Le lendemain, il y eut répétition de _Littérature_ dans les décors.
Jérôme avait déjeuné chez les Krag avec Axel et sa fiancée, observant
leurs gestes, leurs attitudes, cherchant à y découvrir les marques de
l’amour.
Axel s’était comporté comme à son habitude, avait parlé peu, ri
beaucoup, mangé énormément; il avait joué au ping-pong avec Gerda, en
lui envoyant d’un bout à l’autre de la table une pomme qui termina sa
carrière dans le verre d’eau du ministre. La fiancée n’avait pas moins
de goût que lui pour les jeux d’adresse et, quoique philologue et
provençaliste, prenait un plaisir extrême à cet échange de pomme.
Seule, Uni n’avait pas participé à cette gaîté et, dès la fin du repas,
était partie pour l’Université.
--Madame, dit Jérôme à Mme Krag en gagnant le théâtre, M. Axel et Mlle
Josefsen ne sont-ils pas bien jeunes pour se marier?
--Bien jeunes! Mais à quel âge commence-t-on l’amour en France?
--Je parle du mariage, fit remarquer Jérôme.
--C’est bien ce que j’entends quand je dis l’amour. Il faut commencer
l’amour dans la jeunesse du corps.
--Oui, dit Jérôme, on ne s’engage jamais trop tôt dans ses voies
adorables. Mais le mariage!...
--Hé bien, le mariage?
--C’est une affaire sérieuse, une grande machine avec un notaire, un
contrat, des apports, une corbeille, des dentelles anciennes, le bouquet
des dames de la Halle. Il faut être sûr que ça durera, que...
--Ach! interrompit Mme Krag, ce n’est tellement pas cela. N’êtes-vous
pas marié, Jérôme?
--Non, Dieu merci.
--C’est un état contre la nature.
--Mais...
--La Société d’Eugénésie enseigne que l’homme doit commencer l’amour à
dix-huit ans.
--En effet, et j’en connais qui ont commencé plus tôt. Mais nous ne
parlons pas le même langage.
--Oui, nous parlons la même langue, car vous ne prétendez pas appeler
amour cette chose que l’on fait sur les bancs à Paris.
--Pourquoi pas?
--Et dans les fiacres?
--Eh bien?
--L’amour? Mais l’amour, c’est Axel qui dit à tout le monde: «J’aime
Gerda Josefsen.» C’est Gerda qui dit: «J’aime Axel Hansen.» Et ils se
marient. C’est un acte franc.
--Et si, un jour, Gerda dit à tout le monde: «Je n’aime plus Axel, c’est
Sigurd que j’aime», si Axel ne dit rien et voit ses enfants aller vivre
chez Sigurd, est-ce que ce sera aussi un acte franc?
--Oui, et c’est mieux que si Gerda dormait dans le lit d’Axel en rêvant
à Sigurd.
«Un acte franc... un acte franc... pensait Jérôme. L’amour, ce n’est pas
aussi simple que ça...»
A ce moment, ils pénétraient dans le vestibule du théâtre, sous le
sourcil hérissé d’un Ibsen de bronze.
--Un acte franc..., dit Jérôme, bien sûr... Mais tout de même,
quelquefois... Ainsi, tenez: Nora, de _Maison de Poupée_. Eh bien, en
France, elle eût fait une très bonne petite épouse. Elle n’aurait rien
cassé du tout. Elle aurait trompé son mari avec beaucoup de discrétion
et de mesure...
--Vous dites des horreurs.
--Elle se serait plus vite lassée de ses amants que de son foyer.
--...
--Et ses enfants auraient conservé leur mère.
--Les femmes françaises, conclut Mme Krag, ne savent pas aimer.
Elle se dirigea vers le foyer des artistes.
--Permettez, dit-elle, je vais rejoindre Sofie Kielland qui m’a donné un
rendez-vous ici.
«Il est vrai, se dit Jérôme en songeant à la bourgmestre de Hvalstad,
qu’il y a dans ce pays des dames qui savent aimer, mais leur façon est
toute idéologique et sans conséquence.»
Il gagna la scène.
* * * * *
On voyait rarement Jérôme au théâtre. Uni marquait une certaine
indifférence à _Littérature_ et ce qui n’intéressait pas Uni
n’intéressait pas Jérôme.
Il abandonnait donc habituellement à Mme Krag le soin de veiller sur les
répétitions.
Quand il apparut sur le plateau où l’on plantait les décors, le
directeur Johannessen courut à lui, lui secoua les mains avec plus de
vigueur que de coutume, les garda dans les siennes, débitant des tirades
pleines de chaleur, auxquelles Jérôme n’entendait goutte.
--..., déclamait le directeur.
--Oui, oui, répondait Jérôme.
--..., insistait l’autre.
--Merci, très ému..., disait Jérôme à qui les mains cuisaient.
«Voilà, pensait-il, un directeur qui prévoit des recettes
fructueuses...»
La petite Anita Bing s’avança à son tour.
--Monsieur l’auteur, mes camarades et moi nous vous donnons la
félicitation.
--Mademoiselle, fit Jérôme, attendons la générale.
--... et, poursuivit-elle, nos vœux de bonheur.
«Ils sont bien gentils, se disait encore Jérôme, c’est peut-être la
coutume du pays d’adresser des compliments à l’auteur, à la première
répétition dans les décors. C’est bien différent de Paris où, ce
jour-là, personne n’est à prendre avec des pincettes.»
