mécanique: ce sont là des méthodes subjectives d’observation. Il n’y
a qu’une seule unité. L’infiniment grand est identique à l’infiniment
petit. L’espace est infini sans être grand. La durée est éternelle sans
être longue. Étoiles et atomes sont un.
«L’unité de l’univers est constituée par la force invisible,
impondérable, immatérielle, qui meut les atomes. Si un seul atome
cessait d’être mû par la force, l’univers s’arrêterait. La Terre
tourne autour du Soleil, le Soleil gravite autour d’un foyer sidéral
mobile lui-même; les millions, les milliards de soleils qui peuplent
l’univers courent plus vite que les projectiles de la poudre; ces
étoiles, qui nous paraissent immobiles, sont des soleils lancés dans le
vide éternel à la vitesse de dix, vingt, trente millions de kilomètres
par jour, courant tous vers un but ignoré, soleils, planètes, terres,
satellites, comètes vagabondes...; le point fixe, le centre de gravité
cherché par l’analyste, fuit à mesure qu’on le poursuit et n’existe en
réalité nulle part. Les atomes qui constituent les corps se meuvent
relativement aussi vite que les étoiles dans le ciel. Le mouvement
régit tout, forme tout.
«_L’atome lui-même n’est pas une inerte matière. Il est un centre de
force._
«Ce qui constitue essentiellement l’être humain, ce qui l’organise, ce
n’est point sa substance matérielle, ce n’est ni le protoplasma, ni
la cellule, ni ces merveilleuses et fécondes associations du carbone
avec l’hydrogène, l’oxygène et l’azote: c’est la _Force_ animique,
invisible, immatérielle. C’est elle qui groupe, dirige et retient
associées les innombrables molécules qui composent l’admirable harmonie
du corps vivant.
«La matière et l’énergie n’ont jamais été vues séparées l’une de
l’autre; l’existence de l’une implique l’existence de l’autre; il y a
peut-être identité substantielle de l’une et de l’autre.
«Que le corps se désagrège tout d’un coup après la mort, comme il se
désagrège lentement et se renouvelle perpétuellement pendant la vie,
peu importe. L’âme demeure. _L’atome psychique organisateur est le
centre de cette force._ Lui aussi est indestructible.
«Ce que nous voyons est trompeur. LE RÉEL, C’EST L’INVISIBLE.»
Il se mit à marcher à grands pas. La jeune fille l’avait écouté comme
on écoute un apôtre, un apôtre bien-aimé, et quoiqu’il n’eût, en fait,
parlé que pour elle, il n’avait pas paru prendre garde à sa présence,
tant elle s’était faite immobile et silencieuse. Elle s’approcha de lui
et lui prit une main dans les siennes. «Oh! fit-elle, si tu n’as pas
encore conquis la Vérité, elle ne t’échappera pas.»
[Illustration]
Puis, s’enflammant elle-même et faisant allusion à une réserve souvent
exprimée par lui: «Tu crois, ajouta-t-elle, qu’il est impossible à
l’homme terrestre d’atteindre la Vérité, parce que nous n’avons que
cinq sens et qu’une multitude de manifestations de la nature restent
étrangères à notre esprit, n’ayant aucune voie pour nous arriver. De
même que la vue nous serait refusée si nous étions privés du nerf
optique, l’audition si nous étions privés du nerf acoustique, etc., de
même les vibrations, les manifestations de la force qui passent entre
les cordes de notre instrument organique sans faire vibrer celles qui
existent, nous restent inconnues. Je te le concède, et j’admets avec
toi que les habitants de certains mondes peuvent être incomparablement
plus avancés que nous. Mais il me semble que, quoique terrien, tu as
trouvé.
[Illustration]
--Chère bien-aimée, répliqua-t-il en s’asseyant auprès d’elle sur le
vaste divan de la bibliothèque, il est bien certain que notre harpe
terrestre manque de cordes, et il est probable qu’un citoyen du
système de Sirius se rirait de nos prétentions. Le moindre morceau
de fer aimanté est plus fort que Newton et Leibnitz pour trouver le
pôle magnétique, et l’hirondelle connaît mieux que Christophe Colomb
ou Magellan les variations de latitude. Qu’ai-je dit tout à l’heure?
