10º _Rapports de Dieu et des lois naturelles._

A. Deux conceptions à éviter:

a) Que la Providence se confond avec les lois naturelles. C’est en somme

la thèse de Fénelon: celle de la finalité universelle. Insoutenable. La

nature en elle-même est indifférente à nos intérêts, impitoyable même.

Lutte pour la vie, etc...

b) Que la Providence est un renversement de toutes les lois naturelles,

un perpétuel miracle. Mais cela équivaudrait à y renoncer. Car à ce

compte là elle ne se manifesterait jamais; car nous voyons les lois

naturelles fonctionner avec une régularité presque absolue.

Mais il reste une troisième conception:

c) Les lois naturelles sont le masque de la Providence, et qu’il faut

savoir percer. Elles expliquent tout à la rigueur. Elles rendent compte,

si l’on veut, de tout ce qui arrive. Mais pour un regard un peu

pénétrant, elles ne fournissent jamais la raison suffisante. Il y a dans

l’événement, considéré du point de vue moral, c’est-à-dire au point de

vue de ses effets sur ceux qu’il concerne, un quelque chose de plus, qui

reste inexpliqué, si l’on ne suppose l’intervention d’une seconde cause,

différente de l’autre, agissant dans un autre sens, ayant un autre point

de départ. L’événement est toujours plus gros qu’il n’est naturel; il

déborde, il dépasse l’horizon des faits; et c’est de ce surplus que la

Providence est responsable.

C’est ce que voulaient dire les anciens philosophes quand ils

attribuaient à l’événement à la fois une cause efficiente et une cause

finale. La première rend compte de la _production_ de l’événement, mais

il faut supposer la seconde pour rendre compte de son _intention_. Et

toute la dispute entre déterministes et finalistes est de savoir si

celle-ci doit être expliquée. Mais les premiers ne peuvent refuser de

l’expliquer qu’en niant d’abord son existence, en la réduisant à une

illusion de l’esprit. Or c’est ce que le chrétien ne peut admettre.

B. Nous pouvons donc, de son point de vue, définir de la façon suivante

le rapport entre Dieu et les lois naturelles:

Dieu ne modifie pas le cours de la nature, mais il communique à

l’événement un peu de son omni-suffisance. Il le laisse apparaître

suivant les lois qu’il a établies une fois pour toutes. Mais une fois

qu’il est là, il lui surajoute, par un acte qui est le mystère même de

sa Providence, je ne sais quels pouvoirs dans tous les sens; il en fait

un centre, d’où rayonnent mille effets différents; il lui fait porter

une certaine charge active; il en fait à la fois le motif que certains

attendaient pour se décider au crime ou au bienfait, l’encouragement

dont d’autres avaient besoin pour persévérer dans l’œuvre entreprise,

l’humiliation qui était indispensable à tel autre pour l’arrêter dans

une carrière trop réussie et qui risquait de l’arracher à lui-même. On

ne peut pas décrire cette fécondité que prennent les événements sous

l’influence de Dieu, car les manifestations en sont trop multiples, trop

différentes, trop individuelles.

On dira peut-être qu’il suffit de supposer l’événement entrant en

contact avec les différentes libertés pour expliquer toutes ces

réactions. Chacune le subissant à sa façon, lorsqu’il apparaît réfracté

dans les différents actes qu’il a produits, il semble avoir possédé des

pouvoirs de toutes sortes, alors qu’en lui-même il était quelque chose

de brut et d’indifférencié.

Mais comment expliquer la ressemblance de ce qu’il propose ou suggère,

avec la destinée de chacun? Au moment où il se produit, chacune des âmes

qui y assiste a déjà un certain passé, de certaines aventures qui l’ont

poussée à se conduire dans un certain sens, sur un certain thème.

Comment expliquer que le nouvel événement soit pour chacune écrite sur

ce même thème, qu’il résonne dans le même ton, et qu’il soit propre à

inspirer à la liberté en question des actes de même espèce, qui

formeront le prolongement de ses actes passés, qui s’accorderont avec

eux pour former un ensemble donné, presque prévisible? Dans la

production de l’acte nouveau, il y a un autre agent que l’événement et

la liberté: il y a celui qui a créé leurs affinités.

On peut donc dire à peu près que le mystère proprement dit de la

Providence est celui-ci: Dieu transforme un événement donné, et qui a

une cause déterminée, en un mobile propre à faire s’exercer chaque

liberté dans le sens général qu’elle a choisi.

