Il se faisait ombre dans l’ombre, pieu dans la barrière, comme un
malfaiteur que va trahir l’étourderie de son complice. Mais, au fond de
lui, il prenait un plaisir aigu à ce danger, il souhaitait d’être épié
par la duègne, suivi par le jaloux, menacé par le guet. La peur est une
récréation de la volonté, la dilection des faibles.
En un instant, elle fut là, la complice, enveloppée d’un lourd manteau,
les pieds dans des bottes fourrées, les bras chargés de victuailles.
--Voilà, dit-elle, il y a les _smœrrebrœd_, les petites saucisses, les
raisins sèches, tout cela qu’il faut pour que vous ne mourez pas de la
faim.
Jérôme ne se hâtait pas de l’en débarrasser. Le geste de tendre la main
vers Uni pour en recevoir de la nourriture lui paraissait difficile à
faire.
--J’accepte, dit-il enfin, mais nous partagerons. Venez. Allons plus
loin. Nous ne pouvons rester ici; c’est d’une imprudence!
--Oui, dit-elle, la neige est si froide ce soir. N’avez-vous pas les
snow-boots?
--Chut! pas si fort...
--Vous pouvez venir à la vérandah; c’est moins froid pour manger.
--A la vérandah? chuchota Jérôme. Vous n’y pensez pas. Gagnons plutôt le
fond de l’allée.
Elle éclata de rire. Jérôme fut atterré. Il pensa que tous les chiens du
voisinage allaient aboyer, donner l’éveil à la famille.
Il prit la jeune fille par un coude, l’entraîna. Au bout de quelques
pas, ils durent s’arrêter: dans cette venelle, la neige accumulée leur
barrait le chemin.
Uni rit de plus belle.
--C’est une drôle salle à manger ici.
--Chut! vous allez nous trahir.
Il parlait, les dents serrées, d’une voix sombre. Tout son maintien
avait un air fatal.
--J’ai une idée, reprit Uni. Nous allons dans le garage, nous faisons
une table avec les caisses du pétrole.
--Je me soucie bien de manger, soupira Jérôme.
Quelle perspective, ce tête-à-tête sur des bidons d’essence, une nuit de
Noël, en Norvège!
Des flocons de neige commençaient à voleter, brodant le thème de leurs
jeux légers sur l’enchantement de l’heure.
--Voilà le mauvais temps, dit Uni. Venons au garage.
--C’est si joli, dit Jérôme, ces flocons de Noël. Dans mon pays, on les
appelle du duvet d’ange.
--Oui, mais c’est mauvaise neige pour le sport. Je n’aime pas les plumes
d’ange. Venez.
Il la suivit à travers le jardin, tremblant d’être vu, maudissant l’idée
qu’avait eue son amie de l’enfermer dans cette baraque en planches.
--Vous serez très bien, dit-elle.
Elle déposa les sandwiches entre les mains de Jérôme, courut vers la
maison, revint avec des assiettes, un couvert, une serviette, dressa le
tout sur deux caisses juxtaposées de la _Vacuum Oil Cy Ltd._
Ensuite, elle alluma les phares de l’auto.
--Que faites-vous, malheureuse? s’écria Jérôme.
--Je donne la lumière de gala.
Dans son affairement, elle avait quitté son manteau. Elle se dépensait
comme une servante, passant et repassant devant les faisceaux lumineux
qui se brisaient sur le bleu de sa robe et projetaient ses mouvements en
grands morceaux d’ombre mobiles sur les arbres du jardin.
Quand le souper fut disposé, elle regarda Jérôme.
--Je suis contente, dit-elle, j’aime que vous êtes heureux le soir de
Noël.
--Hélas, dit Jérôme, je ne le suis pas comme je voudrais.
--Vraiment? fit-elle. Vous êtes fâché que vous ne soupez pas dans la
maison avec nous. Vous savez, maman n’avait pas mis l’oubli sur vous,
mais elle ne pouvait pas vous asseoir à la table de _Juleaftem_.
--Elle a eu raison.
--Oh! une raison très antique. Maman est fermée à clé sur la coutume de
Noël: c’est la fête de la famille. Et vous, vous n’êtes pas dans la
famille. C’est un dommage.
--Un dommage? fit Jérôme.