Que les apparences sont trompeuses et qu’à travers la matière notre
esprit doit voir la force invisible. C’est ce qu’il y a de plus sûr. La
matière n’est pas ce qu’elle paraît, et nul homme instruit des progrès
des sciences positives ne pourrait plus aujourd’hui se prétendre
matérialiste.
--Alors, reprit-elle, l’atome psychique cérébral, principe de
l’organisme humain, serait immortel, comme tous les atomes d’ailleurs,
si l’on admet les assertions fondamentales de la chimie. Mais il
différerait des autres par une sorte de rang plus élevé, l’âme lui
étant attachée. Et il conserverait la conscience de son existence?
L’âme serait-elle comparable à une substance électrique? J’ai vu une
fois la foudre passer à travers un salon et éteindre les flambeaux.
Lorsqu’on les ralluma, on trouva que la pendule avait été dédorée et
que le lustre d’argent ciselé avait été doré sur plusieurs points. Il y
a là une force subtile.
--Ne faisons pas de comparaisons; elles resteraient toutes trop
éloignées de la réalité. Nous _savons_ tous que nous mourrons, mais
nous ne le _croyons_ pas. Eh! comment pourrions-nous le croire? Comment
pourrions-nous comprendre la mort, qui n’est qu’un changement d’état
du connu à l’inconnu, du visible à l’invisible? Que l’âme existe comme
force, c’est ce qui n’est pas douteux. Qu’elle ne fasse qu’un avec
l’atome cérébral organisateur, nous pouvons l’admettre. Qu’elle survive
ainsi à la dissolution du corps, nous le concevons.
--Mais que devient-elle? Où va-t-elle?
--La plupart des âmes ne se doutent même pas de leur propre existence.
Sur les quatorze cents millions d’êtres humains qui peuplent notre
planète, les quatre-vingt-dix-neuf centièmes ne pensent pas. Que
feraient-ils, grands Dieux! de l’immortalité? Comme la molécule de fer
flotte sans le savoir dans le sang qui bat sous la tempe de Lamartine
ou d’Hugo, ou bien demeure fixée pour un temps dans l’épée de César;
comme la molécule d’hydrogène brille dans le gaz du foyer de l’Opéra ou
s’immerge dans la goutte d’eau avalée par le poisson au fond obscur des
mers, les atomes vivants qui n’ont jamais pensé sommeillent.
«Les âmes qui pensent restent l’apanage de la vie intellectuelle.
Elles conservent le patrimoine de l’humanité et l’accroissent pour
l’avenir. Sans cette immortalité des âmes humaines qui ont conscience
de leur existence et vivent par l’esprit, toute l’histoire de la Terre
ne devrait aboutir qu’au néant, et la création tout entière, celle
des mondes les plus sublimes aussi bien que celle de notre infime
planète, serait une absurdité décevante, plus misérable et plus idiote
que l’excrément d’un ver de terre. Il a raison d’être et l’univers
ne l’aurait pas! T’imagines-tu les milliards de mondes atteignant
les splendeurs de la vie et de la pensée pour se succéder sans fin
dans l’histoire de l’univers sidéral, et n’aboutissant qu’à donner
naissance à des espérances perpétuellement déçues, à des grandeurs
perpétuellement anéanties? Nous avons beau nous faire humbles, nous ne
pouvons admettre le rien comme but suprême du progrès perpétuel, prouvé
par toute l’histoire de la nature. Or, les âmes sont les semences des
humanités planétaires.
--Peuvent-elles donc se transporter d’un monde à l’autre?
--Rien n’est si difficile à comprendre que ce que l’on ignore; rien
n’est plus simple que ce que l’on connaît. Qui s’étonne, aujourd’hui,
de voir le télégraphe électrique transporter instantanément la pensée
humaine à travers les continents et les mers? Qui s’étonne de voir
l’attraction lunaire soulever les eaux de l’Océan et produire les
marées? Qui s’étonne de voir la lumière se transmettre d’une étoile à
l’autre avec la vitesse de trois cent mille kilomètres par seconde? Au
surplus, les penseurs seuls pourraient apprécier la grandeur de ces
merveilles; le vulgaire ne s’étonne de rien. Si quelque découverte
nouvelle nous permettait d’adresser demain des signaux aux habitants
de Mars et d’en recevoir des réponses, les trois quarts des hommes n’en
seraient plus surpris après-demain.
