A. Deux conceptions à éviter:
a) Que la Providence se confond avec les lois naturelles. C’est en somme
la thèse de Fénelon: celle de la finalité universelle. Insoutenable. La
nature en elle-même est indifférente à nos intérêts, impitoyable même.
Lutte pour la vie, etc...
b) Que la Providence est un renversement de toutes les lois naturelles,
un perpétuel miracle. Mais cela équivaudrait à y renoncer. Car à ce
compte là elle ne se manifesterait jamais; car nous voyons les lois
naturelles fonctionner avec une régularité presque absolue.
Mais il reste une troisième conception:
c) Les lois naturelles sont le masque de la Providence, et qu’il faut
savoir percer. Elles expliquent tout à la rigueur. Elles rendent compte,
si l’on veut, de tout ce qui arrive. Mais pour un regard un peu
pénétrant, elles ne fournissent jamais la raison suffisante. Il y a dans
l’événement, considéré du point de vue moral, c’est-à-dire au point de
vue de ses effets sur ceux qu’il concerne, un quelque chose de plus, qui
reste inexpliqué, si l’on ne suppose l’intervention d’une seconde cause,
différente de l’autre, agissant dans un autre sens, ayant un autre point
de départ. L’événement est toujours plus gros qu’il n’est naturel; il
déborde, il dépasse l’horizon des faits; et c’est de ce surplus que la
Providence est responsable.
C’est ce que voulaient dire les anciens philosophes quand ils
attribuaient à l’événement à la fois une cause efficiente et une cause
finale. La première rend compte de la _production_ de l’événement, mais
il faut supposer la seconde pour rendre compte de son _intention_. Et
toute la dispute entre déterministes et finalistes est de savoir si
celle-ci doit être expliquée. Mais les premiers ne peuvent refuser de
l’expliquer qu’en niant d’abord son existence, en la réduisant à une
illusion de l’esprit. Or c’est ce que le chrétien ne peut admettre.
B. Nous pouvons donc, de son point de vue, définir de la façon suivante
le rapport entre Dieu et les lois naturelles:
Dieu ne modifie pas le cours de la nature, mais il communique à
l’événement un peu de son omni-suffisance. Il le laisse apparaître
suivant les lois qu’il a établies une fois pour toutes. Mais une fois
qu’il est là, il lui surajoute, par un acte qui est le mystère même de
sa Providence, je ne sais quels pouvoirs dans tous les sens; il en fait
un centre, d’où rayonnent mille effets différents; il lui fait porter
une certaine charge active; il en fait à la fois le motif que certains
attendaient pour se décider au crime ou au bienfait, l’encouragement
dont d’autres avaient besoin pour persévérer dans l’œuvre entreprise,
l’humiliation qui était indispensable à tel autre pour l’arrêter dans
une carrière trop réussie et qui risquait de l’arracher à lui-même. On
ne peut pas décrire cette fécondité que prennent les événements sous
l’influence de Dieu, car les manifestations en sont trop multiples, trop
différentes, trop individuelles.
On dira peut-être qu’il suffit de supposer l’événement entrant en
contact avec les différentes libertés pour expliquer toutes ces
réactions. Chacune le subissant à sa façon, lorsqu’il apparaît réfracté
dans les différents actes qu’il a produits, il semble avoir possédé des
pouvoirs de toutes sortes, alors qu’en lui-même il était quelque chose
de brut et d’indifférencié.
Mais comment expliquer la ressemblance de ce qu’il propose ou suggère,
avec la destinée de chacun? Au moment où il se produit, chacune des âmes
qui y assiste a déjà un certain passé, de certaines aventures qui l’ont
poussée à se conduire dans un certain sens, sur un certain thème.
Comment expliquer que le nouvel événement soit pour chacune écrite sur
ce même thème, qu’il résonne dans le même ton, et qu’il soit propre à
inspirer à la liberté en question des actes de même espèce, qui
formeront le prolongement de ses actes passés, qui s’accorderont avec
eux pour former un ensemble donné, presque prévisible? Dans la
production de l’acte nouveau, il y a un autre agent que l’événement et
la liberté: il y a celui qui a créé leurs affinités.
On peut donc dire à peu près que le mystère proprement dit de la
Providence est celui-ci: Dieu transforme un événement donné, et qui a
une cause déterminée, en un mobile propre à faire s’exercer chaque
liberté dans le sens général qu’elle a choisi.
