passionné des beautés de la nature, toujours en quête des grands
spectacles, le jeune naturaliste avait entrepris, l’été précédent, le
voyage de Norvège, dans le but de visiter ces fiords solitaires où
s’engouffre la mer et ces montagnes aux cimes neigeuses qui élèvent
au-dessus des nues leurs fronts immaculés, et surtout avec le vif désir
d’y faire une étude spéciale des aurores boréales, cette manifestation
grandiose de la vie de notre planète. Je l’avais accompagné dans ce
voyage. Les couchers de soleil au delà des fiords calmes et profonds;
les levers de l’astre splendide sur les montagnes, charmaient en une
indicible émotion son âme d’artiste et de poète. Nous demeurâmes
là plus d’un mois, parcourant la pittoresque région qui s’étend de
Christiania aux Alpes Scandinaves. Or, la Norvège était la patrie de
cette enfant du Nord, qui devait exercer une si rapide influence sur
son cœur non éveillé. Elle était là, à quelques pas de lui, et pourtant
ce fut seulement le jour de notre départ que le hasard, ce dieu des
anciens, se décida à les mettre en présence.
La lumière du matin dorait les cimes lointaines. La jeune Norvégienne
avait été conduite par son père sur l’une de ces montagnes où
maints excursionnistes se rendent, comme au Righi de Suisse, pour
assister au lever du soleil qui, ce jour-là, avait été merveilleux.
Icléa s’était écartée, seule, à quelques mètres, sur un monticule
isolé, pour mieux distinguer certains détails de paysage, lorsque se
retournant, le visage à l’opposé du soleil, pour embrasser l’ensemble
de l’horizon, elle aperçut, non plus sur la montagne ni sur la terre,
mais dans le ciel même, son image, sa personne tout entière, fort
bien reconnaissables. Une auréole lumineuse encadrait sa tête et
ses épaules d’une couronne de gloire éclatante, et un grand cercle
aérien, faiblement teinté des nuances de l’arc-en-ciel, enveloppait la
mystérieuse apparition.
Stupéfaite, émue par la singularité du spectacle, encore sous
l’impression de la splendeur du lever du soleil, elle ne remarqua
pas immédiatement qu’une autre figure, un profil de tête d’homme,
accompagnait la sienne, silhouette de voyageur immobile, en
contemplation devant elle, rappelant ces statues de saints debout sur
les piliers d’église. Cette figure masculine et la sienne étaient
encadrées par le même cercle aérien. Tout d’un coup, elle aperçut cet
étrange profil humain dans les airs, crut être le jouet d’une vision
fantastique, et, émerveillée, fit un geste de surprise et presque
d’effroi. Son image aérienne reproduisit le même geste, et elle vit le
spectre du voyageur porter la main à son chapeau et se découvrir comme
en une salutation céleste, puis perdre la netteté de ses contours et
s’évanouir en même temps que sa propre image.
La transfiguration du Mont Thabor, où les disciples de Jésus aperçurent
tout d’un coup dans le ciel l’image du Maître accompagnée de celles de
Moïse et d’Élie, ne plongea pas ses témoins dans une stupéfaction plus
grande que celle de l’innocente vierge de Norvège, en face de cette
anthélie dont la théorie est connue de tous les météorologistes.
[Illustration]
Cette apparition se fixa dans la profondeur de sa pensée comme un
rêve merveilleux. Elle avait appelé son père, resté à une faible
distance derrière le monticule; mais, lorsqu’il arriva, tout avait
disparu. Elle lui en demanda l’explication, sans rien obtenir, si ce
n’est un doute, et presque une négation sur la réalité du phénomène.
Cet excellent homme, ancien officier supérieur, appartenait à cette
catégorie de sceptiques distingués qui nient tout simplement ce qu’ils
ignorent ou ne comprennent pas. La délicieuse créature eut beau lui
affirmer qu’elle venait de voir son image dans le ciel,--et même
celle d’un homme qu’elle jugeait jeune et de bonne tournure,--elle
eut beau raconter les détails de l’apparition et ajouter que les
figures lui avaient paru plus grandes que nature et ressemblaient à
des silhouettes colossales, il lui déclara avec autorité, et non sans
emphase, que c’était ce qu’on appelle des illusions d’optique produites
par l’imagination quand on a mal dormi, surtout pendant les années de
l’adolescence.
