12º Sur la prière

Novembre 1916.

a) Si l’on arrive à l’idée que l’événement est dans une certaine mesure

au moins un produit de la volonté de Dieu, il devient tout naturel de

chercher à influencer cette volonté, à la diriger dans le sens qu’on

désire. La prière devient une chose parfaitement _logique_. Ici nous

touchons à un point particulièrement litigieux du conflit entre

l’incroyant et le chrétien. C’est pour l’incroyant le comble de la

naïveté, de la bêtise, de l’ignorance, que cette persuasion où est le

chrétien qu’il peut quelque chose, par lui-même, pour orienter le cours

des événements, pour faire arriver telle chose au lieu de telle autre:

«Ainsi, dira-t-il, ce malheureux ne se contente pas de croire que Dieu

dirige les événements dans le sens de ses petits intérêts, il s’imagine

encore pouvoir pousser Dieu à produire tel ou tel événement, dont Dieu

ne se serait peut-être pas avisé tout seul. Peut-il y avoir présomption

plus grande? C’est une sorte de renchérissement dans l’absurdité. Tant

que la toute-puissance de Dieu était seule en question, on pouvait

reconnaître, sans la partager, une certaine vraisemblance à l’opinion du

chrétien. Il réclamait sans doute des pouvoirs extraordinaires; mais il

ne les réclamait pas pour lui; c’était pour l’être souverain, infini,

tout-puissant. Il semble maintenant qu’il ait été mis en goût par les

prérogatives qu’il a voulu faire attribuer à Dieu. Il n’hésite plus à

s’en arroger une part. N’est-ce pas raffiner sur l’invraisemblable?

Ainsi le chrétien veut nous faire croire que cette chance qu’il a eue

d’échapper aux balles, ou la réussite de cette affaire qu’il a

entreprise, sont le résultat d’une action qu’il a exercée sur Dieu,

qu’il les a obtenues par une sorte de contrainte de la Divinité, ou tout

au moins d’influence qu’il lui a fait subir? Que peut-on imaginer de

plus grotesque?»

Tel est l’aspect sous lequel apparaît la prière à l’incroyant. Que

peut-on dire pour expliquer cette impression qu’elle donne au contraire

au chrétien d’une chose parfaitement _naturelle_?

b) Il faut faire d’abord une distinction entre le moment où le chrétien

prie et le moment où il réfléchit sur la prière.

Quand il prie, quand il demande à Dieu telle faveur déterminée, en effet

certainement il veut contraindre la Divinité, il veut exercer une

pression sur elle, il est persuadé qu’il peut y réussir. Rien de plus

simple, de plus aveugle, de plus enfantin, si vous voulez, que l’âme

d’un homme qui prie. Le monde, avec ses énormes difficultés, avec son

gigantesque mécanisme, se trouve tout à coup pour lui merveilleusement

simplifié: il se trouve tout seul, face à face avec l’événement qu’il

désire et avec Dieu qui peut le faire arriver; il ne pense pas du tout à

tout ce qui doit se produire en même temps et aux exigences innombrables

et contradictoires auxquelles Dieu doit satisfaire à la fois; il ne se

demande ni s’il n’est pas absurde de sa part, créature infime, de

prétendre gouverner l’être infiniment parfait, ni comment Dieu s’y

prendra pour modifier en sa faveur les lois naturelles, au cas où elles

ne suivraient pas le cours souhaité. Sur ce dernier point, il s’en remet

entièrement à Dieu, il le laisse se débrouiller tout seul, il ne prétend

pas s’immiscer dans ses affaires. En somme, il recourt à la prière comme

à un moyen _pratiquement_ éprouvé, qui a déjà fait ses preuves, qui a

réussi dans beaucoup de cas, bien que le mécanisme de son efficacité

reste obscur.

Il y a là, au point de vue pratique, quelque chose d’équivalent à ce

qu’est la mentalité chrétienne, telle que nous l’avons décrite, au point

de vue théorique: une certaine façon de se poser bravement en avant des

difficultés, de les précéder, de prendre les devants sur elles et de

voir ce que ça va donner. C’est ce que j’aimerais à appeler la

_bravoure_ de l’esprit chrétien.

