semblait pénétrée par le jour et illuminée intérieurement, tant sa
chair était claire, délicate, idéale. Ses yeux noyés de vaporeuse
langueur, sa petite bouche enfantine, légèrement entr’ouverte, elle
paraissait perdue dans la contemplation de la lumière occidentale.
Appuyée contre la poitrine de Spero, les bras enlacés autour de son
cou, elle s’abandonnait à sa rêverie, lorsqu’une étoile filante vint
traverser le ciel précisément au-dessus de la tour. Elle tressaillit,
un peu superstitieuse. Déjà les plus brillantes étoiles apparaissaient
dans la profondeur des cieux: très haut, presque au zénith, Arcturus,
d’un jaune d’or éclatant; vers l’Orient, assez élevée, Véga, d’une
pure blancheur; au Nord, Capella; à l’Occident, Castor, Pollux et
Procyon. On commençait aussi à distinguer les sept étoiles de la Grande
Ourse, l’Épi de la Vierge, Régulus. Insensiblement, une à une, les
étoiles venaient ponctuer le firmament. L’étoile polaire indiquait
le seul point immuable de la sphère céleste. La lune se levait, son
disque rougeâtre légèrement entamé par la phase décroissante. Mars
brillait entre Pollux et Régulus, au Sud-Ouest; Saturne au Sud-Est. Le
crépuscule faisait lentement place au mystérieux règne de la nuit.
[Illustration]
«Ne trouves-tu pas, fit-elle, que tous ces astres sont comme des yeux
qui nous regardent?
--Des yeux célestes comme les tiens. Que peuvent-ils voir sur la Terre
de plus beau que toi... et que notre amour?
--Pourtant! ajouta-t-elle.
--Oui, pourtant, le monde, la famille, la société, les usages, les
lois de la morale, que sais-je encore? j’entends tes pensées. Nous
avons oublié toutes ces choses pour n’obéir qu’à l’attraction, comme le
Soleil, comme tous ces astres, comme le rossignol qui chante, comme la
nature entière. Bientôt nous ferons à ces usages sociaux la part qui
leur appartient, et nous pourrons proclamer ouvertement notre amour. En
serons-nous plus heureux? Est-il possible d’être plus heureux que nous
le sommes en ce moment même?
--Je suis à toi, reprit-elle. Pour moi, je n’existe pas; je suis
anéantie dans ta lumière, dans ton amour, dans ton bonheur, et je ne
désire rien, rien de plus. Non. Je songeais à ces étoiles, à ces yeux
qui nous regardent, et je me demandais où sont aujourd’hui tous les
yeux humains qui les ont contemplées, depuis des milliers d’années,
comme nous le faisons ce soir, où sont tous les cœurs qui ont battu
comme bat en ce moment notre cœur, où sont toutes les âmes qui se sont
confondues en des baisers sans fin dans le mystère des nuits disparues.
--Ils existent tous. Rien ne peut être détruit. Nous associons le
ciel et la terre, et nous avons raison. Dans tous les siècles, chez
tous les peuples, parmi toutes les croyances, l’humanité a toujours
demandé à ce ciel étoilé le secret de ses destinées. C’était là une
sorte de divination. La Terre est un astre du ciel, comme Mars et
Saturne, que nous voyons là-bas, terres du ciel, obscures, éclairées
par le même soleil que nous, et comme toutes ces étoiles, qui sont de
lointains soleils. Ta pensée traduit ce que l’humanité a pensé depuis
qu’elle existe. Tous les regards ont cherché dans le ciel la réponse à
la grande énigme, et, dès les premiers jours de la mythologie, c’est
Uranie qui a répondu.
«Et c’est elle, cette divine Uranie, qui répondra toujours. Elle
tient dans ses mains le ciel et la terre; elle nous fait vivre dans
l’infini.... Et puis, en personnifiant en elle l’étude de l’univers, le
sentiment poétique de nos pères ne paraît-il pas avoir voulu compléter
la science par la vie, la grâce et l’amour? Elle est la muse par
excellence. Sa beauté semble nous dire que pour comprendre vraiment
l’astronomie et l’infini, il faut... être amoureux.»
