Les difficultés sentimentales, où il se débattait, ne tenaient pas
Jérôme à l’écart de la vie publique. La Norvège est un pays à
l’hospitalité prodigue et ingénieuse, où l’homme du jour n’est pas
l’homme d’un jour. Les journaux ne laissaient pas de s’occuper du jeune
auteur, lui consacraient un écho, un entrefilet quotidiens, souvent une
colonne ou deux. Jérôme s’en faisait donner la traduction par le portier
de l’hôtel qui avait sa façon de résumer les articles.
«M. l’auteur a dit ceci. M. l’auteur a fait cela... M. l’auteur n’aime
pas la statue de M. Ibsen qui se trouve vis-à-vis le théâtre et lui
préfère le groupe d’ichtyosaures du Jardin Royal... M. l’auteur est de
plus en plus satisfait de Mlle Anita Bing dans le rôle de Clarisse: il
est d’accord avec M. le directeur Lugné Poe de Paris pour saluer en elle
la première artiste des pays scandinaves.»
On citait les mots de ce joyeux garçon, que l’on donnait comme un
exemple de la bonne humeur française. Seules, ses boutades étaient
prises au pied de la lettre. Pour le reste, la légèreté de ses façons,
les artifices de son langage, son amabilité souriante mettaient ses
interlocuteurs en méfiance; l’excès même de ses enthousiasmes les leur
faisait paraître suspects.
«C’est adorable!» répondait-il à l’hôte qui lui faisait les honneurs de
sa maison et lui demandait un avis de connaisseur sur une broderie du
Telemarken; ou bien: «J’en suis fou», en parlant d’un petit poème de
Wildenvei; ou encore: «Je n’ai jamais rien vu d’aussi émouvant», quand
on lui montra la vieille barque viking du jardin de l’Université.
Il faut dire que, quoi qu’il vît, quoi qu’il entendît de la Norvège, les
images mentales qu’il s’était construites depuis son enfance avec les
matériaux empruntés à la légende, aux affiches d’agences de la rue
Scribe, au _Concerto_ de Grieg, s’interposaient entre elle et lui, de
sorte qu’il la voyait plus Norvégienne que les Norvégiens eux-mêmes. Sa
tendance à costumer la réalité à la façon romantique se donnait libre
jeu dans ce pays où, dès le premier jour, il ne ressentit plus rien que
d’un cœur prévenu par l’amour, et ce n’était certainement pas par
déformation littéraire qu’il disait d’Uni qu’elle volait sur ses skis,
du roi Haakon qu’il était d’une sombre et fatale beauté.
Au jugement d’un peuple qui aime à descendre au fond des idées, à en
peser les éléments, à en mesurer les trois dimensions, il passait pour
un être superficiel, dispersé, incapable d’asseoir une opinion solide
sur les deux grandes questions qui divisaient alors le pays:
l’interdiction des boissons alcooliques et l’authenticité de deux têtes
gothiques acquises par le musée à des marchands français.
Mais il plaisait et on se le disputait. A tel point qu’au bout de trois
semaines sa notoriété parvint aux oreilles du Ministre de France, qui se
le fit présenter et l’honora d’un déjeuner de dix couverts, auquel
assistait toute la colonie française de Christiania.
* * * * *
Jérôme ne tirait aucune vanité de cet état de choses; il comptait
seulement sur la vogue dont il était l’objet pour l’aider à vaincre la
désespérante froideur d’Uni.
Il s’arrangeait pour que les articles de journaux qui le concernaient
tombassent sous les yeux de la jeune fille et, dans ce dessein, il
disposait les gazettes dans le salon de la maison Krag, en mettant en
évidence la page où son nom apparaissait en caractères gras.
Ou bien, il déployait le _Dagbladet_ devant elle.
--Sont-ils ennuyeux, disait-il. Voilà qu’ils parlent encore de moi.
--Faisez comme moi, répliquait Uni. Ne lisez pas les journaux.
Un jour qu’il se rendait chez les Krag, il vit qu’on vendait une revue
illustrée qui donnait un portrait de lui, tenant toute la couverture.
Il eut soin d’en acheter aussitôt un numéro qu’il plia dans sa poche. Il
s’y trouvait à son avantage.
--Suis-je assez peu ressemblant! fit-il en déployant le magazine devant
Uni.
--Je pense le contraire, dit-elle. C’est votre figure vivante.
--Vraiment?
Il posa négligemment la publication sur un coin du piano, parla d’autre
chose, conta à Mme Krag, pour les oreilles d’Uni, des anecdotes de
théâtre où il ne manquait pas de glisser des: «Mon cher, me disait
Duhamel...» des: «C’était l’année où l’Odéon donnait ma première
comédie...»
Quelques instants après, comme il se levait pour accompagner sa
collaboratrice au théâtre, Uni lui demanda s’il ne voudrait pas se
charger de porter à une boutique de la ville quelques disques de
phonographe à échanger.
Et elle prit pour les envelopper le premier papier qui lui tomba sous la
main, c’est-à-dire le Jérôme du magazine.
* * * * *
On était dans la période des fêtes. Noël approchait. On dansait beaucoup
et Jérôme était fort recherché.
L’armateur B. J. Stav donna une soirée qui fit courir tout le monde.
Cet homme, épris des belles choses de France, recevait dans une demeure
ornée de tous les objets bons à lui rappeler les formes et les couleurs
de cette maîtresse lointaine. Il accueillait ses hôtes dans des salons
égayés de Beauvais, de brocarts fleuris, aimait à leur donner le plaisir
d’admirer les pièces rares de ses collections, confiait à leurs mains
faillibles ses plus beaux Rouen, ses cristaux, ses miniatures, leur
offrait à danser parmi les baigneuses de Renoir, ruisselantes de
lumière, les Tahitiennes de Gauguin, graves comme la volupté même.