[Illustration]
«Oui, les forces animiques peuvent se transporter d’un monde à l’autre,
non partout ni toujours, assurément, et non toutes. Il y a des lois et
des conditions. Ma volonté peut soulever mon bras, lancer une pierre,
à l’aide de mes muscles; si je prends un poids de vingt kilos, elle
soulèvera encore mon bras; si je veux prendre un poids de mille kilos,
je ne le puis plus. Tels esprits sont incapables d’aucune activité;
d’autres ont acquis des facultés transcendantes. Mozart, à six ans
imposait à tous ses auditeurs la puissance de son génie musical et
publiait à huit ans ses deux premières œuvres de sonates, tandis que
le plus grand auteur dramatique qui ait existé, Shakespeare, n’avait
encore écrit avant l’âge de trente ans aucune pièce digne de son nom.
Il ne faut pas croire que l’âme appartienne à quelque monde surnaturel.
Tout est dans la nature. Il n’y a guère plus de cent mille ans que
l’humanité terrestre s’est dégagée de la chrysalide animale; pendant
des millions d’années, pendant la longue série historique des périodes
primaire, secondaire et tertiaire, il n’y avait pas sur la Terre une
seule pensée pour apprécier ces grandioses spectacles, un seul regard
humain pour les contempler. Le progrès a lentement élevé les âmes
inférieures des plantes et des animaux; l’homme est tout récent sur la
planète. La nature est en incessant progrès; l’univers est un perpétuel
devenir; l’ascension est la loi suprême.
«Tous les mondes, ajouta-t-il, ne sont pas actuellement habités.
Les uns sont à l’aurore, d’autres au crépuscule. Dans notre système
solaire, par exemple, Mars, Vénus, Saturne et plusieurs de ses
satellites paraissent en pleine activité vitale; Jupiter semble
n’avoir pas dépassé sa période primaire; la Lune n’a peut-être plus
d’habitants. Notre époque actuelle n’a pas plus d’importance dans
l’histoire générale de l’univers que notre fourmilière dans l’infini.
Avant l’existence de la Terre, il y a eu, de toute éternité, des mondes
peuplés d’humanités; quand notre planète aura rendu le dernier soupir
et que la dernière famille humaine s’endormira du dernier sommeil aux
bords de la dernière lagune de l’océan glacé, des soleils innombrables
brilleront toujours dans l’infini, et toujours il y aura des matins et
des soirs, des printemps et des fleurs, des espérances et des joies.
Autres soleils, autres terres, autres humanités. L’espace sans bornes
est peuplé de tombes et de berceaux. Mais la vie, la pensée, le progrès
éternel sont le but final de la création.
«La Terre est le satellite d’une étoile. Actuellement aussi bien que
dans l’avenir, nous sommes citoyens du ciel. Que nous le sachions ou
que nous l’ignorions, nous vivons en réalité dans les étoiles.»
Ainsi s’entretenaient les deux amis sur les graves problèmes qui
préoccupaient leurs pensées. Lorsqu’ils conquéraient une solution,
fût-elle incomplète, ils éprouvaient un véritable bonheur d’avoir
fait un pas de plus dans la recherche de l’inconnu et pouvaient plus
tranquillement ensuite causer des choses habituelles de la vie.
C’étaient deux esprits également avides de savoir, s’imaginant, avec
toute la ferveur de la jeunesse, pouvoir s’isoler du monde, dominer les
impressions humaines et atteindre en leur céleste essor l’étoile de la
Vérité qui scintillait au-dessus de leurs têtes dans les profondeurs de
l’infini.
