A. _Neutralisation par l’Église des tendances anti-sociales de
l’Évangile._
Dans tout ce qui précède, nous n’avons fait que suivre jusqu’à ses
conséquences extrêmes, qu’elle ne peut atteindre que dans certaines
âmes, une tendance de l’Évangile. Mais dans les préceptes officiellement
enseignés par l’Église nous ne trouvons rien de semblable à ce que nous
avons dépeint. C’est quelque chose qui est dans l’Évangile, mais que
l’Église a bien soin d’y laisser. Ce sont des conclusions qu’elle en
laisse tirer, mais qu’elle ne propose pas expressément. Au contraire,
dans ses catéchismes, dans ses traités de morale, elle nous prescrit
très nettement des devoirs sociaux; elle fait même, des infractions à
nos «devoirs d’état», c’est-à-dire aux devoirs que nous impose notre
situation sociale, de véritables péchés.
Bien mieux. On dirait qu’au lieu d’encourager ceux qui poursuivent la
perfection évangélique, elle se méfie d’eux. En tous cas elle prend
contre eux des précautions; elle les enferme; elle tâche de les rendre
inoffensifs: elle neutralise leur action; elle délimite avec exactitude
leur royaume; puisqu’ils veulent sortir du monde, elle leur ménage un
endroit où ils en soient hors. Et elle empêche ainsi la contagion de la
vie contemplative.
C’est pourquoi ce n’est pas par la tendance que nous avons examinée
jusqu’ici que se produira le gros conflit entre l’Église et la Société
Civile. On peut dire que dans une certaine mesure l’Église elle-même
prend le parti de la société contre ses plus fidèles enfants. Sachant
qu’ils ne peuvent que gêner son action sociale, elle prévient l’État et
les met elle-même hors de portée de nuire.
Pourtant l’État a le nez fin; il a flairé, non pas le danger, car il n’y
en a pas, mais l’offense à sa propre existence que représentent les
contemplatifs. Il a bien compris qu’il y avait là une forme de vie qui
était la négation même de la vie sociale. C’est pourquoi il s’est
attaqué aux congrégations, et avec cette colère, cette rancune que nous
avons vues, et que la simple considération de l’intérêt public ne suffit
pas à expliquer.
Mais il ne peut empêcher ce fait que tout homme impartial doit
reconnaître: c’est que l’Église ne cherche pas à développer les
tendances antisociales de l’Évangile, que nulle part elle ne nie le fait
de la société, ni ne conteste sa légitimité, mais qu’au contraire elle
fait tous ses efforts pour contenir l’anarchie de la sainteté.
B. _Que d’ailleurs on peut trouver dans l’Évangile même certaines
indications d’une autre nature que les indications anti-sociales._
Mais ici on ne manquera pas de dire que c’est justement là une preuve
que la doctrine de l’Église est toute différente de celle de l’Évangile,
que l’Église a transformé l’Évangile dans un sens politique, l’a pour
ainsi dire confisqué au profit de son œuvre. L’Église, dira-t-on, a
besoin de vivre, elle est même faite pour vivre; il faut donc qu’elle
s’arrange pour ça; qu’elle détruise ou neutralise tout ce qui dans la
doctrine chrétienne est ennemi de «l’être» social, tout ce qui est
parent de la mort. Mais elle ne le peut faire qu’en étouffant la parole
même de Jésus.
Peut-être, en effet, pour croire à la possibilité et à la légitimité
d’un aspect social du christianisme, faut-il croire d’abord à l’Église,
croire qu’elle est d’institution divine, que ses fondateurs ont reçu
directement de Dieu le pouvoir de développer l’Évangile, croire à tout
ce qu’elle semble ajouter à l’Évangile comme à une vérité vraiment
divine.
Et cependant on peut trouver, dans l’Évangile même, cette reconnaissance
du fait de la société, de sa légitimité, cette acceptation des
conditions normales de la vie, qu’on pense n’émaner que de l’Église.
Bien entendu, c’est inconciliable avec les préceptes que nous en avons
jusqu’ici tirés. Mais il y a des choses inconciliables dans l’Évangile;
Il y a des sources toutes voisines, mais divergentes. Ou plutôt il y a
des plans différents, la sainteté y est enseignée à différents étages.
Tous les modes de l’activité humaine y peuvent trouver leur légitimation
et leur sanctification.