La nuit allait venir. La lune, s’élevant lentement dans le ciel
oriental, répandait dans l’atmosphère une clarté qui, insensiblement,
se substituait à celle du crépuscule, et déjà dans la ville, à leurs
pieds, au-dessous des bosquets et des ruines, quelques lumières
apparaissaient çà et là. Ils s’étaient relevés et se tenaient debout,
au centre du sommet de la tour, étroitement enlacés. Elle était belle,
encadrée dans l’auréole de sa chevelure dont les boucles flottaient
sur ses épaules; des bouffées d’air printanier, imprégnées de parfums,
violettes, giroflées, lilas, roses de mai, montaient des jardins
voisins. La solitude et le silence les environnaient. Un long baiser,
le centième au moins, de cette caressante journée de printemps, réunit
leurs lèvres.
Elle rêvait encore. Un sourire fugitif illumina soudain son visage et
s’en alla, s’évanouissant comme une image qui passe.
«A quoi penses-tu? dit-il.
--Oh! rien. Une idée mondaine, profane, un peu légère. Rien.
--Mais quoi? fit-il, en la reprenant dans ses bras.
--Eh bien! je me demandais si... dans ces autres mondes, on a une
bouche,... car, vois-tu, le baiser! les lèvres!...»
Ainsi se passaient les heures, les jours, les semaines, les mois, en
une union intime de toutes leurs pensées, de toutes leurs sensations,
de toutes leurs impressions. Le soleil de juin brillait déjà à son
solstice, et le moment du départ pour la patrie d’Icléa était arrivé. A
l’époque fixée, elle partit avec son père pour Christiania.
Spero les suivit quelques jours plus tard. L’intention du jeune savant
était de séjourner en Norvège jusqu’à l’automne et d’y continuer les
études qu’il avait entreprises l’année précédente sur les aurores
boréales, observations si particulièrement intéressantes pour lui, et
qu’il avait eu à peine le temps de commencer.
Ce séjour en Norvège fut la continuation du plus doux des rêves. La
blonde fille du Nord enveloppait son ami d’une auréole de séduction
perpétuelle qui peut-être lui eût fait oublier pour toujours les
attractions de la science, si elle-même n’avait eu, comme nous l’avons
vu, un goût personnel insatiable pour l’étude. Les expériences
que l’infatigable chercheur avait entreprises sur l’électricité
atmosphérique, l’intéressèrent autant que lui. Elle aussi voulut
se rendre compte de la nature de ces flammes mystérieuses de
l’aurore boréale qui viennent le soir palpiter dans les hauteurs de
l’atmosphère, et comme la série de ces recherches le conduisaient
à désirer une ascension en ballon destinée à aller surprendre le
phénomène jusque dans sa source, elle aussi éprouva le même désir. Il
essaya de l’en dissuader, ces expériences aéronautiques n’étant pas
sans danger. Mais l’idée seule d’un péril à partager eût suffi pour
la rendre sourde aux supplications du bien-aimé. Après de longues
hésitations, Spero se décida à l’emmener avec lui et prépara, à
l’Université de Christiania, une ascension pour la première nuit
d’aurore boréale.
[Illustration]
[Illustration]
V
L’AURORE BORÉALE
Les perturbations de l’aiguille aimantée avaient annoncé l’arrivée de
l’aurore avant même le coucher du soleil, et l’on avait commencé le
gonflement de l’aérostat au gaz hydrogène pur, lorsqu’en effet le ciel
laissa apercevoir dans le Nord magnétique cette coloration d’or vert
transparente qui est toujours l’indice certain d’une aurore boréale.
En quelques heures les préparatifs furent terminés. L’atmosphère,
entièrement dégagée de tout nuage, était d’une limpidité parfaite, les
étoiles scintillaient dans les cieux, au sein d’une obscurité profonde,
sans clair de lune, atténuée seulement vers le Nord par une douce
lumière s’élevant en arc au-dessus d’un segment obscur, et lançant dans
les hauteurs de l’atmosphère de légers jets roses et un peu verts qui
semblaient les palpitations d’une vie inconnue. Le père d’Icléa, qui
assistait au gonflement de l’aérostat, ne se doutait point du départ
de sa fille; mais au dernier moment elle entra dans la nacelle comme
pour la visiter, Spero fit un signe, et l’aérostat s’éleva lentement,
majestueusement, au-dessus de la ville de Christiania, qui apparut,
éclairée de milliers de lumières, au-dessous des deux voyageurs
aériens, et diminua de grandeur en s’éloignant dans la noire profondeur.
