LA MENTALITÉ DU CHRÉTIEN VUE DE L’INTÉRIEUR

Septembre-octobre 1916.

1º Sujet extrêmement délicat et dont je ne vois pas bien moi-même

pourquoi je le traite. On admet en général, entre gens bien élevés, que

les croyances de quelqu’un sont quelque chose d’absolument réservé et

secret, auquel il est défendu de toucher et que la pudeur lui interdit à

lui-même de manifester et de professer. Pourtant cette réserve fait que

souvent l’on vit l’un à côté de l’autre sans se comprendre et que chacun

nourrit pour l’autre, à part soi, des sentiments d’ignorance et

d’indulgente pitié, qui forment un mur plus infranchissable qu’aucune

haine. On croit voir ce que pense l’autre, on croit avoir fait le tour

de son esprit et de ses raisons, et l’on estime avec un petit sourire

qu’il faut vraiment qu’il soit de bonne composition pour s’en contenter;

ou au contraire, on s’étonne qu’il puisse donner là-dedans, on n’en

revient pas de tant de naïveté ou d’irréflexion. Mais on ne dit rien.

Ces sentiments, immobiles et stériles, feraient place peut-être à des

mondes de pensées nouvelles, d’épreuves, d’expériences et de

vérification de ses propres idées à soi, si l’on prenait la peine de

passer par-dessus cette pudeur toute superficielle et d’interroger les

autres sur leurs raisons. Même si l’on ne devait pas changer de

conviction, on s’éclairerait ainsi sur des possibilités de pensées dont

on n’avait peut-être jusque-là aucun soupçon, on apercevrait des régions

de l’esprit qu’on n’imaginait pas.

Mon dessein n’est pas du tout de justifier, de défendre le chrétien, car

vous pensez bien que je ne puis admettre qu’il ait à se défendre, ni à

se justifier, qu’il soit dans la situation d’un accusé, ou même d’un

suspect. Mais je voudrais montrer le monde de pensées dans lequel il se

meut, les horizons, les paysages qu’il a l’habitude de contempler, le

genre de considérations auquel il est sensible. Je me rends bien compte

qu’il est entre tous un objet de scandale, sa mentalité semble la plus

inexplicable de toutes; elle apparaît comme un défi au bon sens. Et

lui-même ne fait rien pour effacer l’impression qu’il cause; il semble

se désintéresser absolument de ce que les autres pensent de lui. C’est

pourquoi, sans vouloir l’excuser, car je prétends qu’il n’en a pas

besoin, j’aimerais à dissiper, à sa place, l’étonnement qu’il soulève.

Vous voyez donc bien le sujet: non pas prouver la foi chrétienne, donner

des raisons de croire à tel ou tel dogme; mais faire pénétrer dans

l’esprit du chrétien, faire vivre un moment à l’intérieur de sa pensée,

faire apparaître la cohérence, la logique de son point de vue, et en

faire évanouir ainsi l’étrangeté.

2º _Plan_: Répondre aux différents étonnements ou indignations de

l’incroyant en face du chrétien. Il y a un certain nombre de titres,

sous lesquels se résument les perplexités qu’impose au profane la vue

d’un croyant. Et d’abord deux principales:

a) Comment peut-il croire des choses qu’il déclare ne pas comprendre?

b) Comment peut-il croire que Dieu s’intéresse à sa petite personne?

I.--Premier étonnement de l’incroyant en face du chrétien et comment on

peut le diminuer.

1º _Énoncé_: Comment un homme intelligent peut-il croire à de pareilles

bêtises? Est-il possible qu’un homme qui connaît toutes les découvertes

modernes, qui a une éducation scientifique même moyenne, puisse croire

que le monde a été créé en sept jours, que Dieu a chassé l’homme du

Paradis terrestre, qu’il s’est fait homme ensuite pour le racheter,

qu’il est né d’une Vierge, qu’il est mort sur la Croix et ressuscité le

troisième jour? Si on pouvait l’acculer à une réponse qui soit

absolument pure de tout désir de paraître ce qu’il se prétend,

oserait-il encore affirmer qu’il croit vraiment tout cela?

Et d’ailleurs n’avoue-t-il pas lui-même qu’il ne comprend pas les choses

auxquelles il croit? N’y a-t-il pas une véritable absurdité à croire ce

qu’on ne comprend pas? Peut-on supposer qu’un homme, qu’on voit par

ailleurs sensé et semblable aux autres, donne là-dedans avec sincérité?

En d’autres termes, il semble que ce soit uniquement pour des raisons

sociales, ou de convenance, ou d’habitude, qu’un homme éclairé peut

afficher de telles croyances, mais qu’il est impossible, s’il est doué

de réflexion, qu’il soit intérieurement pénétré de leur vérité.

2º Ne pas oublier que nous ne cherchons pas ici à prouver la vérité de

ce qu’il croit. Par conséquent il faut nous priver du premier avantage

que nous pourrions tirer de certaines considérations sur la place et le

rôle de la science et sur l’impossibilité d’un antagonisme entre science

et religion. Travail d’ailleurs déjà esquissé. Nous ne voulons faire

qu’une étude pour ainsi dire subjective, que peindre la psychologie du

chrétien, que montrer l’esprit éclairé en face des mystères, tels que

l’Église les définit.

3º Il y aurait une première excuse grossière à donner de sa foi et dont

certains croyants peut-être accepteront le bénéfice. C’est que les

dogmes et les mystères ne sont que des symboles, des mythes, des

expressions imagées, des figures de ce que la science, l’histoire et la

psychologie énoncent sous sa forme originale et textuelle. Ce n’est pas

un fait que contiennent les mystères, mais une certaine interprétation

des faits, une transcription, quelque chose dans le genre des mythes de

Platon. Ce sont des concepts abstraits revêtus d’une forme concrète pour

les rendre accessibles aux esprits simples, ce sont les grandes lois du

monde représentées à l’imagination. Par là, conciliation facile avec la

Science: par exemple pour la Création: les jours, ce sont les périodes

géologiques. L’Incarnation, ce sera l’immanence de Dieu au monde, etc...

Que sais-je, moi?