[Illustration]
Mais, le soir du même jour, comme nous montions sur le bateau à vapeur,
je remarquai une jeune fille à la chevelure un peu évaporée qui
regardait mon ami d’un air franchement étonné. Elle était sur le quai,
au bras de son père, et demeurait là immobile comme la femme de Loth
changée en statue de sel. Je la signalai à Georges dès notre arrivée
sur le bateau; mais à peine eut-il tourné la tête de son côté, que je
vis les joues de la jeune fille s’empourprer d’une subite rougeur,
et aussitôt elle détourna son regard pour le diriger sur la roue du
navire qui commençait à se mettre en marche. Je ne sais si Spero y prit
garde. En fait, le matin, nous n’avions rien vu ni l’un ni l’autre du
phénomène aérien, du moins au moment où la jeune fille était arrivée
près de nous, et elle nous était restée cachée elle-même par un petit
massif d’arbustes: c’était surtout le côté de l’Orient, la magnificence
du lever du soleil, qui nous avait attirés. Cependant il salua la
Norvège, qu’il quittait avec regret, du même geste dont il avait salué
le soleil levant; et l’inconnue prit ce salut pour elle.
Deux mois plus tard, à Paris, le comte de K... recevait une société
nombreuse à propos d’un récent triomphe de sa compatriote Christine
Nilson. La jeune Norvégienne et son père, venus à Paris passer une
partie de l’hiver, étaient au nombre des invités; ils se connaissaient
de longue date comme compatriotes, la Suède et la Norvège étant sœurs.
Pour nous, nous y venions pour la première fois et l’invitation était
même due à l’apparition du dernier livre de Spero, déjà signalé par un
éclatant succès. Rêveuse, pensive, instruite par l’éducation solide
des pays du Nord, avide de connaître, Icléa avait déjà lu, relu avec
curiosité ce livre quelque peu mystique, dans lequel le nouveau
métaphysicien avait exposé les anxiétés de son âme non satisfaite des
_Pensées_ de Pascal. Ajoutons qu’elle avait elle-même depuis plusieurs
mois passé avec succès l’examen du brevet supérieur, et qu’ayant
renoncé à l’étude de la médecine qui d’abord l’avait attirée, elle
commençait à s’initier avec quelque curiosité aux recherches toutes
nouvelles de la physiologie psychologique.
[Illustration]
Lorsqu’on avait annoncé M. Georges Spero, il lui avait semblé qu’un
ami inconnu, presque un confident de son esprit, venait d’entrer.
Elle tressaillit, comme frappée d’une commotion électrique. Lui,
peu mondain, timide, gêné dans les réunions d’inconnus, n’aimant ni
danser, ni jouer, ni causer, était resté dans le même coin du salon à
côté de quelques amis, assez indifférent aux valses et aux quadrilles,
plus attentif à deux ou trois chefs-d’œuvre de la musique moderne
interprétés avec sentiment; et la soirée entière s’était passée sans
qu’il se fût approché d’elle, quoiqu’il l’eût remarquée et que, dans
toute cette éblouissante soirée, il n’eût vu qu’elle. Leurs regards
s’étaient plus d’une fois rencontrés. A la fin, vers deux heures du
matin, alors que la réunion se faisait plus intime, il osa venir auprès
d’elle, sans pourtant lui adresser la parole. Ce fut elle qui, la
première, lui parla, pour lui exprimer un doute sur la conclusion de
son livre.
[Illustration]
Flatté, mais plus surpris encore d’apprendre que ces pages de
métaphysique avaient une lectrice,--et une lectrice de cet
âge,--l’auteur répondit, assez maladroitement, que ces recherches
étaient un peu sérieuses pour une femme. Elle répliqua que les femmes,
les jeunes filles n’étaient pas exclusivement absorbées par l’exercice
de la coquetterie, et qu’elle en connaissait qui parfois pensaient,
cherchaient, travaillaient, étudiaient. Elle parla avec quelque
vivacité, pour défendre les femmes contre le dédain scientifique de
certains hommes et soutenir leur aptitude intellectuelle, et n’eut pas
de peine à gagner une cause dont son interlocuteur n’était, d’ailleurs,
en aucune façon l’adversaire.
