--...
--Allo, oui, lui-même.
--...
--Vous! oh! vraiment, c’est vous, votre vraie voix, votre voix à vous?
--...
--Ce qu’il y a d’extraordinaire à cela? Hé bien! mais une voix de jeune
fille qui entre dans ma chambre, le matin, quand je suis à peine
éveillé, est-ce que cela ne tient pas un peu de l’irréalité?
--...
--De votre lit?
--...
--Parce que... parce que rien.
--...
--Oui, c’est demain Noël, je le sais. Je sais aussi que vous souperez ce
soir autour d’un sapin constellé, que vous poserez vos souliers devant
la cheminée, les plus gros, les snow-boots.
--...
--Vous dites cela, mais on y croit tout de même un peu, ne fût-ce que
pour être sa propre dupe. C’est si bon de se duper!
--...
--Ça, je ne le savais pas. Hé bien! si les restaurants sont fermés,
aujourd’hui, je vivrai d’eau claire et d’a..., de..., de cigarettes.
--...
--Non, vrai? Vrai de vrai? Comme c’est gentil! J’ai peine à croire que
ça soit vrai.
--...
--Drôle? Non, je ne suis pas drôle. J’ai seulement peur de la réalité
quand elle est trop près du rêve... Je ne suis pas encore tout à fait
réveillé.
--...
--Si, si, je le suis assez pour ne rien oublier: ce soir, à 10 heures,
dans le petit chemin de gauche...
--...
--De droite? Ah! oui, de droite. Dans le petit chemin de droite, ce
soir, à 10 heures.
Jérôme sauta hors de son lit, bondit vers la fenêtre, tira les rideaux.
Dans la pâle lumière de midi, la ville avait cessé de vivre; plus un
bruit, plus un mouvement. La Karl Johansgate, avec ses jardins vides,
ses monuments inanimés, offrait le spectacle d’un emplacement
d’exposition, un lendemain de clôture. Un passant attardé, comme honteux
d’être dehors, longeait les murs; un dernier rideau de boutique était
abaissé dans un grand fracas.
C’était _Juleaften_, c’était veille de Noël.
Chacun avait terminé ses emplettes, porté à la poste ses cartes ornées
de houx, de sapins et de vœux, dressé dans son salon l’arbre aux bougies
roses, aux cheveux d’ange, garni sa table de lourdes viandes, d’oranges
éclatantes, de gâteaux filigranés.
Les magasins dépouillés de leurs corbeilles de muguet, de leurs étuis à
cigarettes, de leurs ours en peluche, de leurs phonographes de poche,
attestaient les prodigalités de chacun pour chacun et que l’amitié, là
comme ailleurs, ne répugnait pas à s’entretenir par des petits cadeaux.
L’étranger, ce jour-là, se sent abandonné de tous: de l’hôtel, garçon
d’étage, sommelier, portier avaient disparu; ils étaient en famille où,
renversés sur leur chaise, ils mangeaient de la cuisine bourgeoise et
faisaient danser leurs enfants sur leurs genoux; de leur devanture, les
agences de voyages, succursales imagées de la patrie lointaine, avaient
supprimé leurs châteaux de la Loire, leurs Rivieras; de leur vitrine,
les libraires leurs Barbusse, leurs Gide; de leur éventaire, les
kiosques à journaux leurs _Figaro_.
La France en exil s’était réfugiée dans une chambre d’hôtel; elle se
trouvait là avec sa douceur de vivre, ses bords de Loire et sa Côte
d’Azur, comme avec ses bijoux une dame que la révolution chassa; elle
était tout entière dans une carte illustrée de Langeais, dans une botte
de mimosa, dans la chanson légère que Jérôme brodait sur des
réminiscences de romance populaire:
_A dix heures, ce soir,
Dans le chemin de droite._
Uni avait dit: «J’apporterai à vous un souper de Noël pareil qu’aux
oiseaux...»
«Pareil qu’aux oiseaux...» s’attendrissait Jérôme, en savonnant sa
barbe.
Elle avait dit aussi: «Vous auriez devenu mort de la faim, sûrement.
Vous n’avez pas la pratique, jamais.»
La pratique... la pratique... Non, bien entendu, il n’avait pas la
pratique d’un pays qu’il habitait depuis un mois, mais il avait celle de
son pays, à lui, d’après quoi il était constant que la nuit de Noël
favorisait les choses de l’amour, et qu’un rendez-vous donné cette
nuit-là était déjà presque un aveu.
«Vous n’avez pas la pratique...»
--Hé bien! oui, j’aurai la pratique!
Il dit et se tailla la joue d’un coup de rasoir.