4º Horreur de cette façon de se tirer d’affaire. C’est vraiment une

excuse. On _pardonnera_ sa foi au chrétien qui la montrera sous ce jour.

On dira que c’est un esprit poétique, qui a besoin d’embellir les

strictes vérités de la science par des fleurs et des images. On aura

pour lui une indulgence légèrement dédaigneuse. Mais encore une fois, je

ne puis admettre que le chrétien ait besoin d’être excusé.

D’ailleurs ça équivaut à lâcher tout. Car les dogmes ainsi interprétés

perdent tout contenu propre. On sait jusqu’où peut conduire

l’interprétation symbolique. Innombrables versions que les poètes ont pu

donner des paraboles, jusqu’à leur donner un sens directement inverse de

celui qu’elles avaient dans l’esprit de Jésus. Ce serait assimiler le

christianisme au paganisme, en faire une religion poétique, c’est-à-dire

rien du tout. Opposition essentielle des conceptions chrétiennes aux

conceptions esthétiques aussi bien qu’aux conceptions scientifiques.

Et puis on fait partie de l’Église ou non. Il n’y a pas de milieu. Faut

pas vouloir se faire plus malin qu’elle. Or elle présente les dogmes non

pas comme des amusements de beaux esprits, comme des spéculations sur le

réel, mais comme des vérités absolument strictes et textuelles,

auxquelles on ne peut changer un iota. Rien de plus pointilleux que

l’orthodoxie.

5º Ceci nous conduit à examiner _dans quel esprit l’Église propose ses

dogmes et ses mystères au croyant_.

A. Question extrêmement intéressante et fort mal comprise en général.

Préjugé courant à écarter, On se fonde sur cette parole souvent répétée:

_credo quia absurdum_ et l’on se représente les mystères comme certaines

absurdités bien définies, proposées aux fidèles pour éprouver leur foi,

pour briser leur indépendance d’esprit, pour les soumettre, pieds et

poings liés, à l’Église. Les mystères, au lieu de contenter l’esprit,

auraient pour mission de l’affronter, de le combattre, de le réduire.

Ils seraient quelque chose à avaler, quelque chose d’absolument

différent de toutes les autres croyances, auxquelles la raison ou le

sentiment peuvent nous conduire, et qu’il faudrait accepter sans aucun

autre motif que l’obéissance, non pas pour leur évidence, mais parce

qu’on vous dit de le faire. Quelque chose en somme d’analogue aux

vexations qu’on fait subir à un nouveau au lycée, ou aux cérémonies

arbitraires qui accompagnent toute initiation.

En d’autres termes, l’Église chercherait par ses dogmes à mater les

esprits, à s’assurer d’avance contre leur ingéniosité et leur

initiative, à préserver son domaine contre toute rébellion possible.

B. C’est très mal comprendre le genre d’autorité qu’exerce l’Église et

l’essence de son dogmatisme.

L’Église ne proscrit pas l’examen d’une manière absolue; elle en

proscrit simplement la vulgarisation sans réserve, sachant que rien de

bon n’en peut provenir et qu’on ne peut aboutir par là qu’à reculer,

qu’à rétrograder dans l’ordre du vrai, qu’à revenir à quelque chose de

beaucoup plus grossier, de beaucoup plus élémentaire et misérable et

confus. Oui, elle interdit à la grande majorité des fidèles la critique

de ses dogmes.

Mais après tout, qu’y a-t-il là de si monstrueux? Elle se fonde sur un

principe extrêmement simple et clair et que seule une habitude séculaire

de discussion, d’ergotage et de fausse liberté intellectuelle peut faire

trouver étonnant. Ce principe, qu’on ne veut pas voir, est que, si la

vérité est la vérité, le soin de la déterminer ne peut pas être laissé à

n’importe quel esprit. Car son essence est d’être ceci, et non point

cela. Or les esprits disposent de moyens infiniment inégaux. Si donc

l’on part du principe que chacun a autant de droits que les autres de

dire ce qu’elle est, on arrivera forcément à cent images différentes de

la vérité, et de valeur extrêmement différente. Où sera le bénéfice?

Peut-être ainsi fait-on plaisir à chacun, flatte-t-on le penchant à

l’indépendance qui est en chaque homme. Mais on fait grand tort à la

vérité; on introduit le désordre et la cacophonie, là où l’ordre était

plus que nulle part ailleurs nécessaire.

L’Église prétend tenir la vérité. Donc, si elle est logique avec

elle-même, elle est obligée de demander une croyance aveugle à ceux qui

n’ont pas les moyens de s’en créer une motivée et raisonnée. Cette

restriction, dira-t-on, montre qu’elle a peur, qu’elle n’est pas sûre de

ce qu’elle tient. Elle a peur, certes, elle a peur de voir galvauder,

abîmer inutilement son trésor. Mais c’est plus elle est sûre de ce

qu’elle tient que plus elle a peur de le hasarder. Son autorité est

seulement pour le protéger contre les entreprises et les prétentions

inconsidérées; comme elle détient la vérité, elle décide que, coûte que

coûte, elle ne sera pas vilipendée. Rien de plus admirable, de plus

sensé que ce coup de force! Rien qui doive donner plus de confiance dans

le pouvoir qui ose l’exécuter! Car que de temps gagné! Que de gaspillage

évité! Quel avantage, pour qui prétend aller loin, que cette matière

réservée qui lui est fournie pure de toute contestation, de toute

dispute, comme point de départ pour son intelligence, comme viatique

pour le grand voyage de l’esprit!

A un certain point de vue, quoi de plus vraiment démocratique en somme

que ce gouvernement aristocratique? Car cela ne revient-il pas à fournir

à tous ce que certains seulement pourraient atteindre d’eux-mêmes?

C. Nous comprenons maintenant pourquoi l’Église propose ses mystères à

la plupart des fidèles comme des vérités sur lesquelles il n’y a pas à

discuter. Il reste à voir comment elle les présente aux autres. Aux

autres, c’est-à-dire à ceux qu’elle voit amoureux de la vérité pour

elle-même, d’un cœur assez pur et d’un esprit assez agile pour pouvoir

la reconnaître là où elle est.