Le chrétien, quand il prie, est à la lettre comme l’enfant qui voit

quelque chose et qui le demande, sans prendre la peine de savoir si on

peut le lui donner. Toujours la même candeur, la même _intégrité_ d’âme,

qui est nécessaire pour croire des choses qu’on ne comprend pas encore.

Le chrétien est d’abord quelqu’un qui a le cœur, comme l’esprit, intact,

entier. (Et le monde aussi, les choses, les événements, la destinée sont

_entiers_ avant que la raison ne les mette en morceaux).

c) Mais, bien entendu, quand il réfléchit sur le sens et la nature de sa

prière, le chrétien se rend bien compte qu’il n’a pas voulu demander à

Dieu un dérangement du cours de la nature, ni à chaque fois un miracle

en sa faveur. Il y aurait en effet beaucoup d’impertinence chez lui, si

c’était ça qu’il demandait.

Qu’a-t-il donc voulu faire? Simplement fournir à Dieu une des raisons

dont il a besoin pour se décider de telle ou telle façon. Il y a ici

quelque chose d’extrêmement subtil et mystérieux. On dirait, dans

certains cas, que Dieu a besoin l’homme lui donne un prétexte de faire

ceci ou cela; l’idée lui en était bien venue, mais il n’osait pas tout

seul. Aussi inspire-t-il à l’homme le désir de le voir arriver et l’idée

de le lui demander. On sent très bien, quand on est tant soit peu

expérimenté dans la prière, les choses que Dieu veut qu’on lui demande,

et celles au contraire pour lesquelles il ne veut pas qu’on prie. Il y a

un premier discernement instinctif qui s’opère dans l’âme du chrétien,

non pas entre ce qui est possible ou impossible de par les lois

naturelles, mais entre ce que Dieu prémédite ou non, entre ce qu’il

aimerait à se voir demander et ce contre quoi il est déjà décidé.

Est-ce à dire que tout ce pour quoi il nous est possible de prier arrive

toujours? Bien entendu non.--Mais c’est aussi qu’il y a des prières

tellement naturelles, tellement spontanées, correspondant à des intérêts

personnels tellement immédiats et criants, que nous les faisons tout de

suite, de notre propre mouvement, sans attendre cette invitation secrète

de Dieu, sans nous demander si leur objet fait partie de ses desseins.

Si bien qu’une sorte de combat s’engage entre sa volonté et la nôtre.

Combat pathétique, qui pourrait être décidé du premier coup, mais où

Dieu souvent joue à se rendre le plus faible. Car je crois Dieu

parfaitement capable de se décider contre ce qu’il avait d’abord en vue,

rien que par amour pour nous, que par une certaine complaisance

inexplicable pour l’œuvre de ses mains. Mais bien entendu il peut nous

arriver à nous aussi d’être vaincus, de nous en retourner inexaucés.

C’est pourquoi le chrétien, même au plus fort de sa supplication, même

quand il veut le plus ce qu’il demande, fait toujours la part de

l’entêtement de Dieu et répète d’aussi grand cœur qu’il prie, comme une

sorte d’acceptation à l’avance de son échec, afin que Dieu soit couvert

par lui, même s’il semble trahir sa confiance: «Que votre volonté soit

faite!»

Rien n’égale les trésors de générosité qui se dépensent dans ce combat

entre la Créature et son Créateur. Le suppliant a une certaine manière à

la fois de vouloir tout et de ne vouloir rien, qui est peut-être le plus

haut degré de tension où puissent monter les sentiments humains,

l’équilibre suprême entre le désir et la résignation, le point où la

passion et le renoncement atteignent à la fois, et sans se détruire,

leur intensité maximum. Il aime Dieu de ce qu’il va lui donner cette

chose tant désirée--car il n’en peut douter, car c’est impossible

autrement--mais il aime Dieu tellement qu’il craint déjà ce qu’on

pourrait penser s’il allait ne pas exaucer sa prière, et pour ne pas que

ce scandale arrive, à l’avance, déjà, contre son plus fort, son plus

dévorant désir, il lui fournit cette excuse qu’il accepte sa volonté,

quelle qu’elle puisse être, qu’il n’aura rien voulu que ce que Dieu

voulait; il lui signe en quelque sorte un acquittement anticipé; il lui

dit: «Voilà le coup le plus dur que vous puissiez me porter. Épargnez-le

moi. Mais si vous le portez tout de même, dès maintenant, je le dis,

vous avez raison, vous avez infiniment raison; et vous aurez fait encore

ce que je voulais, puisque je veux de toutes mes forces ce que vous

voulez.»