--Oui, parce que vous seriez été avec Axel, Gerda, le ministre, tout le
monde qui rit, qui lève le verre. Aussi avec moi...
Elle prononça ces derniers mots d’une voix où il passait comme un
regret.
Jérôme n’écouta pas davantage. L’heure était venue. Cette âme fermée
s’entr’ouvrait et tout était possible.
Il se jeta vers l’auto, éteignit la lumière des phares. La pièce ne fut
plus éclairée que par la lueur laiteuse de la neige du dehors.
--Uni, dit-il à voix basse.
--Oui, dit-elle, je suis ici. Prenez garde de la table et du bouteille.
Il s’approcha, la saisit par les poignets.
--Je vous aime.
--Oh! fit-elle en sursautant. Comment vous dites?
--Je vous aime, Uni.
--Oh! répéta-t-elle.
--Je vous aime, Uni, poursuivit Jérôme en la maintenant. Ma vie est à
vous.
Elle dégagea vivement ses poignets.
--Votre vie? dit-elle. Alors, vous voulez que je suis votre femme?
--Oui, répondit Jérôme éperdu, je veux tout ce que vous voudrez.
Elle se tut.
Des flocons de neige pénétraient en voltigeant dans le garage. De temps
en temps, un moineau attardé au festin de l’avoine, en regagnant son
gîte, faisait choir d’une branche un paquet de neige; on entendait:
plof! et le jardin retombait dans le silence.
--Uni, insistait Jérôme, dites-moi que vous m’aimez.
Elle jouait avec le bouchon du radiateur de l’auto qu’elle dévissait,
revissait. Jérôme, penché sur le capot, cherchait dans la demi-obscurité
à lire une réponse sur ses traits.
--Oui, dit-elle enfin, oui j’aime de vous voir, de rire avec vous, de
faire la boxe; j’aime de tomber avec vous sur les skis, de porter ici le
souper de Noël, mais...
--Mais?
--Je ne pensais pas cette chose.
--Cette chose? questionna Jérôme, la gorge sèche.
Il y eut un silence. Le bouchon du radiateur grinçait dans son pas de
vis.
--Oui, dit-elle, d’être votre femme. Comment, c’est possible que vous
m’aimez si vite comme ça?
--Si vite!
--Cher garçon, ce n’est pas une très vieille chose. N’est-ce pas, comme
vous appelez ça, le coup de tonnerre?
--Mais, je vous aime depuis que je vous connais, Uni.
Elle s’était éloignée de lui, allait et venait le long de la voiture.
Son visage avait pris un air grave que Jérôme ne lui connaissait pas.
--C’est tard de dire ça maintenant, fit-elle, les yeux baissés.
--Ne le saviez-vous donc pas?
--Je sais seulement que vous m’avez dit une parole attractive, le
premier jour, aux sports de Holmenkollen. Et puis après, c’était fini de
vous: toujours des paroles fuyeuses.
Jérôme l’écoutait, stupéfait.
--Je pensais en dedans de moi: «Il est marié dans la France.»--«Mais
non», vous avez dit. Alors, j’ai eu la peur que je n’étais pas assez
plaisante pour vous ou pas assez forte à la boxe. J’ai pensé aussi que
vous étiez amoureux sur Lena Larsen qui a les manières pareilles que les
femmes françaises.
Elle s’interrompit, cueillit un long stalactite de glace qui pendait au
toit du garage, le brisa sur le sol.
--Je la déteste, Lena Larsen, dit-elle les dents serrées.
Elle reprit:
--Et puis, vous aimez moi si soudain ce soir. C’est la façon comme on
n’a pas en Norvège.
Jérôme lui saisit de nouveau les mains.
--Mais vous, Uni, m’aimez-vous?
--C’est difficile de dire maintenant.
Il était au désespoir. Les réticences d’Uni, son air préoccupé le
déroutaient. Le phonographe dans la maison se mit à tourner un air de
danse; on entendit des rires. Uni sursauta.
--Il faut, dit-elle, que je vais danser. Et vous, il faut que vous
soupez. Adieu. Bon nuit.
--Uni, suppliait Jérôme, ne partez pas. Répondez-moi. M’aimez-vous?
Elle le regarda dans les yeux.
--Je veux dire ça au téléphone demain.
Et elle s’enfuit vers la maison.