[Illustration]
[Illustration]
IV
AMOR
Dans cette vie à deux, tout intime, toute charmante qu’elle fût,
quelque chose manquait. Ces entretiens sur les formidables problèmes
de l’être et du non-être, les échanges d’idées sur l’analyse de
l’humanité, les recherches sur le but final de l’existence des choses,
les contemplations astronomiques et les questions qu’elles inspirent,
satisfaisaient parfois leur esprit, non leur cœur. Lorsque l’un près de
l’autre, ils avaient longuement causé, soit sous le berceau du jardin
qui dominait le tableau de la grande ville, soit dans la bibliothèque
silencieuse, l’étudiant, le chercheur ne pouvait se détacher de sa
compagne, et tous deux restaient, la main dans la main, muets,
attirés, retenus par une force dominatrice. Après le départ, l’un et
l’autre éprouvaient un vide singulier, douloureux, dans la poitrine,
un malaise indéfinissable, comme si quelque lien nécessaire à leur
vie mutuelle eût été rompu; et l’un comme l’autre n’aspirait qu’à
l’heure du retour. Il l’aimait, non pour lui, mais pour elle, d’une
affection presque impersonnelle, dans un sentiment de profonde estime
autant que d’ardent amour, et, par un combat de tous les instants
contre les attractions de la chair, avait su résister. Mais un jour
qu’ils étaient assis l’un près de l’autre, sur ce grand divan de
la bibliothèque encombré comme d’habitude de livres et de feuilles
volantes, comme ils demeuraient silencieux, il arriva que, chargée sans
doute de tout le poids des efforts concentrés depuis si longtemps pour
résister à une attraction trop irrésistible, la tête du jeune auteur
s’inclina insensiblement sur les épaules de sa compagne et que, presque
aussitôt... leurs lèvres se rencontrèrent. . . . . . . . . . . . . . .
O joies inénarrables de l’amour partagé! Ivresse insatiable de l’être
altéré de bonheur, transports sans fin de l’imagination invaincue,
douce musique des cœurs, à quelles hauteurs éthérées n’avez-vous pas
élevé les élus abandonnés à vos félicités suprêmes! Subitement oublieux
de la terre inférieure, ils s’envolent à tire-d’ailes dans les paradis
enchantés, se perdent dans les profondeurs célestes et planent dans les
régions sublimes de l’éternelle volupté. Le monde avec ses comédies et
ses misères n’existe plus pour eux. Ils vivent dans la lumière, dans
le feu, salamandres, phénix, dégagés de tout poids, légers comme la
flamme, se consumant eux-mêmes, renaissant de leurs cendres, toujours
lumineux, toujours ardents, invulnérables, invincibles.
L’expansion si longuement contenue de ces premiers transports jeta les
deux amants dans une vie d’extase qui leur fit un instant oublier la
métaphysique et ses problèmes. Cet instant dura six mois. Le plus doux,
mais le plus impérieux des sentiments était venu compléter en eux les
insuffisantes satisfactions intellectuelles de l’esprit, et les avait
tout d’un coup absorbées, presque anéanties. A dater du jour du baiser,
Georges Spero, non seulement disparut entièrement de la scène du monde,
mais encore cessa d’écrire, et je le perdis de vue moi-même, malgré
la longue et réelle affection qu’il m’avait témoignée. Des logiciens
eussent pu en conclure que, pour la première fois de sa vie, il était
satisfait, et qu’il avait trouvé la solution du grand problème, le but
suprême de l’existence des êtres.
Ils vivaient de cet «égoïsme à deux» qui, en éloignant l’humanité de
notre centre optique, diminue ses défauts et la fait paraître plus
aimable et plus belle. Satisfaits de leur affection mutuelle, tout
chantait pour eux, dans la nature et dans l’humanité, un perpétuel
cantique de bonheur et d’amour.
[Illustration]
Bien souvent le soir ils allaient, suivant le cours de la Seine,
contempler en rêvant les merveilleux effets de lumière et d’ombre qui
décorent le ciel de Paris, si admirable au crépuscule, à l’heure où les
silhouettes des tours et des édifices se projettent en noir sur le fond
lumineux de l’occident. Des nuées roses et empourprées, illuminées par
le reflet lointain de la mer sur laquelle brille le soleil disparu,
donnent à notre ciel un caractère spécial, qui n’est plus celui de
Naples baigné à l’occident par le miroir méditerranéen, mais qui
peut-être surpasse celui de Venise, dont l’illumination est orientale
et pâle. Soit que, leurs pas les ayant conduits vers l’île antique
de la Cité, ils descendissent le cours du fleuve en passant en vue
de Notre-Dame et du vieux Châtelet qui profilait sa noire silhouette
devant le ciel encore lumineux, soit que, plutôt encore, attirés par
l’éclat du couchant et par la campagne, ils eussent descendu les quais
jusqu’au delà des remparts de l’immense cité et se fussent égarés
jusqu’aux solitudes de Boulogne et de Billancourt, fermées par les
coteaux noirs de Meudon et de Saint-Cloud, ils contemplaient la nature,
ils oubliaient la ville bruyante perdue derrière eux, et marchant
d’un même pas, ne formant qu’un seul être, recevaient en même temps
les mêmes impressions, pensaient les mêmes pensées, et, en silence,
parlaient le même langage. Le fleuve coulait à leurs pieds, les bruits
du jour s’éteignaient, les premières étoiles brillaient au ciel. Icléa
aimait à les nommer à Georges à mesure qu’elles apparaissaient.