A ceux-là, bien entendu, elle ne propose pas ses dogmes comme quelque

chose qui peut être vrai ou faux, selon que l’esprit qui va les examiner

en décidera; elle ne les fait pas dépendre de son jugement. Il n’y a

jamais--et c’est tout naturel--de la part de l’Église cette espèce de

détachement philosophique, de peur d’influencer, de retrait dans

l’énonciation des idées, cette manière conditionnelle de s’exprimer,

cette application à tout subordonner au jugement de celui qu’on se

charge d’instruire, qui s’expliquent sans doute de la part de gens qui

sont eux-mêmes dans le doute, qui cherchent, qui sont «avant la vérité»,

mais qui seraient ridicules de la part de qui pense être au delà et la

tenir déjà.

L’Église demande donc à tous ses fidèles sans distinction un premier

acte de foi. Mais elle ne leur donne pas ses mystères comme absurdes; au

contraire, elle les présente comme des principes de la vérité desquels

on peut se convaincre, qu’on peut éprouver, mettre en contact avec

l’expérience de tous les jours, «faire aller à l’eau», dont il est

permis de rechercher les confirmations autour de soi.

Il y a là entre l’Église et l’esprit dans lequel elle a confiance, un

rapprochement très curieux, très subtil et qui mériterait d’être

analysé. L’Église semble dire: «Voici le trésor le plus précieux qui

puisse être confié. Voyez maintenant si j’ai menti. «Cherchez et vous

trouverez», c’est-à-dire ce que vous avez en mains maintenant, regardez

un peu de tous côtés; laissez faire, laissez venir à vous les choses; ou

faites des expériences; épiez comment les choses se passent. Vous le

retrouverez certainement.»

L’autorité de l’Église, à ce point de vue, ce n’est pas un despotisme,

qui refuse ses raisons, et non plus qui les donne, mais qui nous permet

et qui nous demande de les retrouver. Mélange très délicat de confiance

en soi, de confiance en autrui, et de confiance dans la valeur propre de

ce qu’on tient. Ce n’est pas de la politique, ni un effort pour ménager

chacun. C’est l’attitude qui résulte naturellement et sans calcul de la

possession de la vérité. Supposez quelqu’un qui tienne la vérité: vous

ne pouvez pas lui imaginer d’autre conduite.

6º Examinons maintenant _dans quel esprit le chrétien reçoit les

mystères_. Nous avons vu qu’il n’y a pas à proprement parler contrainte

de la part de l’Église. Mais est-ce que le fidèle ne serait pas obligé

de se contraindre lui-même, de se forcer pour y croire.

A. Car le noyau du reproche subsiste. On dira: même si l’Église ne

propose pas ses dogmes comme des absurdités et pour vexer la raison, il

n’en reste pas moins qu’ils sont de nature à la vexer, qu’ils

impliquent, pour être crus, un renoncement au fonctionnement normal de

l’esprit, qu’il faut donc se forcer pour les croire.

B. Avant de répondre il faut remarquer encore une fois qu’il ne s’agit

pas ici de prouver la vérité des dogmes, mais seulement d’analyser un

état d’esprit, de montrer que le chrétien ne croit pas aux dogmes comme

à quelque chose d’absurde, de faire comprendre comment ils lui

apparaissent.

C. Eh! bien, il faut le dire tout de suite: tout au contraire de ce

qu’on imagine, les mystères apparaissent au chrétien comme les seules

propositions dont l’acceptation puisse assurer le fonctionnement normal

de l’esprit. Je n’irais pas jusqu’à dire qu’ils lui apparaissent comme

le produit de ce fonctionnement, parce que justement leur essence est

d’être quelque chose que l’esprit tout seul n’aurait pas pu inventer.

Mais enfin, s’ils n’avaient pas existé, pour que tout aille bien, il

aurait fallu les inventer..., si on avait pu. Ils sont l’amorçage

indispensable pour que la pompe puisse amener de l’eau; ils sont une

espèce de libation préliminaire, sans laquelle le démon de la vérité ne

peut être rendu propice. Je veux dire qu’ils sont dans un accord profond

avec les indications de l’expérience et les exigences de l’esprit, et

que ça se voit bien à la façon dont ils le mettent en train. Affinités

des mystères, non pas exactement avec ce qu’il y a de rationnel, mais

avec ce qu’il y a de raisonnable dans notre esprit. Espèce de joie

réciproque que les mystères et notre esprit ont à se rencontrer; la

prospérité de leur rencontre.

Certains écrivains religieux, dans une bonne intention d’ailleurs,

insistent sur le caractère absolument extravagant des dogmes

catholiques; ils font sentir ce qu’il y a de révoltant pour l’esprit et

pour les sens dans cette idée d’un Dieu fait homme, et crucifié. Ils le

font apparaître sanglant, saignant, martyrisé, véritable attentat à

notre sensibilité et à notre raison. Ils recommandent ainsi les dogmes

catholiques à ce je ne sais quoi de presque pervers que nous avons tous

au fond de l’esprit, à notre goût de l’étrange, du morbide, du

scandaleux. Et sans doute il faut avoir une petite dose de folie pour

être vraiment chrétien, justement cette petite dose sans laquelle on

reste au-dessous de la normale--l’étincelle d’extravagance et de

sensualité sans laquelle on n’est pas un homme.

Mais enfin je trouve qu’on ferait bien mieux d’insister sur le caractère

profondément raisonnable des mystères. Pas trop de romantisme. La folie

de la Croix a sa racine dans des croyances parfaitement motivées et

normales. Loin d’être avant tout un extravagant, le chrétien est d’abord

un homme qui se sert de son esprit aussi complètement que possible; et

simplement qui a le bonheur de tomber sur les principes qui sont

indispensables à sa mise en train et qui lui en permettent

l’exploitation exhaustive. C’est ainsi que lui apparaissent les

mystères.

On pourrait même, à son avis, presque tirer une objection contre leur

vérité de leur parfaite congruence à l’esprit; car ils cadrent si bien

qu’ils semblent avoir été inventés pour lui, donc par lui. C’est même, à

mon sens, l’objection la plus troublante que l’on puisse élever contre

la foi. Il faut y répondre en disant que ce sont des faits, et non des

idées; que ça ne peut donc pas être un produit de l’esprit.

