IX

Invité à déjeuner chez Mme Kielland, bourgmestre de Hvalstad, Jérôme

prit le train pour s’y rendre par un de ces matins de grand gel, où les

pas font sur la neige un bruit de poulie qui grince.

Il n’était pas fâché de revoir la dame qui lui avait fait du pied sous

la table de Magnussen, non pas qu’il eût du goût pour elle, mais il

pensait qu’une conversation avec une personne aussi tendre lui en

apprendrait davantage sur les Norvégiennes que les discours à parti pris

de Mme Krag.

Car si, deux semaines après la rencontre sur le _Jupiter_, son amour

pour Uni était plus vif que jamais, du moins jugeait-il n’avoir fait

aucun progrès dans le cœur de la jeune fille. Pour qu’elle ne semblât

même pas se douter qu’il l’aimait, c’est qu’il ne lui parlait pas le

langage qui convient aux Nordiques. Aussi, tous les moyens lui

paraissaient-ils bons, qui lui donneraient la clé de ce cœur étranger;

il s’en allait, plein d’espoir, la demander aux bontés que Mme Kielland

avait pour lui.

Le voyage n’était pas long; il l’accomplit dans un compartiment de

fumeurs, en compagnie d’une dame qui, dès le départ, tourna la manette

de distribution de chaleur de _Varmt_ en _Koldt_, ouvrit la glace et

déploya les gazettes. Le froid le pénétrait jusqu’aux os; il n’osait ni

relever la glace, ni changer de compartiment; il eût risqué la pneumonie

plutôt que de se montrer plus frileux qu’une Norvégienne.

M. Kaï Kielland l’attendait sur le quai de la petite gare de Hvalstad.

Le philosophe stoïcien avait les mains nues, la tête nue, le cou nu et

était si légèrement vêtu que Jérôme se demandait, après l’expérience du

compartiment, si le froid n’était pas un préjugé dont les Norvégiens

s’étaient débarrassés comme de l’inégalité des sexes et de la diversité

des classes sociales.

Les politesses furent brèves entre ces deux hétéroglottes.

Sur le terre-plein de la station, l’équipage attendait l’invité. C’était

une étroite banquette, montée sur deux patins. Le philosophe s’assit à

l’arrière, saisit Jérôme par les hanches, le cala entre ses cuisses et

lança sa machine sur un chemin glacé, parmi les maisons de bois d’une

petite bourgade, la guidant par le moyen d’une longue perche, qu’il

laissait traîner derrière lui comme un rat sa queue.

La _kjaelke_--c’est ainsi qu’Uni nommait ces tabourets volants--dévorait

la route, fonçait sur le disque rouge du soleil bas de midi,

franchissait par un pont aérien un torrent figé, et, en quelques

instants, déposait son fardeau entre un mât, où flottait en signe de

bienvenue le drapeau français, et un blanc châlet, dont le fronton

portait, gravée en latin, la maxime stoïcienne: Supporte et

abstiens-toi.

Le repas fut frugal: herbages, laitages, eau. La bourgmestre fut

abondante: Marx, Lénine, Sun-Ya-Tsen. Jérôme but peu, écouta beaucoup,

fit à son hôtesse une cour discrète, bien décidé à l’accentuer, dès la

première occasion, pour en arriver à ses fins, qui étaient d’étendre ses

connaissances de la féminité norvégienne.

Il remarqua bien vite que Mme Kielland aimait les idées pour

elles-mêmes, les enveloppait d’une tendresse chaude, leur donnait de

doux noms: «l’abstinence chérie»; «la bien-aimée socialisation des

usines» se hérissait comme une mère poule, quand on les brutalisait;

ronronnait comme une chatte, quand on les flattait.

Guidé par le goût naturel qu’il avait de plaire aux femmes, il

s’appliqua dès lors à ce que son langage fût systématique et abscons,

fit un grand abus de suffixes en _isme_ et en _tion_, cita Fourier, le

père Enfantin, Victor Considérant, dont il savait peu de chose, sinon

qu’ils mettaient les attractions passionnelles à la base de leur système

de bonheur social.

Après deux ou trois échappées sur la municipalisation et le mutuellisme,

il sentit se presser contre le sien le pied de la maîtresse de maison,

et, comme il disait avec une conviction insinuante: «C’est par les

chemins du cœur que le salariat et le patronat se rejoindront un jour»,

la pression du pied s’affirma jusqu’à devenir écrasante.

