M. Gude avait habité longtemps Paris.

--La plus belle ville du monde, dit-il.

--N’est-ce pas? fit Jérôme.

--Je demeurais à Montparnasse.

--C’est comme moi.

Ils évoquèrent le quartier qui leur était cher, la rue Boulard où il y

a, au printemps, des pruniers en fleurs dans les jardins, la fête du

Lion de Belfort, la boutique du marchand de poissons rouges de la rue de

Rennes, où l’on rencontre Matisse.

M. Gude, enchanté, trinquait avec Jérôme, lui promettait de l’aller voir

à Paris.

--Vous y rentrerez bientôt? demanda-t-il.

--Oui, dit Jérôme, dans quelques jours.

--Après votre mariage, peut-être?

--Oui, oui, après mon...

Il ne pensait déjà plus au petit châlet blanc avec des chambranles rouge

vif.

* * * * *

Tout le reste de la journée, il parla de M. Gude à Uni avec

enthousiasme. Il y avait longtemps qu’il n’avait rencontré un homme

ayant autant de goût. D’ailleurs, Copenhague était une ville où régnait

le bon ton. «Par moments, disait-il, on se croirait à Paris.»

Ils dînèrent dans un restaurant de musique et de fleurs, où des jeunes

gens et leurs compagnes buvaient à la même coupe et mêlaient leurs

jambes sous les tables. Uni n’était pas la plus jolie, mais elle avait

le teint le plus frais, et le champagne mettait des étoiles dans ses

yeux. Ils dansèrent. Et quand la musique eut joué cette valse, _What

I’ll do?_ qui mêle et noue les corps comme de souples rubans, Jérôme dit

en s’asseyant:

--Il n’y a pas d’exercice du corps plus agréable que la danse.

--Même la boxe? s’étonna Uni.

--La boxe? Je n’y entends rien de rien.

--Comment vous dites? Je croyais que vous êtes un fort boxeur.

--Oui. C’est-à-dire que... enfin... Mais la danse!

--Moi, dit Uni, je préfère à boxer qu’à danser.

«Il est vrai, pensait Jérôme, qu’elle ne danse pas très bien.»

Il regardait les autres couples qui rythmaient un tango. Dans cette

salle à girandoles, les plaisirs de la vie lui paraissaient n’avoir de

valeur qu’autant qu’ils résultaient d’une foule de combinaisons

difficiles, minutieuses et appliquées comme les pas de ce tango. Il

déplorait qu’on ne se lançât pas d’une table à l’autre des balles de

coton multicolores, prétextes à intrigues, qu’un danseur ne vînt pas

inviter Uni, tandis que lui-même ferait danser la petite brune en robe

cyclamen de la table voisine.

Il éprouvait de la lassitude à vivre dans un sentiment simple. Uni

manifestait, au contraire, un plaisir bruyant à s’amuser de peu. Comme

elle ne pouvait mêler, à son habitude, les éléments du dessert à ceux

des hors-d’œuvre, elle associait dans son verre le Saint-Estèphe au Moët

et Chandon.

--Peter Christiansen, disait-elle, il met le tabac pour le nez dans le

champagne. Il dit que c’est la façon la plus bonne à se cuiter.

Elle avait trouvé un jeu: elle plantait son coude sur la table, Jérôme

devait lui rabattre le bras à droite ou à gauche. Il n’y parvenait

naturellement pas. Elle tirait de sa victoire une fierté qui se

traduisait par des exclamations dont la salle s’amusait.

--J’aime de faire la bombe, disait-elle.

Jérôme sentait entre elle et lui la présence d’un danger. Il glissait

dans ce malaise qui saisit les gens du désert à l’approche du simoun. Il

était partagé entre l’envie de pleurer, l’envie de tout casser et

l’envie de danser avec la robe cyclamen. C’est à ce dernier parti qu’il

s’arrêta. Il lia conversation avec son voisin, qui se trouva enchanté de

rencontrer un Parisien, présenta sa compagne et parla de Montmartre. La

jeune femme, invitée, accepta de danser. Elle le faisait avec grâce.

