Leur première rencontre avait été véritablement étrange. Contemplateur

passionné des beautés de la nature, toujours en quête des grands

spectacles, le jeune naturaliste avait entrepris, l’été précédent, le

voyage de Norvège, dans le but de visiter ces fiords solitaires où

s’engouffre la mer et ces montagnes aux cimes neigeuses qui élèvent

au-dessus des nues leurs fronts immaculés, et surtout avec le vif désir

d’y faire une étude spéciale des aurores boréales, cette manifestation

grandiose de la vie de notre planète. Je l’avais accompagné dans ce

voyage. Les couchers de soleil au delà des fiords calmes et profonds;

les levers de l’astre splendide sur les montagnes, charmaient en une

indicible émotion son âme d’artiste et de poète. Nous demeurâmes

là plus d’un mois, parcourant la pittoresque région qui s’étend de

Christiania aux Alpes Scandinaves. Or, la Norvège était la patrie de

cette enfant du Nord, qui devait exercer une si rapide influence sur

son cœur non éveillé. Elle était là, à quelques pas de lui, et pourtant

ce fut seulement le jour de notre départ que le hasard, ce dieu des

anciens, se décida à les mettre en présence.

La lumière du matin dorait les cimes lointaines. La jeune Norvégienne

avait été conduite par son père sur l’une de ces montagnes où

maints excursionnistes se rendent, comme au Righi de Suisse, pour

assister au lever du soleil qui, ce jour-là, avait été merveilleux.

Icléa s’était écartée, seule, à quelques mètres, sur un monticule

isolé, pour mieux distinguer certains détails de paysage, lorsque se

retournant, le visage à l’opposé du soleil, pour embrasser l’ensemble

de l’horizon, elle aperçut, non plus sur la montagne ni sur la terre,

mais dans le ciel même, son image, sa personne tout entière, fort

bien reconnaissables. Une auréole lumineuse encadrait sa tête et

ses épaules d’une couronne de gloire éclatante, et un grand cercle

aérien, faiblement teinté des nuances de l’arc-en-ciel, enveloppait la

mystérieuse apparition.

Stupéfaite, émue par la singularité du spectacle, encore sous

l’impression de la splendeur du lever du soleil, elle ne remarqua

pas immédiatement qu’une autre figure, un profil de tête d’homme,

accompagnait la sienne, silhouette de voyageur immobile, en

contemplation devant elle, rappelant ces statues de saints debout sur

les piliers d’église. Cette figure masculine et la sienne étaient

encadrées par le même cercle aérien. Tout d’un coup, elle aperçut cet

étrange profil humain dans les airs, crut être le jouet d’une vision

fantastique, et, émerveillée, fit un geste de surprise et presque

d’effroi. Son image aérienne reproduisit le même geste, et elle vit le

spectre du voyageur porter la main à son chapeau et se découvrir comme

en une salutation céleste, puis perdre la netteté de ses contours et

s’évanouir en même temps que sa propre image.

La transfiguration du Mont Thabor, où les disciples de Jésus aperçurent

tout d’un coup dans le ciel l’image du Maître accompagnée de celles de

Moïse et d’Élie, ne plongea pas ses témoins dans une stupéfaction plus

grande que celle de l’innocente vierge de Norvège, en face de cette

anthélie dont la théorie est connue de tous les météorologistes.

[Illustration]

Cette apparition se fixa dans la profondeur de sa pensée comme un

rêve merveilleux. Elle avait appelé son père, resté à une faible

distance derrière le monticule; mais, lorsqu’il arriva, tout avait

disparu. Elle lui en demanda l’explication, sans rien obtenir, si ce

n’est un doute, et presque une négation sur la réalité du phénomène.

Cet excellent homme, ancien officier supérieur, appartenait à cette

catégorie de sceptiques distingués qui nient tout simplement ce qu’ils

ignorent ou ne comprennent pas. La délicieuse créature eut beau lui

affirmer qu’elle venait de voir son image dans le ciel,--et même

celle d’un homme qu’elle jugeait jeune et de bonne tournure,--elle

eut beau raconter les détails de l’apparition et ajouter que les

figures lui avaient paru plus grandes que nature et ressemblaient à

des silhouettes colossales, il lui déclara avec autorité, et non sans

emphase, que c’était ce qu’on appelle des illusions d’optique produites

par l’imagination quand on a mal dormi, surtout pendant les années de

l’adolescence.