D. Sans doute, pour être sensible au caractère raisonnable des mystères,

pour les apercevoir comme quelque chose de tout naturel à accorder au

monde, il faut avoir une certaine forme d’esprit (je dirais presque une

certaine exigence de compréhension qui n’est pas donnée à tout le

monde).

Il est évident que les mystères apparaîtront particulièrement difficiles

à ceux aux yeux de qui tout le reste est clair, et s’ils doivent se

présenter comme les seuls points obscurs d’un horizon par ailleurs

parfaitement limpide. Car alors ils sont une exception monstrueuse, une

sorte de scandale gratuit et unique.

Il faut donc d’abord avoir les yeux ouverts à l’étrangeté du monde en

général, il faut une sorte d’éveil de l’âme à l’inexplicable, il faut

avoir perdu cette espèce d’aveuglement qui nous fait tout voir comme

parfaitement expliqué. Déjà dans la vie pratique. Celui qui est habitué

à manier des valeurs uniquement matérielles et donnant prise au calcul,

celui qui croit qu’on peut faire un devis pour toutes choses, celui-là

ne peut sentir la raison des mystères. Mais il faut avoir rencontré des

résistances, avoir appris à compter sur des choses qu’on ne peut pas

bien s’expliquer à soi-même, être entré en commerce avec les régions

inéclairées des âmes, avoir tenu compte de leurs réactions possibles.

Ce que j’appelle l’état d’esprit psychologique. Rien de vague. Non pas

du tout cette sorte d’admiration béante et vide à la Maeterlinck devant

le mystérieux en tant que mystérieux, mais au contraire savoir le

prendre comme quelque chose de déterminé, qui a son rôle et ses effets à

côté du reste. Celui qui a déjà une longue expérience de l’étrange, qui

s’est habitué à rattacher des kyrielles de faits à d’autres faits

simples et obscurs, à des sortes d’obscurités élémentaires et définies,

et qui s’en est bien trouvé, celui qui s’est habitué à construire de ces

édifices fragiles et profonds comme le psychologue a coutume d’en bâtir,

celui-là ne voit rien de déroutant à suivre la même méthode jusque dans

l’explication des questions suprêmes et à faire de réponses du même

genre la clef même de l’univers[11].

[11] _Sur l’état d’esprit psychologique._--Pour être sensible au

caractère raisonnable des mystères, il faut avoir eu affaire aux

âmes, c’est-à-dire être habitué à s’expliquer certaines choses par

d’autres tout aussi obscures. En psychologie l’obscur ne s’éclaircit

que par le plus obscur. Approfondir un être, c’est le découvrir de

plus en plus bizarre. Chaque clarté nouvelle sur lui provient d’une

nouvelle contradiction aperçue en lui: on comprend mieux ce qu’il

vient de faire, parce qu’on distingue en lui un trait

incompréhensible de plus. Quand on se heurte à une action imprévue

d’un être qu’on croyait bien connaître, on aperçoit toujours ensuite

que c’est pour ne pas l’avoir supposé aussi complexe, aussi

inexplicable qu’il est en réalité. Aussi _inexplicable_,

c’est-à-dire aussi impossible à déplier; impossible de mettre les

éléments de son caractère les uns à côté des autres sans qu’ils

crient de cette confrontation. Par exemple dans cette âme que vous

avez connue jusqu’ici toute modeste, vous vous apercevez que tel

petit geste, tel mot qui vient de lui échapper ne peut s’expliquer

que si vous admettez en elle à côté de cette modestie et ne la

supprimant pas, bien que non plus ne pouvant s’arranger avec elle,

une certaine sorte de vanité.

E. A celui-là les mystères apparaîtront comme une _localisation de

l’inexplicable_ répandu et latent dans les choses. Mais au lieu que ce

soit une localisation au principe, comme en font la science et la

philosophie, c’est une localisation au sein même des choses, aux

endroits mêmes où se trouvent les points obscurs, c’est la

détermination, aussi exacte et littérale que possible, de leur position.

Pas de réduction, pas d’escamotage par substitution, de déplacement et

de rejet vers l’origine comme la mathématique enseigne aux autres

sciences à en opérer. Mais une condensation sur place de l’inconnu, une

condensation qui permet simplement d’y voir clair. L’inconnu fixé: afin

d’éviter qu’il ne répande du vague sur tout le reste, pour qu’on _sache_

où est la chose _qu’on ne peut pas savoir comme les autres_, et

qu’ainsi, au lieu d’en recevoir seulement de l’incertitude, on en

subisse au contraire l’influence explicative.

Les mystères apparaissent comme la suppression du grand X., de

l’Inconnaissable, et de toutes les balivernes de ce genre. Refus de

faire ce triage que fait la science et de mettre comme elle tout

l’explicable ensemble et tout l’inexplicable de côté. Car à quoi

aboutit-elle ainsi? Comme elle commence par le déplacer, elle enlève

tout contenu à l’inexplicable, elle empêche les lignes partant de ses

environs de le traverser et de le jalonner en quelque sorte; elle

le rend pur et vide comme l’espace, c’est-à-dire à jamais

_incompréhensible_. Les mystères au contraire le fixent, l’attachent, le

retiennent à sa place, «parmi les siens», lui donnent le contenu auquel

il a droit, lui garantissent son héritage, et lui conservent ainsi toute

son efficacité.

F. Car en ce sens les mystères deviennent des sources inépuisables

d’explication. Ils expliquent non pas parce qu’ils résument le réel,

mais parce qu’ils sont du réel qui ne s’est pas laissé résumer. Ce sont

des faits irréductibles. Aussi, dès qu’on les considère dans leur

rapport et dans leur cohésion avec tout le reste, c’est-à-dire dès qu’on

les replonge dans l’expérience, ils opèrent comme un levain qui fait

fructifier toute la masse. Ils rendent la vie à tout ce qui nous

semblait classé et fini. Ils sont de même espèce que ce que nous voyons

tous les jours; mais ils lui donnent comme une seconde portée, comme une

nécessité plus intime.