Son étonnement fut bien plus grand, quand il vit arriver une délégation
des ouvreuses, conduite par l’ouvreuse en chef, portant une gerbe de
fleurs. Cette personne s’inclina, débita un petit discours et lui remit
le bouquet.
--Que dit-elle? demanda Jérôme à Mlle Bing.
--La délégation, répondit l’interprète, apporte à vous sa joie pour
votre fiançaille.
A ces mots, le plancher de la scène trembla, les frises descendirent sur
les épaules de Jérôme, la trappe des apparitions féeriques s’ouvrit sous
ses pieds. Votre fiançaille... Ce mot, chargé de printemps, le glaçait
jusqu’aux moelles. Quoi! ces gens sans malice le fiançaient à Uni?
Il tournait sur lui-même, son bouquet à la main, quand Mme Krag entra
suivie de Mme la bourgmestre Sofie Kielland.
--Ah! Madame, s’écria-t-il, en s’élançant vers Mme Krag, que dois-je
croire?
--Cher Jérôme, soupira Mme Kielland, en lui serrant les mains.
Elle tomba assise sur le banc du premier acte.
--Merci, dit Jérôme de plus en plus ému, merci.
--Je partage votre bonheur à tous les deux, fit Mme Krag. Sofie vient de
m’apprendre la bonne nouvelle.
--Comment? Mme Kielland savait-elle donc?...
--Cher Jérôme, interrompit la bourgmestre, je voulais que mes meilleurs
amis savent les premiers notre décision et nous donnent la félicitation.
--Notre décision?
«Quoi? frémit Jérôme, c’est la mairesse qui veut m’épouser?»
Il perdit complètement la tête. Il n’avait d’yeux que pour le trou du
souffleur, trop étroit, pour les praticables encombrés d’ouvreuses, de
machinistes. Par où fuir? Son hésitation le sauva du déshonneur.
Il vit cette dame, dont il ne savait au juste s’il ne l’avait point
séduite, ces fleurs, ces visages souriants, ces mains tendues. Peu à
peu, les sens lui revinrent. L’odeur de poussière arrosée, qui montait
du plateau, le ranima comme une bouffée d’éther; le tonique amer de la
réalité lui redonna des forces. Il se rendait à l’évidence, comme un
condamné vers le gibet, sans fuite, sans détour, sans délai possibles.
Sans recours non plus: pas le moindre mot d’esprit qui vînt à ses lèvres
pour le tirer de là. Bien mieux, un sourire niais donnait à ses traits
un air de circonstance.
Et, faute de savoir comment la tourner, il était tout près d’accepter la
situation. Mais les forces obscures de la race veillaient. L’habitude de
séduire ne va pas sans une certaine science de la rupture. Il pria Mme
Kielland de lui accorder un instant d’entretien et l’entraîna dans les
coulisses.
--Madame, dit-il, la rencontre de nos idées est-elle à ce point
matérialisée qu’elle ait pu faire tomber nos amis dans une erreur aussi
aimable? La chose est à la fois plaisante et touchante, et j’en suis
flatté. A vous maintenant de les détromper.
La bourgmestre répondit sur un ton de grande sérénité:
--Cher Jérôme, ne vous avez-vous pas fiancé avec moi dans la maison de
Hvalstad?
--Moi, Madame?
--Vous m’avez demandé de me faire libre par le divorce.
--Oui, comme ça, en jouant...
--J’ai compris que vous voulez me posséder. C’était une très claire
lumière pour moi. J’ai annoncé mon joie à nos amis.
--Et votre mari?
--Il est en accord et vous donne son compliment.
--Mon Dieu! s’écria Jérôme, qu’avez-vous fait?
Il s’enfonçait le poing dans les yeux, refoulait le flot d’images qui
l’assaillait. Une, entre autres, l’obsédait: Uni, du beau sourire de ses
dents blanches, le félicitait d’épouser cette dame sans lèvres.
Alors, comme tout Français placé dans une situation dramatique, il
prononça un discours. Il cita Schopenhauer,--la chasteté est la forme
véritable de l’amour,--évoqua Abélard, exalta l’amitié amoureuse, fit
une leçon sur le platonisme, brouilla et lia le tout, et de cet amas de
mots tira un syllogisme, qui déterminait qu’il avait raison tout en
ayant tort et qu’il eût épousé Sofie Kielland, si celle-ci ne lui avait
fait sentir l’horreur qu’elle avait du mariage par le goût qu’elle avait
du divorce.
Tout en parlant, il portait la main à son cœur, la jetait en avant dans
un geste de serment, l’ouvrait comme un livre, où il lisait les textes
des philosophes.
--Puisque vous ne pouvez pas m’épouser, conclut-il, épousez du moins mes
idées.
--Oui, cher Jérôme, dit Mme Kielland bouleversée par ce flot
dialectique, oui, je marie vos idées et je divorce le stoïcisme.
Elle voulut nouer ses bras au cou de Jérôme.
--Non, non, protesta-t-il, ne me tentez pas encore une fois.
Et il la reconduisit avec des soupirs vers la sortie.
Puis, réapparaissant sur la scène:
--Il s’agit, entre Mme Kielland et moi, d’une union tout idéologique. Au
travail, mes amis!
--Voilà, dit Mme Krag, une conception française de l’amour que je ne
connaissais pas encore.