A SEPT ANS

J’étais allée toute seule dans les champs hors de la Weesperpoort. Je

m’étais tressé des guirlandes de pâquerettes et de pissenlits. Je m’en

fis une couronne, un collier, des bracelets, une ceinture, et mis une

guirlande en sautoir. Sur mon chemin vers chez nous, les femmes riaient

en se tapant la cuisse; les enfants me poursuivaient et se moquaient.

Mais, sur l’Amstel, un monsieur me montra à la dame qui l’accompagnait;

tous les deux me saluèrent en souriant et me dirent:

--C’est bien, jolie enfant.

Je baissai la tête, la bouche épanouie, et les regardai d’en dessous.

Maintenant, je poursuivais mon chemin, radieuse, la tête levée, ne

m’occupant plus des quolibets.

* * * * *

C’était un lundi. J’étais vibrante de fierté: j’avais pu mettre ma robe

de dimanche en mousseline blanche, ramagée de fleurs de glycines mauves.

Nous revenions de l’école; les rangs étaient rompus; deux grandes me

toléraient avec elles. Nous combinions une escapade.

--Nous irons à l’Exposition, disait Daatje. Nous regarderons d’abord par

les portes et les fenêtres, et, quand l’homme de la porte s’absentera

pour boire, nous nous glisserons à l’intérieur. Alors nous n’aurons qu’à

être sages pour ne pas être remarquées. Nous irons voir le long des

vitrines. On dit qu’il y en a qui sont remplies d’or; d’autres, de

plumes et de fleurs. Au fond de la salle sont les joujoux: on les

aperçoit un peu de l’extérieur.

--Que je suis en joie, que je suis en joie que vous me preniez avec

vous! Je me tiendrai bien tranquille.

--Oui, tu peux venir. Une fois à l’intérieur, on ne nous jettera pas

dehors: nous avons nos robes de dimanche.

Elle nous toisa de haut en bas.

--Ah mais, tourne-toi donc, Keetje... Oh! elle a... elle a du caca sur

sa robe... Nous n’irons qu’à nous deux.

Je rentrai en pleurant.

--Mais pourquoi braie-t-elle encore une fois?

--Mais elle braie pour braire, comme toujours...

* * * * *

Sur le canal, des petits garçons couraient après moi pour m’embrasser.

Un d’eux m’attrapa. Je me mis à crier à tue-tête, en rejetant la tête en

arrière. Une servante me dégagea: j’en eus un vif déplaisir. Je

m’encourus. Quand le petit garçon me rattrapa, je rejetai encore la tête

en arrière, mais je ne criais plus: je me laissais embrasser, en un long

frisson de crainte et de volupté.

Keetje Trottin · 第 10 / 21 题