[Illustration]
Mars et avril offrent souvent à Paris de douces soirées dans
lesquelles circule le premier souffle avant-coureur du printemps. Les
brillantes étoiles d’Orion, l’éblouissant Sirius, les Gémeaux Castor
et Pollux scintillent dans le ciel immense; les Pléiades s’abaissent
vers l’horizon occidental, mais Arcturus et le Bouvier, pasteur des
troupeaux célestes, reviennent, et quelques heures plus tard la blanche
et resplendissante Véga s’élève de l’horizon oriental, bientôt suivie
par la Voie lactée. Arcturus aux rayons d’or était toujours la première
étoile reconnue, par son éclat perçant et par sa position dans le
prolongement de la queue de la Grande Ourse. Parfois, le croissant
lunaire planait dans le ciel occidental et la jeune contemplatrice
admirait, comme Ruth auprès de Booz, «cette faucille d’or dans le
champ des étoiles.»
Les étoiles enveloppent la Terre; la Terre est dans le ciel. Spero
et sa compagne le sentaient bien, et sur aucune autre terre céleste,
peut-être, aucun couple ne vivait plus intimement qu’eux dans le ciel
et dans l’infini.
Insensiblement, pourtant, sans peut-être s’en apercevoir lui-même, le
jeune philosophe reprit, graduellement, par fragments morcelés, ses
études interrompues, analysant maintenant les choses avec un profond
sentiment d’optimisme qu’il n’avait pas encore connu malgré sa bonté
naturelle, éliminant les conclusions cruelles, parce qu’elles lui
semblaient dues à une connaissance incomplète des causes, contemplant
les panoramas de la nature et de l’humanité dans une nouvelle lumière.
Elle avait repris aussi, du moins partiellement, les études qu’elle
avait commencées en commun avec lui; mais un sentiment, nouveau,
immense, remplissait son âme, et son esprit n’avait plus la même
liberté pour le travail intellectuel. Absorbée dans cette affection
de tous les instants pour un être qu’elle avait entièrement conquis,
elle ne voyait que par lui, n’agissait que pour lui. Pendant les heures
calmes du soir, lorsqu’elle se mettait au piano, soit pour jouer une
sonate de Chopin qu’elle s’étonnait de n’avoir pas comprise avant
d’aimer, soit pour s’accompagner en chantant de sa voix si pure et si
étendue les lieder norvégiens de Grieg et de Bull, ou les mélodies de
notre Gounod, il lui semblait, à son insu, peut-être, que son bien-aimé
était le seul auditeur capable d’entendre ces inspirations du cœur.
Quelles heures délicieuses il passa, dans cette vaste bibliothèque de
la maison de Passy, étendu sur un divan, suivant parfois du regard
les capricieuses volutes de la fumée d’une cigarette d’Orient, tandis
qu’abandonnée aux réminiscences de sa fantaisie, elle chantait le doux
_Saetergientens Sondag_ de son pays, la sérénade de _Don Juan_, le
_Lac_ de Lamartine, ou bien lorsque, laissant courir ses doigts habiles
sur le clavier, elle faisait s’envoler dans l’air le mélodieux rêve du
menuet de Boccherini!
Le printemps était venu. Le mois de mai avait vu s’ouvrir, à Paris,
les fêtes de l’Exposition universelle dont nous parlions au début de
ce récit, et les hauteurs du jardin de Passy abritaient l’Éden du
couple amoureux. Le père d’Icléa, qui avait été appelé subitement en
Tunisie, était revenu avec une collection d’armes arabes pour son musée
de Christiania. Son intention était de retourner bientôt en Norvège,
et il avait été convenu entre la jeune Norvégienne et son ami que leur
mariage aurait lieu dans sa patrie, à la date anniversaire de la
mystérieuse apparition.