Bientôt l’aérostat, emporté par une ascension oblique, plana au-dessus
des noires campagnes, et les clartés pâlissantes disparurent. Le bruit
de la ville s’était éloigné en même temps, un profond silence, le
silence absolu des hauteurs, enveloppa l’esquif aérien. Impressionnée
par ce silence sans égal, peut-être surtout par la nouveauté de sa
situation, Icléa se serrait contre la poitrine de son téméraire ami.
Ils montaient rapidement. L’aurore boréale semblait descendre, en
s’étendant sous les étoiles comme une ondoyante draperie de moire d’or
et de pourpre, parcourue de frémissements électriques. A l’aide d’une
petite sphère de cristal habitée par des vers luisants, Spero observait
ses instruments et inscrivait leurs indications correspondantes aux
hauteurs atteintes. L’aérostat montait toujours. Quelle immense joie
pour le chercheur! Il allait, dans quelques minutes, planer à la cime
de l’aurore boréale, il allait trouver la réponse à la question de la
hauteur de l’aurore, vainement posée par tant de physiciens, et surtout
par ses maîtres aimés, les deux grands «psychologues et philosophes»
Œrsted et Ampère.
[Illustration]
L’émotion d’Icléa s’était calmée. «As-tu donc eu peur? lui demanda son
ami. L’aérostat est sûr. Aucun accident n’est à craindre. Tout est
calculé. Nous descendrons dans une heure. Il n’y a pas l’ombre de vent
à terre.
--Non, fit-elle, tandis qu’une lueur céleste l’illuminait d’une
transparente clarté rose; mais c’est si étrange, c’est si beau, c’est
si divin! Et c’est si grand pour moi si petite. J’ai un instant
frissonné. Il me semble que je t’aime plus que jamais....»
Et, jetant ses bras autour de son cou, elle l’embrassa dans une
étreinte passionnée, longue, sans fin.
L’aérostat solitaire voguait en silence dans les hauteurs aériennes,
sphère de gaz transparent enfermée dans une mince enveloppe de soie,
dont on pouvait reconnaître, de la nacelle, les zones verticales allant
se joindre au sommet, au cercle de la soupape, la partie inférieure du
ballon restant largement ouverte pour la dilatation du gaz. L’obscure
clarté qui tombe des étoiles, dont parle Corneille, eût suffi, à défaut
des lueurs de l’aurore boréale, pour permettre de distinguer l’ensemble
de l’esquif aérien. La nacelle suspendue au filet qui enveloppait la
sphère de soie, était attachée à l’aide de huit cordes solides tissées
dans l’osier de la nacelle et passant sous les pieds des aéronautes. Le
silence était profond, solennel; on aurait pu entendre les battements
de leurs cœurs. Les derniers bruits de la terre avaient disparu. On
voguait à cinq mille mètres de hauteur, avec une vitesse inconnue, le
vent supérieur emportant le navire aérien sans qu’on en ressentît le
moindre souffle dans la nacelle, puisque le ballon est immergé dans
l’air qui marche, comme une simple molécule relativement immobile dans
le courant qui l’emporte. Seuls habitants de ces régions sublimes,
nos deux voyageurs jouissaient de cette situation d’exquise félicité
que les aéronautes connaissent lorsqu’ils ont respiré cet air vif et
léger, dominé les régions basses, oublié dans ce silence des espaces
toutes les vulgarités de la vie terrestre, et mieux que nuls de leurs
devanciers ils l’appréciaient, cette situation unique, en la doublant,
en la décuplant par le sentiment de leur propre bonheur. Ils parlaient
à voix basse, comme s’ils eussent craint d’être entendus des anges et
de voir s’évanouir le charme magique qui les tenait suspendus dans
le voisinage du ciel.... Parfois des lueurs subites, des rayons de
l’aurore boréale, venaient les frapper, puis tout retombait dans une
obscurité plus profonde et plus insondable.
