30 septembre 1915. (7e carnet, page 37).

Mon Dieu, continuez de travailler mon orgueil. Je ne vous demande plus

de frapper de grands coups, parce que je suis trop fatigué en ce moment

et que je me sens tout juste la force de souffrir ma souffrance de

chaque jour. Mais faites qu’il disparaisse par résorption intérieure, un

peu chaque jour. Faites que les acides qui l’ont attaqué poursuivent

leur œuvre secrètement. Il est encore tellement monstrueux! Les idées

absurdes, scandaleuses qu’il me donne de temps en temps, et jusque dans

mes prières. Mon Dieu, aidez-moi à me considérer comme rien.

1er octobre 1915. (7e carnet, page 41).

Je vous remercie, mon Dieu, de ces secours miraculeux que vous me portez

sans cesse!

Ce qu’il y a de particulier dans la consolation chrétienne, surtout

quand elle s’applique à des peines comme la mienne, qui ont un autre que

soi pour origine et pour objet, c’est qu’elle vous permet de conserver

votre souci. Toute autre consolation, que peut-elle vous recommander

sinon l’indifférence, sinon de tâcher de vous ôter de la tête la pensée

du bien-aimé qui souffre et qui est en péril? Comme elle ne peut pas

garantir l’avenir, dès qu’il est menaçant pour ceux que nous aimons,

elle ne peut que nous conseiller de détourner les yeux, de ne pas penser

à celui qui va souffrir.

Au contraire, Dieu me dit: «Oui, il est menacé, et tu as raison d’être

ému pour lui, mais regarde, c’est moi qui ai la menace en main, et tu

peux l’écarter par la prière. Ainsi souffre et tremble avec celui que tu

aimes; mais espère aussi en moi et tâche de me fléchir pour lui. Il y a

place pour ton amour, pour ta douleur et pour ton espérance. Même, c’est

plus tu seras avec lui, plus tu participeras à son mal et à sa crainte,

que tu auras plus de chances d’obtenir de moi qu’elle soit vaine.»

C’est comme toujours. Le christianisme est ce qui permet en chaque

occasion le plus de sentiments. Quand il est dans notre cœur, il rend

tout possible à la fois, et le hiérarchise; on dirait qu’il nous fait

communiquer un peu à cette _présence_ de Dieu, c’est-à-dire à cette

qualité en lui qui fait que tout peut trouver place, sans sacrifice,

dans l’instant, à cette espèce de multiplicité simple et immédiate qui

caractérise tous les procédés divins.

* * * * *

Et pourtant--l’occasion serait bonne de noter ici ce qui m’étouffe un

peu dans _l’Imitation_, ce que j’y trouve de trop étroit, même

d’égoïste.

Toujours prier pour soi et rien que pour soi! Toujours penser à son

propre salut et rien qu’à son propre salut! Sacrifier tous les autres

pour y arriver; voilà ce que je ne puis admettre, ni _sentir_. Ce titre

du chapitre que je vais lire demain: _Qu’il faut oublier toutes les

créatures pour trouver le Créateur_, il me fait peur, davantage il me

répugne. Je sais bien que l’auteur rétablit l’amour des créatures en

Dieu, et l’autorise, dès que nous consentons à ne plus les voir qu’en

lui. Et je consens bien à ce déplacement de finalité, bien que mon amour

n’en soit peut-être pas encore capable. Mais que mon salut prime le

leur, me doive être plus cher, que je doive penser à me tirer d’abord

d’affaire, c’est ce que je refuse, ce qui me révolte.

Il faudra que je m’examine encore là-dessus, que je voie un peu si

vraiment c’est que je ne suis pas assez avancé pour admettre cet égoïsme

transcendant, ou si c’est _l’Imitation_ qui l’est trop.

* * * * *

_4 Octobre._ Oui, oui, c’est moi qui ai raison, c’est le livre qui a

tort. C’est un livre de moine. Il ne connaît qu’une charité, celle pour

Dieu. Mais il y a l’autre aussi. Et comme C., je sens que je ne puis

m’avancer dans l’amour de Dieu que par l’amour de ses créatures. J’ai un

amour immense pour ses créatures; et je ne sens pas par là que je

l’offense.

A la trace de Dieu · 第 104 / 151 题