[Illustration]

Mais, le soir du même jour, comme nous montions sur le bateau à vapeur,

je remarquai une jeune fille à la chevelure un peu évaporée qui

regardait mon ami d’un air franchement étonné. Elle était sur le quai,

au bras de son père, et demeurait là immobile comme la femme de Loth

changée en statue de sel. Je la signalai à Georges dès notre arrivée

sur le bateau; mais à peine eut-il tourné la tête de son côté, que je

vis les joues de la jeune fille s’empourprer d’une subite rougeur,

et aussitôt elle détourna son regard pour le diriger sur la roue du

navire qui commençait à se mettre en marche. Je ne sais si Spero y prit

garde. En fait, le matin, nous n’avions rien vu ni l’un ni l’autre du

phénomène aérien, du moins au moment où la jeune fille était arrivée

près de nous, et elle nous était restée cachée elle-même par un petit

massif d’arbustes: c’était surtout le côté de l’Orient, la magnificence

du lever du soleil, qui nous avait attirés. Cependant il salua la

Norvège, qu’il quittait avec regret, du même geste dont il avait salué

le soleil levant; et l’inconnue prit ce salut pour elle.

Deux mois plus tard, à Paris, le comte de K... recevait une société

nombreuse à propos d’un récent triomphe de sa compatriote Christine

Nilson. La jeune Norvégienne et son père, venus à Paris passer une

partie de l’hiver, étaient au nombre des invités; ils se connaissaient

de longue date comme compatriotes, la Suède et la Norvège étant sœurs.

Pour nous, nous y venions pour la première fois et l’invitation était

même due à l’apparition du dernier livre de Spero, déjà signalé par un

éclatant succès. Rêveuse, pensive, instruite par l’éducation solide

des pays du Nord, avide de connaître, Icléa avait déjà lu, relu avec

curiosité ce livre quelque peu mystique, dans lequel le nouveau

métaphysicien avait exposé les anxiétés de son âme non satisfaite des

_Pensées_ de Pascal. Ajoutons qu’elle avait elle-même depuis plusieurs

mois passé avec succès l’examen du brevet supérieur, et qu’ayant

renoncé à l’étude de la médecine qui d’abord l’avait attirée, elle

commençait à s’initier avec quelque curiosité aux recherches toutes

nouvelles de la physiologie psychologique.

[Illustration]

Lorsqu’on avait annoncé M. Georges Spero, il lui avait semblé qu’un

ami inconnu, presque un confident de son esprit, venait d’entrer.

Elle tressaillit, comme frappée d’une commotion électrique. Lui,

peu mondain, timide, gêné dans les réunions d’inconnus, n’aimant ni

danser, ni jouer, ni causer, était resté dans le même coin du salon à

côté de quelques amis, assez indifférent aux valses et aux quadrilles,

plus attentif à deux ou trois chefs-d’œuvre de la musique moderne

interprétés avec sentiment; et la soirée entière s’était passée sans

qu’il se fût approché d’elle, quoiqu’il l’eût remarquée et que, dans

toute cette éblouissante soirée, il n’eût vu qu’elle. Leurs regards

s’étaient plus d’une fois rencontrés. A la fin, vers deux heures du

matin, alors que la réunion se faisait plus intime, il osa venir auprès

d’elle, sans pourtant lui adresser la parole. Ce fut elle qui, la

première, lui parla, pour lui exprimer un doute sur la conclusion de

son livre.

[Illustration]

Flatté, mais plus surpris encore d’apprendre que ces pages de

métaphysique avaient une lectrice,--et une lectrice de cet

âge,--l’auteur répondit, assez maladroitement, que ces recherches

étaient un peu sérieuses pour une femme. Elle répliqua que les femmes,

les jeunes filles n’étaient pas exclusivement absorbées par l’exercice

de la coquetterie, et qu’elle en connaissait qui parfois pensaient,

cherchaient, travaillaient, étudiaient. Elle parla avec quelque

vivacité, pour défendre les femmes contre le dédain scientifique de

certains hommes et soutenir leur aptitude intellectuelle, et n’eut pas

de peine à gagner une cause dont son interlocuteur n’était, d’ailleurs,

en aucune façon l’adversaire.

