Ils traversèrent une grande ville, qui sentait le gazon humide et le
légume frais. L’air y était doux, mouillé. Les rues étaient sillonnées
d’autobus, de taxis, qui dérapaient sur l’asphalte. Les fruitiers
exposaient en éventaire des poires d’Angoulême, des endives de
Chambourcy. Les passants flânaient, le cigare aux lèvres.
--Curieux pays! disait Jérôme le nez à la portière du taxi.
Ils descendirent à l’hôtel d’Angleterre, où le premier visage qu’il
aperçut fut celui d’un Français. José Germain, en tournée de
conférences, lui tomba dans les bras, lui fit des compliments sur son
succès d’Oslo et des questions sur sa présence à Copenhague.
Pendant ce temps, Uni se chargeait du choix des appartements, de la
rédaction des feuilles de police et disparaissait dans l’ascenseur.
--Norvégienne? interrogea Germain sur le ton d’une discrète curiosité.
--Oui, dit Jérôme.
Il allait ajouter: «Ma fiancée.» Il se retint.
Comme tout Français qui rencontre un Français en voyage, José Germain
prenait plaisir à lui parler de la France, de Paris, de leurs amis
communs.
--Avez-vous des nouvelles de Sarment?
--De?... Ah! de Sarment?... Non.
--Savez-vous qui j’ai rencontré à Stockholm?
--Non.
--Duhamel.
--Ah?
--Mais, parlons de vous.
--Moi? Je ne sais plus trop où j’en suis.
--La Norvège?
--Pays froid.
--Et les habitants? Froids?
--Hé bien! pas autant qu’on le croit généralement.
--Les femmes?
Jérôme tourna les yeux du côté de l’ascenseur.
--Déroutantes, dit-il.
Il gardait dans les oreilles la sonorité des baisers d’Uni, aux côtes la
ceinture douloureuse de ses bras.
José Germain glissa son fin regard sous les paupières baissées de
Jérôme.
--Renversez les rôles, dit-il. Déroutez-les.
Il l’accompagna jusqu’à l’ascenseur.
--Alors, fit-il, à bientôt... A Paris.
--Peut-être, répondit Jérôme.
* * * * *
«Appartements 212 et 213», lui indiqua le garçon qui l’accompagnait.
Il frappa au 212.
--Io! répondit une voix lointaine.
Il se fit ouvrir la porte, pénétra dans la chambre, entendit des
clapotis d’ablution qui venaient de la salle de bain et la voix d’Uni
qui disait:
--Jérôme, n’est-ce pas vous?
--C’est moi.
--Je suis dans le bain.
Il resta planté là, le cœur battant.
Ces bruits d’eau donnaient une forme, des contours au corps de la jeune
fille, comme le bruissement qui naît, dans la forêt, d’un ruisseau
invisible, révèle au promeneur les accidents de son cours. Soit que les
mouvements de la baigneuse fussent vifs et à fleur d’eau, soit qu’ils
donnassent naissance à de sourdes lames de fond, Jérôme voyait les mains
exprimer l’eau de l’éponge sur les épaules ruisselantes, ou bien les
genoux se ployer et se détendre dans l’épaisseur liquide.
Il s’appuya à la muraille.
Brusquement, se précisait devant ses yeux une image d’Uni jusqu’alors
refoulée, d’une Uni sans sweater, sans lainages, nue et livrée aux
caresses de l’eau.
Avec la même soudaineté, le froid décor de la Norvège, ses pistes
blanches, ses châlets frangés de glace faisaient place à une chambre
tiède où le soleil du matin pénétrait hardiment. D’une valise ouverte,
du linge léger se répandait. L’air sentait le tapis chaud et le
radiateur. Sur le lit, jetée par le travers, la robe qu’Uni venait de
quitter avait une attitude abandonnée de sieste.
--Jérôme, appela la voix d’Uni, ne voyez-vous pas l’eau de Cologne dans
un petit bouteille dedans mon sac?
--Dans votre sac? demanda-t-il en rougissant à la voix de cette jeune
fille nue.
--Donnez-la-moi, je vous prie.
--Mais... Oui, tout de suite.
Il était si troublé qu’il ne parvenait pas à ouvrir la trousse et que,
l’ayant ouverte, il n’osait toucher le flacon.
«Je ne peux pourtant pas le lui donner moi-même», se disait-il.
Comme il était à méditer, les jambes défaillantes, le cœur battant dans
la gorge, Uni renouvela sa demande.
--Je n’arrive pas à mettre la main dessus, dit-il en refermant la
trousse.
Un grand bruit d’eau se fit entendre du côté de la salle de bain et Uni
apparut, quelques secondes après, enveloppée d’un peignoir en tissu
éponge, une serviette nouée autour de la tête, les pieds nus dans des
sandales en paille de riz.
Elle ouvrit le sac, y prit l’objet, le posa sur la table.
--Voilà, dit-elle.
