1º Aspect antisocial du catholicisme

Antagonisme par les idées et par les sentiments qu’il développe dans

l’individu, ou par les idées et les sentiments qu’il y détruit.

A. _Par les sentiments et les idées qu’il développe dans l’âme de

l’individu._

a) Le premier est l’idée ou le sentiment de l’éternité. Et c’est

justement celui qui fait le caractère conservateur du catholicisme et

qui l’oppose ainsi à l’esprit social moderne.

Les sociétés humaines sont des formes mouvantes; les sociétés modernes

en particulier sont en perpétuel devenir; elles cherchent sans cesse à

s’adapter plus parfaitement à des conditions toujours nouvelles,

indéfiniment modifiées. Et à s’y adapter socialement par des mesures

d’ordre collectif, purement extérieur. Le législateur moderne est

attentif à de petites variations, étroitement relatives au temps, mais

qu’il essaie de suivre et d’épouser, et qu’il doit donc nécessairement

prendre tour à tour pour autant d’absolus. Son œuvre est de créer ou de

développer le bien-être par toute une série d’accommodations. Et toute

participation à la vie sociale est une participation à cette œuvre, qui

implique que l’on croit à ce que j’appellerai la valeur absolue du

changement, autrement dit au progrès.

Bien entendu, le catholicisme ne combat pas par principe les mesures

d’amélioration sociale, mais il n’encourage ni à les prendre, ni à les

exécuter, il ne stimule pas le développement de la société; il est comme

un corps neutre qui ne provoque à cet égard aucune réaction. Et voici

d’abord pourquoi.

L’idée d’éternité n’est pas chez le chrétien une idée vide et abstraite.

C’est une notion familière, presque un sentiment. Elle a passé dans son

sang, elle s’est identifiée avec son regard. Si bien que lui-même ne se

rend pas toujours compte à quel point elle influence tous ses jugements,

par suite toutes ses actions. Le chrétien vit naturellement au point de

vue de l’éternité, et il voit toutes choses sous cet aspect.

1º D’où une première impression, qui le pousse dans la voie de

l’indifférence sociale: c’est que les transformations sociales ne sont

rien de réel. Les œuvres humaines sont d’une pitoyable fragilité. Le

temps passe: et voilà tout emporté. Tandis qu’un esprit à forme sociale

est sensible surtout à ce qui subsiste de l’œuvre des siècles, à ce qui

s’accumule, au résidu du progrès, l’esprit chrétien au contraire ne voit

que ce qui disparaît, que ce qu’on avait cru définitif et qu’un peu de

temps a balayé: il est frappé par les contradictions ridicules

auxquelles le plus petit laps de temps conduit forcément la politique,

et par l’inanité immense du changement social; il constate la permanence

des mêmes maux, sur laquelle seules les formes différentes qu’ils

revêtent peuvent donner le change. Le mouvement ne lui apparaît que

comme une parodie de l’éternité, comme une sorte de comédie sur place

que nous donnons à ce qui demeure, ou, si l’on veut, comme un

développement dramatique de l’Immuable, mais dont le seul sens est le

retour: quelque chose de replié sur soi-même, de dirigé sur son point de

départ et dont on ne peut souhaiter que de l’y voir le plus tôt possible

revenir. Dieu origine et terme, source et fin. La vie sociale tout

entière n’est qu’un moyen de se réunir à lui, de le retrouver. Il n’est

donc pas intéressant de travailler à la développer pour elle-même; elle

trouvera toujours bien son chemin; la pente en est fatale; l’orientation

qu’elle prend d’elle-même est forcément la meilleure.

Il faut noter ici en passant que toutes les tentatives pour greffer

l’évolutionnisme sur le catholicisme (Brunetière) sont fausses dans le

principe. Ce sont vraiment là deux antipodes dans le monde des idées.

Non seulement sur la question de l’origine des choses: opposition entre

création et évolution; mais même sur l’histoire, sur le développement du

monde. L’idée catholique, c’est que l’humanité ne peut rien recevoir du

temps, que le temps n’est par lui-même rien de créateur, mais une

négation au contraire, la privation de la perfection, de la stabilité,

de l’incorruptibilité originelles, un accident qui est arrivé à l’homme,

une blessure avec laquelle il faut vivre, et dont il ne se guérira que

par la mort. Idée puissante et magnifique, mais dont l’effet est de nous

désorienter complètement ici-bas. Pour le chrétien en effet--le temps

n’étant rien de positif--plus de direction, plus de progrès; et surtout:

2º--c’est là le deuxième effet de cette idée de l’éternité, si concrète

pour lui--rien de mieux à faire que d’échapper au temps; ou plus

exactement, il voit qu’il ne faut se servir du temps que pour s’en

guérir le mieux possible, que pour s’y créer le plus de chances possible

de salut dans l’éternité. Le peu d’instants qui nous est laissé, il faut

l’employer à commencer notre éternité. La pensée du chrétien ne s’arrête

pas aux limites de sa vie terrestre, elle passe tout naturellement au

delà, il y a une circulation toute facile et familière de ses idées

entre le temps et l’éternité. Mais quelle proportion entre les deux

éléments mis ainsi en contact et en continuité par le va-et-vient de son

esprit? Ne sont-ils pas ridiculement incommensurables? Le chrétien se

voit tout de suite mort; déjà c’en est fait de lui ici-bas. Ces quelques

heures il faut donc les employer à se préparer le mieux possible à ce

qui va suivre, à amorcer le reste. Sentiment d’une œuvre immense, d’une

œuvre éternelle à commencer tout de suite, le plus tôt possible, avant

toute autre. Pas trop de temps pour se mettre seulement en mesure de la

continuer sans trop de désavantage, une fois mort. Le chrétien est

quelqu’un de pressé.

Ce n’est pas en effet à l’inaction proprement dite que conduit la

présence continuelle, dans l’esprit, de l’éternité; ce n’est pas du tout

à une sorte de nirvana intérieur. Au contraire. Il est aiguillonné sans

cesse par ce sentiment de la brièveté de la vie comparée à la grandeur

des choses qui s’y décident. Il a peur, il a honte de chaque minute qui

passe sans profit.

