A. _Sujet_: Certains esprits peuvent se sentir attirés par le dogme
catholique, mais effrayés par l’aspect politique de la religion, par ses
usurpations dans le domaine social, par la lutte où elle semble engagée
avec l’esprit réformiste moderne. Et en effet, m’entend-on pas adresser
sans cesse ce reproche au catholicisme? Tantôt sous une forme grossière,
quand on l’attaque sur l’Inquisition et sur les guerres de religion.
Tantôt sous une forme plus raffinée et plus pénétrante, car on s’adresse
alors à quelque chose qui lui est plus essentiel, dont il a davantage à
répondre, quand on lui fait un grief d’être réactionnaire, de paralyser
le progrès, de faire cause commune avec les partis qui entravent
l’évolution sociale, de s’accrocher comme un poids mort aux «sociétés en
marche».
Cette question des rapports de la religion avec les sociétés est donc
extrêmement importante.
Bien entendu, il n’est intéressant de la traiter que si c’est avec la
plus entière franchise. Il ne s’agit pas d’arranger les choses qui ne
peuvent pas l’être. Il ne s’agit pas de montrer tout apprivoisé l’être
en réalité le plus sauvage, le plus dangereux qui soit. Oui, il faut
bien l’avouer tout de suite, vu d’une certaine façon, le catholicisme
est une espèce de monstre dévorant, de Moloch insatiable. (Je comprends
très bien le cri de Voltaire: Écrasons l’infâme!) Il n’y a qu’à voir
déjà comment il s’y prend avec l’individu. «Jamais assez!» Telle est sa
devise. Il y a dans les _Actes des Apôtres_, l’histoire d’une femme et
de son mari, qui sont punis par Dieu pour avoir retenu quelque chose
pour eux dans les dons qu’ils faisaient. Et punis d’une façon terrible,
qui semble disproportionnée, au simple bon sens, avec la faute. Mais
c’est qu’en effet ce n’est rien donner à Dieu que de garder quelque
chose pour soi. Ceci n’est qu’une indication pour montrer quels abîmes
ouvre partout le christianisme, et combien il serait puéril de vouloir
les masquer avec de petites considérations conciliatrices. Nous ne
gagnerions rien à dissimuler les antagonismes profonds qui existent
depuis toujours entre l’esprit religieux et l’esprit social.
B. Au premier abord, le catholicisme semble plutôt être favorable aux
sociétés. Et en effet il est tout le contraire de démolisseur; il
s’accommode de n’importe quelle forme sociale; bien mieux, il tend à la
consacrer, à la couvrir de son autorité morale. Car la société qu’il
travaille à établir pour son compte est compatible avec n’importe quelle
autre. Elle ne peut entrer en conflit avec l’état de choses existant.
Elle se réalise dans un autre plan, elle s’y juxtapose sans le détruire;
elle ne requiert pas les individus de la même façon. Elle consiste dans
cette communion des fidèles et des saints, dans cette immense assemblée
spirituelle, qui dépasse de partout le monde d’ici-bas, et où l’on
entre, non pas en prêtant serment à un souverain, mais par la foi et les
œuvres. C’est pourquoi, tandis que toutes les religions de l’antiquité
se présentaient comme l’expression d’une certaine modalité sociale ou
tout au moins nationale, et ne s’en laissaient pas séparer, le
catholicisme le premier a passé à travers toutes les barrières
politiques comme un fantôme qu’on ne peut arrêter, et s’est établi
partout, s’est trouvé partout aussi à l’aise. Il ne venait rien changer
au gouvernement, ni à la répartition des classes. C’est le sens de la
parabole du denier à rendre à César. Il commençait par garantir aux
puissances leurs possessions, aux peuples leurs lois et leurs usages; il
était dès le début conservateur. Et vu sous un certain angle, il l’est
resté jusqu’à nos jours.
C. Mais c’est justement par ce caractère qu’il s’oppose d’abord à
l’esprit social moderne.