Bien qu’il n’ait pas commencé par les chercher, le chrétien ne reste pas

sans preuves de ce qu’il a accepté de croire. Cela ne demeure pas dans

son esprit, détaché, isolé de tout le reste. Dès qu’il l’attend, il le

retrouve. Les mystères, étant de l’inexplicable, ne se prouvent pas

directement. Mais ils se prouvent par tout ce qu’ils expliquent. Celui

qui les a pris une fois pour vrais, il est bientôt accablé par les

preuves; elles lui viennent de partout. C’est le monde entier qui se met

à vivre autour de lui, en lui, tel qu’ils l’annonçaient et

l’impliquaient. Pour faire comprendre ce que je veux dire, il faudrait

prendre des cas précis, un exemple comme celui du péché originel, et

montrer l’extraordinaire moisson de preuves qu’il fait éclore et

récolte, dès qu’on consent seulement à le prendre avec soi et à marcher

à sa lumière.

G. On voit dès lors combien il est puéril d’objecter au chrétien qu’il

ne comprend pas ce qu’il croit. On voit combien les concepts

«comprendre»--«ne pas comprendre» sont relatifs. Sans doute il ne

pourrait pas démontrer sa foi, il aura peut-être du mal à la faire

cadrer avec les exigences générales de la raison. Mais est-ce qu’on peut

dire qu’on ne comprend pas ce sans quoi tout le reste vous apparaît

incompréhensible? Est-ce qu’on peut dire qu’on ne comprend pas ce qu’on

trouve tous les jours réalisé, incarné dans les événements extérieurs et

intérieurs, présent en eux comme une lumière qui les éclairerait du

dedans? Est-ce qu’on peut dire qu’on ne comprend pas ce qui est «la

véritable lumière éclairant toutes choses en ce monde»? (Saint Jean).

Est-ce qu’on peut dire qu’on ne le comprend pas, simplement parce que

cette lumière ne se laisse pas analyser et réduire aux lois du

mécanisme? Est-ce qu’on peut dire qu’on ne la comprend pas, parce qu’on

ne peut pas l’expliquer autrement qu’en la faisant voir? parce qu’elle

est la source et l’émanation au lieu d’être le reflet et le produit?

Comprendre--Ne pas comprendre: que ces concepts sont petits au sens où

on l’entend! Le chrétien ne subordonne pas _toute la vérité possible_ à

la réussite ou à l’échec d’un petit rétablissement de son esprit, d’un

petit exercice gymnastique de ses facultés. Mais il réclame le droit de

l’affirmer présente, partout où il la touche, partout où il la rencontre

et la subit, partout où elle se donne à connaître par ses effets. Que

lui importe si la réaction traditionnelle qui doit se produire au

contact de son esprit, ne réussit pas, si la fameuse couleur violette,

soi-disant signe de toute vérité, n’apparaît pas. Il a déjà ses preuves:

c’est tout ce qu’il peut montrer éclairci, justifié, transfiguré par là.

H. On dira encore: N’empêche qu’il ne faut pas que le chrétien soit trop

exigeant pour se contenter de vérités si fragilement établies. Ce n’est

pas un esprit clair, il n’a pas ce besoin de possession par l’esprit qui

est la vertu du savant; il se satisfait de résultats grossiers, non

élaborés, non raffinés.

Et moi je dis: Au contraire les mystères correspondent à un besoin de

voir les choses avec précision, de les serrer d’aussi près que possible

_partout_. C’est parce qu’il est plus exigeant que le savant, que le

chrétien croit aux mystères. Si l’on veut arriver à une assimilation

complète de la réalité à l’esprit, à une prise de contact totale, sur

tout le front, il faut qu’on se résigne à la toucher par endroits

_inexpliquée, telle quelle_. Le vague est du côté de ceux qui mettent

l’inexplicable à part, qui le transforment en Inconnaissable, et qui

l’adorent comme une sorte de Divinité vraiment _incompréhensible_,

impossible à déterminer. Les dogmes catholiques sont au contraire le

résultat de l’esprit de détermination poussé jusqu’à ses extrêmes

conséquences. (Ils forment non pas un agrandissement, mais une réduction

du champ de l’inconnu; l’esprit chrétien tend à limiter l’incertitude au

minimum. Ainsi il ressemble dans sa tendance à l’esprit scientifique; et

on ne peut pas lui reprocher de chercher l’obscur pour lui-même, de

répandre le vague dans notre vision de l’univers.)

I. J’ai dit au début que le chrétien se souciait rarement d’expliquer

son attitude, de se justifier des reproches qu’on lui adresse ou même de

dissiper l’étonnement qu’il provoque.

Nous en voyons maintenant la raison. Maintenant que nous connaissons

mieux la nature de sa foi, les preuves qu’il en reçoit, nous comprenons

qu’il ne cherche pas à les communiquer. En effet ce sont des preuves qui

n’apparaissent que si l’on a déjà admis ce qui est en question. Pour les

voir naître, il faut supposer le problème résolu. Il faut même

davantage. (Car n’importe qui pourrait consentir à une supposition de ce

genre, à une croyance purement hypothétique et conditionnelle.) Il faut

croire vraiment, sincèrement, à l’aveugle, sans comprendre pendant un

moment l’objet de foi. Ce moment pourra être plus ou moins long, suivant

que l’âme en question sera plus ou moins favorisée. Mais il faudra de

toute nécessité passer par là pour que les preuves surgissent. Ce sont

des preuves-récompenses.

Le chrétien ne peut donc même pas penser à se justifier. Car ses preuves

ne sont pas transportables. Elles impliquent, même pour être visibles

aux yeux d’autrui, une condition qu’il ne peut pas produire de lui-même.

C’est davantage encore. Il n’a aucune envie de se justifier; car il est

trop occupé ailleurs. C’est une question de situation. Il est dans un

état d’esprit entièrement _a posteriori_; il est tourné vers l’au-delà

de ses croyances; il est absorbé par le plaisir extraordinaire de les

voir fleurir, prospérer. Le plaisir, le bonheur d’être sauvé du vague,

d’avoir à sa disposition, non pas seulement des principes arrêtés, mais

le centre, le cœur même de la vérité. C’est alors que l’esprit se sent

vraiment à l’aise, trouve de la place autour de lui, de la place où

construire, où créer, et non pas des abîmes, des terrains sans fond où

l’on perd tout son temps dans les sondages. Espèce de paresse qui

résulte de cette aise, de ce plaisir. Ça ne l’intéresse pas de revenir

en arrière, de se replacer dans un état d’esprit différent, de revenir

faire comme s’il doutait de choses si claires pour lui, dont il a les

preuves entre les mains.