Et non seulement sans profit pour son amélioration intérieure; mais

aussi sans exercice de la charité au bénéfice du prochain. Son zèle à

cet égard est plus ardent que celui d’aucun réformateur. Mais il est

forcément d’une nature toute différente. La conscience du peu de temps

dont il dispose lui interdit d’attendre pour faire le bien. Il veut

faire du bien tout de suite, ne sachant pas s’il sera encore temps

demain. C’est pourquoi il est impropre à toutes les mesures d’utilité

sociale, qui ne doivent porter leurs fruits qu’à longue échéance. Il

s’attaque aux maux eux-mêmes déjà produits, déjà criants, et il néglige

d’en extirper la racine. Il va voir les pauvres, les habille, il leur

donne à manger. Autant de fait, autant de pris sur le mal, se dit-il. Et

il ne s’inquiète pas de savoir si l’on ne pourrait pas fermer, obstruer

les sources de la misère toujours renaissante. Toute tentative dans ce

sens, toute loi cherchant à modifier directement l’état social, se

heurte non pas à son hostilité, mais à son indifférence. (C’est aussi

qu’il sait que les sources du mal sont extra-sociales, sont d’ordre

moral, ou psychologique, ou si l’on veut, mystique: péché originel. Et

il ne pense pas que les moyens auxquels on recourt puissent jamais être

efficaces, car ils n’agissent pas dans le plan où se trouve le mal. Il

se souvient que l’homme a été condamné par lui-même à la douleur et il

se souvient de la parole du Christ: Il y aura toujours des pauvres parmi

vous). Ou plus exactement à son incompétence. Il se tient en face du

réformateur comme celui qui agit en face de celui qui projette. Il n’a

rien à objecter à ce qu’on veut entreprendre, sinon ce qu’il a déjà

fait, lui, simple homme privé, unité infime, mais agissante. Ce qu’il a

déjà fait, par simple préoccupation d’arriver à temps.

b) Nous arrivons déjà à la deuxième idée antisociale, ou mieux asociale,

que développe le christianisme dans le cœur de l’homme.

On peut la présenter, d’une façon globale et sommaire, en disant que

c’est l’idée de l’antériorité de l’individu sur la société. D’après la

_Genèse_, Dieu a créé d’abord un homme. Tandis qu’il fabriquait les

autres êtres tout de suite en série, il donnait à l’homme ce privilège

d’être _un_ avant d’être _plusieurs_. Ce point du dogme est d’une

importance extraordinaire et commande toute la doctrine. (Voir Bossuet:

_Élévations sur les mystères_. Début de la 7e semaine).

Il est facile de montrer la présence de cette idée dans la conception

non seulement d’un Dieu unique, mais encore d’un Dieu personnel, et

surtout dans la morale: pas de principes généraux, ou du moins pas de

règles se recommandant, pour s’imposer, de leur universalité. Mais toute

la morale tient en ceci: l’imitation d’un certain être, d’une personne

bien déterminée, dont on connaît les habitudes et les goûts.

Et d’ailleurs les conceptions morales n’étant jamais que l’expression

des conceptions psychologiques, c’est la conception d’une âme

individuelle, personnelle, inaliénable, responsable entièrement

d’elle-même, et des autres seulement d’une façon secondaire, qu’il faut

mettre au principe de l’originalité catholique. Non pas les hommes, non

pas une masse confuse et homogène, qui se serait peu à peu différenciée,

d’où l’individualité serait tombée à la longue comme un débris d’un bloc

qui s’effrite; mais l’homme d’abord, créature de Dieu, libre et

indépendante au sein de la Création, obligée à l’hommage et à

reconnaître en elle la ressemblance de la divinité, mais pouvant s’y

refuser aussi, pouvant pécher, déchoir, mourir, et même mourir

éternellement. Vous voyez comme l’accent se porte sur l’unité, tout au

contraire des doctrines sociologiques où il se porte essentiellement sur

la pluralité, ou sur la somme.

Si l’on aperçoit bien ce point, on comprend que parmi les incroyants il

y ait certaines catégories d’esprits qui se laissent séduire, convertir

plus facilement que d’autres. D’un certain point de vue, on peut diviser

les hommes en deux classes: ceux qui ont le sens de la vie individuelle,

et ceux qui ne l’ont pas. Rien de plus inexplicable pour les seconds que

l’égotisme. Mais pour les premiers, quelle ivresse! S’apercevoir, se

trouver, se connaître. Non pas encore se condamner et se haïr. Mais

s’aimer simplement tel qu’on est. Pas d’état où l’on soit à la fois plus

loin et plus près du catholicisme. Plus loin: de toute la distance de

l’orgueil, qui est infinie, car, pareille à l’espace sous les pieds

d’Achille lancé à la poursuite de la tortue, elle se multiplie

indéfiniment. Plus près: parce que celui qui a commencé de s’apercevoir

comme individu, c’est-à-dire comme n’étant pas la même chose qu’un

autre, s’il est logique et constant, et s’il ne se contente pas à trop

bon marché, s’il ne se laisse pas complètement enchanter et désarmer par

la Circé intérieure, par les voluptés de la conscience de soi, tôt ou

tard, mais presque fatalement, il faudra qu’il se reconnaisse comme âme.

Et une fois que l’on s’est reconnu comme âme, on est déjà la proie du

catholicisme, la proie de l’Église.

Un mot encore sur ces deux formes d’esprit: comme certains voient

naturellement dans l’espace géométrique, et d’autres pas, de même

certains voient dans leur conscience, et d’autres pas. Et ceux qui n’y

voient pas, ne peuvent avoir aucune idée de ce que les autres y voient.

Ils regardent l’égotiste comme un fou, ou comme quelqu’un de plongé dans

une opération incompréhensible; ils haussent volontiers les épaules. Et

je ne nie pas que parmi ceux-là il ne s’en trouve qui aient pour les

choses sociales, pour les lois et les nécessités de la vie sociale, un

regard naturellement compétent; ils peuvent, eux aussi, voir des choses

que les autres ne voient pas. Je ne peux pas vous dire quoi, ne l’ayant

jamais vu moi-même, la société, les sociétés, m’étant toujours apparues

jusqu’ici comme quelque chose de sourd, d’informe, de mort, sur quoi mon

esprit n’avait aucune prise, aucune capacité d’approfondissement. Mais

je sais et je veux croire que d’autres y démêlent ce que je n’y peux

voir. Je leur demande seulement en échange de croire qu’il y a des

choses aussi qu’ils ne voient pas.

Examinons maintenant comment cette idée de la réalité de l’individu agit

sur l’esprit du chrétien pour le décourager de l’action sociale. Comme

il pense que l’individu précède la société, il pense que les maux dont

souffre la société ont leur origine dans l’individu. Et en effet, c’est

un grand point du dogme catholique, que la source de tout le mal est

dans la faute commise par le premier homme. C’est dans l’âme, et dans

une âme déterminée, que s’est passé l’événement dont nous voyons

aujourd’hui les conséquences multipliées, étendues à l’infini et dans

tous les sens, et formant le vaste et inextricable réseau de la misère

sociale.