Ce nouveau livre, dont le succès avait été immédiat et éclatant,
malgré la gravité du sujet, avait entouré le nom de Georges Spero
d’une véritable auréole de célébrité, et dans les salons, le brillant
écrivain était partout accueilli avec une vive sympathie. Les deux
jeunes gens avaient à peine échangé quelques paroles qu’il se trouva le
point de mire des amis de la maison et obligé de répondre à diverses
questions qui vinrent interrompre leur tête-à-tête. L’un des plus
éminents critiques du jour avait précisément consacré un long article
au nouvel ouvrage, et le sujet même du livre devint en un instant
l’objet de la conversation générale. Icléa se tint à l’écart. Elle
sentait, et les femmes ne s’y trompent guère, que le héros l’avait
remarquée, que sa pensée était déjà attachée à la sienne par un fil
invisible, et qu’en répondant aux questions plus ou moins banales
qui lui étaient adressées, son esprit n’était pas entièrement à la
conversation. Ce premier triomphe intime lui suffisait. Elle n’en
désirait point d’autres. Et puis, elle avait reconnu dans son profil la
silhouette mystérieuse de l’apparition aérienne et le jeune voyageur du
bateau de Christiania.
Dans cette première entrevue, il ne tarda pas à lui témoigner son
enthousiasme pour les sites merveilleux de la Norvège et à lui raconter
son voyage. Elle brûlait d’entendre un mot, une allusion quelconque,
au phénomène aérien qui l’avait tant frappée; et elle ne comprenait
pas son silence, sa discrétion. Lui, n’ayant pas observé l’anthélie
au moment où elle s’y était elle-même projetée, n’avait pas été
particulièrement surpris d’un phénomène qu’il avait plusieurs fois
déjà, et en de meilleures conditions, étudié du haut de la nacelle d’un
aérostat, et n’ayant rien observé de spécial, n’avait rien à en dire.
L’instant de l’embarquement ne se représenta pas non plus à sa mémoire,
et quoique la blonde enfant ne lui parût pas entièrement étrangère,
cependant il ne se souvenait pas de l’avoir entrevue. Pour moi, je
l’avais tout de suite reconnue. Il causa des lacs, des rivières, des
fiords, des montagnes; apprit d’elle que sa mère était morte fort jeune
d’une maladie de cœur, que son père préférait la vie de Paris à celle
de tout autre pays, et que sans doute elle ne retournerait plus que
rarement dans sa patrie.
Une remarquable communauté de goûts et d’idées, une vive sympathie
mutuelle, une estime réciproque, les mirent tout de suite en relation.
Élevée suivant le mode d’éducation anglaise, elle jouissait de cette
indépendance d’esprit et de cette liberté d’action que les femmes de
France ne connaissent qu’après le mariage, et ne se sentait arrêtée
par aucune de ces conventions sociales qui paraissent destinées chez
nous à protéger l’innocence et la vertu. Deux amies de son âge étaient
même déjà venues seules à Paris pour terminer leur éducation musicale,
et elles vivaient ensemble, en pleine Babylone, en toute sécurité
d’ailleurs, sans s’être jamais doutées des périls dont on prétend que
Paris est rempli. La jeune fille reçut les visites de Georges Spero
comme son père eût pu les recevoir lui-même, et en quelques semaines
l’affinité de leurs caractères et de leurs goûts les avait associés
dans les mêmes études, dans les mêmes recherches, souvent dans les
mêmes pensées. Presque chaque jour, dans l’après-midi, entraîné par une
secrète attraction, il se dirigeait du quartier Latin vers les bords de
la Seine, qu’il suivait jusqu’au Trocadéro, et passait plusieurs heures
avec Icléa soit dans la bibliothèque, soit sur la terrasse du jardin,
soit en une promenade au Bois.
La première impression, née de l’apparition céleste, était restée dans
l’âme d’Icléa. Elle regardait le jeune savant, sinon comme un dieu ou
comme un héros, du moins comme un homme supérieur à ses contemporains.