Il faut tout de suite préciser. Je crois qu’on peut trouver dans
l’Évangile:
1º Une reconnaissance du fait de la société et d’un ordre de perfection
compatible avec la vie sociale.
2º Un encouragement à l’activité sociale individuelle.
La seule chose qu’on n’y puisse pas trouver (ou seulement en forçant les
textes), ce sont les bases d’un système social déterminé, des
indications pour l’organisation de la société sur tel ou tel plan.
C. _Reconnaissance du fait de la société, et indication de plusieurs
étages de préceptes, de plusieurs ordres de perfection, ou plutôt de la
possibilité d’y accéder à des temps différents._
a) Rappelons d’abord la reconnaissance des devoirs envers l’État
contenue dans la parabole du denier à César.
Mais il y a mieux: les conseils de Jésus au jeune homme riche qui était
venu le consulter. (_Saint Matthieu_, XIX, 16 sqq.). On y voit nettement
les deux sortes de vie qui s’offrent au chrétien. Bien entendu il y a
une préférence nettement marquée pour la seconde. Comme dans l’épisode
de Marthe et Marie. Mais la première reste possible. Elle est reconnue,
acceptée et peut être sanctifiée par l’observation des commandements.
L’ancienne loi était suffisante, bien qu’elle n’embrassât pas toute la
perfection possible.
D’ailleurs, pour bien comprendre l’accent mis par Jésus sur l’abandon
des richesses et sur le renoncement à toute activité extérieure pour le
suivre, il faut tenir compte du moment exceptionnel où se trouvaient
ceux à qui il s’adresse. Ils avaient le Fils de Dieu parmi eux. Ils
jouissaient de sa présence réelle. Ils vivaient à un instant unique du
monde. C’est pourquoi des devoirs exceptionnels s’imposaient à eux.
Jésus le dit d’ailleurs clairement à ses disciples dans l’épisode de
Madeleine (_Saint Marc_, XIV, 3-9): «Mais vous ne m’aurez pas toujours.»
b) Mais il y a dans l’Évangile quelque chose de plus profond, de plus
souterrain, dont on peut moins facilement trouver des expressions nettes
et isolables, et qui tend à autoriser la vie de chacun telle qu’elle
s’organise spontanément et naturellement. C’est cette grande idée que
personne n’est exclu, qu’il n’est jamais trop tard, qu’une âme n’est
jamais trop souillée pour être pardonnée et reçue. Parabole de la brebis
égarée. Insistance continuelle sur l’idée que les gens de mauvaise vie,
les pécheurs et les publicains ont plus de chance d’être sauvés que les
pharisiens.
Une petite pensée, un petit remords, un peu de sincère amour de Dieu, au
bout d’une longue carrière passée dans le mal, peuvent suffire au salut.
L’idée se retrouve d’un bout à l’autre de l’Évangile sous cette forme:
un peu c’est quelque chose, un peu c’est la même chose que beaucoup.
Offrande de la veuve. (_Saint Marc_, XII, 41-44). Miracle de la
multiplication des pains.--Le grain de moutarde, le levain (_Saint
Matthieu_, XIII, 31-33). Les ouvriers de la vigne (_Saint Matthieu_, XX.
Et XXV, 21: «Cela est bien, bon et fidèle serviteur; tu as été fidèle en
peu de choses, je t’établirai sur beaucoup.»)
D’une part, tout vous est demandé, mais d’autre part, si peu que vous
donniez, cela est déjà beaucoup. (C’est comme pour la foi: on vous
demande une foi absolue; mais si peu que vous supposiez, il en est tenu
compte; si peu que vous attendiez, il vous sera répondu). C’est là la
grande antinomie du christianisme; c’est par là que la morale chrétienne
a une prise si forte; c’est par la jonction hardie de l’extrême exigence
et de l’extrême indulgence.
En somme, en quoi la nouvelle loi s’oppose-t-elle à l’ancienne? Quelle
est la nouveauté immense que Jésus est venu ajouter au judaïsme? Il
annonce que le salut ne peut être obtenu mécaniquement, que l’on ne peut
juger à aucun moment, de l’extérieur, qu’il est conquis ou qu’il ne
l’est pas. Tout est dans les dispositions intérieures, dont Dieu seul
peut juger. Il n’y a pas de caste qui soit sauvée d’avance. Le salut est
possible partout, à tous les étages; et parfois simplement par un tout
petit mouvement de l’âme, par une pensée, qui à celui-là même à qui elle
vient semblera n’être rien du tout. La foi peut remuer les montagnes,
c’est-à-dire que d’énormes déplacements peuvent être produits par
d’infimes leviers, de nature purement spirituelle.
