L’étude de la providence peut être considérée comme une véritable
science, comme une science positive. De même qu’en physique on laisse de
côté l’étude de la cause productive, opérante, de même ici nous
considérerons comme un mystère l’acte même de Dieu, la façon dont il
procède, si j’ose dire, son truc. Mais il reste une matière très bien
définie à notre science: les effets de la providence, les rapports entre
les événements et les âmes qui les reçoivent, les lois de la destinée,
la façon dont l’espèce d’une âme détermine l’espèce des événements qui
lui sont départis, la façon dont les événements entrent dans le
développement des âmes, les portent au point psychologique où elles
devaient aller, la faveur qu’ils ménagent aux actes qu’elles doivent
accomplir, les protections, les invitations et les déconseils des
choses, leur intervention merveilleusement adroite, inventive et presque
artiste, dans notre conduite. Tout cela est susceptible d’être ramené à
des lois, sans doute très subtiles et très limitées, mais qu’un peu de
sens mystique rend évidentes.
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«Vitiorum meorum evacuatio».--Le jeune homme ne peut pas comprendre la
nécessité, la beauté d’un effort dans ce sens. Comme il a besoin de se
préserver pour croître encore et s’achever, il est avare de tout ce
qu’il possède, il cherche à retenir en lui tout ce qu’il y trouve. Mais
l’homme une fois fini, construit, normal, il commence de sentir ce
besoin de purgation, d’évidement, de simplification morale qu’expriment
les paroles de la prière. Il ne tient plus à ce qu’il trouve en lui
d’impur, il en a assez de ce qui n’est pas bon.
Surtout il ne pense plus à paraître, il a reconnu que le plaisir de
_passer pour_ n’entre pas en balance avec la satisfaction d’_être_
quelque chose. Il connaît l’amertume, l’empoisonnement de ce qui est
mauvais, la douceur, la bienfaisance de ce qui est bon. Alors il
commence de souhaiter à être débarrassé, évacué de ses vices, aussi
simplement qu’il souhaiterait qu’on lui perce un abcès.
L’admirable dans les demandes, dans les exigences de Saint Thomas, c’est
ce qu’elles ont d’étroit, de mince, de «gering» en allemand. C’est un
lutteur qui souhaite de maigrir, d’être allégé de tout ce qui le gêne,
et de voir augmenter cela seulement en lui qui sert à quelque chose.
«Charitatis et patientiae, humilitatis et obedientiae, omniumque
virtutum augmentatio.» Voilà encore ce qu’un jeune homme ne peut pas
avoir envie d’obtenir. Parce qu’il n’a pas encore trouvé les
résistances, éprouvé les obstacles qui forcent au repliement, à
l’humilité, à la patience. Je commence seulement à comprendre les vertus
de cette sorte et, sans le dernier coup dont je viens d’être frappé, je
ne saurais pas encore tout ce qu’elles signifient.
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De même que dans les arts il y a certaines qualités que l’on ne peut pas
apercevoir, d’abord parce qu’elles sont trop près du propos même de
l’auteur, parce qu’elles lui sont trop utiles, de même, ces vertus, il
faut avoir eu besoin de vivre pour les démêler. Elles n’apparaissent
qu’appelées par l’usage. On ne les comprend que lorsqu’on arrive au
moment où il faut faire au mieux. On s’aperçoit alors qu’on les a déjà
exercées spontanément sous l’appel et l’invitation de certaines
circonstances, mais sans savoir, sans les tenir pour souhaitables en
elles-mêmes. La prière de saint Thomas est comme un effort pour les
styliser, pour les faire rentrer dans l’art de la conduite, pour les
retracer en soi délibérément et d’un trait qui insiste.
«Charitatis et patientiae». Et en effet il y a entre elles un mystérieux
rapport que je sens en ce moment pour la première fois. Depuis que
j’attends, que je subis, que je patiente, c’est comme si toute mon âme
réprimée, resserrée, sentant mieux son abondance, se trouvait mieux
prête à la donner. Le passage à autrui infiniment facilité par le refus
de passer qui m’est opposé par les événements.
Au reste, il y a quelque chose dans toutes ces vertus qui ne peut pas
être expliqué, justement parce qu’elles sont trop utiles, trop pareilles
à l’action, trop immédiates. Commencer à les aimer, n’est-ce pas quitter
déjà le point de vue esthétique?