15 octobre 1915. (7e carnet, page 67).

Hier soir, conversation avec D., à la bibliothèque à propos d’Anatole

France et du scepticisme.

A retenir:

1º La première question c’est d’avoir confiance dans l’esprit. Quand on

lit une phrase sur une page d’un livre, parfois, une fois les yeux

détournés, une autre phrase vous revient qu’il vous semble avoir lue à

côté. Un esprit froid se dira que c’est sans doute une illusion et ne

croira qu’à la phrase dûment perçue et enregistrée. Et pourtant, si l’on

retourne au livre, on s’apercevra souvent que la phrase s’y trouve bien

en effet, que ce coup d’œil rapide et supplémentaire qui vous l’a fait

lire, était bon.

De même parfois dans la vie, au milieu des événements évidents et

immédiats, on a l’impression d’un petit éclair d’intervention divine, on

croit voir passer, dans ce qui nous arrive, un petit bout d’intention,

venant d’on ne sait qui. L’homme sage mettra tout de suite cette

impression au rang des fantasmagories. Mais l’homme hardi, peut-être

voudra-t-il voir un peu, peut-être voudra-t-il faire crédit pour quelque

temps à ce semblant d’intuition, prendre pour vrai ce qu’elle lui aura

fait paraître et le suivre, attendre de voir s’il le retrouve. Ce

mouvement de confiance dans l’esprit ne manquera pas d’être récompensé.

C’est tout un ordre nouveau qu’il nous ouvre. Non seulement la première

hypothèse a de grandes chances d’être confirmée par l’expérience, mais

encore d’autres expériences naîtront à côté de cette première, la

développeront, l’expliqueront, porteront l’esprit plus loin, etc...

2º L’usage de la raison se retrouve, à condition qu’on ne la tienne pas

pour le seul, ni pour le premier instrument. C’est un instrument non pas

d’acquisition, mais d’élucidation. De là le vide des métaphysiques

rationalistes. Elles essaient d’obtenir des données avec quelque chose

qui n’est bon qu’à mettre en ordre celles qu’on a déjà.

3º Il n’y a pas d’indépendance entre la morale et la connaissance. Les

sentiments dans lesquels on vit ne sont pas indifférents pour la

capacité d’atteindre la vérité. Le scepticisme est toujours le produit

d’un certain orgueil (beaucoup plutôt que le dogmatisme). Il consiste en

somme à dire: «Je ne peux pas passer par là. Donc on ne peut pas y

passer.» Mais un homme qui dans sa vie se sera accoutumé aux pensées

d’humilité et d’espérance, s’il se heurte à des obstacles, à des énigmes

qui lui semblent infranchissables, il ne se bute pas, il se retire tout

doucement, il ramène à lui son esprit et attend des lumières nouvelles.

Le retrait: voilà peut-être le mouvement le plus important dans la

recherche de la vérité. Ne pas forcer, ne pas s’obstiner contre ce qui

résiste, revenir en arrière jusqu’à ce que la bonne voie se découvre. On

sent combien une telle faculté est en étroite liaison avec les habitudes

morales. Perdre cette idée qu’on peut savoir sans mériter, et plus

généralement qu’on peut avoir les dernières grandes qualités

scientifiques, les plus profondes, les plus avancées, sans avoir soigné

ses sentiments et leur avoir imposé, avec suite et constance, une

certaine modestie générale.

4º La vérité est une chose dont on ne peut s’emparer qu’en usant de tous

les moyens qui sont à notre disposition. Comme un peintre qui change de

pinceaux suivant les besoins. Esprit de finesse, raison géométrique.

Comme pour toute mise au point, il y a un tas de vis différentes à

toucher. La vérité: œuvre complexe. Ainsi s’explique l’échec de toutes

les tentatives faites avec un parti-pris de méthode. Il faut un certain

empirisme de la méthode pour y arriver, il faut prendre à chacune ce

qu’elle peut donner, prendre chacune lorsqu’elle est à sa place.

5º Pour mon apologétique, commencer par un mouvement de retrait. Retrait

de toute conception philosophique. Prendre bien soin de n’avoir dans

l’esprit aucune donnée conçue dans tel ou tel mode philosophique. Par

exemple éviter une interprétation idéaliste de l’expérience. Partir de

l’état d’une pensée brute, _afin de ne se priver de rien_.

A la trace de Dieu · 第 109 / 151 题