Il y a deux contradictions dans cette formule:
a) Comment Dieu peut-il donner plusieurs formes différentes simultanées
à un événement simple?
b) Comment une liberté peut-elle être encouragée par Dieu dans un
certain sens, sans cesser d’être une liberté?
Mais nous avons dit que nous voulions seulement exprimer aussi
adéquatement que possible l’opération divine et simplement nommer les
difficultés qu’elle surmonte.
(On pourrait encore présenter le rapport de Dieu et des lois naturelles
de la façon suivante (première rédaction): Tout événement est un double
produit, celui des causes naturelles et celui de la volonté de Dieu, du
choix de sa Providence. Il se produit à la fois dans deux règnes: celui
de la nature et celui de la Providence. Les théories consistent à ne
tenir compte que d’un seul ordre de causes et à en généraliser l’action:
déterminisme, fatalisme. (Et si l’on greffe sur la question de la
production de l’événement celle de la production de l’acte, on aura une
troisième espèce de cause, dont l’action pourra être généralisée: la
liberté, donc une troisième théorie: celle du libre-arbitre. Sur cette
question le fatalisme devient prédestinationnisme). Mais ce sont là
autant de points de vue trop simples. Et de là viennent toutes les
difficultés auxquelles chaque théorie est en proie. Seul le point de vue
complexe, c’est-à-dire celui d’un Dieu produisant les lois naturelles,
puis appropriant leurs résultats aux âmes, peut rendre compte de tout.
Ou plus exactement encore, la conception d’un Dieu cachant son action
toujours immédiate et sa perpétuelle création sous les dehors de la
régularité, ou mieux encore d’un Dieu sachant, par le mystère de sa
toute-puissance, rendre la loi consciente, inspirant à la régularité je
ne sais quelle intelligence, lui apprenant à percevoir la personnalité.
Tous les mots ici sont impuissants. Et je me rends compte qu’on ne peut
pas exprimer de façon adéquate l’opération divine: justement parce
qu’elle est une sorte de contradiction dans les termes, une de ces
difficultés insolubles pour la raison, réalisées dans les faits).
11º Si nous ne pouvons pas expliquer l’opération de la Providence, une
chose que nous pouvons faire, c’est du moins de montrer ce qui empêche
de la voir. La voir ou ne pas la voir, cela dépend d’un tout petit
déplacement; l’angle sous lequel elle apparaît est tout voisin de celui
sous lequel on ne voit rien. Il ne faut que passer de l’idée grossière
qu’on se fait d’habitude de ce qu’elle devrait être à une idée plus
raffinée. Tout dépend de ce qu’on attend.
a) Si l’on s’attend--comme c’est toujours le cas--à voir partout choisi
le plus agréable, le meilleur, le plus avantageux, il est impossible de
reconnaître aucune intention, aucune politique suivie dans les
événements, c’est-à-dire aucune Providence. C’est une idée vulgaire que,
si Dieu existait, il devrait avant tout s’occuper du bonheur de chacun.
Or, bien entendu, il est impossible de prétendre que tout se passe
ici-bas pour le plus grand bien de chaque individu. Toutes les
tentatives pour établir l’optimisme radical ont échoué. Leibniz par
exemple. C’est une chose reconnue par tout le monde, un véritable fait
d’expérience, que non seulement le bonheur n’est pas départi à chacun,
mais qu’au contraire le malheur semble s’attacher et s’acharner sur
certains et les poursuivre partout.
b) Mais cette conception de ce que devrait être la Providence, c’est une
conception païenne; c’est la conception matérialiste des Juifs de
l’ancienne Loi, celle qui règne à travers toute la Bible. Dieu fait du
bien à ceux qu’il aime, et du mal à ceux qui l’offensent. Les promesses
interprétées dans le sens immédiat et concret: la Terre Promise. En
réalité, Dieu ne s’occupe pas de notre bonheur; c’est l’idée que Jésus
est venue détruire, le grand péché contre l’esprit qu’il est venu
condamner: «Or, voulez-vous savoir, dit sainte Thérèse..., etc.»
(_Chemin de la Perfection_, ch. XXXIV, t. III, p. 184)[12]. Cette
conception, qui demanderait à être corrigée et raffinée sur certains
points--car il n’est pas tout à fait vrai que Dieu retire de parti-pris
toute satisfaction terrestre à ceux qu’il aime--cette conception est la
vraie conception chrétienne de la Providence.