Ils voguaient ainsi dans leur rêve étoilé, lorsqu’un bruit soudain vint
frapper leurs oreilles, comme un sifflement sourd. Ils écoutèrent, se
penchèrent au-dessus de la nacelle, prêtèrent l’oreille. Ce bruit ne
venait pas de la terre. Était-ce un murmure électrique de l’aurore
boréale? était-ce quelque orage magnétique dans les hauteurs? Des
éclairs semblaient arriver du fond de l’espace, les envelopper et
s’évanouir. Ils écoutèrent, haletants. Le bruit était tout près
d’eux.... C’était le gaz qui s’échappait de l’aérostat.
Soit que la soupape se fût entr’ouverte d’elle-même, soit que dans
leurs mouvements ils eussent exercé une pression sur la corde, le gaz
fuyait!
Spero s’aperçut vite de la cause de ce bruit inquiétant, mais ce
fut avec terreur, car il était impossible de refermer la soupape.
Il examina le baromètre, qui commençait à remonter lentement:
l’aérostat commençait donc à descendre. Et la chute, d’abord lente,
mais inévitable, devait aller en s’accroissant dans une proportion
mathématique. Sondant l’espace inférieur, il vit les flammes de
l’aurore boréale se refléter dans le limpide miroir d’un lac immense.
Le ballon descendait avec vitesse et n’était plus qu’à trois mille
mètres du sol. Conservant en apparence tout son calme, mais ne se
faisant aucune illusion sur l’imminence de la catastrophe, le
malheureux aéronaute jeta successivement par-dessus bord les deux sacs
de lest qui restaient, les couvertures, les instruments, l’ancre, et
mit la nacelle à vide; mais cet allègement insuffisant ne servit qu’à
ralentir un instant la vitesse acquise. Descendant ou plutôt tombant
maintenant avec une rapidité inouïe, le ballon arriva vite à quelques
centaines de mètres seulement au-dessus du lac. Un vent intense se mit
à souffler de bas en haut et à siffler à leurs oreilles.
[Illustration]
L’aérostat tourbillonna sur lui-même, comme emporté par une trombe.
Tout d’un coup, Georges Spero sentit une étreinte violente, un long
baiser sur les lèvres: «Mon Maître, mon Dieu, mon Tout, je t’aime!»
s’écria-t-elle. Et, écartant deux cordes, elle se précipita dans le
vide.
Le ballon délesté remonta comme une flèche: Spero était sauvé.
La chute du corps d’Icléa dans l’eau profonde du lac produisit un bruit
sourd, étrange, effroyable, au milieu du silence de la nuit. Fou de
douleur et de désespoir, sentant ses cheveux hérissés sur son crâne,
ouvrant les yeux pour ne rien voir, remporté par l’aérostat à plus de
mille mètres de hauteur, il se suspendit à la corde de la soupape, dans
l’espérance de retomber vers le point de la catastrophe; mais la corde
ne fonctionna pas. Il chercha, tâtonna sans résultat. Sous sa main, il
rencontra la voilette de sa bien-aimée, qui était restée accrochée à
l’une des cordes, légère voilette parfumée, encore tout empreinte de
l’odeur enivrante de sa belle compagne; il regarda bien les cordes,
crut retrouver l’empreinte des petites mains crispées, et, posant ses
mains à la place où quelques secondes auparavant Icléa avait posé les
siennes, il s’élança.
Un instant, son pied resta pris dans un cordage; mais il eut la force
de se dégager et tomba dans l’espace en tourbillonnant.
Un bateau pêcheur, qui avait assisté à la fin du drame, avait fait
force voiles vers le point du lac où la jeune fille s’était précipitée
et était parvenu à la retrouver et à la recueillir. Elle n’était pas
morte. Mais tous les soins qui lui furent prodigués n’empêchèrent
pas la fièvre de la saisir et d’en faire sa proie. Les pêcheurs
arrivèrent dans la matinée à un petit port des bords du lac et la
transportèrent dans leur modeste chaumière, sans qu’elle reprît
connaissance. «Georges! disait-elle, en ouvrant les yeux, Georges!»
et c’était tout. Le lendemain, elle entendit la cloche du village
sonner un glas funèbre. «Georges! répétait-elle, Georges!» On avait
retrouvé son corps, à l’état de bouillie informe, à quelque distance du
rivage; sa chute, de plus de mille mètres de hauteur, avait commencé
au-dessus du lac, mais le corps gardant la vitesse horizontale acquise
par l’aérostat, n’était pas tombé verticalement: il était descendu
obliquement, comme s’il eût glissé le long d’un fil suivant le ballon
dans sa marche, et était tombé, masse précipitée du ciel, dans une
prairie bordant les rives du lac, avait marqué profondément son
empreinte dans le sol et avait rebondi à plus d’un mètre du point de
chute; mais ses os eux-mêmes étaient broyés en poussière, et le cerveau
s’était échappé du front. Sa fosse était à peine refermée, que l’on
dut creuser à côté d’elle celle d’Icléa, morte en répétant d’une voix
éteinte: «Georges! Georges!»