Aussi le chrétien ne peut-il se défendre d’un certain scepticisme en

face des mesures destinées à l’amélioration des sociétés. Il lui semble

que les moyens auxquels on recourt sont condamnés à l’inefficacité, car

ils n’agissent pas dans le plan où se trouve le mal, et ne peuvent par

suite le rencontrer. Il ne croit pas que les hommes se laissent

améliorer dans l’ensemble, mais seulement en détail. Il pense qu’en

prescrivant des réformes, qu’en publiant des lois, on ne peut jamais

toucher que des effets et par suite qu’on ne peut produire de changement

véritable, durable, acquis. Sa pensée peut se résumer ainsi: les

origines du mal sont psychiques; elles ne peuvent donc être atteintes

par les instruments sociaux.

Mais son scepticisme va plus loin. Il pense que ces origines ne peuvent

être atteintes par aucun moyen à la disposition de l’homme, que ces

sources ne peuvent être taries. Autrement dit, il pense que l’humanité,

en tant qu’humanité, ne peut s’améliorer, que le progrès moral n’est

qu’une apparence, la civilisation qu’une œuvre relative, de nouveaux

vices y remplaçant les anciens, et de nouvelles vertus, il est vrai,

celles qu’on voit disparaître. (Et par suite les maux se renouvellent

aussi: «Il y aura toujours des pauvres parmi vous».)

Autrement dit encore, il croit à la permanence de la nature humaine, à

l’impossibilité d’en modifier les traits fondamentaux. Il sait que

l’individu humain reparaît, rejaillit toujours le même. Comme il part de

la monade spirituelle, à toutes les époques, il est en effet logique de

sa part d’admettre que tout finit et que tout recommence avec chacune.

Pas de transmission des progrès que peut faire une âme à une autre. Tout

au moins pas de transmission à l’état tout fait, comme se transmettent

par exemple d’un esprit à l’autre les acquisitions scientifiques ou

intellectuelles. L’exemple seul peut agir en engageant aux mêmes

opérations intérieures. Mais en tous cas la lutte contre le mal

recommence avec chaque individu, et à partir du même point. Chaque âme

étant une réalité indépendante, détachée de celles mêmes qui lui ont

donné accès en ce monde, se trouve avoir toute l’affaire à nouveau sur

les bras. Elle retrouve les mêmes penchants, les mêmes passions à

combattre que d’autres ont déjà domptés avant elle. Elle porte à elle

seule tout le poids du péché originel, comme les autres ont eu, chacune

à son tour, à le porter. L’héritage d’Adam est en elle aussi nouveau,

aussi _récent_ au sens latin qu’en toutes celles qui l’ont précédée.

C’est pourquoi on n’avance pas. A toutes les époques, sous les

variations extérieures de l’organisation politique et sociale, l’homme

reparaît toujours le même, capable des mêmes choses en bien et en mal.

Leçon de la guerre à cet égard. Aussi, pour ramener le bien dans la vie

sociale, le chrétien ne connaît-il qu’un moyen, toujours le même, et

qu’il ne se lasse pas d’employer: c’est celui de l’action personnelle,

c’est l’effort de l’individu sur l’individu. Bien entendu il n’en peut

attendre de transformations générales, visibles de l’extérieur. Mais une

seule transformation intérieure, véritablement opérée, lui semble plus

précieuse mille fois que le changement de face d’une société tout

entière, que l’amélioration artificielle, et obtenue du dehors, d’un

groupe social, que la trêve qu’une loi habile pourrait arriver à

conclure, en équilibrant les intérêts, entre les passions d’une

multitude; aux yeux du chrétien il vaudrait mieux qu’elles fussent

détruites en une seule âme.

Pour compenser le manque de généralité de son action, il essaiera

cependant de multiplier ses efforts, de se donner tout entier autant de

fois que possible, d’aller auprès du plus de gens possible. De là le

caractère insatiable, dévorant de la charité. Une fois qu’elle s’est

emparée de certains cœurs elle ne les laisse pas qu’elle ne les ait

consumés tout entiers. Ils ne cessent d’être sensibles à la

disproportion entre ce qu’ils peuvent faire par cette méthode si lente,

si tardive, encore que tellement plus exhaustive, de l’action

individuelle, et l’énormité du mal à réparer, la multitude des âmes à

sauver. C’est pourquoi ils ne connaissent pas le repos, ni la joie, ni

la satisfaction d’avoir fini quelque chose; c’est pourquoi ils ne

goûteront la paix--mais probablement aussi la plus douce dont il puisse

disposer en notre faveur--que lorsque Dieu les aura réunis dans son

sein.

B. _Comment le catholicisme tend à désorganiser l’esprit social par les

idées et les sentiments qu’il détruit en nous._

Les sentiments dont nous venons de montrer l’action antisociale, sont

ceux qu’une foi élémentaire et pour ainsi dire minimum au catholicisme

doit tout naturellement et tout de suite développer. Mais il y a des

multitudes de degrés dans la foi, et donc dans ses conséquences. La foi

catholique est comme un acide qui ronge l’âme; suivant la nature plus ou

moins résistante de celle-ci, elle y fait plus ou moins de progrès. Chez

certains, elle touche presque tout de suite une couche inattaquable et

ne va pas plus loin. Cela ne veut pas dire que ceux-là ne sont pas de

vrais chrétiens. Ils peuvent vivre à l’intérieur de l’Église, sans être

jamais saisis du zèle suprême ni de l’amour impitoyable de Dieu. Mais

d’autres sont plus sensibles, plus exposés, plus friables. L’acide

continue en eux indéfiniment ses ravages; la foi entame sans cesse de

nouvelles régions de leur âme; ils brûlent, ils se consument à fond.

Chez ceux-là surtout les notions sociales sont en danger: tôt ou tard

elles seront attaquées, tôt ou tard il faudra qu’elles y passent.

Les notions. Il ne s’agit plus en effet seulement d’un désencouragement

général à l’action sociale; il s’agit de la destruction des idées mêmes

sur lesquelles est fondée la société civile, il s’agit d’une

désorientation complète de la pensée, et de la formation progressive

dans l’esprit d’une sorte de stupidité au point de vue social. Le poison

est sûr: il ne faut que lui laisser le temps de produire toutes ses

conséquences.

a) _Idée de droit._--Il faut être juste. Bien qu’il y ait un certain

égoïsme de la sainteté, ce n’est pas contre les notions altruistes que

s’opère la destruction par la foi. C’est dans l’individu lui-même

d’abord que le foyer de la vie sociale est attaqué; je veux dire que

c’est des avantages mêmes qu’elle lui procurerait, qu’il se sent d’abord

dégoûté. Toute la vie sociale moderne repose sur l’idée de droit; s’y

intéresser, c’est s’intéresser à la reconnaissance extérieure et

officielle de certains droits dont la conscience nous avertit que nous

sommes pourvus; c’est s’intéresser aussi sans doute à la fixation de

certains devoirs; mais qui n’ont d’intérêt et d’importance que parce que

l’accomplissement en est nécessaire pour assurer la protection de

certains droits. Toute l’évolution sociale ne tend-elle pas à donner des

garanties de plus en plus délicates, atteignant de plus en plus loin, à

l’individu? Et l’établissement de la justice ne serait-il pas

l’établissement de la parfaite proportionnalité des droits?