Ce nouveau livre, dont le succès avait été immédiat et éclatant,

malgré la gravité du sujet, avait entouré le nom de Georges Spero

d’une véritable auréole de célébrité, et dans les salons, le brillant

écrivain était partout accueilli avec une vive sympathie. Les deux

jeunes gens avaient à peine échangé quelques paroles qu’il se trouva le

point de mire des amis de la maison et obligé de répondre à diverses

questions qui vinrent interrompre leur tête-à-tête. L’un des plus

éminents critiques du jour avait précisément consacré un long article

au nouvel ouvrage, et le sujet même du livre devint en un instant

l’objet de la conversation générale. Icléa se tint à l’écart. Elle

sentait, et les femmes ne s’y trompent guère, que le héros l’avait

remarquée, que sa pensée était déjà attachée à la sienne par un fil

invisible, et qu’en répondant aux questions plus ou moins banales

qui lui étaient adressées, son esprit n’était pas entièrement à la

conversation. Ce premier triomphe intime lui suffisait. Elle n’en

désirait point d’autres. Et puis, elle avait reconnu dans son profil la

silhouette mystérieuse de l’apparition aérienne et le jeune voyageur du

bateau de Christiania.

Dans cette première entrevue, il ne tarda pas à lui témoigner son

enthousiasme pour les sites merveilleux de la Norvège et à lui raconter

son voyage. Elle brûlait d’entendre un mot, une allusion quelconque,

au phénomène aérien qui l’avait tant frappée; et elle ne comprenait

pas son silence, sa discrétion. Lui, n’ayant pas observé l’anthélie

au moment où elle s’y était elle-même projetée, n’avait pas été

particulièrement surpris d’un phénomène qu’il avait plusieurs fois

déjà, et en de meilleures conditions, étudié du haut de la nacelle d’un

aérostat, et n’ayant rien observé de spécial, n’avait rien à en dire.

L’instant de l’embarquement ne se représenta pas non plus à sa mémoire,

et quoique la blonde enfant ne lui parût pas entièrement étrangère,

cependant il ne se souvenait pas de l’avoir entrevue. Pour moi, je

l’avais tout de suite reconnue. Il causa des lacs, des rivières, des

fiords, des montagnes; apprit d’elle que sa mère était morte fort jeune

d’une maladie de cœur, que son père préférait la vie de Paris à celle

de tout autre pays, et que sans doute elle ne retournerait plus que

rarement dans sa patrie.

Une remarquable communauté de goûts et d’idées, une vive sympathie

mutuelle, une estime réciproque, les mirent tout de suite en relation.

Élevée suivant le mode d’éducation anglaise, elle jouissait de cette

indépendance d’esprit et de cette liberté d’action que les femmes de

France ne connaissent qu’après le mariage, et ne se sentait arrêtée

par aucune de ces conventions sociales qui paraissent destinées chez

nous à protéger l’innocence et la vertu. Deux amies de son âge étaient

même déjà venues seules à Paris pour terminer leur éducation musicale,

et elles vivaient ensemble, en pleine Babylone, en toute sécurité

d’ailleurs, sans s’être jamais doutées des périls dont on prétend que

Paris est rempli. La jeune fille reçut les visites de Georges Spero

comme son père eût pu les recevoir lui-même, et en quelques semaines

l’affinité de leurs caractères et de leurs goûts les avait associés

dans les mêmes études, dans les mêmes recherches, souvent dans les

mêmes pensées. Presque chaque jour, dans l’après-midi, entraîné par une

secrète attraction, il se dirigeait du quartier Latin vers les bords de

la Seine, qu’il suivait jusqu’au Trocadéro, et passait plusieurs heures

avec Icléa soit dans la bibliothèque, soit sur la terrasse du jardin,

soit en une promenade au Bois.

La première impression, née de l’apparition céleste, était restée dans

l’âme d’Icléa. Elle regardait le jeune savant, sinon comme un dieu ou

comme un héros, du moins comme un homme supérieur à ses contemporains.

