J'avoue que je manquai alors de dignité, et ne me souvins pas de
l'affectation perpétuelle qu'il avait marquée de ne se mettre en frais
que pour Morhange.
--Excusez-moi, monsieur, si votre récit m'intéresse plus que je ne m'y
attendais. Mais vous savez que bien des éléments me font défaut pour
vous comprendre. Vous avez parlé de la dynastie neptunienne. Qu'est
cette dynastie, dont vous faites, je crois, descendre Antinéa? Quel est
son rôle dans l'histoire de l'Atlantide?
M. Le Mesge sourit avec condescendance, tout en clignant de l'oeil du
côté de Morhange. Celui-ci, sans sourciller, sans mot dire, menton dans
la main, coude sur le genou, écoutait.
--Platon vous répondra pour moi, monsieur,--dit le professeur.
Et il ajouta, avec un accent de pitié indicible:
--Est-il donc possible que vous n'ayez jamais eu connaissance du début
du _Critias_?
Il avait pris sur la table le manuscrit dont la vue avait tant ému
Morhange. Il ajusta ses lunettes, se mit à lire. On eût dit que la magie
platonicienne secouait, transfigurait ce petit vieillard ridicule.
* * * * *
«_Ayant tiré au sort les différentes parties de la terre, les dieux
obtinrent, les uns une contrée plus grande, les autres une plus
petite... C'est ainsi que Neptune, ayant reçu en partage l'île
Atlantide, plaça les enfants qu'il avait eus d'une mortelle dans une
partie de cette île. C'était, non loin de la mer, une plaine située au
milieu de l'île, la plus belle, assure-t-on, et la plus fertile des
plaines. A cinquante stades environ de cette plaine, au milieu de l'île,
était une montagne. Là habitait un de ces hommes qui, à l'origine des
choses, naquirent de la terre, Evénor avec sa femme, Leucippe. Ils
engendrèrent une fille unique, Clito. Elle était nubile lorsque son
père et sa mère moururent, et Neptune, s'en étant épris, l'épousa. La
montagne où elle demeurait, Neptune la fortifia en l'isolant tout
autour. Il fit des enceintes de mer et de terre, alternativement, les
unes plus petites, les autres plus grandes, deux de terre et trois de
mer, et les arrondit au centre de l'île, de manière que toutes leurs
partis s'en trouvassent à une égale distance..._»
* * * * *