--Ah! soupirait la dame, comme c’est bon! Comme vous me donnez du

bonheur!

Elle semblait vaincue par l’excès d’une émotion, dont Jérôme discernait

mal la cause, car, plus le langage qu’il lui tenait devenait obscur,

plus elle s’épanchait.

Le mari, dont rien ne pouvait troubler le calme, posait de temps en

temps sur sa femme en feu, sur Jérôme, sur lui-même, un regard

souverain.

Après le déjeuner, qui fut bref, ils gagnèrent un salon tout en rideaux

blancs et en pitchpin clair, où la conversation s’engagea dans les voies

où Jérôme cherchait à l’attirer. Mme Kielland était tombée auprès de lui

sur un canapé, tandis qu’à l’autre bout de la pièce Kaï Kielland

gardait, dans un fauteuil, une impassibilité proche du sommeil.

--Que pensez-vous de l’amour? demanda Jérôme.

La présidente de la «Ligue d’abstinence totale» répondit tout d’un trait

que l’amour était l’expression la plus haute de l’intelligence, que les

organes de son activité étaient la parole et l’écriture, que l’union de

deux esprits dans une idée commune en était le terme final, d’autant

plus désiré qu’il était peu souvent atteint.

--Mais les sens? dit Jérôme.

Elle lui saisit la main et, à travers des rougeurs et des soupirs, elle

murmura:

--Venez, je veux justement vous parler là-dessus sans déranger la

méditation du philosophe.

Elle l’entraîna dans une pièce voisine, encombrée de livres qui

couvraient les murs, les tables, les sièges, le plancher. Elle prit un

volume au hasard, l’ouvrit et montrant à Jérôme un des feuillets:

--Les sens, dit-elle, c’est l’encre, le papier; l’amour, c’est l’idée.

Elle guida Jérôme vers un divan où elle s’assit sur le _Traité de

Métaphysique des Mœurs_.

--Cette chambre, poursuivit-elle, est le vrai temple de l’amour, ne

trouvez-vous pas? C’est ici que mon cœur s’ouvre aux pénétrants désirs

de l’esprit...

Elle glissa de nouveau ses doigts entre ceux de Jérôme.

--C’est ici que je vis tout le jour, depuis cette soirée chez Magnussen,

où votre pensée a rencontré la mienne.

Elle leva sur lui des yeux chargés de langueur, soupira et baissa la

tête.

Jérôme était fort embarrassé, mais l’occasion de s’instruire était trop

belle pour qu’il s’y dérobât.

«Elle me prend pour une idée», se dit-il.

--Cher penseur, reprit-elle, exposez-moi votre captivante théorie de

l’amour climatérique.

Elle se pencha vers ses lèvres, comme pour boire ses paroles, lui serra

passionnément les poignets.

Il se dégagea doucement de cette étreinte idéologique et demanda en

souriant:

--La théorie seulement?

Il dut répéter ce qu’il avait dit dans un moment de désespoir: qu’à son

sens le tempérament amoureux devait aller en s’affaiblissant de latitude

en latitude, vers le Nord comme vers le Sud, en partant du 45°, non loin

duquel se trouvait justement situé Langeais; que cette ville

apparaissait donc comme un des lieux les plus amoureux de l’hémisphère

nord; que les jeunes filles y étaient peu farouches; qu’on pouvait leur

dire qu’elles étaient ravissantes sans qu’elles prissent la fuite; que,

par ailleurs, on y buvait un vin blanc léger, spirituel et qui portait à

l’amour.

--Mais, ajouta-t-il vivement, je crois ma théorie en défaut depuis

quelques instants.

En effet, pendant qu’il parlait, Mme Kielland donnait auprès de lui les

signes d’un grand désordre des sens: elle gémissait, joignait et

disjoignait les doigts, se mordait les lèvres, les joues, la langue.

--Encore! disait-elle, pâmée.

Jérôme craignit, en continuant de développer une idée d’un effet aussi

prodigieux, d’amener son hôtesse à perdre tout à fait la tête. Langeais

lui paraissait battu par Hvalstad.

Il fit sur les vertus du vin une digression que cette abstinente écouta

tout aussi ardemment. Il posa en principe qu’il n’avait jamais été

question que Don Juan fût un buveur d’eau, ni aucun des amants célèbres

dont le nom est dans le cœur de toutes les femmes.