La foi, ou l’humilité. Ce n’est pas tant de nous corriger qui est
important, c’est de voir que nous sommes mauvais. Un petit moment
pendant lequel le pécheur aperçoit son indignité, s’effraye et cependant
ne désespère pas de son salut. Voilà ce qui peut être le plus agréable à
Jésus, voilà ce qui entre en balance à ses yeux avec toutes les vertus
et toutes les œuvres du juste.
Les deux idées fondamentales du catholicisme sont bien dans l’Évangile.
Il n’est jamais trop tard! Et: Rien n’est en vain!--Explication du
formalisme: même si le cœur n’y est pas, même si on ne peut pas y mettre
son cœur, une prière récitée, c’est déjà quelque chose. Car n’est-ce pas
se remettre, au moins extérieurement, dans le rapport véritable où
l’homme est à Dieu.--Même une prière récitée sur vous, en dépit de vous,
ou à votre insu, cela peut être quelque chose. Réconciliation de force
avec Dieu. Car dans cette forme vide en quoi consistera la cérémonie,
Dieu peut descendre; il peut la remplir; il peut y trouver une occasion
de fondre sur cette âme et de la rattraper malgré elle, par l’arbitraire
de sa toute-puissance, au moment qu’elle allait lui échapper. Ce peut
être la prise qu’il cherchait sur la brebis égarée.
Sens de la confession, même insuffisante, même dépourvue de contrition.
Car c’est une habitude qu’on entretient,--une forme qui tout à coup un
jour peut produire sa matière.
Sens de la politique des Jésuites: empêcher que personne ne sorte,
retenir à tout prix tous les fidèles, même les plus tièdes, dans
l’Église, pour les faire rester dans la zone de Dieu, exposés à sa
miséricorde, pour leur garder le bénéfice des sacrements. Transiger avec
leurs vices, pour les empêcher de perdre tout droit aux remèdes qui
peuvent les en guérir.
c) Pas besoin de montrer en détail comment cette tendance de l’Évangile
permet à nouveau la vie sociale. Gradation réintroduite. Suivant que
l’exigence de l’Évangile se heurtera dans l’âme à des résistances plus
ou moins fortes de la nature, du caractère, elle se réalisera à des
degrés plus ou moins accentués, et même de façons innombrablement
différentes. Et d’aucune de ces réalisations on ne pourra dire qu’elle
est moins précieuse aux yeux de Dieu, qu’elle donne à son auteur de
moindres chances de salut que les autres. Toute la machine sociale, tous
les étages de l’activité humaine peuvent subsister, la sainteté pourra
se retrouver partout. (Saint Paul, _sur le mariage_. I, _Corinthiens_,
VII en partie, 7).
d) Ceux qui refusent d’apercevoir cet aspect du catholicisme comme
primitif et pour ainsi dire inné, comme un aspect de l’Évangile aussi
naturel que l’autre, ce n’est pas étonnant que l’Évangile leur
apparaisse sur le même plan que les livres des autres religions. Il
devient en effet d’une simplicité presque puérile. Il perd d’un coup ce
caractère ambigu qui fait sa force, sa profondeur, sa fécondité, son
caractère unique. Il devient une série de préceptes unilinéaires, à
mettre en effet sur le même plan que les préceptes du bouddhisme ou du
stoïcisme, une doctrine qui peut être comparée à d’autres doctrines (et
que l’on peut supposer en avoir subi l’influence). Le catholicisme est
la seule religion chrétienne à reconnaître cet aspect de l’Évangile, la
seule à lui donner hardiment tout son développement. C’est donc la seule
aussi qui sache l’exploiter entièrement, lui donner tout son sens. Et
ainsi il reçoit de lui comme une confirmation indirecte de sa vérité, de
sa légitimité, en tous cas de son caractère privilégié. Il est bien le
seul à en épuiser la vibration dans ses dogmes. Et sans souci des
contradictions, auxquelles cette fidélité en tous sens le mène. Le
catholicisme seul accueille et tranquillise dans son sein l’inquiétude
multiple de l’Évangile. C’est pourquoi, si on ne le voit pas transposé
dans le catholicisme, l’Évangile doit en effet apparaître comme un livre
dans le genre des _Pensées_ de Marc-Aurèle ou du _Manuel_ d’Épictète, en
plus passionné et plus vulgaire. Reste à savoir quelle est
l’interprétation la plus profonde, ou même la plus vraisemblable, la
plus raisonnable. Impossible de s’entendre sur cette question, car c’est
celle même qui partage croyants et incroyants. Mais je crois qu’un juge
impartial, qui dans la circonstance est introuvable, serait obligé de
reconnaître que l’interprétation catholique n’est en tous cas pas plus
arbitraire que l’autre.
