Il passa la nuit à récupérer et à réadapter les éléments de sa
personnalité dispersés entre la Mer du Nord, Oslo, Lysaker et le Sund.
Comme un archéologue rassemble les débris d’une statue, épars sur un
champ de fouilles, ainsi Jérôme faisait d’émouvantes découvertes: il
retrouvait sur le pont d’un navire l’inconstance de son cœur; sous la
neige d’une allée son sensualisme; dans le studio d’une romancière sa
vanité d’auteur, dans une chambre de jeune fille son culte de
l’indépendance; sous une armoire à glace son affection pour Jean
Sarment; ici et là, un peu partout, sur les coussins d’un compartiment
de chemin de fer, sous diverses tables de banquet, tout ce qu’il avait
renié de ses goûts les plus chers.
Après quoi, réajusté aux formes de son moi véritable, décidé à mettre
fin à son erreur norvégienne et tout prêt à se jeter dans une aventure
dont le folklore danois ferait les frais, il frappa à la porte d’Uni.
--Io!
--Bonjour, Uni.
--Hello, Jérôme!
Il se trouva en face d’une grande fille aux cheveux pâles, aux yeux
d’anisette à l’eau, d’un type nordique assez banal, qui fumait un
grossier tabac français en se livrant devant la glace à des mouvements
de gymnastique.
Elle lui tendit une main franche.
--Comment vous allez, pauvre petit?
Et elle reprit ses mouvements d’extension latérale des jambes.
Jérôme, intimidé par cette gymnaste qu’il reconnaissait mal, bredouilla
qu’il avait peu dormi, qu’il se sentait fatigué, que ces climats du Nord
ne lui réussissaient pas...
--Il faut que vous faites beaucoup de la gymnastique, interrompit Uni,
vous n’êtes pas un homme fort.
--Moi? fit Jérôme froissé. Je vous assure bien qu’en France...
Uni s’arrêta dans ses exercices et posa sur lui un regard chargé d’une
sorte de pitié.
--Jérôme, vous dites beaucoup des choses, mais vous ne faites pas. Et
quand vous devez faire, vous connaissez seulement de pleurer. Vous
n’êtes pas un fiancé pour moi. Je vous rends la parole.
--Uni!... s’écria-t-il, comme s’il jouait une scène de troisième acte.
Il avait du dépit. Il espérait des larmes, des supplications, du
pathétique. Il obtenait des conseils de culture physique.
Il ne parvenait même pas à s’attendrir sur lui-même, à extérioriser du
chagrin, à mettre de la tristesse dans l’air.
Pour tout dire, il aurait bien voulu faire de cette grande fille son
amie, lui raconter sa blanche aventure au pays des neiges.
«Figurez-vous... Elle s’appelait Uni, comme vous...» De tomber amoureux
d’elle, il n’était pas question. On ne saurait aimer une jeune fille qui
s’adonne à la gymnique et au tabac caporal. Mais d’avoir une amie forte,
bien équilibrée, et dont il ne risquait pas de s’éprendre avait toujours
été son rêve.
Quand elle eut fini d’assouplir ses épaules et les ligaments de ses
genoux, elle ouvrit l’armoire, en sortit des mouchoirs, des lingeries
qu’elle jeta sur la table, des robes qu’elle posa sur le lit.
Elle faisait ses bagages.
--Vous partez? demanda Jérôme, déçu qu’elle le quittât au moment où il
sentait naître ce besoin d’amitié.
--J’irai maintenant à la maison Gude, répondit-elle.
Elle enfouissait dans ses valises, pêle-mêle, dans l’ordre où ils
tombaient sous sa main, les souliers, les chapeaux, les gants de crin.
--Ils sont charmants, ces Gude, fit remarquer Jérôme pour dire quelque
chose. Et leur fille est ravissante.
Uni interrompit sa besogne, s’assit sur un coin de la table. Une lumière
soudaine semblait s’être faite dans son esprit.
--Trouvez-vous Helen ravissante?
--Oui, enfin... Elle est gentille.
--Je veux bien lui dire cela.
--Pourquoi donc?
--Je pense parce que vous avez de l’amour pour elle.
--Quelle idée!
--Pourquoi vous n’avez pas dit cette chose à moi hier?
--Mais, voyons, à quoi pensez-vous? Je trouve votre amie jolie, voilà
tout.
Uni l’observa un long moment.
--Comme les Français ils sont drôles! fit-elle.
Elle n’en savait pas plus sur cette race déconcertante qu’au jour de sa
première sortie à skis avec Jérôme. Les Français, ce sont des hommes qui
disent aux jeunes filles qu’elles sont ravissantes et puis... voilà
tout.
Elle pressa ses préparatifs de départ. Une à une furent ensevelies dans
les valises longues et étroites comme des cercueils, en robe de
mousseline bleue l’Uni de la nuit de Noël, en sweater jaune l’Uni du
_Jupiter_, en peignoir éponge l’Uni de Copenhague, sans que Jérôme
éprouvât, devant un spectacle aussi cruel, d’autre sentiment que la
déception de perdre une camarade qui poussait l’abnégation jusqu’à lui
offrir sa meilleure amie en échange d’elle-même.
Quand les bagages furent enlevés, qu’elle eut mis son manteau, son
chapeau, qu’elle fut redevenue Mlle Hansen, étudiante en astronomie,
elle dit à Jérôme, en lui tendant la main:
--Vraiment, ne voulez-vous pas souper ce soir avec Helen et moi? Elle
aime les garçons du Sud, elle sait de rire avec eux.
Jérôme répondit qu’il partirait le soir même pour Oslo.
--C’est dommage, dit-elle, on s’aurait bien amusé.