--Ah! s’écria la dame prête à défaillir, je suis possédée par vos

idées... L’abstinence est ennemie de l’amour... Langeais est la capitale

du tempérament passionnel. Cher Langeais!... Comme je veux le

connaître!...

D’un mouvement brusque, elle fit tomber les _Fondements de la Morale_

qui surchargeaient un faible guéridon, et se dressant devant Jérôme:

--Je veux, dit-elle, demander le divorce. N’êtes-vous pas d’accord?

--Moi? fit Jérôme. Oh! oui, tout à fait d’accord.

Il accordait tout, pourvu que la scène prît fin et qu’il pût s’esquiver.

--N’est-ce pas? reprit-elle. Ah! cher Jérôme! Je veux me libérer

d’Épictète pour me donner à Épicure.

--C’est meilleur.

--Oui, mais il faudra attendre maintenant une année.

--Attendre une année?

--C’est long, vous trouvez aussi? Mais la loi est faite comme cela.

Elle enveloppa Jérôme d’un regard de tendresse.

--Je vais, dit-elle en se dirigeant vers la porte, annoncer notre

décision à mon mari.

--Vous savez, fit Jérôme en riant, je décline toute responsabilité.

«Après tout, se disait-il, que cette dame boive du vin, qu’elle divorce,

qu’elle épouse un épicurien après un stoïcien, je n’en ai cure.

Seulement, je voudrais bien m’en aller.»

Au bout d’un instant, elle revint.

--Le philosophe dort.

--Ne le réveillez pas, fit Jérôme à voix basse.

Elle reprit sa place sur le divan.

--Parlez, cher Jérôme, parlez. Je veux prendre encore la conception de

vos intimes idées. Quelle est votre pensée sur l’optimisme absolutiste

de Leibniz?

Jérôme vit luire une flamme dans ses yeux; il eut peur.

--Quoi? s’écria-t-il en tirant sa montre, déjà trois heures! Et ma

répétition?

Il eut bien du mal à empêcher Mme Kielland de l’accompagner jusqu’à la

gare.

--Adieu, disait-elle. Je veux aller vous voir bientôt à la ville.

* * * * *

«Il est certain, pensait-il en regagnant la station, que les

Norvégiennes possèdent une forte culture et se passionnent pour les

idées.»

Et il songeait qu’Uni n’aimait pas seulement les romans américains et

les sports violents, mais aussi qu’elle étudiait l’astronomie, et qu’il

serait bon pour lui de réacquérir quelques notions de cette science,

bien oubliée depuis le baccalauréat.

X

Quelques jours plus tard, comme Jérôme dînait chez Mme Krag, Uni, qui

était sortie vers le jardin, revint en disant:

--C’est bonne neige, cette nuit. Ne voulez-vous pas faire le ski?

--Oui, da! jeta Axel qui courut vers le téléphone.

Jérôme accepta avec enthousiasme. Et l’on convint de se retrouver à la

maison Krag, le temps, pour chacun, de s’équiper pour le sport.

La nuit était claire. Le ciel ressemblait à une carte céleste. Jérôme

bondit dans un taxi, bien décidé à entrer, ce soir-là, dans le cœur

d’Uni. Il traversa le hall de l’hôtel en trois pas, s’inquiéta de ce que

le groom de l’ascenseur ne lui fît pas sentir, par un sourire, la

confiance qu’il avait dans sa prochaine victoire, et le gratifia d’un

pourboire magnifique, afin de conjurer le mauvais œil.

Dans sa chambre, il ouvrait trois fois un tiroir, avant de savoir ce

qu’il y voulait prendre. Il se récitait les vers de Heine: «Oui, je

t’enlace de mes bras, je te presse avec ardeur; le soir est si froid!»

Il repassait sa cosmographie et les lois de Newton. Il ne trouvait

aucune cravate assez seyante.

Il envisageait cette équipée nocturne comme une aventure décisive pour

son amour. Il connaissait l’âme des jeunes filles et savait qu’avec la

complicité de la nuit, de la neige et des étoiles, on désarmait les plus

vertueuses.

Il revêtit un sweater d’un ton vraiment très séduisant, cerna son cou

d’une écharpe bleu pâle, toucha ses cheveux d’une goutte de parfum et

rejoignit ses amis.

Il trouva le frère et la sœur dans le garage auprès de l’auto, fort

attentifs à promener sur la plante de leurs skis un fer à repasser, qui

soulevait des nuages de fumée à forte odeur de suif.

--Ne voulez-vous pas mettre la paraffine dessous vos skis? demanda Uni.