Qu’on peut _en fait_ être conduit, par une force invisible, en partant
du catholicisme actuel, à retrouver l’Évangile. Que l’Évangile peut
rester fermé à certains esprits, mort pour certains cœurs, tant qu’on
n’y est pas revenu en remontant la grande voie romaine du catholicisme.
C’est donc que le rapport de l’un à l’autre n’est pas si arbitraire.
C’est donc que l’Évangile n’a pas été si faussé que ça par l’Église.
C’est donc que le catholicisme et l’Évangile continuent de communiquer à
pleins bords.
Le seizième siècle «engherzig». Un retour de la méchanceté, de la dureté
juive. (Prédestination absolue). Bien entendu, c’est tout autre chose
que l’antique religion juive. Mais tout de même c’est une restauration
de la jalousie de Dieu. Et pour cela, tout ce qu’il faut laisser tomber
de l’Évangile: femme adultère, etc...
(_Note_: On peut mettre en balance avec les avantages incontestables
dont jouissent ceux qui considèrent et critiquent le christianisme du
point de vue historique, ceci: que l’absence chez eux du point de vue
dogmatique, le manque de compréhension intérieure des dogmes, leur fait
souvent apercevoir les analogies entre le christianisme et les religions
contemporaines qui sont purement superficielles, et aux yeux du
chrétien, même du philosophe, tout à fait fantasmagoriques. Combien les
comparaisons de textes peuvent tromper. Fausses analogies entre
bouddhisme et christianisme, entre christianisme et stoïcisme. Cela ne
peut se soutenir qu’en s’appuyant sur des textes, c’est-à-dire sur bien
peu de chose. Tout ça c’est vu de l’extérieur, par quelqu’un qui n’est
jamais entré ni dans l’une, ni dans l’autre doctrine, qui n’a jamais
connu expérimentalement combien l’âme s’organise différemment sous l’une
ou l’autre influence.)
D. _Objection: l’Évangile n’encourage pas à la vie sociale; il ne fait
que l’autoriser, ou même la tolérer, l’excuser._
En somme, dans tous ces passages, rien qui favorise la vie sociale.
Simplement elle y apparaît comme une imperfection qui peut être
pardonnée, qui n’empêche pas d’être chrétien. Ce n’est rien de plus que
ce que nous avions tout de suite reconnu, au moment même où nous
analysions les tendances anti-sociales du catholicisme.
Aucun foyer. Le principe de l’activité sociale reste toujours à chercher
dans l’âme individuelle, dans les dispositions naturelles de l’individu.
Tout ce qu’on peut dire, c’est que l’Évangile ne l’étouffe pas
forcément. Jésus a de la patience; il attend que nous ayons fini nos
petites affaires: c’est tout.
E. _Et pourtant peut-on dire qu’il n’y ait pas dans l’Évangile une
source positive d’activité, indépendante des sources individuelles?_
a) A ne regarder les choses que de l’extérieur, différence formidable
entre ce que peut accomplir un chrétien, et les œuvres d’un bouddhiste,
d’un stoïcien, de n’importe quel sage. L’œuvre sociale du christianisme.
Organisation des sociétés barbares. L’esprit d’association et de
coopération chez les premiers chrétiens. Même leurs ennemis
reconnaîtront qu’il n’a fait que s’affaiblir à travers les siècles,
c’est-à-dire, d’après leurs conceptions, à mesure que le catholicisme
s’éloignait davantage de l’Évangile. Cet esprit social était donc bien
inhérent au christianisme primitif, et non pas à une création
artificielle de l’Église.
b) En pénétrant à l’intérieur, on découvre en quoi consiste la source
d’activité qu’on voit ici se répandre, qu’on constate dans ses effets.
