu’il n’y a en tout cela rien de vrai. Ce n’est pas là, non plus, une
solution bien sérieuse. Les esprits accoutumés à l’étude ne peuvent se
contenter d’une dénégation aussi légère.
Un fait est un fait. On ne peut pas ne pas l’admettre, lors même
que, dans l’état actuel de nos connaissances, il est impossible de
l’expliquer.
Certes, les annales médicales témoignent qu’il y a vraiment des
hallucinations de plus d’un genre et que certaines organisations
nerveuses en sont dupes. Mais de là à conclure que tous les phénomènes
psycho-biologiques non expliqués sont des hallucinations, il y a un
abîme.
L’esprit scientifique de notre siècle cherche avec raison à dégager
tous ces faits des brouillards trompeurs du surnaturalisme, attendu
qu’il n’y a rien de surnaturel et que la nature, dont le royaume est
infini, embrasse tout. Depuis quelques années, notamment, une société
scientifique spéciale s’est organisée en Angleterre pour l’étude de
ces phénomènes, la «_Society for Psychical Research_»; elle a à sa
tête quelques-uns d’entre les plus illustres savants d’Outre-Manche et
a déjà fourni des publications importantes. Ces phénomènes de vision
à distance sont classés sous le titre général de _Télépathie_ (τῆλε,
loin, πάθος, sensation). Des enquêtes rigoureuses sont faites pour en
contrôler les témoignages. La variété en est considérable. Feuilletons
un instant ensemble l’un de ces recueils[2] et détachons-en quelques
documents bien dûment et bien scientifiquement établis.
[2] _Phantasms of the Living_, par E. Gurney et Fr. Myers,
professeurs à l’Université de Cambridge, et Frank Podmore,
Londres, 1886. La «Society for Psychical Research» a pour
Président le professeur Balfour Stewart, de la Société royale de
Londres.
Dans le cas suivant, observé récemment, l’observateur était absolument
éveillé, comme vous et moi en ce moment. Il s’agit d’un certain
M. Robert Bee, habitant Wigan (Angleterre). Voici cette curieuse
révélation, écrite par l’observateur lui-même.
«Le 18 décembre 1873 nous nous rendîmes, ma femme et moi, dans la
famille de ma femme à Southport, laissant mes parents en parfaite santé
selon toute apparence. Le lendemain, dans l’après-midi, nous étions
partis pour une promenade au bord de la mer, lorsque je me trouvai si
profondément triste qu’il me fut impossible de m’intéresser à quoi que
ce fût, de sorte que nous ne tardâmes pas à rentrer.
«Tout d’un coup ma femme manifesta un certain sentiment de peine et
me dit qu’elle se rendait dans la chambre de sa mère pour quelques
minutes. Un instant après, je me levai moi-même de mon fauteuil et
passai au salon.
«Une dame, habillée comme si elle devait sortir, arriva près de moi,
venant de la chambre à coucher voisine. Je ne remarquai pas ses traits,
parce qu’elle ne regardait pas de mon côté; pourtant immédiatement je
lui adressai la parole en la saluant, mais je ne me souviens plus de ce
que je lui dis.
«Au même instant et tandis qu’elle passait ainsi devant moi, ma femme
revenait de la chambre de sa mère et passait juste à l’endroit où je
voyais cette dame, sans paraître la remarquer. Je m’écriai aussitôt
avec un vif sentiment de surprise: «Quelle est donc cette dame que vous
venez de croiser à l’instant?--Mais je n’ai croisé personne! répliqua
ma femme encore plus étonnée que moi.--Comment, répliquai-je, vous ne
venez pas de voir à l’instant une dame qui vient de passer là, juste
où vous êtes, qui sort sans doute de chez votre mère et qui doit être
maintenant au vestibule?
«--C’est impossible, répondit-elle, il n’y a absolument que ma mère et
nous en ce moment dans la maison.
«En effet, aucune étrangère n’était venue et la recherche que nous
fîmes immédiatement n’aboutit à aucun résultat.
«Il était alors huit heures moins dix minutes. Le lendemain matin un
télégramme nous annonçait la mort subite de ma mère par suite d’une
maladie de cœur, précisément à la même heure. Elle était alors dans la
rue et vêtue exactement comme l’inconnue qui était passée devant moi.»
Tel est le récit de l’observateur. L’enquête faite par la Société
des Recherches psychiques a démontré l’absolue authenticité et la
concordance des témoignages. C’est là un fait tout aussi positif
qu’une observation météorologique, astronomique, physique ou chimique.
Comment l’expliquer? Coïncidence, dira-t-on. Une rigoureuse critique
scientifique peut-elle vraiment être satisfaite par ce mot?