Entre les invités de cette soirée, Jérôme fut traité comme un hôte de
choix par son amphytrion, promené de vitrine en vitrine, de toile en
toile. Mais, si ravissant que fût ce Seurat, si musical ce Matisse, tant
de beauté française n’arrivait pas à déchaîner son enthousiasme, esclave
d’une curiosité uniquement tendue vers la beauté nordique.
Pourtant, il saisit soudain B. J. Stav par le bras:
--Ah! Monsieur, s’écria-t-il, quelle fête des yeux! Quel enchantement du
goût!
Ils étaient devant un Renoir. Mais, par l’embrasure d’une porte, Jérôme
venait d’apercevoir, dans un salon voisin, le profil d’Uni se détachant
sur le marbre d’un torse antique.
Il s’exaltait.
--Voilà le plus beau Renoir du monde. Et ce Manet, quel Manet!
Il avançait, reculait en face du tableau, inclinait la tête de côté,
fermait à demi les paupières, mais son enthousiasme avait pris sa source
dans les yeux d’Uni. Dès qu’il put s’échapper, il courut la rejoindre.
Elle n’était plus là.
A la place qu’elle venait de quitter, un groupe de jeunes filles était à
contempler le torse apollonien de la collection Stav. L’une d’elles
promenait sa main sur le marbre, donnait un avis qu’une autre de ses
compagnes ne paraissait pas partager. Elles discutaient vivement avec
des _nei_ et des _ia_. Jérôme suivait des yeux cette belle main errant
sur la poitrine de l’éphèbe grec. La seconde jeune fille, à son tour,
creusait sa paume aux lignes à peine sinueuses de la hanche. Elles
semblaient des vierges de bucolique se disputant les grâces d’un
Dionysios impassible.
Elles se tournaient vers Jérôme, comme pour lui demander de les soutenir
l’une et l’autre dans leur opinion.
«Où ai-je vu ce visage-là?» se disait-il, en regardant la plus ardente
des deux jeunes filles.
Bientôt, l’orchestre jeta par les salons des notes éclatantes et le
groupe s’éparpilla, le laissant en tête à tête avec elle.
Elle l’aborda.
--Je veux bien danser avec vous, dit-elle.
Et, sans lui donner le temps d’ouvrir la bouche, elle lui tendit la main
et se présenta.
--Directrice Lena Larsen.
--Vous êtes sans doute attachée aux Beaux-Arts, Mademoiselle? lui
demanda-t-il, quand elle fut dans ses bras.
--Non, répondit cette ravissante personne; je suis médecin-légiste.
--Ho! fit Jérôme en lui marchant sur les pieds.
Elle dansait à ravir, sentait la violette d’Houbigant, s’exprimait dans
le français le plus pur.
--Danse-t-on toujours à la Rotonde, au Jockey? dit-elle.
--Vous connaissez?
--Comme je vous connais.
--Allons donc! Moi?
--Vous ne vous rappelez pas certain bal de l’Internat? Nous y avons
dansé ensemble, Monsieur.
Jérôme ne se rappelait rien de la France. Il avait perdu la mémoire de
ces choses-là, un matin, sur le pont d’un navire, au milieu de la mer du
Nord.
--Mais oui, mais oui, fit-il par politesse. Où avais-je donc la tête? Et
vous êtes médecin-légiste? C’est étonnant.
--Étonnant, pourquoi?
--Je ne sais pas... Vous sentez si bon...
--Ah! vous êtes bien Français, fit-elle. Et elle ajouta d’un ton enjoué:
--Vous me plaisez.
En dansant, ils croisèrent Uni qui tournait au bras d’un grand garçon.
Elle fit à Jérôme un petit bonjour de la tête. Elle avait les joues
rouges, les lèvres entr’ouvertes, les yeux brillants. Elle ne parlait
pas, ne riait pas: elle dansait.
--Vous êtes directrice, Mademoiselle? poursuivit Jérôme. Directrice de
quoi?
--De l’Institut médico-légal.
--Hein? De la Morgue?
--Oui, de la Morgue. Cher vieux mot parisien! soupira-t-elle.
Ses regards se perdirent dans des souvenirs.
--C’était le meilleur temps de ma vie... Ce n’est pas drôle, vous savez,
la Norvège.
--Comment pouvez-vous dire cela? s’exclama Jérôme.
--Aussi quand je tombe sur un Français, je ne le rate pas.
--Vous aimez votre métier?
--Oh! celui-là ou un autre... Pourtant, le mien a son bon côté; les
clients sont silencieux.
--Taisez-vous!
--Oui, c’est cela. Mais parlez, vous. Soyez Français, faites-moi la
cour.
Jérôme était glacé. La Morgue... les clients silencieux... Il lui
semblait qu’il dansait avec la Mort couronnée de violettes.
--Ah! fit Lena Larsen, vous étiez plus aimable à Bullier. Si je vous
avais écouté!... Mais, voilà, la Norvège commence à agir. Vous filez un
mauvais coton, mon cher.
Quand l’orchestre se tut, elle entraîna Jérôme auprès du torse grec,
orgueil de B. J. Stav.
--Tenez, dit-elle, c’est tout à fait l’homme coupé en morceaux de la rue
du Bel-Air. C’est une affaire que j’ai bien étudiée; j’étais, à cette
époque, élève de Balthazard...
Mais elle parlait pour elle seule; Jérôme s’était enfui. Elle s’en
aperçut; il entendit un éclat de rire.
Il retrouva Uni au milieu d’un parti animé. Elle était essoufflée, se
donnait de l’air avec son mouchoir, parlait et riait à la fois,
s’appuyait familièrement sur l’épaule des garçons.