d) Mais je m’aperçois que tout ce que je viens d’ajouter, loin de

simplifier le problème de la prière, ne fait, aux yeux de l’incroyant,

que le surcharger, le compliquer, l’obscurcir. Et c’est le cas pour tous

les problèmes mystiques dès qu’on veut les approfondir. Nous avons ici

un exemple frappant de la direction que prennent les pensées du

chrétien, dès qu’il se met à réfléchir. Exactement à l’opposé de ce qui

serait nécessaire pour rencontrer, pour toucher l’esprit de l’infidèle.

Il va du côté où ça lui semble plus clair, exactement comme les plantes

se tournent vers le jour. C’est instinctif, c’est presque automatique.

Il va du côté où les choses se précisent pour lui, vers l’expérience. Au

lieu que pour expliquer et convaincre, il lui faudrait se retourner vers

la raison. Tout problème mystique trouve sa solution dans un

alourdissement en matières d’expérience.

Il faut tout de même faire un effort pour mettre un peu de lumière

rationnelle là-dedans, pour faire comprendre au moins la cohérence des

croyances du chrétien sur la prière avec l’ensemble de sa foi.

Il y a deux difficultés qui frappent l’incroyant:

1º Comment croire que Dieu puisse se décider, sur nos instances, à

modifier le cours de la nature en notre faveur?

2º Comment expliquer que Dieu ait besoin de nos désirs pour prendre

telle ou telle décision? Comment l’imaginer dans une telle dépendance de

nous?

Répondons-y non pas avec l’intention de les faire évanouir aux yeux de

l’incroyant, mais en les remettant dans le plan général des idées

chrétiennes.

e) A la première il a déjà été répondu. Il faut dire simplement que le

chrétien a une conscience confuse de ce pouvoir qu’a Dieu de

transfigurer l’événement sur place, au moment même où il se produit, de

lui faire subir une sorte de révolution, de ce droit de suzeraineté qu’a

Dieu sur chaque instant du monde, indépendamment du cours qu’il suit.

Aussi le prie-t-il non pas de détourner le cours des événements, mais de

les féconder, de manifester dans ce qui arrive sa toute-puissance; il

lui demande de s’emparer de l’événement, de lui faire dégager toutes ses

propriétés, de ne pas le laisser passer sans lui imprimer son sceau.

Ainsi s’explique que d’une part il prie pour tel événement qui lui

semble devoir manifester le mieux la toute-puissance de Dieu, et que

cependant dans le fond il accepte à l’avance la volonté divine, quelle

qu’elle soit. Car il sait bien que Dieu seul peut apercevoir sous quelle

forme la fécondité de l’événement sera portée au maximum.

En somme, quand on a bien compris la nature de la Providence, il n’y a

plus aucune difficulté à s’expliquer la prière: elle n’est pas autre

chose qu’une invitation à la Providence d’avoir à s’exercer; et nous

savons dans quel rapport se trouve celle-ci avec les lois naturelles.

f) L’autre difficulté est plus grave: comment comprendre ce besoin qu’a

Dieu de nos désirs? et qu’il les fasse entrer, pour si peu que ce soit,

dans les motifs de ses décisions? Comment comprendre cette dépendance

volontaire où il semble se mettre vis-à-vis de l’homme?

Mais si une fois on a trouvé le Dieu personnel, quoi de plus naturel

après tout? Un père n’est-il pas le créateur et le maître absolu de ses

enfants? Pourtant quelle plus grande dépendance? N’est-il pas aussi leur

esclave? Supposez l’amour d’un être infini: ne crée-t-il pas une

dépendance infinie? Dieu se plaît avec nous. C’est un fait pour le

chrétien: «Mes délices sont avec les enfants des hommes.» il nous

attend, il nous écoute, il nous exauce. Il se laisse prendre, par un

aveuglement volontaire, aux pièges que nous lui tendons.