Autre cas encore:
M. Frédérick Wingfield, habitant Belle-Isle en Terre (Côtes-du-Nord),
écrit que le 25 mars 1880, s’étant couché assez tard après avoir lu une
partie de la soirée, il rêva que son frère, habitant le comté d’Essex
en Angleterre, était auprès de lui, mais qu’au lieu de répondre à une
question qu’il lui adressait, celui-ci secoua la tête, se leva de sa
chaise et s’en alla. L’impression avait été si vive que le narrateur
s’élança, à moitié endormi, hors de son lit, et se réveilla au moment
où il mettait le pied sur la descente de lit et appelait son frère.
Trois jours après, il recevait la nouvelle que son frère venait d’être
tué, d’une chute de cheval, le même jour, 25 mars 1880, dans la soirée
(à huit heures et demie), quelques heures avant le rêve qui vient
d’être rapporté.
Une enquête a démontré que la date de cette mort est exacte et que
l’auteur de ce récit avait écrit son rêve sur un agenda à la date même
de l’événement, et non après coup.
Autre cas encore:
«M. S... et M. L..., employés tous les deux dans une administration,
étaient depuis huit ans en intimes relations d’amitié. Le lundi 19 mars
1883, L..., en allant à son bureau, eut une indigestion; alors il entra
dans une pharmacie où on lui donna un médicament. Le jeudi suivant, il
n’était pas mieux; le samedi de cette même semaine, il était encore
absent du bureau.
Le samedi soir, 24 mars, S... était chez lui, ayant mal à la tête; il
dit à sa femme qu’il avait trop chaud, ce qui ne lui était pas arrivé
depuis deux mois; puis, après avoir fait cette remarque, il se coucha,
et une minute après, il vit son ami L... debout devant lui, vêtu de
ses vêtements habituels. S... nota même ce détail de l’habillement de
L... que son chapeau avait un crêpe noir, que son pardessus n’était pas
boutonné et qu’il tenait une canne à la main. L... regarda fixement
S... et passa. S... alors se rappela la phrase qui est dans le livre
de Job: «Un esprit passa devant ma face, et le poil de ma chair se
hérissa.» A ce moment, il sentit un frisson lui parcourir le corps et
ses cheveux se hérissèrent. Alors il demanda à sa femme: «Quelle heure
est-il?» Celle-ci lui répondit: «Neuf heures moins douze minutes».
Il lui dit: «Si je vous le demande, c’est parce que L... est mort:
je viens de le voir». Elle essaya de lui persuader que c’était une
pure illusion; mais il assura de la façon la plus formelle qu’aucun
raisonnement ne pourrait le faire changer d opinion.»
[Illustration]
Tel est le récit fait par M. S.... Il n’apprit la mort de son ami L...
que le lendemain dimanche, à trois heures de l’après-midi.
L... était effectivement mort le samedi soir, vers neuf heures moins
dix minutes.
[Illustration]
On peut rapprocher de cette relation l’événement historique rapporté
par Agrippa d’Aubigné au moment de la mort du cardinal de Lorraine:
«Le roi estant en Avignon, le 23 décembre 1574, y mourut Charles,
cardinal de Lorraine. La reine (Catherine de Médicis) s’estoit mise
au lit de meilleure heure que de coutume, aiant à son coucher entre
autres personnes de marque le roi de Navarre, l’archevêque de Lyon,
les dames de Retz, de Lignerolles et de Saunes, deux desquelles ont
confirmé ce discours. Comme elle estoit pressée de donner le bon soir,
elle se jetta d’un tressaut sur son chevet, mit les mains au devant
de son visage et avec un cri violent appela à son secours ceux qui
l’assistoient, leur voulant monstrer au pied du lit le cardinal qui lui
tendoit la main. Elle s’escria plusieurs fois: «Monsieur le cardinal,
je n’ai que faire avec vous.» Le roi de Navarre envoie au mesme temps
un de ses gentils hommes au logis du cardinal, qui rapporta comment il
avoit expiré au mesme point.»
Dans son livre sur «l’humanité posthume» publié en 1882, Adolphe
d’Assier se porte garant de l’authenticité du fait suivant, qui lui a
été rapporté par une personne de Saint-Gaudens comme lui étant arrivé à
elle-même.
