M. Le Mesge haussa les épaules.

--C'est un front humain,--affirma-t-il, tranchant,--et ce n'est pas du

bronze. Le bronze est plus foncé, monsieur. Ce métal-ci est le grand

métal inconnu dont parle Platon dans le _Critias_, et qui tient le

milieu entre l'or et l'argent; c'est le métal particulier à la montagne

Atlantide. C'est l'orichalque.

Me penchant davantage encore, je constatai que ce métal était le même

que celui dont étaient revêtues les parois de la bibliothèque.

--C'est l'orichalque,--continua M. Le Mesge.--Vous n'avez pas l'air de

comprendre comment un corps humain peut vous apparaître sous l'espèce

d'une statue d'orichalque. Capitaine Morhange voyons, vous à qui je

faisais crédit d'un certain savoir, n'avez-vous donc jamais entendu

parler du procédé du docteur Variot pour conserver le corps autrement

que par l'embaumement? N'avez-vous jamais lu le livre[12] de ce

praticien? Il y expose la méthode dite galvanoplastique. Les tissus

cutanés, en vue d'être rendus conducteurs, sont enduits d'une couche de

sel d'argent, très légère. Le corps est ensuite trempé dans un bain de

sulfate de cuivre, et la polarisation fait son oeuvre. Le procédé avec

lequel on a métallisé le corps de cet estimable major anglais est le

même. Le même, à cela près que le bain de sulfate de cuivre a été

remplacé par un bain de sulfate d'orichalque, matière autrement rare.

C'est ainsi qu'au lieu d'une statue de pauvre hère, d'une statue de

cuivre, vous avez devant vous, une statue d'un métal plus précieux que

l'or et l'argent, une statue, en un mot, digne de la petite-fille de

Neptune.

M. Le Mesge fit un signe. Les esclaves noirs saisirent le corps. En

quelques instants ils eurent glissé le fantôme d'orichalque dans sa

gaine de bois peint. Celle-ci, mise droite, fut placée dans sa niche, à

côté de la niche où une gaine toute pareille portait l'étiquette nº 52.

Puis, leur tâche achevée, sans mot dire, ils se retirèrent. L'air froid

de la mort balança une fois de plus les flammes des torchères de cuivre

et fit danser autour de nous de grandes ombres.

Morhange et moi étions restés aussi figés que les spectres de métal pâle

qui nous entouraient. Soudain, je fis un effort, et m'approchai en

chancelant de la niche voisine de celle où l'on venait, de dresser la

dépouille du major anglais. Mes yeux cherchèrent l'étiquette,

l'étiquette nº 52.

M'appuyant contre le marbre rouge de la paroi je lus:

--_Numéro 52. Capitaine Laurent Deligne. Né à Paris, le 22 juillet

1861. Mort au Hoggar, le 20 octobre 1896._

--Le capitaine Deligne,--murmura Morhange,--parti en 1895 de

Colomb-Béchar pour Timmimoun, et dont on n'avait plus eu de nouvelles!

--Parfaitement,--dit M. Le Mesge, avec un petit signe de tête

approbateur.

--_Numéro 51_,--lut Morhange, claquant maintenant des dents,--_Colonel

von Wittmann, né à Iéna en 1855. Mort au Hoggar le 1er mai 1896_. Le

colonel Wittmann, l'explorateur du Kanem, disparu du côté d'Agadès!

--Parfaitement,--dit encore M. Le Mesge.

--_Numéro 50_,--lus-je à mon tour, m'agrippant à la muraille pour ne pas

tomber.--_Marquis Alonze d'Oliveira, né à Cadix le 21 février 1868. Mort

au Hoggar, le 1er février 1896_... Oliveira, qui marchait vers

Araouan!

--Parfaitement,--dit toujours M. Le Mesge.--Cet Espagnol était des plus

instruits. J'ai eu avec lui des discussions intéressantes sur la

position géographique exacte du royaume d'Antée.

--_Numéro 49_,--dit Morhange, et sa voix n'était plus qu'un

souffle.--_Lieutenant Woodhouse, né à Liverpool, le 16 septembre 1870.

Mort au Hoggar, le 4 octobre 1895_.

--Presque un enfant,--dit M. Le Mesge.

--_Numéro 48_,--dis-je.--_Sous-lieutenant Louis de Maillefeu, né à

Provins, le_...

Je n'achevai pas. L'émotion étrangla ma voix.

Louis de Maillefeu, mon meilleur ami, mon ami d'enfance, à Saint-Cyr,

partout... Je le regardais, je le reconnaissais sous la croûte

métallique. Louis de Maillefeu!...

Et, le front collé à la muraille froide, les épaules secouées, je me mis

à pleurer à longs sanglots.

J'entendis la voix oppressée de Morhange, s'adressant au professeur.

--Monsieur, cette scène a assez duré. Finissons-en.

--Il a voulu savoir,--répondit M. Le Mesge.--Qu'y puis-je?

Je marchais sur lui. Je le saisis aux épaules.

--Comment est-il ici? De quoi est-il mort?

--Comme tous les autres,-répondit le professeur,--comme le lieutenant

Woodhouse, comme le capitaine Deligne, comme le major Russell, comme le

colonel von Wittmann, comme les quarante-sept d'hier, comme tous ceux de

demain.

--De quoi sont-ils morts?--dit à son tour impérativement Morhange.

Le professeur regarda Morhange; je vis mon camarade pâlir.

--De quoi sont-ils morts, monsieur? _Ils sont morts d'amour._

Et il ajouta d'une voix très basse et très grave:

--Maintenant vous savez.

Doucement, avec des précautions que nous n'aurions guère pu lui

soupçonner, M. Le Mesge nous arracha au regard fixe des statues de

métal. Un instant après, nous nous trouvions, Morhange et moi, assis de

nouveau, effondrés plutôt, parmi les coussins, au centre de la pièce.

La plainte de la fontaine invisible murmurait à nos pieds.

L'Atlantide · 第 34 / 61 题