Je jouais seule dans notre rue, quand Tom, le chien du voisin,
s’approcha de moi et me flaira de tous côtés. Il se dressa sur ses
pattes de derrière, m’enlaça de celles de devant et, la gueule ouverte,
la langue dehors, il me serra en des mouvements rythmés.
--Tom, tu m’aimes, fis-je; Tom, tu me prends dans tes pattes... Moi
aussi, je t’aime, car tu es toujours gentil avec moi.
Et je mis ma figure contre la sienne. Il me donna des tours de langue et
me serra de plus en plus. Une femme envoya un coup de pied à Tom qui me
lâcha... Pourquoi fait-elle cela? Tom m’aime. Tom est content chaque
fois qu’il me voit, et moi aussi...
Je me couchai sur notre perron. Tom se rapprocha à nouveau de moi et
m’enlaça complètement. J’avais entouré sa grosse tête de mes bras et le
tenais serré contre ma poitrine. Tout d’un coup il se sauva en hurlant:
mon père l’avait cinglé d’un coup de fouet. Il dit à la femme qui avait
chassé Tom:
--La petite joue tout le temps avec notre chienne qui est en folie; le
bougre sent cela...
Et ils se mirent à rire. Mou père me fit monter devant lui.
Comment! père non plus ne veut pas que Tom me prenne dans ses bras et me
lèche! Il ne veut pas non plus qu’il me câline! Pourquoi pas? Lui et
mère n’ont pas le temps de m’embrasser. Jamais ils ne me prennent dans
leurs bras. Alors personne ne peut m’aimer? Personne ne peut me
caresser? Je voudrais tant être toute la journée sur les genoux de père
ou de mère, mais mère porte toujours le bébé, et père s’endort aussitôt
qu’il rentre, et jamais, jamais on ne m’embrasse...
Je me collai dans un coin, la figure contre le mur, les bras levés, les
mains crispées au mur, et pleurai éperdument.
--Pourquoi se met-elle à braire? demanda mon père.
--Que sais-je? fit ma mère; le sait-elle? Elle braie pour braire.
Et on me laissa braire.
* * * * *
--Pourquoi ne veut-elle pas que je me mette sur leur planche d’égout
pour jeter mes billes dans les tuyaux de pipe? Cela ne peut rien lui
faire.
Non, je ne le voulais pas, qu’il se mît sur notre planche d’égout. Sa
grosse tête rouge, aux cheveux drus et raides et ses énormes genoux
s’entrechoquant dans son pantalon quand il courait, me révoltaient.
* * * * *
Je n’aurais pour rien joué avec cette petite fille, parce qu’elle avait
la peau jaune et les yeux noirs. Je n’aurais su dire pourquoi, cette
peau me donnait des haut-le-cœur. Quant aux yeux noirs, c’était la
première fois que je remarquais cette couleur; elle me semblait une
anomalie intolérable: mes frères et sœurs avaient la peau rose et les
yeux bleus.
* * * * *
Une dame m’avait donné des friandises. Je ne voulus les manger qu’après
que ma mère les eût retournées à plusieurs reprises dans ses mains
rouges pour les purifier: les mains fines et blanches de la dame me
semblaient des mains malades.