La lecture de ses ouvrages fortifia cette impression et l’accrut

encore: elle ressentit pour lui plus que de l’admiration, une véritable

vénération. Lorsqu’elle eut fait sa connaissance personnelle, le grand

homme ne descendit pas de son piédestal. Elle le trouva si éminent, si

transcendant dans ses études, dans ses travaux, dans ses recherches,

mais en même temps si simple, si sincère, si bon et si indulgent

pour tous, et--saisissant tout prétexte pour entendre prononcer son

nom--elle dut subir parfois quelques critiques de rivaux si injustes

envers lui, qu’elle se prit à l’aimer avec un sentiment presque

maternel. Ce sentiment d’affection protectrice existe-t-il donc déjà

dans le cœur des jeunes filles? Peut-être, mais assurément elle l’aima

ainsi d’abord. Je crois avoir dit plus haut que le fond du caractère

de ce penseur était quelque peu mélancolique, de cette mélancolie de

l’âme, dont parle Pascal, et qui est comme la nostalgie du ciel. Il

cherchait, en effet, perpétuellement la solution de l’éternel problème,

le _To be or not to be_ «ÊTRE OU N’ÊTRE PAS» d’Hamlet. Parfois on eût

pu le voir triste, atterré jusqu’à la mort. Mais, par un singulier

contraste, lorsque ses noires pensées s’étaient pour ainsi dire

consumées dans la recherche, que le cerveau épuisé perdait la faculté

de vibrer encore, il y avait en lui comme un repos, un rassérènement;

la circulation de son sang vermeil ranimait la vie organique, le

philosophe disparaissait pour faire place à un enfant presque naïf,

d’une gaieté facile, s’amusant de tout et de rien, ayant presque des

goûts féminins, aimant les fleurs, les parfums, la musique, la rêverie,

et paraissant même parfois d’une étonnante insouciance.

[Illustration]

[Illustration]

III

TO BE OR NOT TO BE

C’était précisément cette phase de sa vie intellectuelle qui avait

si intimement associé les deux êtres. Heureuse d’exister, à la fleur

de son printemps, s’ouvrant à la lumière de la vie, harpe vibrant de

toutes les harmonies de la nature, la belle créature du Nord rêvait

encore parfois aux elfes et aux fées de son climat, aux anges et aux

mystères de la religion chrétienne, qui avaient bercé son enfance;

mais sa piété, sa crédulité des premiers jours n’avaient pas obscurci

sa raison, elle pensait librement, cherchait avec sincérité la vérité,

et regrettant peut-être de ne plus croire au paradis des prédicateurs,

elle se sentait pourtant animée du désir impérieux de vivre toujours.

La mort lui semblait une cruelle injustice. Elle ne revoyait jamais

sa mère étendue sur son lit de mort, belle de tout l’éclat de sa

trentième année, emportée en pleine floraison des roses dans un

cimetière verdoyant et parfumé, tout rempli de chants d’oiseaux, et

rayée subitement du livre des vivants, tandis que la nature entière

avait continué de chanter, de fleurir et de briller; elle ne revoyait

jamais, dis-je, le pâle visage de sa mère, sans qu’un frisson subit la

parcourût tout entière, de la tête aux pieds. Non, sa mère n’était pas

morte. Non, elle ne mourrait pas elle-même, ni à trente ans, ni plus

tard. Et lui! _Lui_, mourir! cette sublime intelligence s’anéantir par

un arrêt du cœur ou de la respiration? Non, ce n’était pas possible.

Les hommes se trompent. Un jour on saura.

Elle aussi pensait parfois à ces mystères, sous une forme plutôt

esthétique et sentimentale que scientifique; mais elle y pensait.

Toutes ses questions, tous ses doutes, le but secret de ses

conversations, de son attachement si rapide peut-être à son ami, tout

cela avait pour cause l’immense soif de connaître qui altérait son

âme. Elle espérait en lui, parce qu’elle avait déjà trouvé dans ses

écrits la solution des plus grands problèmes. Ils lui avaient appris

à connaître l’univers, et cette connaissance se trouvait être plus

belle, plus vivante, plus grande, plus poétique que les erreurs et les

illusions anciennes. Depuis le jour où elle avait appris de ses lèvres

que sa vie n’avait pas d’autre but que cette recherche de la réalité,

elle était sûre qu’il trouverait, et son esprit s’accrochait, se liait

au sien, peut-être encore plus énergiquement que son cœur.

