Après seize mois, après tant d’épreuves, tant d’ennuis, tant de moments
où il me semblait que je ne pourrais pas tenir un instant de plus, me
voici encore une fois aussi jeune, aussi heureux, aussi transporté que
jamais avant. Et cela ne peut plus tout à fait s’expliquer par le seul
enthousiasme de vivre. Car enfin est-ce que je vis ici? Même plus par la
pensée, qui est terne et fatiguée.
Mais si j’osais croire une chose aussi monstrueuse, il me semblerait que
cette fraîcheur intérieure que je me sens, vient de la complaisance de
Dieu en moi. Je ne veux pas dire que le «jardin» soit bien fait pour lui
plaire. Mais tout se passe comme si, par un de ses coups tout gratuits
et inexplicables, il m’avait choisi pour sa joie. Quelle effroyable
chose j’ose dire! Mais sinon, comment expliquer ce maintien
extraordinaire de la jeunesse en moi! Ce ne peut être que sa présence et
sa prédilection qui font en moi cette légèreté, cette insouciance
délicieuse au milieu de tant de périls, d’ennuis et d’horreurs. Avec
tout ce que j’ai à me reprocher, d’où vient que je puisse être si
distrait, si donné aux heures qui passent, si plein de confiance,
d’espérance et d’amour? Je ne vois plus que vous, mon Dieu, d’où ce
courant d’air délicieux puisse me venir.