25 février 1915. (5e carnet, page 50).

Ces jours-ci, pendant ces dégoûts, ces fatigues, ces faiblesses, j’ai

bien senti où était mon petit mérite, le seul que j’aurai su montrer

pendant toute la campagne: c’est dans cette présence perpétuelle de la

volonté, qui m’empêche de m’abandonner, qui maintient sur le pont, jour

et nuit, toutes mes forces disponibles. Ce n’est rien. Mais c’est cela

qui soutient ma santé, aussi bien celle de mon corps que celle de mon

âme.

La nuit, quand je me tire de ma couverture, si péniblement, pour

sortir--dehors l’humidité qui me transit, mes sabots trop larges qui

m’empêchent de courir--je trouve ma volonté qui veillait, qui me prend

comme un cheval de renfort pour un passage difficile, qui m’empêche

d’être désespéré.

C’est la volonté des petites occasions. Elle est presque pareille aux

sentiments mêmes qu’elle produit; elle n’est que leur armature interne.

Encore une fois ce n’est presque rien.

Et je sens à merveille, par une expérience ineffable, Dieu qui vient

chercher ce rien, qui le relève, qui le protège, qui le développe. A

quoi sert de discuter sur le libre-arbitre et sur la grâce et sur leur

compatibilité quand on a senti cela? Je trouve les deux choses à la

fois, réunies, confondues: le petit commencement de vouloir, la pauvre

petite chose que l’homme peut fournir, et cette efficacité qui lui est

départie soudain, ce bonheur qui lui arrive, cette incroyable

prospérité.

Comment vous remercier, mon Dieu? Je vois les autres autour de moi, bien

plus forts, bien plus résistants que moi, et qui tombent les uns après

les autres, atteints, entamés, abîmés peut-être pour toujours. Et moi, à

chaque plongée, vous me rattrapez, par cette timide main que je vous

tends, vous me repêchez, vous empêchez que ce soit pour cette fois

encore.

A la trace de Dieu · 第 90 / 151 题