Il y avait environ trois mois qu’ils vivaient ainsi, d’une commune vie

intellectuelle, passant presque tous les jours plusieurs heures dans

la lecture des mémoires originaux écrits dans les différentes langues

sur la philosophie scientifique, la théorie des atomes, la physique

moléculaire, la chimie organique, la thermodynamique et les diverses

sciences qui ont pour but la connaissance de l’être, dissertant sur

les contradictions apparentes ou réelles des hypothèses, trouvant

parfois, dans les écrivains purement littéraires, des rapports et

des coïncidences assez surprenantes avec les axiomes scientifiques,

s’étonnant de certaines presciences des grands auteurs. Ces lectures,

ces recherches, ces comparaisons les avaient surtout intéressés par

l’élimination que leur esprit de plus en plus éclairé se voyait

conduit à faire des neuf dixièmes des écrivains, dont les œuvres sont

absolument vides, et de la moitié du dernier dixième, dont les écrits

n’ont qu’une valeur superficielle; ayant ainsi déblayé le champ de

la littérature, ils vivaient avec une certaine satisfaction dans la

société restreinte des esprits supérieurs. Peut-être y entrait-il

quelque léger sentiment d’orgueil.

Un jour, Spero arriva plus tôt que de coutume. _Eureka!_ s’écria-t-il.

Mais se reprenant aussi vite: _Peut-être_....

S’appuyant à la cheminée où pétillait un feu ardent, tandis que sa

compagne le contemplait de ses grands yeux pleins de curiosité, il se

mit à parler avec une sorte de solennité inconsciente, comme s’il se

fût entretenu avec son propre esprit, dans la solitude d’un bois:

«Tout ce que nous voyons n’est qu’apparence. La réalité est autre.

«Le Soleil paraît tourner autour de nous, se lever le matin et se

coucher le soir, et la Terre où nous sommes paraît immobile. C’est

le contraire qui est vrai. Nous habitons autour d’un projectile

tourbillonnant, lancé dans l’espace avec une vitesse soixante-quinze

fois plus rapide que celle qui emporte un boulet de canon.

«Un harmonieux concert vient charmer nos oreilles. Le son n’existe pas,

n’est qu’une impression de nos sens, produite par des vibrations de

l’air d’une certaine amplitude et d’une certaine vitesse, vibrations

en elles-mêmes silencieuses. Sans le nerf auditif et le cerveau, il n’y

aurait pas de sons. En réalité, il n’y a que du mouvement.

«L’arc-en-ciel épanouit son cercle radieux, la rose et le bluet

mouillés par la pluie scintillent au soleil, la verte prairie, le

sillon d’or diversifient la plaine de leurs éclatantes couleurs. Il

n’y a pas de couleurs, il n’y a pas de lumière, il n’y a que des

ondulations de l’éther qui mettent en vibration le nerf optique.

Apparences trompeuses. Le soleil échauffe et féconde, le feu brûle: il

n’y a pas de chaleur, mais seulement des sensations. La chaleur, comme

la lumière, n’est qu’un mode de mouvement. Mouvements invisibles, mais

souverains, suprêmes.

«Voici une forte solive de fer, de celles qu’on emploie si généralement

aujourd’hui dans les constructions. Elle est posée dans le vide, à

dix mètres de hauteur, sur deux murs, sur lesquels s’appuient ses

deux extrémités. Elle est «solide», certes. En son milieu, on a posé

un poids de mille, deux mille, dix mille kilogrammes, et ce poids

énorme, elle ne le sent même pas; c’est à peine si l’on peut constater

par le niveau une imperceptible flexion. Pourtant, cette solive est

composée de molécules qui ne se touchent pas, qui sont en vibration

perpétuelle, qui s’écartent les unes des autres sous l’influence de la

chaleur, qui se resserrent sous l’influence du froid. Dites-moi, s’il

vous plaît, ce qui constitue la solidité de cette barre de fer? Ses

atomes matériels? Assurément non, puisqu’ils ne se touchent pas. Cette

solidité réside dans l’attraction moléculaire, c’est-à-dire dans une

force immatérielle.

«Absolument parlant, le solide n’existe pas. Prenons entre nos mains

un lourd boulet de fer; ce boulet est composé de molécules invisibles,

qui ne se touchent pas, lesquelles sont composées d’atomes qui ne se

touchent pas davantage. La continuité que paraît avoir la surface de

ce boulet et sa solidité apparente sont donc de pures illusions. Pour

l’esprit qui analyserait sa structure intime, c’est un tourbillon de

moucherons rappelant ceux qui tournoient dans l’atmosphère des jours

d’été. D’ailleurs, chauffons ce boulet qui nous paraît solide: il

coulera; chauffons-le davantage: il s’évaporera, sans pour cela changer

de nature; liquide ou gaz, ce sera toujours du fer.

