Ces jours-ci, pendant ces dégoûts, ces fatigues, ces faiblesses, j’ai
bien senti où était mon petit mérite, le seul que j’aurai su montrer
pendant toute la campagne: c’est dans cette présence perpétuelle de la
volonté, qui m’empêche de m’abandonner, qui maintient sur le pont, jour
et nuit, toutes mes forces disponibles. Ce n’est rien. Mais c’est cela
qui soutient ma santé, aussi bien celle de mon corps que celle de mon
âme.
La nuit, quand je me tire de ma couverture, si péniblement, pour
sortir--dehors l’humidité qui me transit, mes sabots trop larges qui
m’empêchent de courir--je trouve ma volonté qui veillait, qui me prend
comme un cheval de renfort pour un passage difficile, qui m’empêche
d’être désespéré.
C’est la volonté des petites occasions. Elle est presque pareille aux
sentiments mêmes qu’elle produit; elle n’est que leur armature interne.
Encore une fois ce n’est presque rien.
Et je sens à merveille, par une expérience ineffable, Dieu qui vient
chercher ce rien, qui le relève, qui le protège, qui le développe. A
quoi sert de discuter sur le libre-arbitre et sur la grâce et sur leur
compatibilité quand on a senti cela? Je trouve les deux choses à la
fois, réunies, confondues: le petit commencement de vouloir, la pauvre
petite chose que l’homme peut fournir, et cette efficacité qui lui est
départie soudain, ce bonheur qui lui arrive, cette incroyable
prospérité.
Comment vous remercier, mon Dieu? Je vois les autres autour de moi, bien
plus forts, bien plus résistants que moi, et qui tombent les uns après
les autres, atteints, entamés, abîmés peut-être pour toujours. Et moi, à
chaque plongée, vous me rattrapez, par cette timide main que je vous
tends, vous me repêchez, vous empêchez que ce soit pour cette fois
encore.