Or cette notion de droit n’existe pas, n’a pas de sens, pour un chrétien

tant soit peu conséquent, tant soit peu imprégné du véritable esprit de

l’Évangile. Il faut bien comprendre de quel regard il se voit lui-même;

au bout de peu de temps, lorsqu’il s’est bien pénétré de sa misère, je

ne parle pas seulement de ses péchés, mais de son insuffisance radicale,

de son manque d’être, de réalité, de perfection, il ne peut plus se

prendre pour quelque chose. La seule idée qu’il peut avoir des droits

lui semble quelque chose de tout fantastique, de presque risible. Ou

tout au moins, c’est une idée à laquelle il ne s’arrête pas, qui n’a pas

de prise sur son esprit, une idée d’un autre monde.

A la place de cette idée de ses droits, il n’y a dans son esprit qu’un

profond abîme, qu’un trou, qu’une blessure béante. En effet le chrétien

ne voit pas ses fautes du même œil que l’infidèle; elles ont pour lui un

tout autre sens; elles sont davantage que des infractions à une loi

abstraite: des offenses à quelqu’un de très aimé. «... ad detestationem

proprii peccati quatenus est offensa Dei.» (Tanqueray, p. 536). Aussi

gardent-elles dans son souvenir une vivacité intolérable et ne se

laissent-elles pas oublier. Il a la vue sans cesse rivée sur toutes les

insuffisances d’amour dont il a pu se rendre coupable, et bien qu’il ait

plus d’espoir que personne de se les voir pardonner, plus de confiance

qu’aucun dans sa réhabilitation, son cœur ne cesse de saigner, le regret

l’occupe et l’obsède. On se rend compte qu’il lui est bien difficile,

dans ces conditions, de se reformer en arrière, de redevenir quelqu’un

et de faire face à nouveau. Le chrétien n’arrive plus au rassemblement,

à la densité nécessaires pour prétendre, protester, réclamer. Il

s’enchante au contraire de plus en plus de l’injustice qui lui est

faite, il s’en enivre comme d’un vin précieux, il la reçoit comme le

présent le plus merveilleux que Dieu puisse lui faire. Déjà dans l’amour

humain cette sorte d’enchantement du sacrifice se fait sentir chez les

amants vraiment épris, vraiment perdus. Mais il reste toujours un vieux

fonds de révolte et d’exigence, la part du corps et du désir, qui

produit les tempêtes, les colères, les crises de haine et de volonté.

Dans l’amour de Dieu, tout n’est plus que tendresse, douleur et abandon.

L’âme fidèle ne s’offre plus que pour la souffrance; c’est là qu’elle

cherche toutes ses voluptés. (Comme Dieu est tout entier en acte, de

même c’est un cœur parfaitement développé que nous lui offrons.) Par

suite, elle ne voit plus dans la méchanceté d’autrui qu’un instrument;

loin de chercher à s’en défendre, elle en recueille les effets et les

atteintes comme une manne, comme une rosée céleste. Et si elle réagit

d’une façon quelconque, ce n’est que pour demander à Dieu le pardon de

ses persécuteurs. (_Matthieu_, V, 38 à 48).

Ces sentiments peuvent paraître invraisemblables ou factices. Ils sont

au contraire parfaitement naturels, et presque inévitables pour qui

s’est laissé prendre une fois au piège du catholicisme. Leurs

conséquences aussi, c’est-à-dire l’absolue incapacité à concevoir les

conditions fondamentales de la vie sociale.

Que l’on mesure par la pensée l’intervalle qu’il y a entre le citoyen,

au sens antique ou révolutionnaire du mot, armé de ses droits jusqu’aux

dents, se posant fortement en antagonisme et en résistance en face de

tous les pouvoirs oppresseurs, et le chrétien sans cesse acculé, sans

cesse aux abois, ne voyant d’autre recours que le martyre, poussé

jusqu’aux confins extrêmes de cette vie et prêt à chaque instant, sur le

moindre signe de Dieu, à la quitter. Que l’on comprenne bien quel autre

règne de préoccupations habite ce dernier!

Le souvenir de ses fautes est tellement prospère dans son cœur que c’est

comme une plante qui pousse devant une fenêtre: il arrive à cacher tout

ce que les autres peuvent faire de mal. Le vrai chrétien ne voit plus

les torts qu’on lui fait; ou tout au moins, il ne les voit que

difficilement, en se forçant. Absence complète de susceptibilité.

Indulgence, presque faiblesse pour les péchés des autres...

L’opinion que le chrétien doit avoir de soi. Conscience perpétuelle de

la très petite différence qu’il y a entre l’homme bon et l’homme

mauvais, du tout petit bonheur qui a suffi à le préserver de ne pas être

tout à fait mauvais. Et naturellement il peut très bien pécher sur ce

point comme sur tous les autres, c’est-à-dire oublier son infirmité, se

laisser aller à la vanité, à l’orgueil, au triomphe, à se croire d’une

autre essence que les autres. Mais s’il est vraiment chrétien, la

première occasion le rappelle; il reprend conscience de tous ses

manques; il revoit en lui tout ce qui ressemble aux sentiments qu’il

vient de trouver, avec indignation peut-être, chez son frère, il se

retrouve de la même trempe, de la même fabrique. Il se rappelle les

équivalents dans son passé de la faute qu’il voit commettre. De là

l’indulgence chrétienne, cette espèce de faiblesse, presque de

complaisance pour le péché des autres, ce peu d’intérêt que prend le

chrétien à critiquer, à condamner, à réformer, à punir.

Au terme, dans la vie contemplative, la conduite des autres avec vous

vous apparaît sur le même plan que les éléments physiques, comme une

série de faits inchangeables, et dont il n’est intéressant de s’occuper

que pour en profiter. C’est une matière brute que l’âme va distiller à

son avantage, dont elle tâchera de faire une liqueur agréable à Dieu.

Espèce d’égoïsme transcendant qui se cache sous cette extrême patience.