Ses chevilles mouillées brillaient dans un rayon de soleil. Elle sentait
le hammam, l’ondée de printemps. L’instant était poudré de vapeur d’eau.
Au même moment, la musique de la Garde Royale, fifres et tambours,
défilait sur la place. C’était à perdre la tête.
--Maintenant, dit Uni, un bon frictionnement et après ça la gymnastique.
Elle tira d’une mallette deux moufles de crin dont elle se ganta.
--C’est Peter Christiansen qui a appris à moi la manière des boxeurs
pour le frictionnement. C’est de commencer les jambes d’abord, ensuite
les genoux, et puis...
--Et puis? fit Jérôme avec ce qui lui restait de voix.
--Et puis, on va vite aux bras, aux épaules, pour que le sang il fait la
course à travers le corps. C’est très bon. N’est-ce pas la manière que
vous avez?
Elle versa de l’eau de Cologne sur ses gants et dénoua la ceinture de
son peignoir.
Jérôme se tourna vers la fenêtre, s’aplatit comme une mouche contre la
vitre et donna une attention passionnée aux dolmans écarlates de la
Garde.
L’odeur de la friction emplissait la pièce. On commence les jambes
d’abord... Les soldats danois manœuvrent aussi bien que les soldats de
bois de Balieff. Ensuite les genoux... Mais les fifres conviendraient
mieux à la conduite d’un troupeau de chèvres qu’à l’entraînement d’une
troupe guerrière... Et puis, on va vite aux bras...
--Ne voulez-vous pas voir, dit Uni, la cicatrice sur mon cœur que je
vous parlais dans le train?
--Oh! s’exclama Jérôme, le nez sur le carreau. Comme c’est curieux! Le
tambour-major est boiteux.
Tous les moyens étaient bons pour tirer son amour d’un danger mortel. Un
trouble détestable était en lui. S’il se retournait, c’en était fait de
sa blanche aventure, de ce chef-d’œuvre de cristallisation romanesque.
Ce fut une bataille difficile entre des dolmans rouges et un peignoir
blanc.
--Elle n’est pas tellement si grande, insistait Uni, mais elle est
justement ici où il bat mon cœur.
--Il ne boite pas beaucoup, disait Jérôme, mais pour un tambour-major...
Ce fut la Garde qui l’emporta.
Uni voulut voir ce qui captivait l’attention de son fiancé au point
qu’il se désintéressât des traces d’une blessure qui eût pu lui être
fatale, et, pour s’approcher de la fenêtre, elle renoua la cordelière de
son peignoir.
Jérôme sauta dans la chambre voisine, tomba dans un fauteuil. Il était
touché. Une fourmilière dans le cerveau, un tison sous chaque paupière,
il sentait courir dans son sang des feux nouveaux.
* * * * *
Quand ils eurent terminé, lui sa toilette, elle sa gymnastique, ils s’en
furent, chacun de son côté; Uni chez ses amis Gude, Jérôme vers le
théâtre Dagmar.
Il allait par les rues, le nez au vent, le chapeau sur l’œil. Il goûtait
la douceur de cette ville sans neige, sans verglas. Les dalles du
trottoir sonnaient clair sous ses talons. Il s’arrêtait aux devantures
des chemisiers, des bottiers. Il reçut un choc agréable au cœur en
apercevant à l’agence Bennett une affiche des _Loire’s Castles_. Il
dévisageait les femmes. Elles étaient élégantes, bien chaussées;
beaucoup étaient jolies, avec des cheveux châtains, des yeux bleus. Il
reçut des regards furtifs, aussi vite effacés qu’esquissés; il en
gardait un émoi à fleur de peau qu’il tentait de renouveler à chaque
jolie passante. Il prit un porto au Bodega de l’Oestergade, s’informa
des plaisirs de Copenhague auprès du barman, apprit qu’on ne s’y
ennuyait pas, qu’on y trouvait des dames serviables avec des dessous de
soie, des joues peintes et de secrètes spécialités comme à Paris.
Chez le directeur du Dagmar, il discuta son contrat point par point,
traita en couronnes ce que l’autre lui offrait en francs, s’assura un
nombre élevé de représentations, des décors dont il esquissa le projet,
une distribution de choix. Il désira voir le portrait des comédiennes
qui joueraient sa pièce, élimina la première à cause de son nez, «trop
long, disait-il, pour un rôle aussi court», fit des réserves sur l’âge
de la seconde, mit dans sa poche la photographie de la troisième qu’il
jugea ravissante.
Il retrouva Uni chez les Gude, à l’heure du déjeuner. La table était
servie à la française, c’est-à-dire qu’on mangea les huîtres avant le
rôt et la confiture au dessert. Il fut abondant, spirituel, aimable,
prodigua des compliments à M. Gude sur la qualité de ses vins, à Mme
Gude sur l’élégance des Danoises. Uni et son amie Helen se rappelaient,
avec des éclats de rire, des souvenirs de Lausanne.