Un peu pâle, mais éclairée par la lumière du ciel occidental, Icléa

semblait pénétrée par le jour et illuminée intérieurement, tant sa

chair était claire, délicate, idéale. Ses yeux noyés de vaporeuse

langueur, sa petite bouche enfantine, légèrement entr’ouverte, elle

paraissait perdue dans la contemplation de la lumière occidentale.

Appuyée contre la poitrine de Spero, les bras enlacés autour de son

cou, elle s’abandonnait à sa rêverie, lorsqu’une étoile filante vint

traverser le ciel précisément au-dessus de la tour. Elle tressaillit,

un peu superstitieuse. Déjà les plus brillantes étoiles apparaissaient

dans la profondeur des cieux: très haut, presque au zénith, Arcturus,

d’un jaune d’or éclatant; vers l’Orient, assez élevée, Véga, d’une

pure blancheur; au Nord, Capella; à l’Occident, Castor, Pollux et

Procyon. On commençait aussi à distinguer les sept étoiles de la Grande

Ourse, l’Épi de la Vierge, Régulus. Insensiblement, une à une, les

étoiles venaient ponctuer le firmament. L’étoile polaire indiquait

le seul point immuable de la sphère céleste. La lune se levait, son

disque rougeâtre légèrement entamé par la phase décroissante. Mars

brillait entre Pollux et Régulus, au Sud-Ouest; Saturne au Sud-Est. Le

crépuscule faisait lentement place au mystérieux règne de la nuit.

[Illustration]

«Ne trouves-tu pas, fit-elle, que tous ces astres sont comme des yeux

qui nous regardent?

--Des yeux célestes comme les tiens. Que peuvent-ils voir sur la Terre

de plus beau que toi... et que notre amour?

--Pourtant! ajouta-t-elle.

--Oui, pourtant, le monde, la famille, la société, les usages, les

lois de la morale, que sais-je encore? j’entends tes pensées. Nous

avons oublié toutes ces choses pour n’obéir qu’à l’attraction, comme le

Soleil, comme tous ces astres, comme le rossignol qui chante, comme la

nature entière. Bientôt nous ferons à ces usages sociaux la part qui

leur appartient, et nous pourrons proclamer ouvertement notre amour. En

serons-nous plus heureux? Est-il possible d’être plus heureux que nous

le sommes en ce moment même?

--Je suis à toi, reprit-elle. Pour moi, je n’existe pas; je suis

anéantie dans ta lumière, dans ton amour, dans ton bonheur, et je ne

désire rien, rien de plus. Non. Je songeais à ces étoiles, à ces yeux

qui nous regardent, et je me demandais où sont aujourd’hui tous les

yeux humains qui les ont contemplées, depuis des milliers d’années,

comme nous le faisons ce soir, où sont tous les cœurs qui ont battu

comme bat en ce moment notre cœur, où sont toutes les âmes qui se sont

confondues en des baisers sans fin dans le mystère des nuits disparues.

--Ils existent tous. Rien ne peut être détruit. Nous associons le

ciel et la terre, et nous avons raison. Dans tous les siècles, chez

tous les peuples, parmi toutes les croyances, l’humanité a toujours

demandé à ce ciel étoilé le secret de ses destinées. C’était là une

sorte de divination. La Terre est un astre du ciel, comme Mars et

Saturne, que nous voyons là-bas, terres du ciel, obscures, éclairées

par le même soleil que nous, et comme toutes ces étoiles, qui sont de

lointains soleils. Ta pensée traduit ce que l’humanité a pensé depuis

qu’elle existe. Tous les regards ont cherché dans le ciel la réponse à

la grande énigme, et, dès les premiers jours de la mythologie, c’est

Uranie qui a répondu.

«Et c’est elle, cette divine Uranie, qui répondra toujours. Elle

tient dans ses mains le ciel et la terre; elle nous fait vivre dans

l’infini.... Et puis, en personnifiant en elle l’étude de l’univers, le

sentiment poétique de nos pères ne paraît-il pas avoir voulu compléter

la science par la vie, la grâce et l’amour? Elle est la muse par

excellence. Sa beauté semble nous dire que pour comprendre vraiment

l’astronomie et l’infini, il faut... être amoureux.»