Pour avoir envie de réformer le cœur d’autrui, il faut une autre

charité, d’une autre espèce, il faut l’amour du prochain à côté de

l’amour de Dieu,--l’amour de soi qui d’habitude y pousse par calcul,

ayant complètement disparu de l’âme. Et dans certaines âmes purement

contemplatives, l’amour de Dieu est si brûlant qu’il consume, qu’il

absorbe tout.

Le chrétien n’a plus le sentiment de l’injustice, ni par suite celui de

la justice. Il trouve beau et louable que certains aient beaucoup et

d’autres rien du tout, que toute la douleur du monde s’accumule sur les

uns et toute la prospérité sur les autres. Et il se félicite d’être au

nombre des déshérités, et il ne voudrait rien faire pour se priver d’un

avantage si inappréciable! C’est le monde renversé, c’est un autre

univers de valeurs et d’appréciations.

b) _Idée de propriété._--La propriété n’étant qu’un des droits que

l’homme se reconnaît, il est fatal que l’idée en soit détruite par la

foi et par l’amour de Dieu, en même temps que l’idée générale de droit.

Mais c’est un point sur lequel il est intéressant d’insister.

1º Et d’abord il faut bien voir combien l’idée de propriété est

fondamentale dans la vie sociale. Toute réforme, même celle qui réduit

la propriété de certains, tend à assurer une meilleure distribution de

la propriété en général. Même le socialisme, j’entends le collectivisme,

qui veut transmettre la propriété tout entière à l’État, ne propose la

mesure que pour en obtenir l’utilisation maximum, l’exploitation

exhaustive, que pour en garantir à tous le bienfait.

On peut même aller plus loin. La propriété est garantie, confirmée par

la loi divine. «Tu ne voleras point.» Je ne crois pas à l’origine

artificielle et fortuite de la propriété, telle que Rousseau l’a

décrite. Elle correspond à un sentiment profond et naturel. Il n’y a

qu’à voir comme l’enfant tient à ses jouets, avec quelle jalousie et

quelle avarice il les défend.

2º Mais pour une âme vraiment éprise de Dieu, en qui la foi a fait son

cheminement souterrain, est venue attaquer les assises, quelle pauvre

chose que la propriété, que c’est bien en effet le jouet que l’enfant

retient de toute la force de ses petites mains! Non seulement inutile.

Mais il est bon même de n’avoir pas le nécessaire, ou plutôt de ne

l’attendre que de Dieu. Le vœu de pauvreté résulte tout naturellement de

la dévotion à Dieu. On sent bien en effet que rien ne lui est plus

agréable que cette remise complète entre ses mains, que ce renoncement à

se suffire soi-même, que cette attente du pain de chaque jour. On n’est

pas tout à fait son enfant, tant qu’on n’en arrive pas là! Un enfant ne

laisse-t-il pas à son père le soin de le pourvoir de tout? Et il y a des

assurances formelles de Jésus, que, si nous nous abandonnons à lui d’un

cœur vraiment dépouillé, il ne nous laissera jamais manquer du

nécessaire. «Regardez les lis des champs...» (_Matthieu_, VI, 19 à 34).

On dira: Mais Dieu ne fait plus de miracles, il ne fait plus tomber la

manne pour les affamés. Tous les jours il y a des hommes qui meurent de

faim. Si on ne prend pas ses précautions...--Mais il faut dire: Dieu ne

fait plus de miracles, parce qu’il n’y a plus de gens qui l’aiment assez

pour en attendre. Ayez seulement cette confiance en lui, d’en attendre:

et le miracle se produira, le même, sous des vêtements nouveaux, et avec

utilisation des dehors de la vie moderne et des lois soi-disant normales

de la vie, le même qu’aux plus anciens temps de la Bible. Voilà une

expérience bien facile à faire sur l’existence de Dieu. Bien facile au

moins en apparence, car on en voit tout de suite les conditions: c’est

d’abord qu’il faut connaître Dieu déjà, et l’aimer de tout son cœur, et

croire en lui de toutes ses forces, et ne pas imaginer, même un instant,

qu’il puisse manquer. Car saint Pierre enfonçait dans l’eau en raison

directe de ses doutes. Or si la foi est conditionnelle, interrogative,

elle sera forcément insuffisante: et Dieu s’abstiendra.--D’autre part

l’autre condition est de se dépouiller de tout d’un seul coup. Or

essayez voir si c’est facile; essayez de ne rien retenir du tout.

_Histoire d’Ananias et de Saphira_ (Actes. V.)--Tolstoï.

Et pourtant le véritable chrétien, j’entends celui qui est parvenu à la

dernière extrémité, ne peut pas posséder; la seule idée, la seule

sensation de la propriété lui est insupportable. Il ne peut penser à tel

objet, qu’il a gardé jusqu’ici, sans un malaise de toute son âme, sans

éprouver le besoin de le donner le plus vite possible. A la lettre, il

lui brûle les doigts; il ne sera tranquille que quand il ne l’aura plus.

«Donner son bien aux pauvres.» Cette suprême extravagance aux yeux du

monde, à laquelle bien peu sont assez intrépides pour se décider, c’est

cependant le dernier mot de la sagesse chrétienne. Le mendiant est la

véritable figure de Jésus-Christ en ce monde; c’est sous cette forme que

nous nous approchons le plus près de lui (_Matthieu_, XIX, 21 à 24); et

pour nous le signifier, c’est sous les traits d’un mendiant qu’il est

apparu le plus souvent aux saints. Beau passage de Tolstoï sur les

mendiants dans: _De la Vie_.

En somme, le véritable système social fondé sur l’Évangile serait une

sorte de parasitisme universel. Chacun vivant sur un autre, chacun

donnant ce qu’il a et réclamant d’un autre ce qu’il lui faut. Quelque

chose dans le genre de la vie que nous menons, ou que nous devrions

mener ici: recevoir des colis, et en donner à ceux qui n’en ont pas.

Avoir sa vie tout entière aux mains des autres, attendre tout d’autrui,

et qu’autrui attende tout de vous. Rien de plus approfondissant que

cette dépendance, rien qui permette mieux au cœur de se développer. Le

besoin est le père de tous les autres sentiments; et mieux il est senti,

plus les autres sont vifs. Même davantage: il est seul capable d’ouvrir

véritablement l’intelligence; un homme qui n’a jamais eu faim, ne peut

rien comprendre ici-bas; un homme qui n’a jamais été réduit à tout

espérer d’un geste qu’un autre fera ou non, celui-là trouve toutes les

idées fermées, scellées; il peut jongler avec elles, mais il ne sait pas

ce qu’elles veulent dire. Il faut que le cœur soit ouvert, comme on

ouvre un fruit, pour que l’esprit à son tour puisse ouvrir les idées. Et

ainsi celui qui pourrait être en sécurité, à qui la chance a donné

l’assurance du lendemain, s’il veut être quelque chose, il faut qu’il la

perde, il faut qu’il se ruine volontairement, il faut qu’il porte

lui-même la main sur ses avantages et se rende pareil aux plus

déshérités.

