Hier soir, en faisant ma prière, le long de la baraque, par un clair de
lune admirable--la première soirée tiède de l’année; en m’arrêtant, par
instants, j’entendais gémir doucement les pins sous un vent
imperceptible--j’essayais de me figurer que j’allais mourir, pour voir
ce que j’en penserais, pour voir où j’en étais. Par moments
l’imagination réussissait presque. Et ce que j’éprouvais alors, eh!
bien, je n’en suis pas content. Ce n’est pas encore ça. C’est encore
cette même panique qui m’avait saisi le 24. Je ne sais pas encore me
présenter de face à la mort, aller à sa rencontre avec tout ce que j’ai.
S’il fallait que je l’endure en ce moment, certainement je n’y passerais
que par force, que de fait et non point de consentement. Je me rappelle
combien dans ces instants que je croyais être les derniers, le 24,
j’étais diminué, lâché par tout ce qu’il y avait de meilleur et de plus
important en moi; combien il m’était impossible de faire mes paquets
avec décence et décision.
Et ce matin, en marchant, je songeais: que Dieu est bon de m’avoir
soumis à cette épreuve d’essai, de m’avoir ainsi procuré une répétition
de ma mort! Mais maintenant, il faut en profiter. Il n’y a pas de temps
à perdre. Même si je dois vivre longtemps encore. Il faut que je me
prépare à mourir tout entier, avec la pensée de tous les miens bien en
place, avec une abjuration bien sincère de tous mes péchés. Ne pas
mourir à la débandade, ne pas se laisser surprendre par derrière. Je
comprends maintenant ce que c’est que «faire une bonne mort». Et combien
il est utile de prier pour obtenir ça! Rien de plus difficile. Toute la
vie n’est pas de trop pour s’exercer à ça.
Ce que je veux arriver à réussir, ce n’est pas du tout une mort
impassible, à la romaine,--«un Empereur doit mourir debout»--mais au
contraire une mort bien sensible, bien instruite de tout ce qui compte,
où l’âme ne se laisse pas écraser par l’horreur physique comme quelqu’un
qu’on aplatit derrière une porte. Une mort où rien ne soit oublié. Et
cela ne dépend pas seulement du temps qui nous est laissé: en quelques
secondes tout peut être rassemblé, comme aussi bien, pendant des heures
d’agonie (comme c’était mon cas le 24), on peut ne pas arriver à rien
rattraper, ne pas apercevoir le bout de la queue du moindre des
sentiments qu’il faudrait avoir.
La mort de maman, attendant de toutes ses dernières forces mon retour du
lycée, pour m’embrasser, et que je sois aussi avec elle à cette dernière
heure et qu’elle puisse se présenter à Dieu avec moi aussi dans la
pensée, dans les yeux.
Voilà ce dont il faut que je me rende capable. Pas à me dissimuler que
j’en suis encore extrêmement loin, et qu’avec mes misérables nerfs, il
me faudra de longs efforts pour y réussir à peu près. Mais le moment est
venu de s’y mettre. Déjà! Déjà je suis du côté de ma vie où c’est ce
qu’il y a de plus important, de plus intéressant à préparer.
Ne pas mourir rien que parce qu’on ne peut pas faire autrement, ne pas
mourir rejoint, ne pas mourir en lâchant tout, ne pas mourir rien
qu’avec un petit morceau de soi-même. Il me semble que pour survivre
tout entier, il faut mourir tout entier. Quand l’opération n’est faite
qu’à moitié, quand tout n’est pas mis à la fois, bravement, avec
décision, dans le terrible creuset, alors le nouvel être formé avec
notre âme est incomplet et _malheureux_. Pour être vraiment sauvé dans
toute sa réalité, il faut se perdre avec tout ce que l’on contient
d’être. Ne pas se faire rater par la mort. Ne pas se laisser défigurer
par elle. Ceux qui meurent ainsi, en laissant toute une partie
d’eux-mêmes en panne, ce sont ceux qui vont au Purgatoire; et c’est
pourquoi il faut prier pour eux: non seulement pour que leurs péchés
leur soient pardonnés, mais pour qu’ils puissent rattraper, regagner peu
à peu tout ce sans quoi ils sont partis. Il faut que ceux à qui ils ont
négligé de penser, ceux qu’ils ont oublié d’étreindre sur leur poitrine,
de ramener à eux au dernier moment, leur rendent justement cette part
d’eux-mêmes qu’ils ont oubliée, la leur renvoient. Il faut que leur mort
soit arrangée, raccommodée peu à peu, jusqu’à devenir parfaite,
accomplie, puisqu’elle n’a pas su l’être du premier coup; et cela non
seulement par eux, grâce aux souffrances qui les purifient, mais encore
par les autres, par leurs bien-aimés vivants, grâce aux prières qui sont
comme un véhicule pour leur envoyer le complément dont ils ont besoin.
Avec mon incapacité à rien faire de bien du premier coup, il est
inestimable que j’aie pu essayer ma mort une fois, que j’aie pu voir par
l’expérience ce qui lui manquait, ce qu’il fallait lui ajouter. Moi qui
ai tellement besoin de voir les choses avec l’esprit avant de savoir les
faire, de remarquer pour être capable, jamais je ne pourrai remercier
Dieu assez pour cette facilité si rare qu’il m’a donnée, pour ce voyage
qu’il m’a fait faire dans des régions où l’on ne pénètre en général
qu’une seule fois.
Toutes ces pensées ne sont pas tristes du tout. Pendant que je les
agitais ce matin, j’étais dans la joie la plus tranquille, la plus
reposée, je participais à tout ce sourd printemps que je sentais autour
de moi, et à sa force. Je n’ai jamais été moins abattu. Mourir est
toujours terrible. Mais ça peut ne pas être _horrible_, si l’on arrive à
savoir s’y prendre. Et c’est ce que j’apercevais pour la première fois.
Et cela me réconfortait étrangement.
La grande difficulté pour moi, jusqu’à nouvel ordre, c’est que je ne
peux pas me décider à faire--comme on dit très bien--le sacrifice de ma
vie. Je vois encore tellement de choses à faire, à aimer, à vouloir. Il
me semble que raisonnablement ce serait dommage d’anéantir tout ça. Bien
entendu, je ne m’exagère pas l’importance de ce que je puis encore
prêter, donner, tant à mes bien-aimés en tendresse, qu’à tout le monde
en œuvres. Mais quand je regarde tout cela en bloc, je ne peux pas
arriver à cette indifférence, à cette désaffection qu’il faudrait sentir
pour le tenir prêt à être sacrifié. Il viendra sans doute un moment où
je serai plus avancé et où ce sera plus facile.