La nuit allait venir. La lune, s’élevant lentement dans le ciel

oriental, répandait dans l’atmosphère une clarté qui, insensiblement,

se substituait à celle du crépuscule, et déjà dans la ville, à leurs

pieds, au-dessous des bosquets et des ruines, quelques lumières

apparaissaient çà et là. Ils s’étaient relevés et se tenaient debout,

au centre du sommet de la tour, étroitement enlacés. Elle était belle,

encadrée dans l’auréole de sa chevelure dont les boucles flottaient

sur ses épaules; des bouffées d’air printanier, imprégnées de parfums,

violettes, giroflées, lilas, roses de mai, montaient des jardins

voisins. La solitude et le silence les environnaient. Un long baiser,

le centième au moins, de cette caressante journée de printemps, réunit

leurs lèvres.

Elle rêvait encore. Un sourire fugitif illumina soudain son visage et

s’en alla, s’évanouissant comme une image qui passe.

«A quoi penses-tu? dit-il.

--Oh! rien. Une idée mondaine, profane, un peu légère. Rien.

--Mais quoi? fit-il, en la reprenant dans ses bras.

--Eh bien! je me demandais si... dans ces autres mondes, on a une

bouche,... car, vois-tu, le baiser! les lèvres!...»

Ainsi se passaient les heures, les jours, les semaines, les mois, en

une union intime de toutes leurs pensées, de toutes leurs sensations,

de toutes leurs impressions. Le soleil de juin brillait déjà à son

solstice, et le moment du départ pour la patrie d’Icléa était arrivé. A

l’époque fixée, elle partit avec son père pour Christiania.

Spero les suivit quelques jours plus tard. L’intention du jeune savant

était de séjourner en Norvège jusqu’à l’automne et d’y continuer les

études qu’il avait entreprises l’année précédente sur les aurores

boréales, observations si particulièrement intéressantes pour lui, et

qu’il avait eu à peine le temps de commencer.

Ce séjour en Norvège fut la continuation du plus doux des rêves. La

blonde fille du Nord enveloppait son ami d’une auréole de séduction

perpétuelle qui peut-être lui eût fait oublier pour toujours les

attractions de la science, si elle-même n’avait eu, comme nous l’avons

vu, un goût personnel insatiable pour l’étude. Les expériences

que l’infatigable chercheur avait entreprises sur l’électricité

atmosphérique, l’intéressèrent autant que lui. Elle aussi voulut

se rendre compte de la nature de ces flammes mystérieuses de

l’aurore boréale qui viennent le soir palpiter dans les hauteurs de

l’atmosphère, et comme la série de ces recherches le conduisaient

à désirer une ascension en ballon destinée à aller surprendre le

phénomène jusque dans sa source, elle aussi éprouva le même désir. Il

essaya de l’en dissuader, ces expériences aéronautiques n’étant pas

sans danger. Mais l’idée seule d’un péril à partager eût suffi pour

la rendre sourde aux supplications du bien-aimé. Après de longues

hésitations, Spero se décida à l’emmener avec lui et prépara, à

l’Université de Christiania, une ascension pour la première nuit

d’aurore boréale.

[Illustration]

[Illustration]

V

L’AURORE BORÉALE

Les perturbations de l’aiguille aimantée avaient annoncé l’arrivée de

l’aurore avant même le coucher du soleil, et l’on avait commencé le

gonflement de l’aérostat au gaz hydrogène pur, lorsqu’en effet le ciel

laissa apercevoir dans le Nord magnétique cette coloration d’or vert

transparente qui est toujours l’indice certain d’une aurore boréale.

En quelques heures les préparatifs furent terminés. L’atmosphère,

entièrement dégagée de tout nuage, était d’une limpidité parfaite, les

étoiles scintillaient dans les cieux, au sein d’une obscurité profonde,

sans clair de lune, atténuée seulement vers le Nord par une douce

lumière s’élevant en arc au-dessus d’un segment obscur, et lançant dans

les hauteurs de l’atmosphère de légers jets roses et un peu verts qui

semblaient les palpitations d’une vie inconnue. Le père d’Icléa, qui

assistait au gonflement de l’aérostat, ne se doutait point du départ

de sa fille; mais au dernier moment elle entra dans la nacelle comme

pour la visiter, Spero fit un signe, et l’aérostat s’éleva lentement,

majestueusement, au-dessus de la ville de Christiania, qui apparut,

éclairée de milliers de lumières, au-dessous des deux voyageurs

aériens, et diminua de grandeur en s’éloignant dans la noire profondeur.

