2 mai 1915. (6e carnet, page 51).

Descartes. Cet argument de l’imparfait impliquant le parfait, qui me

semblait si abstrait, il est vrai à la lettre, c’est le plus fort qu’on

puisse donner de l’existence de Dieu. Pour le comprendre, il faut

revivre Descartes, le retrouver par-dessous.

C’est cette imperfection que je sens dans toutes mes pensées, dans tous

mes sentiments, qui me fait croire en Dieu. Le fait que je ne puis

évoquer mes bien-aimés que les uns après les autres, que je ne puis pas

les embrasser ensemble, dans la même pensée, ou que je ne le peux faire

qu’en laissant leurs visages s’échapper, s’effacer, se confondre, ce

retard de ma capacité sur mon désir, voilà ce qui me donne Dieu, ce qui

l’appelle, ce qui l’exige. Il faut qu’il y ait quelqu’un pour pouvoir

faire ce que je ne peux pas faire, ce dont je ne conçois que l’idée et

l’envie. C’est là le sens de l’argument de Descartes. Il faut quelqu’un

qui soit capable de simultanéité et de totalité, puisque je n’en suis

pas capable. Il faut quelqu’un qui ait la perfection que je n’ai pas.

A la trace de Dieu · 第 99 / 151 题