La lecture de ses ouvrages fortifia cette impression et l’accrut
encore: elle ressentit pour lui plus que de l’admiration, une véritable
vénération. Lorsqu’elle eut fait sa connaissance personnelle, le grand
homme ne descendit pas de son piédestal. Elle le trouva si éminent, si
transcendant dans ses études, dans ses travaux, dans ses recherches,
mais en même temps si simple, si sincère, si bon et si indulgent
pour tous, et--saisissant tout prétexte pour entendre prononcer son
nom--elle dut subir parfois quelques critiques de rivaux si injustes
envers lui, qu’elle se prit à l’aimer avec un sentiment presque
maternel. Ce sentiment d’affection protectrice existe-t-il donc déjà
dans le cœur des jeunes filles? Peut-être, mais assurément elle l’aima
ainsi d’abord. Je crois avoir dit plus haut que le fond du caractère
de ce penseur était quelque peu mélancolique, de cette mélancolie de
l’âme, dont parle Pascal, et qui est comme la nostalgie du ciel. Il
cherchait, en effet, perpétuellement la solution de l’éternel problème,
le _To be or not to be_ «ÊTRE OU N’ÊTRE PAS» d’Hamlet. Parfois on eût
pu le voir triste, atterré jusqu’à la mort. Mais, par un singulier
contraste, lorsque ses noires pensées s’étaient pour ainsi dire
consumées dans la recherche, que le cerveau épuisé perdait la faculté
de vibrer encore, il y avait en lui comme un repos, un rassérènement;
la circulation de son sang vermeil ranimait la vie organique, le
philosophe disparaissait pour faire place à un enfant presque naïf,
d’une gaieté facile, s’amusant de tout et de rien, ayant presque des
goûts féminins, aimant les fleurs, les parfums, la musique, la rêverie,
et paraissant même parfois d’une étonnante insouciance.
[Illustration]
[Illustration]
III
TO BE OR NOT TO BE
C’était précisément cette phase de sa vie intellectuelle qui avait
si intimement associé les deux êtres. Heureuse d’exister, à la fleur
de son printemps, s’ouvrant à la lumière de la vie, harpe vibrant de
toutes les harmonies de la nature, la belle créature du Nord rêvait
encore parfois aux elfes et aux fées de son climat, aux anges et aux
mystères de la religion chrétienne, qui avaient bercé son enfance;
mais sa piété, sa crédulité des premiers jours n’avaient pas obscurci
sa raison, elle pensait librement, cherchait avec sincérité la vérité,
et regrettant peut-être de ne plus croire au paradis des prédicateurs,
elle se sentait pourtant animée du désir impérieux de vivre toujours.
La mort lui semblait une cruelle injustice. Elle ne revoyait jamais
sa mère étendue sur son lit de mort, belle de tout l’éclat de sa
trentième année, emportée en pleine floraison des roses dans un
cimetière verdoyant et parfumé, tout rempli de chants d’oiseaux, et
rayée subitement du livre des vivants, tandis que la nature entière
avait continué de chanter, de fleurir et de briller; elle ne revoyait
jamais, dis-je, le pâle visage de sa mère, sans qu’un frisson subit la
parcourût tout entière, de la tête aux pieds. Non, sa mère n’était pas
morte. Non, elle ne mourrait pas elle-même, ni à trente ans, ni plus
tard. Et lui! _Lui_, mourir! cette sublime intelligence s’anéantir par
un arrêt du cœur ou de la respiration? Non, ce n’était pas possible.
Les hommes se trompent. Un jour on saura.
Elle aussi pensait parfois à ces mystères, sous une forme plutôt
esthétique et sentimentale que scientifique; mais elle y pensait.
Toutes ses questions, tous ses doutes, le but secret de ses
conversations, de son attachement si rapide peut-être à son ami, tout
cela avait pour cause l’immense soif de connaître qui altérait son
âme. Elle espérait en lui, parce qu’elle avait déjà trouvé dans ses
écrits la solution des plus grands problèmes. Ils lui avaient appris
à connaître l’univers, et cette connaissance se trouvait être plus
belle, plus vivante, plus grande, plus poétique que les erreurs et les
illusions anciennes. Depuis le jour où elle avait appris de ses lèvres
que sa vie n’avait pas d’autre but que cette recherche de la réalité,
elle était sûre qu’il trouverait, et son esprit s’accrochait, se liait
au sien, peut-être encore plus énergiquement que son cœur.