Bientôt l’aérostat, emporté par une ascension oblique, plana au-dessus

des noires campagnes, et les clartés pâlissantes disparurent. Le bruit

de la ville s’était éloigné en même temps, un profond silence, le

silence absolu des hauteurs, enveloppa l’esquif aérien. Impressionnée

par ce silence sans égal, peut-être surtout par la nouveauté de sa

situation, Icléa se serrait contre la poitrine de son téméraire ami.

Ils montaient rapidement. L’aurore boréale semblait descendre, en

s’étendant sous les étoiles comme une ondoyante draperie de moire d’or

et de pourpre, parcourue de frémissements électriques. A l’aide d’une

petite sphère de cristal habitée par des vers luisants, Spero observait

ses instruments et inscrivait leurs indications correspondantes aux

hauteurs atteintes. L’aérostat montait toujours. Quelle immense joie

pour le chercheur! Il allait, dans quelques minutes, planer à la cime

de l’aurore boréale, il allait trouver la réponse à la question de la

hauteur de l’aurore, vainement posée par tant de physiciens, et surtout

par ses maîtres aimés, les deux grands «psychologues et philosophes»

Œrsted et Ampère.

[Illustration]

L’émotion d’Icléa s’était calmée. «As-tu donc eu peur? lui demanda son

ami. L’aérostat est sûr. Aucun accident n’est à craindre. Tout est

calculé. Nous descendrons dans une heure. Il n’y a pas l’ombre de vent

à terre.

--Non, fit-elle, tandis qu’une lueur céleste l’illuminait d’une

transparente clarté rose; mais c’est si étrange, c’est si beau, c’est

si divin! Et c’est si grand pour moi si petite. J’ai un instant

frissonné. Il me semble que je t’aime plus que jamais....»

Et, jetant ses bras autour de son cou, elle l’embrassa dans une

étreinte passionnée, longue, sans fin.

L’aérostat solitaire voguait en silence dans les hauteurs aériennes,

sphère de gaz transparent enfermée dans une mince enveloppe de soie,

dont on pouvait reconnaître, de la nacelle, les zones verticales allant

se joindre au sommet, au cercle de la soupape, la partie inférieure du

ballon restant largement ouverte pour la dilatation du gaz. L’obscure

clarté qui tombe des étoiles, dont parle Corneille, eût suffi, à défaut

des lueurs de l’aurore boréale, pour permettre de distinguer l’ensemble

de l’esquif aérien. La nacelle suspendue au filet qui enveloppait la

sphère de soie, était attachée à l’aide de huit cordes solides tissées

dans l’osier de la nacelle et passant sous les pieds des aéronautes. Le

silence était profond, solennel; on aurait pu entendre les battements

de leurs cœurs. Les derniers bruits de la terre avaient disparu. On

voguait à cinq mille mètres de hauteur, avec une vitesse inconnue, le

vent supérieur emportant le navire aérien sans qu’on en ressentît le

moindre souffle dans la nacelle, puisque le ballon est immergé dans

l’air qui marche, comme une simple molécule relativement immobile dans

le courant qui l’emporte. Seuls habitants de ces régions sublimes,

nos deux voyageurs jouissaient de cette situation d’exquise félicité

que les aéronautes connaissent lorsqu’ils ont respiré cet air vif et

léger, dominé les régions basses, oublié dans ce silence des espaces

toutes les vulgarités de la vie terrestre, et mieux que nuls de leurs

devanciers ils l’appréciaient, cette situation unique, en la doublant,

en la décuplant par le sentiment de leur propre bonheur. Ils parlaient

à voix basse, comme s’ils eussent craint d’être entendus des anges et

de voir s’évanouir le charme magique qui les tenait suspendus dans

le voisinage du ciel.... Parfois des lueurs subites, des rayons de

l’aurore boréale, venaient les frapper, puis tout retombait dans une

obscurité plus profonde et plus insondable.