Mais on voit combien une pareille orientation d’esprit est contraire à

l’ordre social, au moins tel qu’il est conçu et établi. Que fait la

société, sinon de garantir à chacun la possession de ce qu’il a? Ou

mieux encore, qu’appelle-t-on une société juste sinon celle qui

donnerait à chacun cette assurance du lendemain, cette garantie contre

la misère immédiate, dont le chrétien ne songe qu’à se priver?

On sait combien _en fait_ le souci de la richesse domine toutes les

préoccupations sociales. Toute société, plus ou moins franchement, dit à

ses membres le fameux: Enrichissez-vous! de Guizot. Mais le

christianisme, au contraire, invite à s’appauvrir. Tandis que toute

réforme sociale tend à transformer les pauvres en riches, tout précepte

chrétien tend au contraire à transformer les riches en pauvres.

c) _Idée de famille._--L’esprit dévorant de l’Évangile va même plus

loin. Comme une flamme légère et cruelle, il voltige par-dessus les

barrières les plus sacrées, il enflamme par leur sommet les idées les

plus réservées, les plus indispensables, les mieux protégées--et par la

religion même. Il s’en prend même à la famille. On connaît les fameux

passages, si durs, de l’Évangile à cet égard: _Matthieu_, VIII, 21, 22;

XII, 49, 50; XIX, 27, 28, surtout 29: «Et quiconque aura quitté des

maisons, ou des frères, ou des sœurs, etc...», X, 34, 48.

Dans cette attaque si imprévue, si scandaleuse contre ce qu’on a appelé

la cellule sociale, on voit bien à l’œuvre la force anti-sociale de

l’Évangile. Et je ne la signale ici en passant que pour bien mettre à

jour cette tendance (qui, encore une fois, n’est pas la seule), et que

pour montrer jusqu’où peut mener le catholicisme (non pas jusqu’où il

mène forcément).

Cette même veine conduit au devoir de chasteté, (c’est-à-dire à la

destruction de la vie), dont je voudrais montrer seulement combien, vu

du point de vue de l’amour de Dieu et de la vie contemplative, il est

naturel, et comment il se place facilement sur le même plan que le

devoir de pauvreté. Non pas une prescription saugrenue, destinée à

éprouver la docilité du novice, ni une simple pénitence. Mais quand on

aime vraiment une femme, a-t-on envie d’aller avec d’autres? Est-ce que

ce n’est pas la chose la plus horrible qui puisse être imaginée? De

même--il ne faut pas craindre ces comparaisons--de même quand on aime

Dieu vraiment, que peut-il y avoir de plus horrible que de le tromper

avec ses créatures? Dans l’amour, surtout physique, l’être aimé devient

une fin en soi. Mais comment une âme dévorée par la charité divine

pourrait-elle souffrir, même pour un instant, de se donner une autre fin

que Dieu? D’autre part la pureté, la propreté de l’esprit et des sens

sont indispensables pour voir clair dans les choses de Dieu. Et qui

cherche à voir clair dans ces choses, obtient tout naturellement ces

vertus, par une appropriation spontanée, en lui.

Or, que peut-on imaginer de plus radicalement anti-social que la

chasteté?

(_Note_: Ce que dit Lafcadio Hearn dans _la Lumière vient de l’Orient_

sur la conception de la famille par les Japonais, comment en effet le

christianisme est pour beaucoup dans la désorganisation de cet

idéal[13], qui était peut-être celui de l’antiquité occidentale ou

proche orientale, et notamment des Juifs (Patriarches) avant la venue du

Christ. L’Évangile, en donnant naissance à l’individualisme, a détaché

la femme du groupe où elle était prise et qui l’étouffait, et lui a

laissé prendre ce rôle de dissolutrice où elle a tellement

excellé--jusqu’à amener la dispersion et le désordre de nos mœurs

contemporaines, et ce complet évanouissement de la famille qui était la

caractéristique essentielle de notre société avant la guerre. (Mais,

malgré cette conséquence extrême, je ne puis arriver à déplorer cette

liberté qui lui a été rendue, et à préférer l’étouffante «socialité»

Japonaise).

[13] _Matthieu_, XIX, 5. C’est à cause de cela que l’homme quittera

son père et sa mère et qu’il s’attachera à sa femme: et les deux ne

seront qu’une seule chair.

d) _Idée de patrie._--Si nous continuons de suivre l’action corrosive de

l’esprit catholique dans l’âme, nous arriverons à sa dernière attaque, à

celle qui nous intéresse le plus pour l’instant. Conflit de l’esprit

chrétien et de l’esprit national.

1º Les hommes ont une tendance à confondre les sentiments élevés qu’ils

découvrent en eux; ils leur semblent procéder tous de la même

inspiration. Et ils essaient de montrer leur unité, leur mutuelle

dépendance. C’est ainsi que des esprits très généreux, à la fois

chrétiens et patriotes, ont été amenés à vouloir assimiler la cause de

la Chrétienté à celle de la France. Certains même,--par exemple

Péguy,--ont été convertis au catholicisme par leur amour de la France.

(Cf. Psichari). Le culte de Péguy pour Jeanne d’Arc, sa sensibilité

exquise pour tout ce qu’il y a en effet de profondément chrétien dans

certains aspects de l’histoire, des mœurs ou même de la géographie

françaises, cette vieille devise que la France est la fille aînée de

l’Église, lui ont fait croire qu’en se battant pour elle, il se battait

en même temps pour sa foi.

Je l’avoue, je ne vois pas beaucoup plus de consistance dans cette

émouvante persuasion, que dans celle du libre-penseur farouche qui

confond la cause de la justice avec celle de son pays. Et même ce

dernier me paraît avoir beaucoup plus raison dans son opinion--du moins

en entendant la justice au sens abstrait et intellectuel qu’il lui

donne. La justice est quelque chose de beaucoup plus profondément

inhérent à la patrie, à l’esprit national, que la foi catholique.

