Hier soir, conversation avec D., à la bibliothèque à propos d’Anatole
France et du scepticisme.
A retenir:
1º La première question c’est d’avoir confiance dans l’esprit. Quand on
lit une phrase sur une page d’un livre, parfois, une fois les yeux
détournés, une autre phrase vous revient qu’il vous semble avoir lue à
côté. Un esprit froid se dira que c’est sans doute une illusion et ne
croira qu’à la phrase dûment perçue et enregistrée. Et pourtant, si l’on
retourne au livre, on s’apercevra souvent que la phrase s’y trouve bien
en effet, que ce coup d’œil rapide et supplémentaire qui vous l’a fait
lire, était bon.
De même parfois dans la vie, au milieu des événements évidents et
immédiats, on a l’impression d’un petit éclair d’intervention divine, on
croit voir passer, dans ce qui nous arrive, un petit bout d’intention,
venant d’on ne sait qui. L’homme sage mettra tout de suite cette
impression au rang des fantasmagories. Mais l’homme hardi, peut-être
voudra-t-il voir un peu, peut-être voudra-t-il faire crédit pour quelque
temps à ce semblant d’intuition, prendre pour vrai ce qu’elle lui aura
fait paraître et le suivre, attendre de voir s’il le retrouve. Ce
mouvement de confiance dans l’esprit ne manquera pas d’être récompensé.
C’est tout un ordre nouveau qu’il nous ouvre. Non seulement la première
hypothèse a de grandes chances d’être confirmée par l’expérience, mais
encore d’autres expériences naîtront à côté de cette première, la
développeront, l’expliqueront, porteront l’esprit plus loin, etc...
2º L’usage de la raison se retrouve, à condition qu’on ne la tienne pas
pour le seul, ni pour le premier instrument. C’est un instrument non pas
d’acquisition, mais d’élucidation. De là le vide des métaphysiques
rationalistes. Elles essaient d’obtenir des données avec quelque chose
qui n’est bon qu’à mettre en ordre celles qu’on a déjà.
3º Il n’y a pas d’indépendance entre la morale et la connaissance. Les
sentiments dans lesquels on vit ne sont pas indifférents pour la
capacité d’atteindre la vérité. Le scepticisme est toujours le produit
d’un certain orgueil (beaucoup plutôt que le dogmatisme). Il consiste en
somme à dire: «Je ne peux pas passer par là. Donc on ne peut pas y
passer.» Mais un homme qui dans sa vie se sera accoutumé aux pensées
d’humilité et d’espérance, s’il se heurte à des obstacles, à des énigmes
qui lui semblent infranchissables, il ne se bute pas, il se retire tout
doucement, il ramène à lui son esprit et attend des lumières nouvelles.
Le retrait: voilà peut-être le mouvement le plus important dans la
recherche de la vérité. Ne pas forcer, ne pas s’obstiner contre ce qui
résiste, revenir en arrière jusqu’à ce que la bonne voie se découvre. On
sent combien une telle faculté est en étroite liaison avec les habitudes
morales. Perdre cette idée qu’on peut savoir sans mériter, et plus
généralement qu’on peut avoir les dernières grandes qualités
scientifiques, les plus profondes, les plus avancées, sans avoir soigné
ses sentiments et leur avoir imposé, avec suite et constance, une
certaine modestie générale.
4º La vérité est une chose dont on ne peut s’emparer qu’en usant de tous
les moyens qui sont à notre disposition. Comme un peintre qui change de
pinceaux suivant les besoins. Esprit de finesse, raison géométrique.
Comme pour toute mise au point, il y a un tas de vis différentes à
toucher. La vérité: œuvre complexe. Ainsi s’explique l’échec de toutes
les tentatives faites avec un parti-pris de méthode. Il faut un certain
empirisme de la méthode pour y arriver, il faut prendre à chacune ce
qu’elle peut donner, prendre chacune lorsqu’elle est à sa place.
5º Pour mon apologétique, commencer par un mouvement de retrait. Retrait
de toute conception philosophique. Prendre bien soin de n’avoir dans
l’esprit aucune donnée conçue dans tel ou tel mode philosophique. Par
exemple éviter une interprétation idéaliste de l’expérience. Partir de
l’état d’une pensée brute, _afin de ne se priver de rien_.