«J’étais encore jeune fille, dit-elle, et je couchais avec ma sœur,
plus âgée que moi. Un soir nous venions de nous mettre au lit et de
souffler la bougie. Le feu de la cheminée, imparfaitement éteint,
éclairait encore faiblement la chambre. En tournant les yeux du côté
du foyer, j’aperçois, à ma grande surprise, un prêtre assis devant la
cheminée et se chauffant. Il avait la corpulence, les traits et la
tournure d’un de nos oncles qui habitait aux environs et qui était
archiprêtre. Je fis part aussitôt de mon observation à ma sœur. Cette
dernière regarde du côté du foyer, et voit la même apparition. Elle
reconnaît également notre oncle l’archiprêtre. Une frayeur indicible
s’empare alors de nous et nous crions: _Au secours!_ de toutes nos
forces. Mon père, qui dormait dans une pièce voisine, éveillé par ces
cris désespérés, se lève en toute hâte, et arrive aussitôt une bougie à
la main. Le fantôme avait disparu; nous ne voyions plus personne dans
la chambre. Le lendemain, nous apprîmes par une lettre que notre oncle
l’archiprêtre était mort dans la soirée.»
Autre fait encore, rapporté par le même disciple d’Auguste Comte et
consigné par lui pendant son séjour à Rio-de-Janeiro.
C’était en 1858; on s’entretenait encore, dans la colonie française de
cette capitale, d’une apparition singulière qui avait eu lieu quelques
années auparavant. Une famille alsacienne, composée du mari, de la
femme et d’une petite fille encore en bas âge, faisait voile pour
Rio-de-Janeiro, où elle allait rejoindre des compatriotes établis dans
cette ville. La traversée étant longue, la femme devint malade, et
faute sans doute de soins ou d’une alimentation convenable, succomba
avant d’arriver. Le jour de sa mort, elle tomba en syncope, resta
longtemps dans cet état, et lorsqu’elle eut repris ses sens, dit à son
mari, qui veillait à ses côtés: «Je meurs contente, car maintenant je
suis rassurée sur le sort de notre enfant. Je viens de Rio-de-Janeiro,
j’ai rencontré la rue et la maison de notre ami Fritz, le charpentier.
Il était sur le seuil de la porte; je lui ai présenté la petite; je
suis sûre qu’à ton arrivée il la reconnaîtra et en prendra soin. Le
mari fut surpris de ce récit, sans toutefois y attacher d’importance.
Le même jour, à la même heure, Fritz le charpentier, l’Alsacien dont
je viens de parler, se trouvait sur le seuil de la porte de la maison
qu’il habitait à Rio-de-Janeiro, lorsqu’il crut voir passer dans la
rue une de ses compatriotes tenant dans ses bras une petite fille.
Elle le regardait d’un air suppliant, et semblait lui présenter
l’enfant qu’elle portait. Sa figure, qui paraissait d’une grande
maigreur, rappelait néanmoins les traits de Latta, la femme de son ami
et compatriote Schmidt. L’expression de son visage, la singularité
de sa démarche, qui tenait plus de la vision que de la réalité,
impressionnèrent vivement Fritz. Voulant s’assurer qu’il n’était pas
dupe d’une illusion, il appela un de ses ouvriers qui travaillait dans
la boutique, et qui lui aussi était Alsacien et de la même localité.
«Regarde, lui dit-il, ne vois-tu pas passer une femme dans la rue,
tenant un enfant dans ses bras, et ne dirait-on pas que c’est Latta, la
femme de notre pays Schmidt?
--Je ne puis vous dire, je ne la distingue pas bien», répondit
l’ouvrier.
Fritz n’en dit pas davantage; mais les diverses circonstances de cette
apparition réelle ou imaginaire se gravèrent fortement dans son esprit,
notamment l’heure et le jour. A quelque temps de là il voit arriver son
compatriote Schmidt portant une petite fille dans ses bras. La visite
de Latta se retrace alors dans son esprit, et avant que Schmidt eût
ouvert la bouche il lui dit:
«Mon pauvre ami, je sais tout; ta femme est morte pendant la traversée,
et avant de mourir elle est venue me présenter sa petite fille pour que
j’en prenne soin. Voici la date et l’heure.»
C’étaient bien le jour et le moment consignés par Schmidt à bord du
navire.
Dans son ouvrage sur les hauts phénomènes de la Magie, publié en 1864,
Gougenot des Mousseaux rapporte le fait suivant, qu’il certifie comme
absolument authentique.
[Illustration]
Sir Robert Bruce, de l’illustre famille écossaise de ce nom, est second
d’un bâtiment; un jour il vogue près de Terre-Neuve, et, se livrant à
des calculs, il croit voir son capitaine assis à son pupitre, mais il
regarde avec attention, et celui qu’il aperçoit est un étranger dont le
regard froidement arrêté sur lui l’étonnait. Le capitaine, près duquel
il remonte, s’aperçoit de son étonnement, et l’interroge:
«Mais qui donc est à votre pupitre? lui dit Bruce.
--Personne.
--Si, il y a quelqu’un; est-ce un étranger?... et comment?
--Vous rêvez... ou vous raillez.
--Nullement; veuillez descendre et venir voir.»