Ils voguaient ainsi dans leur rêve étoilé, lorsqu’un bruit soudain vint

frapper leurs oreilles, comme un sifflement sourd. Ils écoutèrent, se

penchèrent au-dessus de la nacelle, prêtèrent l’oreille. Ce bruit ne

venait pas de la terre. Était-ce un murmure électrique de l’aurore

boréale? était-ce quelque orage magnétique dans les hauteurs? Des

éclairs semblaient arriver du fond de l’espace, les envelopper et

s’évanouir. Ils écoutèrent, haletants. Le bruit était tout près

d’eux.... C’était le gaz qui s’échappait de l’aérostat.

Soit que la soupape se fût entr’ouverte d’elle-même, soit que dans

leurs mouvements ils eussent exercé une pression sur la corde, le gaz

fuyait!

Spero s’aperçut vite de la cause de ce bruit inquiétant, mais ce

fut avec terreur, car il était impossible de refermer la soupape.

Il examina le baromètre, qui commençait à remonter lentement:

l’aérostat commençait donc à descendre. Et la chute, d’abord lente,

mais inévitable, devait aller en s’accroissant dans une proportion

mathématique. Sondant l’espace inférieur, il vit les flammes de

l’aurore boréale se refléter dans le limpide miroir d’un lac immense.

Le ballon descendait avec vitesse et n’était plus qu’à trois mille

mètres du sol. Conservant en apparence tout son calme, mais ne se

faisant aucune illusion sur l’imminence de la catastrophe, le

malheureux aéronaute jeta successivement par-dessus bord les deux sacs

de lest qui restaient, les couvertures, les instruments, l’ancre, et

mit la nacelle à vide; mais cet allègement insuffisant ne servit qu’à

ralentir un instant la vitesse acquise. Descendant ou plutôt tombant

maintenant avec une rapidité inouïe, le ballon arriva vite à quelques

centaines de mètres seulement au-dessus du lac. Un vent intense se mit

à souffler de bas en haut et à siffler à leurs oreilles.

[Illustration]

L’aérostat tourbillonna sur lui-même, comme emporté par une trombe.

Tout d’un coup, Georges Spero sentit une étreinte violente, un long

baiser sur les lèvres: «Mon Maître, mon Dieu, mon Tout, je t’aime!»

s’écria-t-elle. Et, écartant deux cordes, elle se précipita dans le

vide.

Le ballon délesté remonta comme une flèche: Spero était sauvé.

La chute du corps d’Icléa dans l’eau profonde du lac produisit un bruit

sourd, étrange, effroyable, au milieu du silence de la nuit. Fou de

douleur et de désespoir, sentant ses cheveux hérissés sur son crâne,

ouvrant les yeux pour ne rien voir, remporté par l’aérostat à plus de

mille mètres de hauteur, il se suspendit à la corde de la soupape, dans

l’espérance de retomber vers le point de la catastrophe; mais la corde

ne fonctionna pas. Il chercha, tâtonna sans résultat. Sous sa main, il

rencontra la voilette de sa bien-aimée, qui était restée accrochée à

l’une des cordes, légère voilette parfumée, encore tout empreinte de

l’odeur enivrante de sa belle compagne; il regarda bien les cordes,

crut retrouver l’empreinte des petites mains crispées, et, posant ses

mains à la place où quelques secondes auparavant Icléa avait posé les

siennes, il s’élança.

Un instant, son pied resta pris dans un cordage; mais il eut la force

de se dégager et tomba dans l’espace en tourbillonnant.

Un bateau pêcheur, qui avait assisté à la fin du drame, avait fait

force voiles vers le point du lac où la jeune fille s’était précipitée

et était parvenu à la retrouver et à la recueillir. Elle n’était pas

morte. Mais tous les soins qui lui furent prodigués n’empêchèrent

pas la fièvre de la saisir et d’en faire sa proie. Les pêcheurs

arrivèrent dans la matinée à un petit port des bords du lac et la

transportèrent dans leur modeste chaumière, sans qu’elle reprît

connaissance. «Georges! disait-elle, en ouvrant les yeux, Georges!»

et c’était tout. Le lendemain, elle entendit la cloche du village

sonner un glas funèbre. «Georges! répétait-elle, Georges!» On avait

retrouvé son corps, à l’état de bouillie informe, à quelque distance du

rivage; sa chute, de plus de mille mètres de hauteur, avait commencé

au-dessus du lac, mais le corps gardant la vitesse horizontale acquise

par l’aérostat, n’était pas tombé verticalement: il était descendu

obliquement, comme s’il eût glissé le long d’un fil suivant le ballon

dans sa marche, et était tombé, masse précipitée du ciel, dans une

prairie bordant les rives du lac, avait marqué profondément son

empreinte dans le sol et avait rebondi à plus d’un mètre du point de

chute; mais ses os eux-mêmes étaient broyés en poussière, et le cerveau

s’était échappé du front. Sa fosse était à peine refermée, que l’on

dut creuser à côté d’elle celle d’Icléa, morte en répétant d’une voix

éteinte: «Georges! Georges!»

