19 septembre 1914. (1er carnet, page 9).

L’étude de la providence peut être considérée comme une véritable

science, comme une science positive. De même qu’en physique on laisse de

côté l’étude de la cause productive, opérante, de même ici nous

considérerons comme un mystère l’acte même de Dieu, la façon dont il

procède, si j’ose dire, son truc. Mais il reste une matière très bien

définie à notre science: les effets de la providence, les rapports entre

les événements et les âmes qui les reçoivent, les lois de la destinée,

la façon dont l’espèce d’une âme détermine l’espèce des événements qui

lui sont départis, la façon dont les événements entrent dans le

développement des âmes, les portent au point psychologique où elles

devaient aller, la faveur qu’ils ménagent aux actes qu’elles doivent

accomplir, les protections, les invitations et les déconseils des

choses, leur intervention merveilleusement adroite, inventive et presque

artiste, dans notre conduite. Tout cela est susceptible d’être ramené à

des lois, sans doute très subtiles et très limitées, mais qu’un peu de

sens mystique rend évidentes.

* * * * *

«Vitiorum meorum evacuatio».--Le jeune homme ne peut pas comprendre la

nécessité, la beauté d’un effort dans ce sens. Comme il a besoin de se

préserver pour croître encore et s’achever, il est avare de tout ce

qu’il possède, il cherche à retenir en lui tout ce qu’il y trouve. Mais

l’homme une fois fini, construit, normal, il commence de sentir ce

besoin de purgation, d’évidement, de simplification morale qu’expriment

les paroles de la prière. Il ne tient plus à ce qu’il trouve en lui

d’impur, il en a assez de ce qui n’est pas bon.

Surtout il ne pense plus à paraître, il a reconnu que le plaisir de

_passer pour_ n’entre pas en balance avec la satisfaction d’_être_

quelque chose. Il connaît l’amertume, l’empoisonnement de ce qui est

mauvais, la douceur, la bienfaisance de ce qui est bon. Alors il

commence de souhaiter à être débarrassé, évacué de ses vices, aussi

simplement qu’il souhaiterait qu’on lui perce un abcès.

L’admirable dans les demandes, dans les exigences de Saint Thomas, c’est

ce qu’elles ont d’étroit, de mince, de «gering» en allemand. C’est un

lutteur qui souhaite de maigrir, d’être allégé de tout ce qui le gêne,

et de voir augmenter cela seulement en lui qui sert à quelque chose.

«Charitatis et patientiae, humilitatis et obedientiae, omniumque

virtutum augmentatio.» Voilà encore ce qu’un jeune homme ne peut pas

avoir envie d’obtenir. Parce qu’il n’a pas encore trouvé les

résistances, éprouvé les obstacles qui forcent au repliement, à

l’humilité, à la patience. Je commence seulement à comprendre les vertus

de cette sorte et, sans le dernier coup dont je viens d’être frappé, je

ne saurais pas encore tout ce qu’elles signifient.

* * * * *

De même que dans les arts il y a certaines qualités que l’on ne peut pas

apercevoir, d’abord parce qu’elles sont trop près du propos même de

l’auteur, parce qu’elles lui sont trop utiles, de même, ces vertus, il

faut avoir eu besoin de vivre pour les démêler. Elles n’apparaissent

qu’appelées par l’usage. On ne les comprend que lorsqu’on arrive au

moment où il faut faire au mieux. On s’aperçoit alors qu’on les a déjà

exercées spontanément sous l’appel et l’invitation de certaines

circonstances, mais sans savoir, sans les tenir pour souhaitables en

elles-mêmes. La prière de saint Thomas est comme un effort pour les

styliser, pour les faire rentrer dans l’art de la conduite, pour les

retracer en soi délibérément et d’un trait qui insiste.

«Charitatis et patientiae». Et en effet il y a entre elles un mystérieux

rapport que je sens en ce moment pour la première fois. Depuis que

j’attends, que je subis, que je patiente, c’est comme si toute mon âme

réprimée, resserrée, sentant mieux son abondance, se trouvait mieux

prête à la donner. Le passage à autrui infiniment facilité par le refus

de passer qui m’est opposé par les événements.

Au reste, il y a quelque chose dans toutes ces vertus qui ne peut pas

être expliqué, justement parce qu’elles sont trop utiles, trop pareilles

à l’action, trop immédiates. Commencer à les aimer, n’est-ce pas quitter

déjà le point de vue esthétique?

A la trace de Dieu · 第 47 / 151 题