Une seule pierre recouvrit leurs deux tombes, et le même saule étendit
son ombre sur leur sommeil. Aujourd’hui encore, les riverains du beau
lac de Tyrifiorden conservent dans leurs cœurs le mélancolique souvenir
de la catastrophe, devenue presque légendaire, et l’on ne montre pas la
pierre sépulcrale au voyageur sans associer à leur mémoire le regret
d’un doux songe évanoui.
[Illustration]
[Illustration]
VI
LE PROGRÈS ÉTERNEL
Les jours, les semaines, les mois, les saisons, les années, passent
vite sur cette planète, et sans doute aussi sur les autres. Plus de
vingt fois déjà la Terre a parcouru sa révolution annuelle autour
du Soleil, depuis le jour où la destinée ferma si tragiquement le
livre que mes deux jeunes amis lisaient depuis moins d’une année;
leur bonheur fut rapide, leur matin s’évanouit comme une aurore. Je
les avais, sinon oubliés[1], du moins perdus de vue, lorsque tout
récemment, dans une séance d’hypnotisme, à Nancy, où je m’arrêtai
quelques jours en me rendant dans les Vosges, je me trouvai conduit à
questionner un «sujet» à l’aide duquel les savants expérimentateurs
de l’Académie Stanislas avaient obtenu quelques-uns de ces résultats
véritablement stupéfiants dont la presse scientifique nous entretient
depuis quelques années. Je ne sais plus comment il arriva que la
conversation s’établit entre lui et moi sur la planète Mars.
[1] Il y a parfois des coïncidences bizarres. Le jour où Spero
fit l’ascension qui devait lui être si fatale, je savais qu’il
s’était élancé dans les airs, par l’agitation extraordinaire de
l’aiguille aimantée qui, à Paris où j’étais resté, annonçait
l’existence de l’intense aurore boréale si anxieusement attendue
par lui pour ce voyage aérien. On sait en effet que les
aurores boréales se manifestent au loin par les perturbations
magnétiques. Mais ce qui me surprit le plus, et ce dont je n’ai
pas encore eu l’explication, c’est qu’à l’heure même de la
catastrophe j’éprouvai un malaise indéfinissable, puis une sorte
de pressentiment qu’un malheur lui était arrivé. La dépêche qui
m’annonça sa mort m’y trouva presque préparé.
Après m’avoir fait la description d’une contrée riveraine d’une mer
connue des astronomes sous le nom de mer du Sablier et d’une île
solitaire qui s’élève au sein de cet océan, après m’avoir décrit
les paysages pittoresques et la végétation rougeâtre qui ornent ces
rivages, les falaises battues par les flots et les plages sablonneuses
où viennent expirer les vagues, ce sujet, d’une sensibilité extrême,
pâlit tout d’un coup et porta la main à son front; ses yeux se
fermèrent, ses sourcils se rapprochèrent; il semblait vouloir saisir
une idée fugitive qui s’obstinait à fuir. «_Voyez!_ s’écria le docteur
B... en se posant devant lui comme un ordre inéluctable. _Voyez!_ je le
veux.
--Vous avez là des amis, me dit-il.
--Cela ne me surprend pas trop, répliquai-je en riant. J’ai assez fait
pour eux.
--Deux amis, ajouta-t-il, qui, en ce moment, parlent de vous.
--Oh! oh! des gens qui me connaissent?
--Oui.
--Et comment cela?
--Ils vous ont connu ici.
--Ici?
--Ici, sur la Terre.
--Ah! Y a-t-il longtemps?
--Je ne sais pas.
--Habitent-ils Mars depuis longtemps?
--Je ne sais pas.
--Sont-ils jeunes?
--Oui, ce sont deux amoureux qui s’adorent.»
