Ne pas m’imaginer que cette patience que je montre ici et qui ressemble
si peu à mes sentiments habituels, soit mon œuvre propre et que je
puisse m’en faire un mérite. Certainement elle est l’effet d’une grâce.
C’est ici que j’ai compris le sens de l’expression: grâce d’état. Ainsi
Dieu me comble d’autant plus que j’ai moins fait pour me rendre digne,
pour augmenter ma valeur. C’est là son grand secret, que seul le
catholicisme a bien aperçu. Loin de pratiquer la récompense, on dirait
qu’il a besoin que la créature, par quelque manque ou insuffisance
frappante, se déclare vaincue, s’abandonne, se renonce. C’est alors
qu’il intervient. Il faut d’abord que nous ayons renoncé à rivaliser par
le mérite avec sa générosité. Il a besoin d’une rupture de notre âme,
d’une débâcle de ses avantages, pour s’y précipiter, pour s’y
engouffrer. Le mérite, au sens stoïcien ou protestant du mot, n’est
qu’une digue opposée à la formidable faveur de Dieu. «Il m’a visité dans
mon humiliation.»