[12] Voir page 325 du même volume où ce passage est cité en entier.
c) La Providence apparaît donc, si l’on s’attend à voir partout choisi,
non pas encore ce qu’il y a de plus avantageux pour notre salut--car
Dieu semble ne s’occuper à ce point de vue d’une manière particulière
que de certains--mais ce qu’il y a de plus propre à faire avancer chacun
dans la voie où il s’est engagé.
Abel Hermant remarque quelque part (_Confessions d’un enfant d’hier_?),
d’un point de vue bien entendu tout profane, qu’aucune situation ni
aucune action n’est aussi impossible qu’elle le paraissait d’abord,
qu’au dernier moment, au moment où on l’aborde, quelque effort qu’elle
nous demande, elle se trouve toujours mystérieusement proportionnée à
nos forces, ou nos forces à elles. N’est-ce pas reconnaître qu’il y a
une certaine parenté préétablie entre notre sort et nous, une
ressemblance de ce qui nous arrive à ce que nous sommes, ou plutôt à ce
qu’il faut que nous devenions.
Voilà ce qu’il faut attendre, vers quoi il faut regarder pour voir
apparaître la Providence. C’est un aspect des choses mystérieux, fugitif
et fragile. Mais si une fois on a su l’apercevoir, on ne peut plus en
détacher les yeux, on ne peut plus douter de la Providence.
d) Comme vous voyez, bien loin qu’il s’agisse ici de la Providence béate
des optimistes--Fénelon si agaçant!--c’est au contraire devant la
Providence terrible que nous nous trouvons, devant celle qui conduit ou
qui égare, et selon des décrets et des desseins insondables. Car
remarquez bien que, quand nous avons dit qu’elle produisait ce qu’il y
avait de plus propre à faire avancer chacun dans sa voie, nous n’avons
pas dit que ce fût forcément dans celle du bien. En rapprochant de
chacun les occasions auxquelles il a le plus de chances de succomber,
soit en bien, soit en mal, elle donne une sorte de prime au caractère
sur la liberté. Elle pousse, elle précipite, elle aveugle. Si bien que
pour certains le bien sera une chose à ressaisir à chaque fois dans un
effort héroïque et désespéré, par une sorte d’insurrection de toute
l’âme contre elle-même, tandis que chez d’autres il sera choisi à chaque
fois par une préférence comme naturelle. Les uns auront besoin pour
faire le bien de se gendarmer en quelque sorte contre la Providence,
tandis que d’autres n’auront presque qu’à la laisser agir. (C’est dans
cette constatation que prend naissance l’hérésie la plus excusable de
toutes: celle de la prédestination). Mais il est probable que les effets
de cette apparente injustice de Dieu sont compensés par le jeu
extrêmement nuancé de sa sévérité et de sa miséricorde.
En somme, si l’on ne voit pas la Providence, c’est qu’on n’ose pas se la
représenter aussi cruelle, aussi dure à notre mal qu’elle l’est. Il faut
bien voir que Dieu ne plaint pas trop notre peine, qu’il n’est pas trop
délicat sur ce que nous avons à souffrir, en tous cas qu’il ne regarde
pas d’abord à ça. Mais aussi c’est qu’il nous fabrique quelque chose qui
déborde infiniment les bornes où nous enferment la considération de
notre plaisir et de notre douleur: à savoir notre éternité. Et il nous
la fabrique sans s’inquiéter d’autre chose que des données que lui
fournissent notre caractère et les quelques petits coups d’État de notre
liberté. Il a besoin de ne pas être gêné dans son travail. Les
différentes méthodes que Dieu peut avoir pour construire notre éternité:
jusqu’à faire mourir certains dans des circonstances exceptionnelles,
pour leur créer d’un seul coup un mérite qu’ils n’eussent pas su obtenir
tout seul; jusqu’à les faire pécher, presque de force, pour les ramener
à une vue nouvelle et meilleure d’eux-mêmes et les obliger à se
reprendre eux-mêmes par le commencement. Mais autant de méthodes que
d’individus. Et d’ailleurs la plus grande partie de l’action divine
échappe à nos constatations car nous ne voyons son travail que sur
l’être ici-bas, et nous ne savons pas comment il le traite et le
travaille après la mort.