M. Le Mesge considéra Morhange victorieusement. Il était visible qu'il
ne s'adressait qu'à lui, qu'il le jugeait seul digne de ses confidences.
--Nombreux sont, monsieur,--dit-il,--les officiers français ou
étrangers, que le caprice de notre souveraine, Antinéa, a conduits ici.
Vous êtes le premier à qui je fais l'honneur de mes révélations. Mais
vous avez été l'élève de Berlioux, et je dois tant à la mémoire de ce
grand homme qu'il me semble lui rendre hommage en faisant part à l'un de
ses disciples des résultats uniques, j'ose dire, de mes recherches
particulières.
Il agita sa sonnette. Ferradji parut.
--Du café pour ces messieurs,--commanda M. Le Mesge.
Il nous tendit un coffret, peinturluré de couleurs voyantes, plein de
cigarettes égyptiennes.
--Je ne fume jamais,--expliqua-t-il,--mais Antinéa vient quelquefois
ici. Ces cigarettes sont les siennes. Prenez, messieurs.
J'ai toujours eu horreur de ce tabac blond, qui permet à un garçon
coiffeur de la rue de la Michodière de se donner l'illusion des voluptés
orientales. Mais, en l'espèce, ces cigarettes musquées n'étaient pas
sans attrait. Et il y avait longtemps que ma provision de _caporal_
était épuisée.
--Voici la collection de _la Vie Parisienne_, monsieur, me dit M. Le
Mesge,--usez-en, si elle vous intéresse, tandis que je m'entretiendrai
avec votre ami.
--Monsieur,--répondis-je assez vertement, il est vrai que je n'ai pas
été l'élève de Berlioux. Vous me permettrez néanmoins d'écouter votre
conversation: je ne désespère pas de la trouver intéressante.
--A votre aise,--dit le petit vieux.
Nous nous installâmes confortablement. M. Le Mesge s'assit devant le
bureau, tira ses manchettes et commença en ces termes:
* * * * *
--Si épris que je sois, monsieur, d'une complète objectivité en matière
d'érudition, il ne m'est pas possible d'abstraire totalement mon
histoire propre de celle de la dernière descendante de Clito et de
Neptune. C'est à la fois mon regret et mon honneur.
«Je suis fils de mes oeuvres. Dès l'enfance, la prodigieuse impulsion
donnée aux sciences historiques par le XIXe siècle me frappa. Je vis
où était ma voie. Je l'ai suivie, envers et contre tous.
«Envers et contre tous, je dis bien. Sans autres ressources que celles
de mon travail et de mon mérite, je fus reçu agrégé d'histoire et de
géographie au concours de 1880. Un grand concours. Sur les treize admis,
il y eut des noms qui depuis sont devenus illustres: Jullian, Bourgeois,
Auerbach... Je n'en veux pas à mes collègues aujourd'hui parvenus au
faîte des honneurs officiels; je lis avec commisération leurs travaux,
et les pitoyables erreurs auxquelles les condamne l'insuffisance de leur
documentation me dédommageraient amplement de mes déboires
universitaires et me combleraient d'une ironique joie, si, depuis
longtemps, je n'étais au-dessus de ces satisfactions d'amour-propre.
«Professeur au lycée du Parc, à Lyon, c'est là que je connus Berlioux,
et que je suivis avec passion ses travaux sur l'histoire de l'Afrique.
Dès cette époque, j'eus l'idée d'une très originale thèse de doctorat.
Il s'agissait d'établir un parallèle entre l'héroïne berbère du VIIe
siècle, qui lutta contre l'envahisseur arabe, la Kahena, et l'héroïne
française qui lutta contre l'envahisseur anglais, Jeanne d'Arc. Je
proposai donc à la Faculté des Lettres de Paris ce sujet de thèse:
_Jeanne d'Arc et les Touareg_. Ce simple énoncé souleva dans le monde
savant un _tolle_ général, un éclat de rire inepte. Des amis
m'avertirent discrètement. Je me refusais à les croire. Force m'en fut,
pourtant, le jour où, appelé chez mon recteur, celui-ci, après avoir
manifesté pour mon état de santé un intérêt qui m'étonna, me demanda
finalement s'il me déplairait de prendre un congé de deux ans, à
demi-traitement. Je refusai avec indignation. Le recteur n'insista pas
mais, quinze jours après, un arrêté ministériel, sans autre forme de
procès, me nommait dans un des lycées de France les plus infimes, les
plus reculés, à Mont-de-Marsan.
«Comprenez bien que j'étais ulcéré, et vous excuserez les déportements
où je me livrai dans ce département excentrique. Et que faire, dans les
Landes, si on ne mange ni ne boit? Je fis, ardemment, l'un et l'autre.