Il y a deux contradictions dans cette formule:

a) Comment Dieu peut-il donner plusieurs formes différentes simultanées

à un événement simple?

b) Comment une liberté peut-elle être encouragée par Dieu dans un

certain sens, sans cesser d’être une liberté?

Mais nous avons dit que nous voulions seulement exprimer aussi

adéquatement que possible l’opération divine et simplement nommer les

difficultés qu’elle surmonte.

(On pourrait encore présenter le rapport de Dieu et des lois naturelles

de la façon suivante (première rédaction): Tout événement est un double

produit, celui des causes naturelles et celui de la volonté de Dieu, du

choix de sa Providence. Il se produit à la fois dans deux règnes: celui

de la nature et celui de la Providence. Les théories consistent à ne

tenir compte que d’un seul ordre de causes et à en généraliser l’action:

déterminisme, fatalisme. (Et si l’on greffe sur la question de la

production de l’événement celle de la production de l’acte, on aura une

troisième espèce de cause, dont l’action pourra être généralisée: la

liberté, donc une troisième théorie: celle du libre-arbitre. Sur cette

question le fatalisme devient prédestinationnisme). Mais ce sont là

autant de points de vue trop simples. Et de là viennent toutes les

difficultés auxquelles chaque théorie est en proie. Seul le point de vue

complexe, c’est-à-dire celui d’un Dieu produisant les lois naturelles,

puis appropriant leurs résultats aux âmes, peut rendre compte de tout.

Ou plus exactement encore, la conception d’un Dieu cachant son action

toujours immédiate et sa perpétuelle création sous les dehors de la

régularité, ou mieux encore d’un Dieu sachant, par le mystère de sa

toute-puissance, rendre la loi consciente, inspirant à la régularité je

ne sais quelle intelligence, lui apprenant à percevoir la personnalité.

Tous les mots ici sont impuissants. Et je me rends compte qu’on ne peut

pas exprimer de façon adéquate l’opération divine: justement parce

qu’elle est une sorte de contradiction dans les termes, une de ces

difficultés insolubles pour la raison, réalisées dans les faits).

11º Si nous ne pouvons pas expliquer l’opération de la Providence, une

chose que nous pouvons faire, c’est du moins de montrer ce qui empêche

de la voir. La voir ou ne pas la voir, cela dépend d’un tout petit

déplacement; l’angle sous lequel elle apparaît est tout voisin de celui

sous lequel on ne voit rien. Il ne faut que passer de l’idée grossière

qu’on se fait d’habitude de ce qu’elle devrait être à une idée plus

raffinée. Tout dépend de ce qu’on attend.

a) Si l’on s’attend--comme c’est toujours le cas--à voir partout choisi

le plus agréable, le meilleur, le plus avantageux, il est impossible de

reconnaître aucune intention, aucune politique suivie dans les

événements, c’est-à-dire aucune Providence. C’est une idée vulgaire que,

si Dieu existait, il devrait avant tout s’occuper du bonheur de chacun.

Or, bien entendu, il est impossible de prétendre que tout se passe

ici-bas pour le plus grand bien de chaque individu. Toutes les

tentatives pour établir l’optimisme radical ont échoué. Leibniz par

exemple. C’est une chose reconnue par tout le monde, un véritable fait

d’expérience, que non seulement le bonheur n’est pas départi à chacun,

mais qu’au contraire le malheur semble s’attacher et s’acharner sur

certains et les poursuivre partout.

b) Mais cette conception de ce que devrait être la Providence, c’est une

conception païenne; c’est la conception matérialiste des Juifs de

l’ancienne Loi, celle qui règne à travers toute la Bible. Dieu fait du

bien à ceux qu’il aime, et du mal à ceux qui l’offensent. Les promesses

interprétées dans le sens immédiat et concret: la Terre Promise. En

réalité, Dieu ne s’occupe pas de notre bonheur; c’est l’idée que Jésus

est venue détruire, le grand péché contre l’esprit qu’il est venu

condamner: «Or, voulez-vous savoir, dit sainte Thérèse..., etc.»

(_Chemin de la Perfection_, ch. XXXIV, t. III, p. 184)[12]. Cette

conception, qui demanderait à être corrigée et raffinée sur certains

points--car il n’est pas tout à fait vrai que Dieu retire de parti-pris

toute satisfaction terrestre à ceux qu’il aime--cette conception est la

vraie conception chrétienne de la Providence.