* * * * *
Mais, que faire jusqu’au soir dans cette ville morte, sinon tuer le
temps, ajouter un cadavre de plus à ceux déjà gisants du bruit, du
mouvement, du négoce? Le temps a la vie dure. Pour en venir à bout, il
prit un feuillet blanc, une plume, mais l’encre, vingt fois renouvelée,
vingt fois s’évapora avant qu’aucun mot ne s’y fût désaltéré. Il aurait
voulu écrire un petit billet qu’il eût glissé dans la main d’Uni, au cas
où ils auraient été surpris, séparés. Les mots ne venaient pas: depuis
le temps qu’il les méditait, ils avaient pris racine dans son cœur.
Il sortit. Les couloirs, l’escalier, le hall étaient déserts. Quand il
fut dehors, il mit le pied gauche devant le pied droit, le droit devant
le gauche, et persévéra dans cet exercice jusqu’à l’épuisement.
Les rues centrales de Christiania, ville dix fois brûlée, sont banales
et ennuyeuses comme du provisoire. Vouées à l’incendie, elles ont le
morne aspect des victimes résignées. Les unes mènent au port, d’autres à
la gare, d’autres au cimetière, qui est un port et une gare. Toutes, ce
jour-là, menaient au néant.
Il fallait, pour découvrir un peu de vie, gagner le quartier de
Briskeby, qui a des maisons blanches dans des jardins crépusculaires et
des moineaux qui faisaient un bruit d’ailes dans le silence de la cité.
Ils volaient d’une porte à l’autre, très affairés, car, au seuil de
chacune, ils trouvaient une petite botte d’avoine disposée là pour leur
réjouissance: c’était le _Juleneg_, la gerbe de Noël.
«Pareil qu’aux oiseaux... Voilà, se disait Jérôme, moi aussi, j’aurai
mon avoine, ce soir.»
Mais le temps a la mort lente. Il faisait nuit noire; il était trois
heures.
Jérôme regagna l’hôtel, changea de cravate, ouvrit la traduction
anglaise d’un roman de Clara Berg dont le nébuleux héros, né sur les
rives du Dnieper, était marchand de bonheur et laissait derrière lui un
sillage de ruines, ferma le livre pour ne pas voir mourir de désespoir
une Finlandaise de 18 ans, s’étendit sur son lit et s’endormit. Il avait
trouvé le meilleur moyen de tuer le temps.
Tuer?... Pas tout à fait: anesthésier, et garder le droit au rêve. Mais
ne dépouillons pas ce dormeur.
* * * * *
Bien avant l’heure du rendez-vous, Jérôme se mit en route. Il y avait
loin de l’hôtel à la maison Krag par le Drammensveien solitaire, par les
trottoirs bossués de glace, par le froid qui durcissait le sang. Mais sa
démarche était légère; le bruit de ses pas sur la route sonore battait
le mur des maisons; son imagination le précédait comme une fanfare. Il
marchait à travers un monde de tableaux littéraires. Ce n’est pas par
des voies ordinaires que l’on s’achemine vers le rendez-vous d’une jeune
fille, c’est par la prairie de Chloé, la forêt d’Iseult, le jardin de
Marguerite, le balcon de Juliette.
Quand il fut aux abords de la maison, il se glissa dans l’allée
convenue, marchant sur la pointe des pieds, retenant son souffle,
prenant dans cet endroit capitonné de neige des précautions de
cambrioleur.
Des rires, des éclats de voix traversaient les volets; des chocs de
vaisselle réveillaient sa faim. Mais l’onglée qui l’amputait des doigts,
des oreilles et du nez le distrayait de lui-même; il n’était plus qu’un
cœur ouvert aux promesses de la nuit.
Adossé à une barrière, immobile par crainte de faire crier la neige, il
guettait le bruit, la lueur, le signal qui s’adresseraient à lui. De
temps en temps, un rire frais franchissait les buissons, se plantait en
lui comme un trait; les autres passaient à côté, se perdaient
misérablement dans l’obscurité.
«Elle n’ose pas s’échapper», pensait-il.
Il maudissait ces gens assis autour d’une table, qui formaient une
chaîne à laquelle Uni était liée. Ils avaient les joues en feu, les yeux
gonflés, le souffle court. Ils suaient la bière, puaient le cigare. Lui,
le pâle, le chevalier ténébreux, lui, l’attendu, le désiré...
--Hello!... fit une voix joyeuse.
Une fenêtre du rez-de-chaussée venait de s’ouvrir, vivement éclairée.
Uni apparut sur le fond lumineux, tournant la tête à droite, à gauche.
Épouvanté de la clameur de cette imprudente, Jérôme répondit par une
petite toux.
--Êtes-vous là? reprit la voix. Je veux venir aussitôt.