Mon traitement fila en foies gras, en bécasses, en vins de sable. Le
résultat fut assez prompt: en moins d'un an, mes articulations se mirent
à craquer comme les moyeux trop huilés d'une bicyclette qui a fourni une
longue course sur une piste poussiéreuse. Une bonne crise de goutte me
cloua sur mon lit. Heureusement, dans ce pays béni, le remède est à côté
du mal. Je partis donc, aux vacances, pour Dax, en vue de faire fondre
ces douloureux petits cristaux.
«Je louai une chambre au bord de l'Adour, sur la promenade des
_Baignots_. Une brave femme venait faire mon ménage. Elle faisait
également celui d'un vieux monsieur, juge d'instruction en retraite et
président de la _Société Roger-Ducos_, vague magma scientifique, où des
savants d'arrondissement s'appliquaient, avec une prodigieuse
incompétence, à l'étude des questions les plus hétéroclites. Une
après-midi, j'étais chez moi, à cause d'une forte pluie. La brave femme
était en train d'astiquer avec frénésie le loquet de cuivre de ma porte.
Elle employait une pâte appelée tripoli, qu'elle étendait sur un papier,
et frottait, et frottait... L'aspect particulier du papier m'intrigua.
J'y jetai un coup d'oeil. «Grands dieux! Où avez-vous pris ce papier?»
Elle se trouble: «Chez mon maître, il y en a comme ça des tas. J'ai
arraché celui-ci à un cahier.--Voilà dix francs, allez me chercher ce
cahier.»
«Un quart d'heure plus tard, elle revint, me le rapportant. Bonheur! Il
n'y manquait qu'une page, celle dont elle avait astiqué ma porte. Ce
manuscrit, ce cahier, savez-vous ce que c'était? tout simplement le
_Voyage à l'Atlantide_, du mythographe Denys de Milet, cité par Diodore,
et dont j'avais si souvent entendu déplorer la perte par Berlioux[11].
Cet inestimable document contenait de nombreuses citations du
_Critias_. Il reproduisait l'essentiel de l'illustre dialogue, dont vous
avez eu entre les mains tout à l'heure le seul exemplaire qui subsiste
au monde. Il établissait de façon indiscutable la position du château
des Atlantes, et démontrait que ce site, nié par la science actuelle,
n'a pas été submergé par les flots, ainsi que se le figurent les rares
défenseurs timorés de l'hypothèse atlantide. Il le nommait «massif
central mazycien.» Vous savez qu'il ne subsiste plus de doute sur
l'identification des _Mazyces_ d'Hérodote avec les peuplades de
l'Imoschaoch, les Touareg. Or, le manuscrit de Denys identifie
péremptoirement les Mazyces de l'histoire avec les Atlantes de la
prétendue légende.
«Denys m'apprenait donc que la partie centrale de l'Atlantide, berceau
et demeure de la dynastie neptunienne, non seulement n'avait pas sombré
dans la catastrophe contée par Platon, et qui engloutit le reste de
l'île Atlantide, mais encore que cette partie correspondait au Hoggar
targui, et que, dans ce Hoggar, du moins à son époque, la noble dynastie
neptunienne était réputée se perpétuer encore.
«Les historiens de l'Atlantide estiment à neuf mille ans avant l'ère
chrétienne la date du cataclysme qui anéantit tout ou portion de cette
contrée fameuse. Si Denys de Millet, qui écrivait il n'y a guère plus de
deux mille ans, juge qu'à son époque la dynastie issue de Neptune
donnait encore ses lois, vous concevrez que j'eus vite l'idée suivante:
ce qui a subsisté neuf mille ans peut subsister onze mille ans. Dès ce
moment, je n'eus plus qu'un but: entrer en relations avec les
descendants possibles des Atlantes, et si, comme j'avais maintes raisons
de le croire, ils étaient bien déchus et ignorants de leur splendeur
première, leur révéler leur illustre filiation.
«Il est également compréhensible que je n'aie pas fait part de mes
intentions à mes supérieurs universitaires. Solliciter leur concours ou
même leur autorisation, étant données les dispositions que j'avais pu
constater chez eux à mon égard, c'eût été, de façon à peu près certaine,
risquer gratuitement le cabanon. Je réalisai donc mes petites économies
et m'embarquai pour Oran sans tambour ni trompette. J'arrivai le 1er
octobre à In-Salah. Mollement étendu sous un palmier, dans l'oasis,
j'avais un plaisir infini à penser que, le même jour, le proviseur de
Mont-de-Marsan, affolé, contenant avec peine vingt horribles marmots
hurlants devant la porte d'une salle de classe vide, lançait de tous
côtés des télégrammes à la recherche de son professeur d'histoire.