«Nous sommes en ce moment dans une maison. Tous ces murs, ces

planchers, ces tapis, ces meubles, cette cheminée de marbre, sont

composés de molécules qui ne se touchent pas davantage. Et toutes ces

molécules constitutives des corps sont en mouvement de circulation les

unes autour des autres.

«Notre corps est dans le même cas. Il est formé par une circulation

perpétuelle de molécules; c’est une flamme incessamment consumée et

renouvelée; c’est un fleuve au bord duquel on vient s’asseoir en

croyant revoir toujours la même eau, mais où le cours perpétuel des

choses ramène une eau toujours nouvelle.

«Chaque globule de notre sang est un monde (et nous en avons cinq

millions par millimètre cube). Successivement, sans arrêt ni trêve,

dans nos artères, dans nos veines, dans notre chair, dans notre

cerveau, tout circule, tout marche, tout se précipite dans un

tourbillon vital proportionnellement aussi rapide que celui des corps

célestes. Molécule par molécule, notre cerveau, notre crâne, nos yeux,

nos nerfs, notre chair tout entière, se renouvellent sans arrêt et si

rapidement, qu’en quelques mois notre corps est entièrement reconstitué.

«Par des considérations fondées sur les attractions moléculaires, on a

calculé que, dans une minuscule gouttelette d’eau projetée à l’aide de

la pointe d’une épingle, gouttelette invisible à l’œil nu, mesurant

un millième de millimètre cube, il y a plus de deux cent vingt-cinq

millions de molécules.

«Dans une tête d’épingle, il n’y a pas moins de huit sextillions

d’atomes, soit huit mille milliards de milliards, et ces atomes

sont séparés les uns des autres par des distances considérablement

plus grandes que leurs dimensions, ces dimensions étant d’ailleurs

invisibles même au plus puissant microscope. Si l’on voulait compter le

nombre de ces atomes contenus dans une tête d’épingle, en en détachant

par la pensée un milliard par seconde, il faudrait continuer cette

opération pendant deux cent cinquante-trois mille ans pour achever

l’énumération.

«Dans une goutte d’eau, dans une tête d’épingle, il y a

incomparablement plus d’atomes que d’étoiles dans tout le ciel connu

des astronomes armés de leurs plus puissants télescopes.

«Qui soutient la Terre dans le vide éternel, le Soleil et tous les

astres de l’univers? Qui soutient cette longue solive en fer jetée

entre deux murs et sur laquelle on va bâtir plusieurs étages? Qui

soutient la forme de tous les corps? La Force.

«L’univers, les choses et les êtres, tout ce que nous voyons est formé

d’atomes invisibles et impondérables. L’univers est un dynamisme. Dieu,

c’est l’âme universelle: _in eo vivimus, moremur et sumus_.

«Comme l’âme est la force mouvant le corps, l’Être infini est la force

mouvant l’univers! La théorie purement mécanique de l’univers reste

incomplète pour l’analyste qui pénètre au fond des choses. La _volonté_

humaine est faible, il est vrai, relativement aux forces cosmiques.

Cependant, en envoyant un train de Paris à Marseille, un navire de

Marseille à Suez, je déplace, librement, une partie infinitésimale de

la masse terrestre, et je modifie le cours de la Lune. Aveugles du

dix-neuvième siècle, revenez au cygne de Mantoue: _Mens agitat molem_.

«Si je dissèque la matière, je trouve au fond de tout l’atome

invisible: la matière disparaît, s’évanouit en fumée. Si mes yeux

avaient la puissance de voir la réalité, ils verraient à travers les

murs, formés de molécules séparées, à travers les corps, tourbillons

atomiques. Nos yeux de chair ne voient pas ce qui est. C’est avec l’œil

de l’esprit qu’il faut voir. Ne nous fions pas à l’unique témoignage

de nos sens: il y a autant d’étoiles au-dessus de nos têtes pendant le

jour que pendant la nuit.

Uranie · 第 3 / 12 段