Il y avait environ trois mois qu’ils vivaient ainsi, d’une commune vie
intellectuelle, passant presque tous les jours plusieurs heures dans
la lecture des mémoires originaux écrits dans les différentes langues
sur la philosophie scientifique, la théorie des atomes, la physique
moléculaire, la chimie organique, la thermodynamique et les diverses
sciences qui ont pour but la connaissance de l’être, dissertant sur
les contradictions apparentes ou réelles des hypothèses, trouvant
parfois, dans les écrivains purement littéraires, des rapports et
des coïncidences assez surprenantes avec les axiomes scientifiques,
s’étonnant de certaines presciences des grands auteurs. Ces lectures,
ces recherches, ces comparaisons les avaient surtout intéressés par
l’élimination que leur esprit de plus en plus éclairé se voyait
conduit à faire des neuf dixièmes des écrivains, dont les œuvres sont
absolument vides, et de la moitié du dernier dixième, dont les écrits
n’ont qu’une valeur superficielle; ayant ainsi déblayé le champ de
la littérature, ils vivaient avec une certaine satisfaction dans la
société restreinte des esprits supérieurs. Peut-être y entrait-il
quelque léger sentiment d’orgueil.
Un jour, Spero arriva plus tôt que de coutume. _Eureka!_ s’écria-t-il.
Mais se reprenant aussi vite: _Peut-être_....
S’appuyant à la cheminée où pétillait un feu ardent, tandis que sa
compagne le contemplait de ses grands yeux pleins de curiosité, il se
mit à parler avec une sorte de solennité inconsciente, comme s’il se
fût entretenu avec son propre esprit, dans la solitude d’un bois:
«Tout ce que nous voyons n’est qu’apparence. La réalité est autre.
«Le Soleil paraît tourner autour de nous, se lever le matin et se
coucher le soir, et la Terre où nous sommes paraît immobile. C’est
le contraire qui est vrai. Nous habitons autour d’un projectile
tourbillonnant, lancé dans l’espace avec une vitesse soixante-quinze
fois plus rapide que celle qui emporte un boulet de canon.
«Un harmonieux concert vient charmer nos oreilles. Le son n’existe pas,
n’est qu’une impression de nos sens, produite par des vibrations de
l’air d’une certaine amplitude et d’une certaine vitesse, vibrations
en elles-mêmes silencieuses. Sans le nerf auditif et le cerveau, il n’y
aurait pas de sons. En réalité, il n’y a que du mouvement.
«L’arc-en-ciel épanouit son cercle radieux, la rose et le bluet
mouillés par la pluie scintillent au soleil, la verte prairie, le
sillon d’or diversifient la plaine de leurs éclatantes couleurs. Il
n’y a pas de couleurs, il n’y a pas de lumière, il n’y a que des
ondulations de l’éther qui mettent en vibration le nerf optique.
Apparences trompeuses. Le soleil échauffe et féconde, le feu brûle: il
n’y a pas de chaleur, mais seulement des sensations. La chaleur, comme
la lumière, n’est qu’un mode de mouvement. Mouvements invisibles, mais
souverains, suprêmes.
«Voici une forte solive de fer, de celles qu’on emploie si généralement
aujourd’hui dans les constructions. Elle est posée dans le vide, à
dix mètres de hauteur, sur deux murs, sur lesquels s’appuient ses
deux extrémités. Elle est «solide», certes. En son milieu, on a posé
un poids de mille, deux mille, dix mille kilogrammes, et ce poids
énorme, elle ne le sent même pas; c’est à peine si l’on peut constater
par le niveau une imperceptible flexion. Pourtant, cette solive est
composée de molécules qui ne se touchent pas, qui sont en vibration
perpétuelle, qui s’écartent les unes des autres sous l’influence de la
chaleur, qui se resserrent sous l’influence du froid. Dites-moi, s’il
vous plaît, ce qui constitue la solidité de cette barre de fer? Ses
atomes matériels? Assurément non, puisqu’ils ne se touchent pas. Cette
solidité réside dans l’attraction moléculaire, c’est-à-dire dans une
force immatérielle.