D’ailleurs, le sentiment national me paraît être quelque chose de

beaucoup trop souterrain, de beaucoup trop fruste et élémentaire pour

qu’on puisse le faire dériver d’un autre sentiment; l’attachement à la

patrie est quelque chose de brut, de presque physique, de pareil à

l’attachement de la bête pour son terrier. C’est un sentiment qui peut

être développé, cultivé, enrichi, qui peut s’éclairer et s’éclaircir de

toutes les réflexions que peut faire l’esprit sur l’histoire et sur le

passé du pays. Mais c’est justement parce qu’il leur est antérieur,

parce que dans son essence il est informe et indifférencié, sourd et

comme buté, qu’il est obligé, pour s’expliquer et se faire comprendre,

d’en appeler à ses réflexions. Il se les annexe, il s’en attribue le

bénéfice; mais le lien est toujours _a posteriori_ et factice. Le

sentiment national, c’est l’instinct de conservation de nos rudiments

psychologiques les plus nus, les plus véritablement initiaux. Un certain

nombre de traits originels, encore sans contenu, et qui pourront

conduire à des pensées, à des manières très différentes de concevoir la

vérité, mais que l’on se trouve à posséder tous en commun avant toute

autre chose. Cela est antérieur même à la pensée; c’est purement

éthique; cela se ramène peut-être à une certaine manière de se dire

bonjour, ou de se serrer la main, ou de se recevoir les uns les autres,

ou simplement de faire la cuisine. Les racines du sentiment national,

c’est un certain nombre de goûts auxquels on est attaché ensemble.

Quelque chose de presque informulable, tellement c’est simple et pour

ainsi dire étymologique. Un presque rien qui est tout. Et cela, au

moment où c’est menacé,--d’une façon tout à fait imprévue pour ceux

mêmes qui ressentent la secousse,--peut se déclarer, au moins

provisoirement, plus important que les idées, les doctrines, les

prétentions auxquelles ils avaient cru tenir le plus fortement. Échec du

socialisme dans cette guerre. Avant d’assurer le succès de la lutte des

classes, une chose a paru au prolétariat plus urgente à régler: il a

fait passer avant tout la réduction et peut-être l’anéantissement de

toute une catégorie d’individus de toutes les classes, y compris la

sienne, dont le crime est de ne pas saluer, manger, boire ou plus

généralement se tenir comme lui. Remarquez que je ne dis pas cela du

tout pour le rendre ridicule, ni pour diminuer le sentiment national. Je

trouve parfaitement naturel que les sentiments _naturels_ passent avant

les autres et fassent entendre des exigences plus fortes. Et même, je

dois l’avouer, j’ai conscience de trop rabaisser le sentiment national

en le ramenant à ces bagatelles que j’ai dites. C’est quelque chose de

plus à quoi il s’attache. Il est certainement un des sentiments les plus

nobles, les plus forts que l’homme puisse ressentir. Mais les plus

obscurs aussi, les plus inanalysables, les moins intellectuels. Et c’est

tout ce dont j’ai besoin pour l’instant.

Car il en résulte à la fois deux conséquences opposées: d’abord qu’il

est tout naturel de la part de qui le ressent de greffer sur lui tous

ses autres sentiments, toutes ses idées les plus précieuses. Justement

parce que le contenu intellectuel en est presque nul. Et c’est ainsi que

nous voyons le socialiste s’imaginer qu’en défendant sa patrie il ne

fait rien de plus que combattre le capitalisme, que faire la guerre à la

guerre, tandis qu’à côté de lui le catholique croit défendre Dieu et

l’Église. N’est-ce pas en effet sur cet embryon de son âme, qu’il sent

attaqué, qu’ont poussé toutes ses croyances? Ne sont-elles pas comme la

fleur de cette tige? N’est-il donc pas naturel de les y faire porter et

reposer, en esprit?

Mais nous qui sommes dehors,--c’est la deuxième conséquence--et qui

voyons les différences entre ces fleurs, malgré l’identité des tiges,

nous comprenons que le rapport de la tige à la fleur n’est pas

analytique, mais comme dit Kant synthétique. La preuve matérielle en est

donnée par ce fait, auquel ni le socialiste, ni le catholique ne

semblent penser. C’est que, dans la tranchée d’en face, se trouvent à

coup sûr un socialiste et un catholique, et qui croient, eux aussi,

combattre chacun pour leur cause. Ce seul fait suffirait à décider de

l’indépendance absolue du sentiment national et de la foi chrétienne.

2º Il reste à décider si celle-ci, prise à son plus haut degré

d’efficacité, telle que nous l’avons décrite dans les paragraphes

précédents, est aussi de plus destructrice du sentiment national.

Ici il y aurait beaucoup à dire.

Examinons d’abord la question au pur point de vue psychologique, auquel

nous nous sommes placés jusqu’ici. Il y a antagonisme certain entre le

sentiment national et l’extrême charité chrétienne.

D’une part en effet, ce qu’il y a de plus profond, de plus essentiel

dans le sentiment national, c’est peut-être une certaine colère. On se

dit: que j’aie tort ou raison, ça m’est égal, et l’on sent l’envie de

tuer. C’est tout le contraire d’un sentiment raisonné, justifiable.

C’est une sorte de préférence brute de ce qu’on est, à tout ce que les

autres peuvent s’amuser d’être, à tout ce qu’il peut leur prendre la

drôle d’idée d’être. Quelque chose d’à la fois boudeur et violent, une

décision purement émotionnelle, une de ces crises de passion pendant

lesquelles on remet à plus tard d’avoir raison, pendant lesquelles on se

veut plus bête, plus borné qu’on ne l’est, et qui vous rendent prêt à

sauter sur qui viendrait vous contredire ou simplement être le contraire

de vous. C’est pourquoi l’issue naturelle et comme le soulagement de ce

sentiment est la guerre. Besoin de percer, de tuer, d’étrangler.

Et encore une fois je ne cherche pas à rabaisser le sentiment national.

On ne saurait à la fois ni trop l’abaisser, ni trop l’élever. C’est en

effet un monstre étrange, qui tient à la fois de l’instinct de

conservation le plus brutal et du désintéressement le plus pur. Étant

l’instinct de conservation de la race, il présente à la fois toute la

violence de l’égoïsme et tout le détachement d’un emportement idéaliste,

d’un amour abstrait.

Mais, quoi qu’il en soit, en aucune façon et jamais, le chrétien ne peut

avoir sincèrement le désir de tuer; il ne peut sincèrement vouloir la

mort de son ennemi; même quand l’insulte dont il a à se venger, la

menace dont il faut se défendre, sont autre chose qu’une affaire

personnelle, sont dirigés contre les siens, contre sa patrie. Il peut

désirer d’un grand cœur mourir pour sa patrie, mais il ne peut vouloir

sincèrement tuer, vouloir risquer de paraître devant Dieu avec cette

tache effroyable sur la conscience.