De là tout le malentendu entre l’incroyant et le chrétien. Ils n’ont

aucun point de contact: l’un est en deçà de la vérité, il la cherche, il

l’attend, et il refuse de faire un pas en avant tant qu’on ne lui aura

pas donné de garanties suffisantes; l’autre est au delà; il la tient, il

la possède, il l’approfondit, et il refuse de reculer, sentant qu’il ne

pourrait rien pour l’autre, qu’une fois sa position quittée, il se

trouverait aussi pauvre que lui, que ça ferait deux malheureux au lieu

d’un. Il y a un décalage entre eux presque irrémédiable, l’un cherchant

encore les principes que l’autre ne s’occupe plus que de vérifier. Ils

ne sont pas du tout à la page l’un de l’autre.

Dans tous les saints (par exemple sainte Thérèse), on trouve le

sentiment de cette difficulté qu’il y a à communiquer ce qu’on voit aux

autres. Car c’est une expérience. Dans sainte Thérèse on sent à la fois

le ravissement de la certitude et l’impatience de la sentir d’essence

exclusivement personnelle. Efforts tâtonnants, et pour ainsi dire dans

le noir, pour mettre autrui sur la voie. Sans cesse elle dit des choses,

dont elle n’entend pas l’écho dans les âmes qu’elle enseigne; et elle

s’en remet à Dieu de leur donner pour celles-ci le sens qu’il faut.

J. Est-ce à dire que le chrétien ne puisse jamais communiquer sa foi à

personne? Certes non, Mais il ne le peut que d’une manière pour ainsi

dire individuelle; il n’a peut-être de pouvoir persuasif que pour une ou

deux personnes, que pour celles qui sont déjà sensibles au même ordre

d’expériences que lui, qui ont déjà d’elles-mêmes remarqué des choses de

la même espèce que celles qu’il veut leur montrer. En d’autres termes il

ne peut pas démontrer sa foi; il ne peut que convertir, c’est-à-dire

tourner une ou deux âmes dans le sens qu’il faut. A celles-là il

racontera son histoire, il montrera comment Dieu a procédé avec lui.

Convertir: entreprise tout à fait personnelle, espèce de drame à deux,

auquel il faut se donner tout entier, dans lequel il faut presque se

perdre soi-même pour sauver l’autre. Et encore on ne réussit pas

toujours. Tout ce que l’homme peut faire pour son semblable, c’est de le

mettre sur la voie. Mais il faut que l’autre sache y marcher, et qu’il

ne fasse pas comme ces insectes exaspérants, qui tout de suite tournent

sur le côté de la règle où on les a posés et se mettent à marcher, les

pattes en l’air, à toute vitesse, dans la direction où il ne faut pas.

(Dieu étant une personne, toute conversion est une question de

rencontre, comme celle de saint Paul sur le chemin de Damas. Mystère

terrible.)

II.--Deuxième étonnement de l’incroyant.

1º _Énoncé_: Comment le chrétien peut-il croire que Dieu s’occupe de lui

et de ses petites affaires? Comment peut-il se croire connu de Dieu? et

capable de le fléchir? de l’inciter à changer en sa faveur le cours de

la nature? Comment peut-il se faire une idée si basse de la divinité?

N’est-ce pas là la conception la plus primitive, la plus rudimentaire

que l’homme s’en soit jamais faite? N’est-ce pas ravaler Dieu au niveau

des dieux païens? N’est-ce pas faire de lui une sorte de Jupiter un peu

perfectionné, mêlé à tous nos intérêts et qui s’occupe de les conduire?

Cela ne répugne-t-il pas absolument à l’idée que possède tout homme

raisonnable d’un être infiniment grand, infiniment puissant, infiniment

parfait?

2º Mais on peut répondre du tac au tac. Comment le déiste peut-il se

représenter un Dieu qui ne connaisse pas sa créature? Quelle idée bien

plus grossière et bien plus superficielle que l’autre! Car en somme, à

quoi revient-elle? On s’imagine un Dieu qui ne peut pas atteindre à tout

le détail, qui ne peut pas voir les petites choses, un Dieu

insuffisamment adroit, agile, divers, pour pénétrer jusqu’au règne de

l’individuel, donc un Dieu limité, borné. La pensée d’abord a l’air

d’avoir la véritable profondeur pour elle: elle semble la conception la

plus élevée, la plus épurée qu’on puisse se faire de Dieu. Mais

justement beaucoup trop épurée pour être profonde. Et elle vient périr

misérablement contre cette objection élémentaire: il y a donc des points

jusqu’où Dieu ne peut aller; l’ensemble de la création est quelque chose

de plus grand que lui, puisqu’il ne peut s’y rendre égal? (Il semble

qu’il soit incompatible avec la majesté de Dieu qu’il s’occupe d’un être

si petit que nous. Mais n’est-il pas beaucoup plus incompatible avec

cette même majesté qu’il ne s’en occupe pas?)

Vue sous un angle plus philosophique, la difficulté qui fait le fond de

l’objection du chrétien est celle-ci: si Dieu est supposé incapable de

s’occuper du détail, c’est-à-dire de se révéler comme Providence, c’est

donc qu’il est subordonné aux lois générales de la nature et donc que la

nature est quelque chose de plus puissant que lui.

3º Mais l’antagonisme peut se présenter sous une autre forme. Après

avoir discuté la qualité objective des différentes conceptions de Dieu,

on discutera sur leurs bases subjectives, sur les sentiments

qu’impliquent respectivement les deux idées opposées.

Quel orgueil! dira l’incroyant. S’imaginer assez intéressant pour

attirer l’attention de Dieu! Croire qu’on est quelque chose pour lui!

Établir un rapport entre zéro et l’infini! Quel manque de goût, quelle

ignorance des proportions!