Alors les images charmantes de mes amis regrettés se retracèrent toutes
vives dans ma pensée. Mais je ne les eus pas plus tôt revus, que le
sujet s’écria, cette fois d’une voix plus sûre:
«Ce sont eux!
--Comment le savez-vous?
--Je le vois. Ce sont les mêmes âmes. Mêmes couleurs.
--Comment, mêmes couleurs?
--Oui, les âmes sont lumière.»
Quelques instants après il ajouta:
«Pourtant, il y a une différence.»
Puis il resta silencieux le front tout chercheur. Mais son visage
reprenant tout son calme et toute sa sérénité, il ajouta:
«Lui est devenu elle, la femme. Elle est maintenant lui, l’homme. Et
ils s’aiment encore plus qu’autrefois.»
Comme s’il n’eût pas compris lui-même ce qu’il venait de dire, il
sembla chercher une explication, fit de pénibles efforts, à en juger
par la contraction de tous les muscles de son visage, et tomba dans une
sorte de catalepsie, d’où le docteur B... ne tarda pas à le délivrer.
Mais l’instant de lucidité avait fui et ne revint plus.
Je livre, en terminant, ce dernier fait aux lecteurs de ce récit,
tel qu’il s’est passé sous mes yeux, et sans commentaires. D’après
l’hypothèse actuellement admise par plusieurs hypnotistes, le sujet
avait-il subi l’influence de ma propre pensée, lorsque le professeur
lui ordonna de me répondre? Ou, plus indépendant, s’était-il
véritablement «dégagé» et avait-il _vu_ au delà de notre sphère? Je ne
me permettrai pas de décider. Peut-être le saura-t-on par la suite de
ce récit.
Cependant j’avouerai en toute sincérité que la résurrection de mon ami
et de son adorée compagne sur ce monde de Mars, séjour voisin du nôtre,
et si remarquablement semblable à celui que nous habitons, mais plus
ancien et plus avancé sans doute dans la voie du progrès, peut paraître
aux yeux du penseur la continuation logique et naturelle de leur
existence terrestre si rapidement brisée.
Sans doute, Spero était-il dans le vrai en déclarant que la
matière n’est pas ce qu’elle paraît être, que les apparences sont
mensongères, que le réel c’est l’invisible, que la force animique
est indestructible, que dans l’absolu l’infiniment grand est
identique à l’infiniment petit, que les espaces célestes ne sont pas
infranchissables, et que les âmes sont les semences des humanités
planétaires. Qui sait si la philosophie du dynamisme ne révélera pas
un jour aux apôtres de l’astronomie la religion de l’avenir? URANIE ne
porte-t-elle pas le flambeau sans lequel tout problème est insoluble,
sans lequel toute la nature resterait pour nous dans une impénétrable
obscurité? Le ciel doit expliquer la terre, l’infini doit expliquer
l’âme et ses facultés immatérielles.
L’inconnu d’aujourd’hui est la vérité de demain.
Les pages suivantes vont peut-être nous laisser pressentir le lien
mystérieux qui réunit le transitoire à l’éternel, le visible à
l’invisible, la terre au ciel.
[Illustration]
TROISIÈME PARTIE
Ciel et Terre
[Illustration]
I
TÉLÉPATHIE
La séance magnétique de Nancy avait laissé une vive impression
dans ma pensée. Bien souvent je songeais à mon ami disparu, à ses
investigations dans les domaines inexplorés de la nature et de la vie,
à ses recherches analytiques sincères et originales sur le mystérieux
problème de l’immortalité. Mais je ne pouvais plus penser à lui sans
lui associer l’idée d’une réincarnation possible dans la planète Mars.
Cette idée me paraissait hardie, téméraire, purement imaginaire, si
l’on veut, mais non absurde. La distance d’ici à Mars est égale à zéro
pour la transmission de l’attraction; elle est presque insignifiante
pour celle de la lumière, puisque quelques minutes suffisent à une
ondulation lumineuse pour traverser ces millions de lieues. Je songeais
au télégraphe, au téléphone, au phonographe, à la transmission de
la volonté d’un magnétiseur à son sujet à travers une distance de
plusieurs kilomètres, et parfois j’arrivais à me demander si quelque
progrès merveilleux de la science ne jetterait pas tout d’un coup un
pont céleste entre notre monde et ses congénères de l’infini.