Elle dansait, les yeux mi-clos, la taille renversée; on eût dit qu’elle

faisait à un ravisseur l’abandon de son corps fragile. Elle répondait

avec confusion aux compliments de Jérôme. Il lui posa des questions; il

apprit qu’elle aimait la musique de Massenet, les romans qui font

pleurer, qu’elle ne pratiquait aucun sport.

«Elle est charmante», se disait-il.

Il avait beaucoup moins envie de briser la vaisselle.

Il la reconduisit à sa table et lui donna la plus grande part de son

attention pendant le reste de la soirée.

* * * * *

Il était tard quand Jérôme et Uni rentrèrent à leur hôtel.

Uni passa par la chambre de Jérôme pour gagner la sienne.

--Bonsoir, Uni, dit Jérôme.

--Je n’ai pas l’envie pour dormir, fit-elle.

Elle jeta son manteau sur le lit de Jérôme, alluma une cigarette.

--Quel bon soirée!

Elle allait d’une chambre à l’autre, disparaissait un instant, revenait,

les pieds nus dans des mules. Elle sifflait _What I’ll do?_

disparaissait de nouveau, se taisait. Jérôme n’entendait plus alors que

des bruits légers de linge froissé, de jarretelles heurtées. Puis elle

apparaissait dans un déshabillé blanc qui lui descendait jusqu’aux

pieds; elle ressemblait à l’ange de l’Annonciation.

--Bon soirée! répétait-elle. On s’a bien amusé.

Elle s’asseyait sur le lit.

--Ne faites-vous pas la toilette, maintenant? demandait-elle.

--Tout à l’heure...

Elle retournait à d’autres apprêts, remuait de l’eau dans la salle de

bain, s’y attardait.

«Mon Dieu! se disait Jérôme, va-t-elle me demander l’eau de Cologne?...»

Non. Mais elle revenait, enveloppée de ce parfum de pluie tiède, qui

était comme une émanation de son corps. Elle était parée pour la nuit.

Elle s’inquiétait de ce que Jérôme ne le fût pas.

--Dormez-vous dans le smoking? dit-elle en riant.

Elle lui dénouait sa cravate; elle dévissait la perle de son plastron.

Puis, elle sautait sur le lit, s’y étendait, les jambes pendantes; ses

mules tombaient. Jérôme n’avait pas la ressource d’aller voir manœuvrer

la garde; il baissait les yeux, fixait la pointe de ses escarpins. Il

était ailleurs.

Des images disparaissaient l’une après l’autre au tournant de sa

mémoire. C’était d’abord une Uni accoudée au bastingage d’un navire: un

rayon de lune lui touchait les cheveux; elle s’évaporait, pour

réapparaître dans un couloir de chemin de fer, elle croquait du

chocolat, elle sortait de pension, elle avait encore de l’encre aux

doigts; et puis elle fixait sous ses pieds des planchettes magiques,

elle sautait par dessus les montagnes, elle montait jusqu’aux astres,

elle retombait sans bruit dans un jardin de neige; celle-là mit plus de

temps que les autres à disparaître, elle se retourna, agita la main, et

puis il ne la vit plus. Il y en avait d’autres qui passaient vite, comme

des silhouettes d’ombres chinoises, une qui dansait sur les parquets de

chêne d’une maison opulente, une qui se glissait derrière des pots de

fleurs, une autre qui battait des mains dans un théâtre. La dernière qui

apparut était étendue sur le divan d’une chambre de jeune fille, elle

lui ouvrait ses bras, elle le tutoyait.

--Jérôme, dit Uni, en s’accoudant sur l’oreiller, tu es dans le rêve?

Il leva les yeux sur elle.

--C’était donc un rêve? fit-il.

Elle éclata de rire, sauta sur le tapis et passant son bras autour du

cou de Jérôme:

--Hello! Jérôme, vous n’avez pas la tête forte pour le champagne.

Elle ajouta d’une voix presque dure:

--Embrasse-moi.

Jérôme lui baisa les joues.

--Allons, bonsoir, dit-il avec une sorte de brusquerie.

--Oh! fit-elle en laissant tomber les bras. Qu’est-ce que vous dites?

Elle vit que ce n’était pas par plaisanterie qu’il parlait ainsi. Elle

mit ces façons singulières sur le compte de la «bombe», et passa dans sa

chambre sans fermer la porte.