Une seule pierre recouvrit leurs deux tombes, et le même saule étendit

son ombre sur leur sommeil. Aujourd’hui encore, les riverains du beau

lac de Tyrifiorden conservent dans leurs cœurs le mélancolique souvenir

de la catastrophe, devenue presque légendaire, et l’on ne montre pas la

pierre sépulcrale au voyageur sans associer à leur mémoire le regret

d’un doux songe évanoui.

[Illustration]

[Illustration]

VI

LE PROGRÈS ÉTERNEL

Les jours, les semaines, les mois, les saisons, les années, passent

vite sur cette planète, et sans doute aussi sur les autres. Plus de

vingt fois déjà la Terre a parcouru sa révolution annuelle autour

du Soleil, depuis le jour où la destinée ferma si tragiquement le

livre que mes deux jeunes amis lisaient depuis moins d’une année;

leur bonheur fut rapide, leur matin s’évanouit comme une aurore. Je

les avais, sinon oubliés[1], du moins perdus de vue, lorsque tout

récemment, dans une séance d’hypnotisme, à Nancy, où je m’arrêtai

quelques jours en me rendant dans les Vosges, je me trouvai conduit à

questionner un «sujet» à l’aide duquel les savants expérimentateurs

de l’Académie Stanislas avaient obtenu quelques-uns de ces résultats

véritablement stupéfiants dont la presse scientifique nous entretient

depuis quelques années. Je ne sais plus comment il arriva que la

conversation s’établit entre lui et moi sur la planète Mars.

[1] Il y a parfois des coïncidences bizarres. Le jour où Spero

fit l’ascension qui devait lui être si fatale, je savais qu’il

s’était élancé dans les airs, par l’agitation extraordinaire de

l’aiguille aimantée qui, à Paris où j’étais resté, annonçait

l’existence de l’intense aurore boréale si anxieusement attendue

par lui pour ce voyage aérien. On sait en effet que les

aurores boréales se manifestent au loin par les perturbations

magnétiques. Mais ce qui me surprit le plus, et ce dont je n’ai

pas encore eu l’explication, c’est qu’à l’heure même de la

catastrophe j’éprouvai un malaise indéfinissable, puis une sorte

de pressentiment qu’un malheur lui était arrivé. La dépêche qui

m’annonça sa mort m’y trouva presque préparé.

Après m’avoir fait la description d’une contrée riveraine d’une mer

connue des astronomes sous le nom de mer du Sablier et d’une île

solitaire qui s’élève au sein de cet océan, après m’avoir décrit

les paysages pittoresques et la végétation rougeâtre qui ornent ces

rivages, les falaises battues par les flots et les plages sablonneuses

où viennent expirer les vagues, ce sujet, d’une sensibilité extrême,

pâlit tout d’un coup et porta la main à son front; ses yeux se

fermèrent, ses sourcils se rapprochèrent; il semblait vouloir saisir

une idée fugitive qui s’obstinait à fuir. «_Voyez!_ s’écria le docteur

B... en se posant devant lui comme un ordre inéluctable. _Voyez!_ je le

veux.

--Vous avez là des amis, me dit-il.

--Cela ne me surprend pas trop, répliquai-je en riant. J’ai assez fait

pour eux.

--Deux amis, ajouta-t-il, qui, en ce moment, parlent de vous.

--Oh! oh! des gens qui me connaissent?

--Oui.

--Et comment cela?

--Ils vous ont connu ici.

--Ici?

--Ici, sur la Terre.

--Ah! Y a-t-il longtemps?

--Je ne sais pas.

--Habitent-ils Mars depuis longtemps?

--Je ne sais pas.

--Sont-ils jeunes?

--Oui, ce sont deux amoureux qui s’adorent.»

