Sur le «Confiteor»

Composition étonnante:

La première partie: découverte de toute cette assistance au-dessus de

nous, de tout ce tribunal auquel nous ne pensions pas, qui était là

pourtant au moment même du péché. Le pécheur refuse d’être tout seul, il

renonce à ces arrangements qu’il pourrait conclure avec lui-même, il se

prive de la solitude où l’on se tire toujours d’affaire, où l’on finit

toujours par dégotter la bonne excuse.

Et le mouvement d’hostilité envers soi-même s’accentue par l’énumération

des espèces du péché: cogitatione, verbo et opere;--et surtout par cette

terrible reprise: _mea culpa, mea culpa, mea maxima culpa_. Paroles

admirables qui attaquent directement ce dernier fond en nous, ce refuge

ou plutôt cet esprit de fuite et d’élusion qui subsiste au fond de toute

accusation de soi. L’être vraiment cerné, désigné, réduit à faire face

au doigt qui le désigne. C’est le moment de la grande angoisse. Je me

représente maintenant très nettement ce que c’est que la contrition. Ce

n’est pas tant un effort de repentir, que la volonté de rester un

instant tout ouvert, sans rien toucher en soi, tel que l’on est

vraiment, c’est la transe de s’offrir à cette assemblée souveraine sans

prendre le temps de se rhabiller, ça consiste à ne plus bouger au moment

même où l’on a le plus envie de ne pas être vu, c’est une patience d’une

minute, l’endurance d’un instant difficile et honteux, le fait de se

croiser les mains lorsqu’elles voudraient tout remettre en ordre.

Considérée de cette façon, et avec les forces que me donne en ce moment

mon humiliation, je crois que je réussirai enfin à me rendre capable de

contrition.

* * * * *

Sitôt ce dernier retranchement franchi--c’est le centre de la prière--le

pécheur se retourne contre ceux qu’il a convoqués à son humiliation. Il

les repince. Puisqu’ils sont là, il va se servir d’eux. L’un après

l’autre, il les rattrape, il tourne vers chacun d’eux ses «accusatifs».

C’est sa revanche. C’est sa vengeance. Il faut maintenant que chacun

d’eux tour à tour se fasse son avocat devant Dieu. Tant pis pour eux!

Ils n’avaient qu’à ne pas être là. Le moment terrible est passé. Ce

petit instant a suffi. Le pécheur est quitte pour ce qui le concernait.

Il a tourné le cap difficile. La partie de la tâche qui lui incombait

est remplie. Aux autres de faire leur devoir!

Le ton d’admirable confiance, d’assurance même: «Ideo precor beatam

Mariam semper virginem... orare pro me ad Dominum Deum nostrum.» Celui

qui parle sait bien qu’il fait partie d’une communauté où chacun ne

subsiste que par le secours des autres. Il compte, il escompte, il

attend,--avec une sorte de naïveté et presque d’impudence--qu’on fasse

pour lui ce qu’il a mérité qu’on fasse.

* * * * *

Le _mea culpa_, c’est ce qui fait toute la différence entre la

confession littéraire et la confession religieuse. Il ne faut pas

contester qu’il y ait au fond de la confession littéraire, si sincère,

si dure, si entêtée à la vérité soit-elle, une espèce de délice et comme

un arrière-goût de miel. C’est le plaisir de se découvrir comme

individu, comme personne unique et inimitable; et toute découverte, même

d’un vice, pourvu qu’il soit sans ressemblance avec aucun autre,

contribue à renforcer ce plaisir. Mais au fond de la confession

religieuse, il y a tout au contraire cette épouvantable goutte

d’amertume du _mea culpa_. Le _Confiteor_ s’ouvre comme un défilé qui y

conduit inévitablement. On y entre non pas pour découvrir, mais pour

subir. Au lieu du plaisir de s’apercevoir unique et inimitable, ce qu’il

y a au fond, c’est l’horreur et la honte de reconnaître qu’on a

participé à la grande turpitude universelle, qu’on a plongé dans cette

mer anonyme et affreuse du péché, qu’on s’est rendu pareil à tous les

autres hommes, qu’on a été quelque chose qui portait un nom de toute

éternité comme: lâche ou: luxurieux ou: jaloux. C’est pourquoi toute

précision, toute individualisation de la faute dans l’aveu qu’on en fait

vont à l’encontre du but même de la confession. C’est pourquoi les

questionnaires qu’on trouve tout dressés dans les paroissiens pour

faciliter l’examen de conscience sont, à cause même de leur généralité,

de leur manque de souplesse et de complaisance à l’individu,

parfaitement appropriés aux fins de la confession.

Le recours secret, le point d’évasion, la fissure par où l’orgueil,

comme un gaz inodore, rentre dans la cloche de l’âme, d’où on l’avait

exclu, c’est cette idée que la chose qu’on avoue vous est propre et

comme réservée. Il n’y a qu’à s’écouter parler à un ami: le tour

personnel qu’on donne malgré soi à ce qui, dans la réalité, était commun

et de pure humanité, la façon dont nous cherchons à faire paraître dans

chaque action avouée un trait de notre caractère, au besoin une manie,

quelque chose en tous cas qui n’appartienne qu’à nous. C’est toujours

dans ce sens que s’exerce le coup de pouce.

Et justement la confession catholique tend à boucher cette possibilité

de retour pour l’orgueil, à créer une atmosphère réellement

irrespirable. C’est pourquoi elle paraît si monstrueuse. Mais ceux qui

contre elle préconisent la confession directe à Dieu ou la confession à

un ami, n’est-ce pas que, pour être inspirés de trop près par lui, ils

n’aperçoivent pas revenir l’orgueil, que le pécheur doit mettre sur la

table et dépouiller au même titre que tous les autres péchés?

A la trace de Dieu · 第 46 / 151 题