[12] Voir page 325 du même volume où ce passage est cité en entier.

c) La Providence apparaît donc, si l’on s’attend à voir partout choisi,

non pas encore ce qu’il y a de plus avantageux pour notre salut--car

Dieu semble ne s’occuper à ce point de vue d’une manière particulière

que de certains--mais ce qu’il y a de plus propre à faire avancer chacun

dans la voie où il s’est engagé.

Abel Hermant remarque quelque part (_Confessions d’un enfant d’hier_?),

d’un point de vue bien entendu tout profane, qu’aucune situation ni

aucune action n’est aussi impossible qu’elle le paraissait d’abord,

qu’au dernier moment, au moment où on l’aborde, quelque effort qu’elle

nous demande, elle se trouve toujours mystérieusement proportionnée à

nos forces, ou nos forces à elles. N’est-ce pas reconnaître qu’il y a

une certaine parenté préétablie entre notre sort et nous, une

ressemblance de ce qui nous arrive à ce que nous sommes, ou plutôt à ce

qu’il faut que nous devenions.

Voilà ce qu’il faut attendre, vers quoi il faut regarder pour voir

apparaître la Providence. C’est un aspect des choses mystérieux, fugitif

et fragile. Mais si une fois on a su l’apercevoir, on ne peut plus en

détacher les yeux, on ne peut plus douter de la Providence.

d) Comme vous voyez, bien loin qu’il s’agisse ici de la Providence béate

des optimistes--Fénelon si agaçant!--c’est au contraire devant la

Providence terrible que nous nous trouvons, devant celle qui conduit ou

qui égare, et selon des décrets et des desseins insondables. Car

remarquez bien que, quand nous avons dit qu’elle produisait ce qu’il y

avait de plus propre à faire avancer chacun dans sa voie, nous n’avons

pas dit que ce fût forcément dans celle du bien. En rapprochant de

chacun les occasions auxquelles il a le plus de chances de succomber,

soit en bien, soit en mal, elle donne une sorte de prime au caractère

sur la liberté. Elle pousse, elle précipite, elle aveugle. Si bien que

pour certains le bien sera une chose à ressaisir à chaque fois dans un

effort héroïque et désespéré, par une sorte d’insurrection de toute

l’âme contre elle-même, tandis que chez d’autres il sera choisi à chaque

fois par une préférence comme naturelle. Les uns auront besoin pour

faire le bien de se gendarmer en quelque sorte contre la Providence,

tandis que d’autres n’auront presque qu’à la laisser agir. (C’est dans

cette constatation que prend naissance l’hérésie la plus excusable de

toutes: celle de la prédestination). Mais il est probable que les effets

de cette apparente injustice de Dieu sont compensés par le jeu

extrêmement nuancé de sa sévérité et de sa miséricorde.

En somme, si l’on ne voit pas la Providence, c’est qu’on n’ose pas se la

représenter aussi cruelle, aussi dure à notre mal qu’elle l’est. Il faut

bien voir que Dieu ne plaint pas trop notre peine, qu’il n’est pas trop

délicat sur ce que nous avons à souffrir, en tous cas qu’il ne regarde

pas d’abord à ça. Mais aussi c’est qu’il nous fabrique quelque chose qui

déborde infiniment les bornes où nous enferment la considération de

notre plaisir et de notre douleur: à savoir notre éternité. Et il nous

la fabrique sans s’inquiéter d’autre chose que des données que lui

fournissent notre caractère et les quelques petits coups d’État de notre

liberté. Il a besoin de ne pas être gêné dans son travail. Les

différentes méthodes que Dieu peut avoir pour construire notre éternité:

jusqu’à faire mourir certains dans des circonstances exceptionnelles,

pour leur créer d’un seul coup un mérite qu’ils n’eussent pas su obtenir

tout seul; jusqu’à les faire pécher, presque de force, pour les ramener

à une vue nouvelle et meilleure d’eux-mêmes et les obliger à se

reprendre eux-mêmes par le commencement. Mais autant de méthodes que

d’individus. Et d’ailleurs la plus grande partie de l’action divine

échappe à nos constatations car nous ne voyons son travail que sur

l’être ici-bas, et nous ne savons pas comment il le traite et le

travaille après la mort.

A la trace de Dieu · 第 14 / 151 题