Alors les images charmantes de mes amis regrettés se retracèrent toutes

vives dans ma pensée. Mais je ne les eus pas plus tôt revus, que le

sujet s’écria, cette fois d’une voix plus sûre:

«Ce sont eux!

--Comment le savez-vous?

--Je le vois. Ce sont les mêmes âmes. Mêmes couleurs.

--Comment, mêmes couleurs?

--Oui, les âmes sont lumière.»

Quelques instants après il ajouta:

«Pourtant, il y a une différence.»

Puis il resta silencieux le front tout chercheur. Mais son visage

reprenant tout son calme et toute sa sérénité, il ajouta:

«Lui est devenu elle, la femme. Elle est maintenant lui, l’homme. Et

ils s’aiment encore plus qu’autrefois.»

Comme s’il n’eût pas compris lui-même ce qu’il venait de dire, il

sembla chercher une explication, fit de pénibles efforts, à en juger

par la contraction de tous les muscles de son visage, et tomba dans une

sorte de catalepsie, d’où le docteur B... ne tarda pas à le délivrer.

Mais l’instant de lucidité avait fui et ne revint plus.

Je livre, en terminant, ce dernier fait aux lecteurs de ce récit,

tel qu’il s’est passé sous mes yeux, et sans commentaires. D’après

l’hypothèse actuellement admise par plusieurs hypnotistes, le sujet

avait-il subi l’influence de ma propre pensée, lorsque le professeur

lui ordonna de me répondre? Ou, plus indépendant, s’était-il

véritablement «dégagé» et avait-il _vu_ au delà de notre sphère? Je ne

me permettrai pas de décider. Peut-être le saura-t-on par la suite de

ce récit.

Cependant j’avouerai en toute sincérité que la résurrection de mon ami

et de son adorée compagne sur ce monde de Mars, séjour voisin du nôtre,

et si remarquablement semblable à celui que nous habitons, mais plus

ancien et plus avancé sans doute dans la voie du progrès, peut paraître

aux yeux du penseur la continuation logique et naturelle de leur

existence terrestre si rapidement brisée.

Sans doute, Spero était-il dans le vrai en déclarant que la

matière n’est pas ce qu’elle paraît être, que les apparences sont

mensongères, que le réel c’est l’invisible, que la force animique

est indestructible, que dans l’absolu l’infiniment grand est

identique à l’infiniment petit, que les espaces célestes ne sont pas

infranchissables, et que les âmes sont les semences des humanités

planétaires. Qui sait si la philosophie du dynamisme ne révélera pas

un jour aux apôtres de l’astronomie la religion de l’avenir? URANIE ne

porte-t-elle pas le flambeau sans lequel tout problème est insoluble,

sans lequel toute la nature resterait pour nous dans une impénétrable

obscurité? Le ciel doit expliquer la terre, l’infini doit expliquer

l’âme et ses facultés immatérielles.

L’inconnu d’aujourd’hui est la vérité de demain.

Les pages suivantes vont peut-être nous laisser pressentir le lien

mystérieux qui réunit le transitoire à l’éternel, le visible à

l’invisible, la terre au ciel.

[Illustration]

TROISIÈME PARTIE

Ciel et Terre

[Illustration]

I

TÉLÉPATHIE

La séance magnétique de Nancy avait laissé une vive impression

dans ma pensée. Bien souvent je songeais à mon ami disparu, à ses

investigations dans les domaines inexplorés de la nature et de la vie,

à ses recherches analytiques sincères et originales sur le mystérieux

problème de l’immortalité. Mais je ne pouvais plus penser à lui sans

lui associer l’idée d’une réincarnation possible dans la planète Mars.

Cette idée me paraissait hardie, téméraire, purement imaginaire, si

l’on veut, mais non absurde. La distance d’ici à Mars est égale à zéro

pour la transmission de l’attraction; elle est presque insignifiante

pour celle de la lumière, puisque quelques minutes suffisent à une

ondulation lumineuse pour traverser ces millions de lieues. Je songeais

au télégraphe, au téléphone, au phonographe, à la transmission de

la volonté d’un magnétiseur à son sujet à travers une distance de

plusieurs kilomètres, et parfois j’arrivais à me demander si quelque

progrès merveilleux de la science ne jetterait pas tout d’un coup un

pont céleste entre notre monde et ses congénères de l’infini.

Uranie · 第 5 / 12 段