En cellule[21]

[21] Jacques Rivière avait été condamné à 25 jours de cellule pour

avoir aidé à s’évader un prisonnier russe qui, repris, le dénonça.

On avait commencé par lui faire entendre qu’il serait fusillé.

Mon Dieu, vous êtes tellement admirable, tellement amusant à force

d’adresse dans vos opérations, que c’est une joie d’être à votre service

et de se faire le rapporteur de votre industrie. Je vous remercie, mon

Dieu, de m’avoir gardé cette place.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Dans cette aventure, la grande chose, ça a été la preuve pour l’esprit,

cette nouvelle démonstration que vous m’avez faite de votre existence,

comme on recommence un théorème pour un enfant qui n’a pas encore bien

compris. Ces derniers temps (fatigue ou crise de rationalisme,--qui se

traduisait par ailleurs par mon admiration si imprévue pour la

Révolution française--je ne sais) je traînais non pas un doute de vous,

mais enfin une certaine incapacité à jouir de votre évidence, qui

m’avait plusieurs fois inquiété et me faisait l’âme sèche. Les premiers

jours de ma prison vous m’avez encore davantage enfoncé dans cet état,

vous l’avez porté jusqu’au plus abominable malaise. Vous m’aviez si bien

habitué à sentir tout de suite le sens de ce qui m’arrivait, à

reconnaître en chaque petit détail de ma vie l’intention de votre

Providence! Et brusquement je ne voyais plus rien; ce nouveau et soudain

malheur était si bouché, que vraiment, par forts assauts, la tentation

me prenait de croire que vous n’étiez pas là, que vous n’aviez aucune

part à ce monde, que peut-être vous n’étiez pas. Il est vrai qu’à ces

suggestions une telle révolte en moi répondait, une panique si affreuse

et le sentiment d’une absurdité si grande, que je ne pouvais m’arrêter

un instant à les écouter. Et pourtant tout se présentait comme si vous

m’aviez abandonné, comme si vous vouliez me laisser subir un mal sans

aucun sens, sans aucune utilité.

Vous savez, mon Dieu, que je n’ai pas cédé à l’apparence. Par moments, à

moitié noyé sous le désespoir, je reparaissais toujours courageusement

et aucun instant d’angoisse n’a été assez fort pour me faire oublier ma

confiance en vous.

Pouvais-je espérer pourtant ce coup de théâtre, ce changement si imprévu

de mardi matin? Je sais bien que cette convocation[22] était attendue,

et qu’il était parfaitement naturel qu’elle se produisît, (C’est la part

des causes secondes et de l’explication «suffisante»). Mais juste à ce

moment! Et venant après l’épuisement nerveux de ces trois jours qui

augmentait mes chances! Venant après l’épreuve qui m’avait convaincu de

ma faiblesse et persuadé de me laisser faire! Quelle justesse, quel

arrangement! Quelle composition magnifique!

[22] Convocation devant la Commission des médecins suisses chargés de

désigner les prisonniers dont l’état de santé nécessitait

l’internement en Suisse.

Je sais bien que rien n’est encore fait. Mais au moins cette façon de me

rendre l’espoir, de donner à ma pensée pour ces quatorze jours un autre

aliment que les poisons dont elle s’aigrissait, au moins cela est déjà

incomparable et forme à soi tout seul une preuve victorieuse.

Il est étrange, mon Dieu, que décidément vous sembliez ne vouloir

qu’aussi peu que possible me parler au cœur. C’est toujours à mon

intelligence que vous en avez, c’est elle surtout que vous assiégez, que

vous voulez séduire. (Sans doute parce que vous avez besoin d’elle pour

la faire servir à votre gloire).

Je veux dire que vous m’adressez toujours vos consolations par la voie

d’un réconfort de mon intelligence; vous la rafraîchissez, vous

renouvelez son contenu, vous augmentez l’étendue et l’évidence de ce

qu’elle apercevait, et vous la chargez de communiquer au cœur

l’apaisement correspondant. Je ne crois pas qu’il faille que je

m’attende jamais à de grandes effusions mystiques, ni à aucune

communication directe avec vous. Mais peut-être suis-je envoyé pour

jalonner la voie de ceux qui pensent et pour aider au tracé de cette

route de l’esprit, qui n’est pas la moins royale vers vous.

De là ma profonde et presque native intimité avec Pascal, et cet amour

prodigieux que j’ai eu dès l’enfance pour les _Pensées_.

Non, mon Dieu, je ne vous verrai pas en cette vie; je n’espère pas

atteindre même le plus humble degré d’oraison décrit par Sainte Thérèse.

Ma prière aura toujours de la sécheresse et de la langueur. Il ne faut

pas que je m’entête à des méditations visuelles, comme celles que

recommandent les mystiques. Je crois qu’elles resteraient toujours

factices et construites, et ne feraient que me dégoûter.

Mais je vous demande, mon Dieu, de continuer à parler à ma raison, de

m’instruire par des signes, de me faire lire dans vos desseins comme

vous avez fait jusqu’ici. Telle est la part que j’ose réclamer, puisque

vous-même avez réclamé mon intelligence et l’avez entraînée peu à peu

tout entière dans le terrible engrenage de votre vérité.

_14 juillet._--Je n’ai pas assez bien marqué le caractère crucial de

cette dernière expérience. La question était posée. J’avais dit: «Mon

Dieu, m’avez-vous abandonné?» Il fallait qu’il parût ou qu’il ne fût

pas. Il a paru.

Je n’invente rien maintenant après coup. Tout le problème était mis en

batterie avant que je pusse savoir s’il serait résolu. J’attendais de

toutes mes forces, de toute mon attention plutôt: et la réponse est

venue.

J’ai compris ce que cela veut dire quand, dans les _Actes_, Dieu délivre

les apôtres de leur prison. Rien de plus simple, rien de plus naturel,

rien de plus miraculeux en effet. Au moment de la plus noire angoisse,

la porte s’ouvre: et il n’y a plus qu’à sortir.

* * * * *

Bien que ce soit l’instant où il me comble de lumière, jamais je n’ai

mieux compris la vérité du: _Vere tu es Deus absconditus_. Quel secret!

Quelles voies sûres, mais profondes et dérobées! Toujours il s’arrange

pour que l’effet seul paraisse, et la cause non pas. Et l’effet est si

bien en place, si ajusté, qu’il faut bien que la cause soit actuellement

présente. Mais on ne la voit pas. On voit seulement qu’elle ne veut pas

être vue.

Afin que la méprise reste possible, que l’explication littérale et

immédiate puisse suffire. C’est là le mystère insondable, presque

révoltant, le point où Pascal a sombré, en concluant à la

prédestination.

Je dis: a sombré. Car certainement cette lumière peut être vue; il y a

une certaine bonne volonté, dont n’importe qui est capable, et qui peut

la faire apercevoir. Dieu n’aveugle personne volontairement.

Mais je ne puis m’empêcher de trouver que les chances de la distinguer

restent pour certaines âmes effroyablement précaires.

Mais en même temps je vois qu’il y a en effet certaines choses qui sont,

pour ainsi dire, d’essence inexplicable. J’arrive à une notion pratique

du mystère, c’est-à-dire de la chose dont l’envers ne peut être aperçu.

Rien de commun avec les énigmes de l’Univers, qui se présentent comme

des problèmes à résoudre. Le mystère se présente comme dès maintenant

explicable et expliqué, mais pas pour nous, pas du point où nous nous

tenons. C’est le cas pour cette union de la liberté et de l’aveuglement,

ou, si l’on veut, pour le grand fait de la grâce.

A la trace de Dieu · 第 124 / 151 题