--Elle danse bien, Lena Larsen, dit-elle. Elle fait tout pareil que les
Françaises, ne trouvez-vous pas?
--En effet, répondit Jérôme, elle connaît même certains Français en
détail.
Ils dansèrent ensemble. Uni n’était pas parfumée. Uni ne regrettait pas
la Rotonde. Uni dansait mal. Il était heureux.
«Comme elle est Norvégienne! se disait-il. Comme je l’aime!»
Il sentait contre le sien ce corps indépendant, habitué aux sports de la
neige, qui sont les plus individualistes de tous, ce corps qui obéissait
mal, qui était à côté du rythme, qui donnait sa chaleur et n’en recevait
pas.
Lui, la musique, le mouvement, les lumières, le transportaient.
L’orchestre suralimentait son imagination: un coup de cymbales éteignait
les lustres, trois notes de flûte faisaient se lever la lune, les
violons l’entraînaient dans leurs voies habituelles, qui sont celles de
la séduction.
--Ah! murmurait-il dans les cheveux d’Uni, la danse est comme ces rêves,
où l’on se sent devenir aérien...
--Oui, disait-elle.
--Les pieds quittent la terre...
--Oui.
--On continue de danser, on tourne, on s’élève...
--Oui.
--Sur un nuage? Sur le tapis magique du voleur de Bagdad? On ne sait
plus...
--Oui, mais moi, je sais. Le plancher de cette maison est le plus bon
dans la ville. Il est tellement si praticable à cause qu’il est en...
Comment vous dites? Un arbre gros avec des petites glandes...
--En chêne, laissait tomber Jérôme en reprenant contact avec le sol.
«Elle me glisse entre les mains», se disait-il.
Il savait, par l’expérience qu’il avait d’elles, que les jeunes filles
courtisées usent d’un système de défensive bien innocent, mais souvent
assez inextricable pour faire échouer indéfiniment les attaques dont
elles sont l’objet: aux paroles voilées du séducteur, elles ouvrent de
grands yeux étonnés: «Attendez donc... Je ne saisis pas... Ah! oui, oui,
oui, je vois ce que vous voulez dire...» Il se plaint de l’état de son
cœur, elles lui donnent l’adresse d’un médecin spécialiste.
Jérôme résolut donc de parler désormais à Uni sans détour et de mettre
fin par une franche explication à un état de choses qui ne pouvait se
prolonger sans qu’il y perdît tout à fait la raison.
Mais l’occasion lui en fut refusée de toute la soirée. Uni, très
sollicitée, de plus en plus animée, de plus en plus rose, passait de
bras en bras, comme une fleur fraîchement cueillie que l’on fait admirer
à la ronde et dont chacun veut respirer le parfum.
Il retrouva Lena Larsen, assise sur le canapé d’un boudoir, dans la
compagnie de M. de la Boudinière.
--Hé là! lui dit-elle, ne vous croyez pas obligé de faire danser toutes
ces petites oies blanches. Venez donc vous asseoir ici.
Puis s’adressant à l’attaché de légation:
--Serrez-vous un peu, La Boudinière.
Elle passa sans façon l’un de ses bras au bras du diplomate, l’autre au
bras de Jérôme.
--Et maintenant, auteur Jérôme, parlez-nous de la France.
--Ah! répondit Jérôme, parlons plutôt de la Norvège.