D’ailleurs, ce foyer de colère, cette effervescence spontanée du

sentiment qui fait le patriotisme, tendent à s’étendre sous l’influence

générale du christianisme. L’amour de Dieu travaille sans cesse à

détruire tous ces replis, tous ces repaires où s’abrite, en se retirant

devant lui, l’amour de soi. Il les ouvre, il les force en s’avançant, il

met sans cesse à découvert ce petit peu d’intérêt, d’égoïsme, qui prend

une forme supérieure pour nous rester, et l’oblige à décamper.

Voilà pour l’antagonisme psychologique.

On pourrait aussi examiner la question d’un autre point de vue, plus

proprement historique. On pourrait regarder de quelle façon le

catholicisme s’est comporté à travers les âges vis-à-vis du sentiment

national. Et peut-être, si l’on ignorait ce que nous venons de dire sur

leur opposition dans l’âme, pourrait-on le conclure en constatant

simplement de l’extérieur quels ont été leurs rapports réciproques.

D’abord il faut faire remarquer que la différence essentielle entre

l’ancienne et la nouvelle loi, c’est que la première ne valait que pour

le peuple juif, peuple élu, tandis que la nouvelle a été prêchée à

toutes les nations. L’Évangile a été accueilli par les Gentils, plus

vite et plus complètement que par les Juifs. Explosion de la religion de

Dieu hors du monde juif en le faisant éclater. Et dans le fait même de

cette propagation immédiate à travers les nations innombrables qui

composaient l’empire romain, il y a déjà un indice. Il est bien probable

qu’il n’y avait pas grande affinité entre la foi nouvelle et l’essence

d’aucune de ces nationalités: le christianisme était une graine ailée et

voltigeante, mais qui n’avait pas besoin de trouver de terrain

particulier; un pollen qui fécondait n’importe quelle fleur. Il glissait

par-dessus toutes les différences humaines et par là même tendait à les

faire disparaître. Il venait remplacer ce qui pouvait survivre dans les

cœurs d’indépendance et d’attachement au passé, par une préoccupation

débordante, par un ensemble d’idées, de passions, de croyances nouvelles

qui absorbaient tout le reste.

Il faut dire que le terrain en général avait été préparé par la

merveilleuse unité romaine, dont la nature était si subtile, si unique

qu’on ne peut pas l’expliquer autrement que comme une préfigure de

l’unité catholique: quelque chose, dans l’ordre politique, d’analogue à

la mission de Jean par rapport au Christ. Rome avait rassemblé les

peuples sous sa main, comme pour les remettre en un seul faisceau aux

apôtres.

Et il faut le dire: il n’y a jamais eu, il ne pourrait jamais y avoir

qu’un seul véritable internationalisme, c’est l’internationalisme

catholique romain. Il n’empêche pas, il n’empêchera jamais les guerres,

parce que la guerre aussi est divine. Mais il a sur tous les autres cet

avantage incomparable, qu’il subsiste même au milieu de la guerre, qu’il

se glisse au centre de l’horreur et qu’il y répare encore ce qui peut

être réparé. L’Évangile a été prêché à toutes les nations, et tant que

l’on reste dans le plan de l’Évangile les nations n’existent plus. Elles

n’ont en tout cas qu’une réalité d’ordre purement humain, qui

s’évanouit, qui se pulvérise dans la lumière de Dieu.

En recevant des mains de Rome l’empire sur les nations civilisées, le

catholicisme a pris une sorte de position temporelle au-dessus de

toutes. Longtemps les pays ont cherché à garder de l’héritage romain non

seulement l’empire spirituel sur le monde, mais aussi quelque chose de

la domination de fait. Nous nous occuperons en détail, dans la deuxième

partie, des tendances politiques du catholicisme. Mais ici je ne veux

qu’indiquer ce qu’il y a de naturel à certains égards dans une mentalité

ultramontaine, dans l’esprit jésuite par exemple. On ne voit d’habitude

que l’aspect extérieur de cette mentalité, qui semble alors monstrueuse,

extravagante. Mais il faut se représenter un esprit qui voit dans saint

Pierre le véritable héritier de Jésus, ayant reçu de lui mission de

fonder son Église, et l’ayant fondée à Rome; il faut se mettre à la

place de quelqu’un pour qui les intérêts spirituels sont tout et qui en

voit le gouvernement visiblement remis entre les mains du pape. C’est de

là que lui vient toute lumière, tout éclaircissement, toute instruction,

tout conseil et toute force. Tous les changements qui se produisent en

lui, tous les événements de sa vie, en somme, ont leur point de départ,

leur source là-bas. Quoi de plus naturel que la lente désaffection de ce

qui l’entoure immédiatement, où il ne tarde pas à tomber? De même qu’il

a quitté sa famille et ses biens pour suivre cet appel étrange et

irrésistible à son cœur, de même il quitte lentement sa patrie. Il se

sent de plus en plus impropre, de plus en plus désaffecté.

Et ici, il faut remarquer que ce ne sont pas forcément les cœurs les

plus désintéressés, les plus enflammés de charité, ni les plus

mystiques, qui perdent le plus vite le sentiment national. Tout dépend

de l’ordre dans lequel on ressent les principaux intérêts humains: amour

de la propriété, amour des siens, amour de la patrie. L’attaque a raison

d’abord du plus faible, et la destruction suit l’ordre inverse de la

résistance. L’ultramontanisme conquiert le plus vite les âmes un peu

froides, d’imagination restreinte, et qui ne vont pas facilement jusqu’à

embrasser les intérêts généraux humains, difficiles à incarner.

L’attachement au monde et à ses avantages peut survivre en eux à

l’attachement national (bien qu’il ne soit en aucune façon justifiable

du point de vue chrétien, mais nous faisons ici de la psychologie). On

obtient ainsi le type du jésuite, si odieux à tous les libéraux (bien

qu’il soit le plus libéral des types chrétiens), parce que le libéral

est en général essentiellement nationaliste.

Mais à côté de ce type, il peut y en avoir d’autres, chez qui l’amour du

pays subsiste après tous les autres sentiments, et même après le

sentiment familial, et se défend contre les sirènes de l’amour de Dieu,

souvent même victorieusement. C’est un des plus beaux types humains, je

crois, que l’on puisse imaginer. Bien que peut-être ici le point de vue

divin fasse apparaître les choses un peu différemment. C’est le type à

jamais fixé en Jeanne d’Arc. C’est celui certainement sur lequel Péguy

avait les yeux fixés, et c’est sous cette armure irréprochable qu’il est

mort.

Janvier 1917.

A la trace de Dieu · 第 20 / 151 题