* * * * *

Quand il fut couché, il se laissa aller à la douceur d’être seul. Il

songeait aux Danoises dans leurs vertes îles plates. Elles devaient

avoir des grâces d’algue marine, une voix comme celle du vent de mer au

creux des coquillages. Il avait toujours eu pour elles une secrète

préférence...

Il soupira en songeant à toutes ses préférées qui reposaient maintenant

dans Copenhague endormie.

--Eho!... eho!... eho!... fit la voix d’Uni dans la chambre à côté,

Jérôme, ne dormez-vous pas?

--Non...

--Il fait tellement si chaud à ce pays...

--N’est-ce pas? C’est délicieux.

Elle n’était pas de cet avis. Elle cuisait. Elle avait rejeté ses

couvertures, ôté _son_ chemise; elle brûlait encore.

Elle avala un verre d’eau. Puis elle se tut. Jérôme reprit le fil de sa

rêverie.

... Ce sont des sentimentales. D’ailleurs, Ophélie... Ophélie était une

Danoise, une Danoise qui dénouait ses cheveux sur le miroir des

fontaines, qui s’exprimait en vers, qui est morte d’amour. Elle aurait,

elle aussi, aimé la musique de Massenet, les romans qui font pleurer...

--Eho!... eho!... eho!...

--Oui...

--Jérôme, je pense une chose. Peut-être vous n’avez jamais été fiancé.

--Moi, fiancé? Mais non, voyons!

Il fit cette réponse avec une impatience si vive dans la voix qu’il en

eut de la confusion. Il se reprit et dit avec une douceur mal ajustée à

son état d’âme:

--Je vous attendais, Uni, comme vous m’avez attendu.

Uni eut, derrière la cloison, un petit rire en trois notes, flûté comme

un chant de fauvette.

--Oh! moi, j’ai eu un fiancé déjà.

Jérôme cessa tout à fait de penser à Ophélie.

Il se dressa sur son oreiller.

--Quoi? que dites-vous? Vous avez été fiancée?

--Mais oui, fit-elle étonnée de cet éclat, avec Peter.

--Peter?

--Hé bien! Peter Christiansen.

--Quoi! vous l’avez aimé?

--Mais oui. Et après, je ne l’ai plus aimé. Il s’est fiancé à Gerda.

--Quelle Gerda?

--Gerda, la fiancée d’Axel.

Elle répondait avec une voix d’eau de source. Elle racontait ses

fiançailles avec le fils du vieux peintre, comme s’il s’agissait d’une

histoire de flottage de bois. C’était avant son départ pour Lausanne.

Ils avaient été fiancés pendant quelques semaines; ç’avait été un bon

temps. Ils avaient fait ensemble le voyage de Stockholm, visité la

Dalécarlie, et puis... «Et puis, un jour, on avait déjeuné à la forêt,

dans la saison que la Norvège est en fleurs. Ils étaient beaucoup des

amis avec nous, et Gerda Josefsen était là. Elle a ri avec Peter. Elle a

fait la course avec lui, monté dessus les arbres. Et après, Peter m’a

dit: «J’aime Gerda, je te rends la parole.»

Elle s’arrêta, comme si l’histoire était terminée.

--Comment, fit Jérôme, c’est tout?

--Bien sûr. Il n’aimait plus moi. J’ai rendu la parole, mais...

--Mais?

--Mais dans les jours avant Noël, il a rendu la parole à Gerda et il a

voulu reprendre sa fiançaille avec moi. C’est le moment que vous avez

demandé que je suis votre femme, alors...

Il y eut un instant de silence dans l’obscurité des deux chambres. Puis

elle reprit:

--Mais si vous n’avez pas été fiancé jamais, peut-être vous ne

connaissez pas ce que c’est l’amour.

--Non, dit Jérôme rageusement, je vous attendais pour me l’apprendre.

--Oh! je veux bien, dit-elle de sa voix transparente.

Il entendit qu’elle se levait.

Il se jeta vers la porte qu’il ferma au verrou, retomba sur son lit et,

serrant dans ses bras le manteau qu’elle avait laissé là, le couvrit de

ses larmes comme la dépouille inerte d’une fiancée morte.

Jérôme 60° latitude nord · 第 28 / 30 题