«Absolument parlant, le solide n’existe pas. Prenons entre nos mains
un lourd boulet de fer; ce boulet est composé de molécules invisibles,
qui ne se touchent pas, lesquelles sont composées d’atomes qui ne se
touchent pas davantage. La continuité que paraît avoir la surface de
ce boulet et sa solidité apparente sont donc de pures illusions. Pour
l’esprit qui analyserait sa structure intime, c’est un tourbillon de
moucherons rappelant ceux qui tournoient dans l’atmosphère des jours
d’été. D’ailleurs, chauffons ce boulet qui nous paraît solide: il
coulera; chauffons-le davantage: il s’évaporera, sans pour cela changer
de nature; liquide ou gaz, ce sera toujours du fer.
«Nous sommes en ce moment dans une maison. Tous ces murs, ces
planchers, ces tapis, ces meubles, cette cheminée de marbre, sont
composés de molécules qui ne se touchent pas davantage. Et toutes ces
molécules constitutives des corps sont en mouvement de circulation les
unes autour des autres.
«Notre corps est dans le même cas. Il est formé par une circulation
perpétuelle de molécules; c’est une flamme incessamment consumée et
renouvelée; c’est un fleuve au bord duquel on vient s’asseoir en
croyant revoir toujours la même eau, mais où le cours perpétuel des
choses ramène une eau toujours nouvelle.
«Chaque globule de notre sang est un monde (et nous en avons cinq
millions par millimètre cube). Successivement, sans arrêt ni trêve,
dans nos artères, dans nos veines, dans notre chair, dans notre
cerveau, tout circule, tout marche, tout se précipite dans un
tourbillon vital proportionnellement aussi rapide que celui des corps
célestes. Molécule par molécule, notre cerveau, notre crâne, nos yeux,
nos nerfs, notre chair tout entière, se renouvellent sans arrêt et si
rapidement, qu’en quelques mois notre corps est entièrement reconstitué.
«Par des considérations fondées sur les attractions moléculaires, on a
calculé que, dans une minuscule gouttelette d’eau projetée à l’aide de
la pointe d’une épingle, gouttelette invisible à l’œil nu, mesurant
un millième de millimètre cube, il y a plus de deux cent vingt-cinq
millions de molécules.
«Dans une tête d’épingle, il n’y a pas moins de huit sextillions
d’atomes, soit huit mille milliards de milliards, et ces atomes
sont séparés les uns des autres par des distances considérablement
plus grandes que leurs dimensions, ces dimensions étant d’ailleurs
invisibles même au plus puissant microscope. Si l’on voulait compter le
nombre de ces atomes contenus dans une tête d’épingle, en en détachant
par la pensée un milliard par seconde, il faudrait continuer cette
opération pendant deux cent cinquante-trois mille ans pour achever
l’énumération.
«Dans une goutte d’eau, dans une tête d’épingle, il y a
incomparablement plus d’atomes que d’étoiles dans tout le ciel connu
des astronomes armés de leurs plus puissants télescopes.
«Qui soutient la Terre dans le vide éternel, le Soleil et tous les
astres de l’univers? Qui soutient cette longue solive en fer jetée
entre deux murs et sur laquelle on va bâtir plusieurs étages? Qui
soutient la forme de tous les corps? La Force.
«L’univers, les choses et les êtres, tout ce que nous voyons est formé
d’atomes invisibles et impondérables. L’univers est un dynamisme. Dieu,
c’est l’âme universelle: _in eo vivimus, moremur et sumus_.
«Comme l’âme est la force mouvant le corps, l’Être infini est la force
mouvant l’univers! La théorie purement mécanique de l’univers reste
incomplète pour l’analyste qui pénètre au fond des choses. La _volonté_
humaine est faible, il est vrai, relativement aux forces cosmiques.
Cependant, en envoyant un train de Paris à Marseille, un navire de
Marseille à Suez, je déplace, librement, une partie infinitésimale de
la masse terrestre, et je modifie le cours de la Lune. Aveugles du
dix-neuvième siècle, revenez au cygne de Mantoue: _Mens agitat molem_.
«Si je dissèque la matière, je trouve au fond de tout l’atome
invisible: la matière disparaît, s’évanouit en fumée. Si mes yeux
avaient la puissance de voir la réalité, ils verraient à travers les
murs, formés de molécules séparées, à travers les corps, tourbillons
atomiques. Nos yeux de chair ne voient pas ce qui est. C’est avec l’œil
de l’esprit qu’il faut voir. Ne nous fions pas à l’unique témoignage
de nos sens: il y a autant d’étoiles au-dessus de nos têtes pendant le
jour que pendant la nuit.