4º Mais à son tour le chrétien accusera le déiste d’orgueil. Et en effet

il y a un double orgueil au fond de cette opinion que Dieu ne peut pas

nous connaître, s’intéresser à nous:

a) Toutes les apparences de l’humilité: «Que suis-je pour que Dieu

s’occupe de moi?» Mais en réalité on se dit: «Je ne suis pas un enfant.

Je suis assez grand pour faire mes affaires tout seul. Je n’ai pas

besoin de me faire je ne sais quelles sottes idées. Je suis un homme

digne et éclairé, parfaitement pur de toute illusion; je n’ai pas besoin

de m’entourer d’imaginations. Peut-être le monde, tel que je le conçois,

est-il plus triste, moins réconfortant. Mais du moins il est plus

courageux, plus digne d’un homme, c’est-à-dire,--car ici il faut

traduire la pensée profonde de celui qui parle--c’est-à-dire il me

laisse un rôle bien plus important, il me permet de me tenir debout, de

développer toute ma taille; il me consolide et me confirme à la place

que l’opinion que j’ai de moi-même me faisait désirer d’occuper.»

Cette opinion de la non-intervention de Dieu dans nos affaires, c’est

l’opinion proprement philosophique, celle qu’Épicure par exemple

s’occupait de faire entrer avant toute autre dans la tête de ses

disciples. Et en effet, c’est la seule qui autorise l’homme à juger et à

décider par lui-même de l’ordre du monde, la seule en somme qui donne un

terrain à la philosophie. Il n’y a de problème philosophique, la

philosophie ne trouve de questions à quoi répondre que parce qu’elle

commence par concevoir Dieu à l’écart et relégué. C’est là que s’étend

son domaine: entre l’homme et le Dieu de la raison, le Dieu qu’on

démontre... ou qu’on n’arrive plus à démontrer. La philosophie disparaît

à mesure que Dieu se rapproche. Donc l’opinion qui éloigne Dieu est

celle qui fournit à la raison humaine un champ où s’exercer, celle donc

qui flatte nos instincts intellectuels les plus relevés, qui nous

confirme dans notre supériorité, qui nous offre l’attitude la plus

avantageuse, celle donc enfin qui caresse le mieux notre orgueil.

Il n’y a pas très loin, à ce point de vue, du déisme à l’athéisme.

Sentimentalement cette opinion est très voisine de l’orgueil nihiliste

d’un Vigny, se posant en antithèse au «silence éternel de la divinité».

La seule différence est que dans un cas l’homme s’oppose à l’absence de

Dieu, tandis que dans l’autre il s’oppose à Dieu lui-même (en un sens,

c’est pire!) Mais dans les deux cas, et quoiqu’il en puisse dire, il

commence par se prendre pour quelque chose; il cherche à se représenter

à ses propres yeux comme la plus haute créature pensante, comme un être

essentiellement autonome.

b) Et l’orgueil se cache encore d’une autre façon au cœur de cette

opinion. On pense que ce serait s’abaisser, de la part de Dieu, que de

s’occuper de nous. Cela ne vient-il pas de ce qu’on croit s’abaisser

soi-même quand on s’occupe des plus petits que soi? C’est une naïve

croyance à la réalité des hiérarchies humaines qui se trahit ici.

L’homme qui parle ainsi est peut-être charitable.--Mais, qu’il l’avoue

ou non, il pense qu’en entrant dans certains détails, en compatissant à

certaines misères, il fait preuve de condescendance, ou simplement qu’il

exécute un mouvement de descente. N’est-ce pas se considérer

implicitement comme étant à une certaine hauteur soi-même, comme

occupant un certain échelon?

c) D’ailleurs, que prétend exactement le chrétien, en affirmant que Dieu

s’occupe de lui? Il ne se croit pas le centre du monde; au contraire il

sent parfaitement l’énormité des événements au sein desquels il est

pris. Mais il ne se croit pas oublié pour ça. Voilà la formule qui rend

le mieux compte de ses sentiments (et qui correspond d’ailleurs à cette

mesure, à ce parfait équilibre entre les erreurs opposées qui est la

caractéristique de toutes les opinions chrétiennes). Le chrétien pense

qu’il a sa part aussi dans les événements qui affectent le monde, qu’ils

sont dirigés dans son sens, aussi bien que dans celui de toutes les

autres destinées. C’est une opinion positive et modeste, exactement

conforme à ce qu’on peut raisonnablement attendre de la sagesse divine.

5º Au fond, l’écart entre ces deux conceptions sur la façon dont Dieu se

conduit avec les créatures est d’abord, à la racine, un écart entre deux

conceptions de Dieu. Ce n’est pas du même Dieu que parlent le déiste et

le chrétien. L’un parle d’un Dieu conçu, d’une idée de la Raison, aussi

claire, aussi égale en toutes ses parties, aussi analysée que celle du

triangle ou du cercle,--d’un Dieu inné en son esprit et qu’il n’a jamais

connu que dans son esprit. L’autre parle d’un Dieu vivant, d’une

personne, d’un individu, doué d’une volonté particulière, et même de

sentiments, d’inclinations, de passions,--d’un Dieu extérieur à son

esprit, et qu’il apprend à connaître hors de son esprit. Voilà ce qu’il

faut bien comprendre: c’est que le chrétien croit en Dieu, non pas comme

on croit à une idée, à la Justice, à la Liberté, ou à la Raison, mais

comme on croit à une personne que l’on connaît. Dieu pour lui, c’est

quelqu’un. Et ainsi rien de plus naturel que de lui supposer des

intentions à son égard, une certaine conduite avec lui, tandis que rien

n’est plus absurde en effet que de lui en attribuer s’il n’est qu’une

idée, un schème auquel on a ajouté l’existence par un décret

philosophique.

6º Mais, dira le déiste, est-il vraiment légitime de concevoir Dieu

comme une personne; n’est-ce pas introduire des contradictions dans le

concept de l’infinie grandeur que d’y introduire la personnalité,

c’est-à-dire avant toute chose des affections? Etre affecté, c’est être

imparfait, puisque c’est subir, donc dépendre. L’être qui aime ou qui

hait est esclave et incomplet. L’idée que nous avons de Dieu repousse,

comme destructeur et mortel, ce caractère de la sensibilité. C’est

porter la mort au sein de cette idée, que l’y vouloir faire entrer de

force.