Fondement de la charité dans les raisons données par Jésus pour le
partage entre élus et damnés. (_Saint Matthieu_, XXV, 31 sqq.)
Mais surtout, car la charité à elle toute seule n’engendre jamais que
des activités isolées, surtout, le principe qui peut rendre le
christianisme capable des effets sociaux que nous avons vus, c’est la
rencontre, la collision de la charité avec un tempérament social. Sans
doute il faut un donné, quelque chose qui vienne de la personne. Mais la
charité décuplera la puissance de ses dispositions naturelles. Voici ces
âmes en face de l’œuvre sociale avec ce désintéressement et cette
intrépidité de cœur que donne la possession de Jésus-Christ. Des
soldats! L’habitude de ne se compter pour rien, la confiance, la
hardiesse, la joie, l’amour surtout.
c) Respect et utilisation du caractère. Ne rien faire contre la nature
individuelle. Au contraire l’utiliser, la capter, la diriger. Encore une
conséquence de l’idée de personne, qui préside à tout le dogme. On peut
dire: la seule morale qui tienne compte des différences psychologiques.
F. _Qu’on ne peut trouver dans l’Évangile les bases d’un système
social._
a) L’égalité chrétienne. L’Évangile peut-il fournir les bases d’une
démocratie?--Que certainement il y a un soupçon de tendance démocratique
au fond du christianisme. Elle apparaît si l’on songe au changement de
mentalité que peut produire chez le supérieur cette seule idée que celui
à qui il commande a une âme immortelle, comme la sienne. Ce n’est pas
tout à fait par hasard que les partisans du principe d’autorité penchent
aussi vers l’irréligion. (_Action Française_). Forte logique de leur
attitude.
b) Mais il y a un abîme entre une simple tendance et un principe
fournissant ne fût-ce que les traits généraux d’un système social.
Déductions forcées. La seule chose qu’on puisse tirer logiquement de
l’Évangile, c’est qu’une universalisation _pratique_ de la morale
chrétienne adoucirait certainement les rapports sociaux, mettrait de
l’huile dans les engrenages. Certainement une société dans laquelle
chaque membre aurait des sentiments évangéliques serait d’une perfection
incommensurable avec tout ce qu’on peut obtenir par d’autres moyens. Que
l’on comprenne bien la transformation que peut apporter dans les
rapports entre riches et pauvres, patrons et ouvriers, supérieurs et
inférieurs, la seule intervention de l’amour. Supposez quelqu’un
continuant d’exercer sa fonction, quelle qu’elle soit, et en qui l’amour
du prochain vient se loger. C’est un autre monde, un autre règne qui
apparaît. (La seule difficulté est d’obtenir qu’il continue à exercer sa
fonction, à vouloir ce qu’il fait). Imaginez seulement la mentalité d’un
patron qui ne cherche pas à gagner le plus possible, et qui voit dans
ses ouvriers des âmes de même rang que la sienne, douées des mêmes
droits surnaturels.
c) Cela suffit pour faire comprendre l’attitude des chrétiens sociaux.
(Essayer de former des foyers de désintéressement et d’amour, de
réformer la société en réformant les âmes.) Mais on peut se demander si
les lois économiques permettent même cela, si on peut commencer dans
cette voie, si un patron peut, avec quelque chance de n’être pas écrasé,
prendre cette initiative de ne pas chercher à gagner le plus possible,
ni à exploiter le plus avantageusement possible l’ouvrier. Et si
l’ouvrier peut commencer, avec quelque chance de n’être pas dupé par son
patron, de lui faire la confiance nécessaire.
d) Et, de plus, on peut objecter aux chrétiens sociaux, du simple point
de vue chrétien, qu’en espérant universaliser la morale évangélique, ils
entrent en lutte contre le péché originel, ils ne tiennent pas compte de
la nécessité du mal dans le monde.
CONCLUSION: De l’embarras même de toute cette discussion, il ressort que
le principal est toujours de savoir si on doit croire ou non, être
chrétien ou non. C’est bien la seule question. Peu importe ensuite que
le catholicisme soit social ou non, qu’il produise en nous tous ses
effets, ou seulement certains.