Un Dieu qui a besoin de l’homme: voilà la conception, presque

extravagante de hardiesse, que le christianisme ose nous proposer. Un

Dieu qui ne se suffit pas, un Dieu inquiet, plein de désir et d’attente,

jamais sûr de pouvoir faire ce qu’il veut faire, car il faut toujours

qu’il tienne compte de ces supplications qui l’assaillent de toutes

parts et auxquelles il ne sait pas s’il pourra toujours fermer ses

oreilles. Un Dieu qui ne s’en tient pas à la toute-puissance, mais qui

lui ajoute la toute-faiblesse. Ce n’est pas le Dieu armé jusqu’aux dents

de la Bible, mais le Dieu qui a fini par se laisser séduire par la

misère de sa créature, qui a succombé à sa propre miséricorde et qui a

été livré à l’homme pour être mis à mort. Un Dieu qui s’est vendu, qui,

par une sorte de coup d’État insensé contre lui-même, a passé outre à

son omnipotence.

Et qui oserait dire qu’ainsi il est moins complet, moins parfait que

s’il avait gardé toutes ses armes contre nous? N’est-ce pas, si l’on

peut dire, un prolongement de la perfection, que de renoncer, pouvant

tout, à le pouvoir toujours? La toute-puissance qu’implique sa

perfection est toujours là. Mais, sans subir aucune influence, par une

décision entièrement libre et personnelle, il en abdique l’usage; et

ainsi, comme je le disais, il lui ajoute l’impuissance.

On a souvent insisté sur les ressemblances du christianisme avec

d’autres religions plus anciennes, avec l’idée secrète de prouver qu’il

leur avait emprunté ses dogmes principaux. Mais si l’on a pu retrouver

l’Incarnation par exemple chez les Hindous, on n’y retrouve pas, que je

sache, la Rédemption. Aucune autre religion que le christianisme n’a

conçu un Dieu assez inconsidéré, assez imprudent pour vouloir abdiquer

entre les mains des hommes, se faire leur esclave et périr sous leurs

coups afin de les racheter de son sang. Aucune autre religion, il faut

bien le dire, n’a fait intervenir entre le fidèle et son Dieu, l’amour,

avec ses dérangements énormes, sa logique extravagante, tous les

troubles qu’il introduit dans les âmes. C’est ce qui fait l’originalité

incomparable du christianisme, et sa profondeur unique. Car ainsi sa

prise s’étend à toute l’âme, et il répond à ses exigences les plus

aventurées, les plus folles, en même temps qu’aux plus froides et aux

plus raisonnables.

Un roman, dira-t-on. Mais en ce moment nous ne discutons pas sur sa

vérité. Nous voulons simplement montrer le point de vue, faire voir

comment s’agencent ensemble toutes les croyances du chrétien. Et nous

voyons bien maintenant comment il peut espérer contraindre Dieu par sa

prière, quel pouvoir il se sent réservé sur l’être infini, et nous

comprenons cette confiance puérile et presque insolente avec laquelle il

s’adresse à son père pour obtenir ceci ou cela.

(Note: Il y a des choses que Dieu ne peut pas vouloir de lui-même, que

sa propre grandeur l’empêche de vouloir. Et pourtant il voudrait bien y

descendre. C’est pourquoi il a besoin de s’y faire contraindre par nous.

Il nous demande en quelque sorte une excuse à ce qu’il va faire; il veut

que nous couvrions ses désirs, que nous les autorisions de notre

faiblesse. Il nous demande un peu de notre faiblesse pour assouplir ses

volontés, pour leur donner plus de délicatesse et d’appropriation au

détail. Il nous emprunte ce qu’il n’a pas le droit de posséder lui-même

parmi ses qualités: la partialité, les préférences pour ceci ou pour

cela, les considérations sentimentales. C’est le sens de ces prières que

nous sentons qu’il nous réclame, qu’il veut avoir de nous.)

(Autre note: L’amour n’est-il pas l’union incompréhensible, inexplicable

pour la raison, des exigences les plus absolues et du désintéressement,

du détachement de soi le plus parfaits? Donc, par son introduction dans

les rapports entre la créature et Dieu, on explique à la fois chez l’une

l’union de l’instance et de la soumission à la volonté divine, chez

l’autre la toute-puissance de la volonté et la facilité à se laisser

contraindre par la prière.)

A la trace de Dieu · 第 15 / 151 题