[Illustration]
Leur amour était, par sa nature même, bien éloigné de toutes ces unions
banales fondées, les unes sur le grossier plaisir sensuel, les autres
sur des intérêts plus ou moins déguisés, qui représentent la plupart
des amours humaines. Leur esprit cultivé les isolait dans les régions
supérieures de la pensée, la délicatesse de leurs sentiments les
maintenait dans une atmosphère idéale où tous les poids de la matière
étaient oubliés, l’extrême impressionnabilité de leurs nerfs, l’exquise
finesse de toutes leurs sensations, les plongeaient en des extases
dont la volupté semblait infinie. Si l’on aime, en d’autres mondes,
l’amour n’y peut être ni plus profond ni plus exquis. Ils eussent
été tous deux, pour un physiologiste, le témoignage vivant du fait
que, contrairement à l’appréciation vulgaire, toutes les jouissances
viennent du cerveau; l’intensité des sensations correspondant à la
sensibilité psychique de l’être.
Paris était pour eux, non pas une ville, non pas un monde, mais le
théâtre de l’histoire humaine. Ils y vécurent les siècles disparus.
Les vieux quartiers, non encore détruits par les transformations
modernes, la Cité avec Notre-Dame, Saint-Julien-le-Pauvre, dont
les murs rappellent encore Chilpéric et Frédégonde, les demeures
antiques où habitèrent Albert le Grand, le Dante, Pétrarque,
Abeilard, la vieille Université, antérieure à la Sorbonne, et des
mêmes siècles disparus, le cloître Saint-Merry avec ses ruelles
sombres, l’abbaye de Saint-Martin, la tour de Clovis sur la montagne
Sainte-Geneviève, Saint-Germain-des-Prés, souvenir des Mérovingiens,
Saint-Germain-l’Auxerrois, dont la cloche sonna le tocsin de la
Saint-Barthélemy, l’angélique Chapelle du palais de Louis IX; tous les
souvenirs de l’histoire de France furent l’objet de leurs pèlerinages.
Au milieu des foules, ils s’isolaient dans la contemplation du passé et
voyaient ce que presque personne ne sait voir.
Ainsi l’immense cité leur parlait son langage d’autrefois, soit,
lorsque, perdus parmi les chimères, les griffons, les piliers, les
chapiteaux, les arabesques des tours et des galeries de Notre-Dame,
ils voyaient à leurs pieds la ruche humaine s’endormir dans la brume
du soir, soit lorsque, s’élevant plus haut encore, ils cherchaient, du
sommet du Panthéon, à reconstituer l’ancienne forme de Paris et son
développement séculaire, depuis les empereurs romains qui habitaient
les Thermes jusqu’à Philippe Auguste et à ses successeurs.
Le soleil du printemps, les lilas en fleur, les joyeuses matinées
de mai, pleines de chants d’oiseaux et d’excitations nerveuses, les
jetaient parfois loin de Paris, à l’aventure, dans les prairies et
dans les bois. Les heures s’envolaient comme le souffle des brises; la
journée avait disparu comme un songe, et la nuit continuait le divin
rêve d’amour. Dans le monde tourbillonnant de Jupiter, où les jours et
les nuits sont plus de deux fois plus rapides qu’ici et ne durent même
pas dix heures, les amants ne voient pas les heures s’évanouir plus
vite. La mesure du temps est en nous.
[Illustration]
Un soir, ils étaient tous deux assis sur le toit, sans parapet, de
la vieille tour du château de Chevreuse, serrés l’un près de l’autre
au centre, d’où on domine sans obstacle tout le paysage environnant.
L’air tiède de la vallée montait jusqu’à eux, tout imprégné des parfums
sauvages des bois voisins; la fauvette chantait encore, et le rossignol
essayait, dans l’ombre naissante des bosquets, son mélodieux cantique
aux étoiles. Le soleil venait de se coucher dans un éblouissement d’or
et d’écarlate, et l’Occident seul restait illuminé d’une lumière encore
intense. Tout semblait s’endormir au sein de l’immense nature.