7º Mais nous voici au point sensible. Peut-être en effet est-ce faire

mourir l’idée. Mais l’idée n’est pas Dieu. Dieu est autre chose que

l’idée que nous avons de lui. Nous avons dit que nous nous trouvions en

présence de deux conceptions opposées de Dieu. C’était faux. Il y a bien

opposition, mais dissymétrie complète entre les termes. D’une part nous

avons une conception en effet, mais de l’autre une expérience; d’une

part la contemplation d’un objet intellectuel, de l’autre une rencontre.

Si le chrétien est attaché si fort, et d’un cœur si sauvage, à son

opinion, s’il se sent si profondément indigné par l’opinion contraire,

s’il y trouve quelque chose d’intolérable, de révoltant, si la passion

se mêle à sa conviction, c’est qu’il a le sentiment qu’elle s’appuie sur

des raisons d’un ordre incomparablement plus tangible. Il est dans

l’état de quelqu’un qui a vu quelque chose et à qui l’on vient dire que

ça ne peut pas être vrai. Son fanatisme, son intolérance viennent de ce

qu’il croit non pas pour avoir réfléchi, mais pour avoir vu. Impossible

de faire cadrer l’idée de personne avec l’idée de Dieu, vient dire le

déiste. Mais il ne s’agit pas de l’idée de personne. Qu’importe si

l’esprit n’est pas capable de rapprocher ces deux termes, je dis que je

les ai trouvés ensemble, je dis que j’ai rencontré Dieu en personne.

Nous retrouvons ici une fois de plus l’attitude spécifiquement

religieuse, directement opposée à l’attitude philosophique: elle

consiste à opposer des résultats à des difficultés, à montrer les choses

au lieu de les mettre en question. Il y a peut-être des difficultés en

effet dans ce Dieu personnel, intéressé, passionné. Mais que faire si

nous les trouvons solutionnées, réalisées, ayant revêtu un corps? (La

philosophie (vue du point de vue religieux), ne faisant usage que de la

raison, consiste à découvrir des problèmes là où il y a des solutions, à

relever, dans ce qui est, tout ce qui ne devrait pas être. Et elle

arrive ainsi à conclure à l’impossibilité de ce que nous voyons de plus

incontestable, oubliant qu’elle en est partie. Toute l’œuvre de la

philosophie ressemble aux arguments des Éléates contre le mouvement. Et

c’est pourquoi, en somme, sa forme extrême, la plus parfaite, la plus

logique, c’est l’idéalisme, c’est-à-dire la négation radicale de la

réalité. La philosophie est une maladie qui se met sur le réel, qui le

ronge et qui _finit par prendre sa place_, comme ces feuilles qui n’ont

plus que les nervures. La philosophie n’a pas de place: aussi est-elle

obligée de s’en faire une: ça ne peut donc être qu’aux dépens de quelque

chose).

8º Encore aura-t-on le droit de nous demander ce que nous voulons dire,

quand nous disons que Dieu est _quelque chose qu’on rencontre_.

C’est une formule toute générale et qui comprend des expériences d’ordre

multiple: il y a autant de façons de rencontrer Dieu qu’il y a

d’individus l’ayant rencontré. Il y a l’expérience foudroyante: celle de

saint Paul, jeté à bas de son cheval: «Je suis ce Jésus que tu

persécutes!» Il y a les apparitions de Jésus aux saints. Mais il y a des

rencontres beaucoup plus lentes, beaucoup plus ordinaires et normales,

beaucoup plus progressives. A certaines âmes Dieu peut apparaître comme

quelque chose qu’elles ont à remonter, qu’elles trouvent en travers de

leur chemin, d’abord comme un obstacle imperceptible, comme une gêne

légère de leurs mouvements, puis peu à peu comme une volonté de plus en

plus précise, tantôt favorisant la leur, et tantôt s’y opposant, tantôt

plus forte que la leur, et tantôt plus faible, leur faisant éprouver tel

ou tel désir qu’elle vient ensuite contenter, régissant par une

mystérieuse influence toutes leurs aspirations, imprimant une certaine

direction à leurs pensées. Une fois que ce commerce a commencé, bien que

Dieu ne se montre pas aux yeux du corps, il devient bien vite si évident

à ceux de l’âme qu’elle pourra dire tout naturellement qu’elle l’a

rencontré. Elle le touche, tantôt comme obstacle et tantôt comme moteur;

elle le perd aussi parfois et pense avoir rêvé, et croit n’avoir jamais

rien vu, mais elle le retrouve aussi: il l’attendait un peu plus loin;

et c’est un renouvellement de sa certitude. Une âme qui a eu le bonheur

d’entrer une fois dans ces expériences, vous comprenez bien qu’aucune

des difficultés théoriques qu’on vient lui objecter ne peut plus

l’émouvoir: «Possible!» répondra-t-elle, et elle continuera son

observation.

9º Qu’il vive ou non dans une illusion, tout ce que le chrétien peut

faire, c’est donc seulement de vous dire ce qu’il voit, de vous énumérer

les difficultés qu’il croit trouver réalisées. (Le positivisme

religieux: ne pas perdre son temps aux questions de principe; mais

tourner toutes ses forces vers l’éclaircissement et la mise au point des

faits donnés, en indiquant simplement les points où ils contiennent des

contradictions résolues. Insister sur cette nouvelle ressemblance avec

le positivisme scientifique: la limitation des recherches, l’attention

reportée sur le donné). Par exemple, au lieu de discuter sur la

possibilité abstraite d’une Providence, il étudiera le fait même de la

Providence, il montrera comment Dieu collabore avec les lois naturelles,

comment il les exploite à ses fins. Et en avançant avec lui dans cette

étude, si on le comprend bien, on oubliera jusqu’à l’existence de la

difficulté initiale. De même qu’un savant qui a approfondi les

phénomènes électriques, ne pense même plus à se demander ce que c’est

que l’électricité et si elle existe.

A la trace de Dieu · 第 13 / 151 题