Mon Dieu, continuez de travailler mon orgueil. Je ne vous demande plus
de frapper de grands coups, parce que je suis trop fatigué en ce moment
et que je me sens tout juste la force de souffrir ma souffrance de
chaque jour. Mais faites qu’il disparaisse par résorption intérieure, un
peu chaque jour. Faites que les acides qui l’ont attaqué poursuivent
leur œuvre secrètement. Il est encore tellement monstrueux! Les idées
absurdes, scandaleuses qu’il me donne de temps en temps, et jusque dans
mes prières. Mon Dieu, aidez-moi à me considérer comme rien.
1er octobre 1915. (7e carnet, page 41).
Je vous remercie, mon Dieu, de ces secours miraculeux que vous me portez
sans cesse!
Ce qu’il y a de particulier dans la consolation chrétienne, surtout
quand elle s’applique à des peines comme la mienne, qui ont un autre que
soi pour origine et pour objet, c’est qu’elle vous permet de conserver
votre souci. Toute autre consolation, que peut-elle vous recommander
sinon l’indifférence, sinon de tâcher de vous ôter de la tête la pensée
du bien-aimé qui souffre et qui est en péril? Comme elle ne peut pas
garantir l’avenir, dès qu’il est menaçant pour ceux que nous aimons,
elle ne peut que nous conseiller de détourner les yeux, de ne pas penser
à celui qui va souffrir.
Au contraire, Dieu me dit: «Oui, il est menacé, et tu as raison d’être
ému pour lui, mais regarde, c’est moi qui ai la menace en main, et tu
peux l’écarter par la prière. Ainsi souffre et tremble avec celui que tu
aimes; mais espère aussi en moi et tâche de me fléchir pour lui. Il y a
place pour ton amour, pour ta douleur et pour ton espérance. Même, c’est
plus tu seras avec lui, plus tu participeras à son mal et à sa crainte,
que tu auras plus de chances d’obtenir de moi qu’elle soit vaine.»
C’est comme toujours. Le christianisme est ce qui permet en chaque
occasion le plus de sentiments. Quand il est dans notre cœur, il rend
tout possible à la fois, et le hiérarchise; on dirait qu’il nous fait
communiquer un peu à cette _présence_ de Dieu, c’est-à-dire à cette
qualité en lui qui fait que tout peut trouver place, sans sacrifice,
dans l’instant, à cette espèce de multiplicité simple et immédiate qui
caractérise tous les procédés divins.
* * * * *
Et pourtant--l’occasion serait bonne de noter ici ce qui m’étouffe un
peu dans _l’Imitation_, ce que j’y trouve de trop étroit, même
d’égoïste.
Toujours prier pour soi et rien que pour soi! Toujours penser à son
propre salut et rien qu’à son propre salut! Sacrifier tous les autres
pour y arriver; voilà ce que je ne puis admettre, ni _sentir_. Ce titre
du chapitre que je vais lire demain: _Qu’il faut oublier toutes les
créatures pour trouver le Créateur_, il me fait peur, davantage il me
répugne. Je sais bien que l’auteur rétablit l’amour des créatures en
Dieu, et l’autorise, dès que nous consentons à ne plus les voir qu’en
lui. Et je consens bien à ce déplacement de finalité, bien que mon amour
n’en soit peut-être pas encore capable. Mais que mon salut prime le
leur, me doive être plus cher, que je doive penser à me tirer d’abord
d’affaire, c’est ce que je refuse, ce qui me révolte.
Il faudra que je m’examine encore là-dessus, que je voie un peu si
vraiment c’est que je ne suis pas assez avancé pour admettre cet égoïsme
transcendant, ou si c’est _l’Imitation_ qui l’est trop.
* * * * *
_4 Octobre._ Oui, oui, c’est moi qui ai raison, c’est le livre qui a
tort. C’est un livre de moine. Il ne connaît qu’une charité, celle pour
Dieu. Mais il y a l’autre aussi. Et comme C., je sens que je ne puis
m’avancer dans l’amour de Dieu que par l’amour de ses créatures. J’ai un
amour immense pour ses créatures; et je ne sens pas par là que je
l’offense.