--C’est fait, répondit Jérôme qui jugeait ses semelles de bois

suffisamment rapides dans leur état naturel.

Uni était en culotte et veston de drap foncé, toute pareille à Axel.

Tête nue, leurs cheveux jaunes rejetés en arrière, de même taille, ils

étaient comme deux frères, penchés sur une même besogne, avec des gestes

longs, sûrs et harmonieux. Quand ils eurent fini, on lia chaque paire de

skis à ses bâtons, on fixa le tout au flanc de la voiture; Uni se mit au

volant, Jérôme sauta auprès d’elle, Axel alluma une pipe et l’on partit

sur la route bleue, sans phares, au clair de la nuit.

Cette maison endormie, ces préparatifs silencieux, cette jeune fille en

travesti donnaient à ce départ un air d’enlèvement. Jérôme tremblait

d’amour, de bonheur et de froid dans la peau d’un Jérôme 1830. Avec

cette aisance qu’il avait à transformer l’irréel en réel, il se jouait

un scénario, auquel il était bien près de se laisser prendre: pour

donner le change, la jeune fille enlevée menait elle-même l’équipage; il

se taisait; il savait qu’en cours de rapt on se tait tant qu’on n’est

pas à une bonne lieue de la maison spoliée. Mais tout le répertoire

romantique était sur ses lèvres, avec ses répliques rangées dans l’ordre

de succession des événements: les soupirs étouffés des premiers tours de

roue; puis le prénom chuchoté (_on lui prend la main_); puis quelques

mots sans suite, mais non sans effet (_on l’enlace_); puis un silence

prudent au premier relai; puis un juron modéré pour l’essieu qui se

brise...

--Zout! s’écria Uni. Une bougie qui se crasse.

Elle arrêta la voiture, sauta dans la neige, souleva le capot. On

entendait dans la nuit les tâtonnements de la clé autour de la bougie.

--Nous pourrions vous aider, proposa Jérôme. Voulez-vous de la lumière?

Il gratta une allumette que le vent eut vite éteinte. Il en gratta une

seconde. Axel pouffa de rire.

--Vous voulez allumer la bougie? demanda-t-il.

Comme tous ceux dont le vocabulaire est limité, il était dans la joie

d’avoir donné un double sens à un mot. Il tira une longue bouffée de sa

pipe, se remit à rire pendant un bon moment et ne bougea pas de sa place

dans l’auto.

«Quel égoïste! pensait Jérôme. Il pourrait bien nous aider.»

Il songeait à ces mains de jeune fille besognant dans l’huile noire,

maculées par les chiffons gras de la boîte à outils, brûlées par le

moteur.

Il n’y tint plus.

--Laissez-moi faire, dit-il à Uni.

Mais il ne savait où placer son affairement, penchait sur la jeune fille

occupée son zèle stérile, lui tendait ses gros gants inutiles.

--Faire quoi? demanda-t-elle sans lever la tête.

--Hé bien! nettoyer la bougie.

--Pourquoi? Ce n’est pas un travail pour deux.

Pourquoi? Parce qu’il y a des besognes qui reviennent aux hommes,

d’autres à la femme; parce qu’une femme ne tourne pas la molette d’une

clé à mâchoire, ne dévisse pas une bougie, ne la décrasse pas avec du

crin d’acier; parce qu’un homme, dans ces circonstances-là, doit voler à

son aide.

Elle abaissa le volet du capot, tourna la manivelle, se réinstalla au

volant, démarra, laissant à Jérôme tout juste le temps de sauter sur le

marchepied et de reprendre sa place auprès d’elle.

La voiture gravissait, dans la masse sombre des arbres, une route

opalescente qui montait, tournait, s’étrécissait entre deux talus de

neige, comme une piste de toboggan.

Uni chantait gaîment. Axel, dans son dos, l’accompagnait en imitant le

banjo. Jérôme cherchait à engager une conversation stellaire.

--Où m’emmenez-vous? demanda-t-il à Uni. Dans les étoiles?

--Oui, dans celle là-haut, dit-elle.

Elle désignait du menton une petite lumière clignotant au sommet de la

colline.

--Je veux bien, dit Jérôme. Et qu’y ferons-nous?

--Nous mangerons là les _smœrrebrœd_.

--Vous croyez qu’on y mange?

--On boit aussi.

--Je n’aime pas votre étoile. Comment l’appelez-vous?

Elle éclata de rire.

--Son nom est: Frognersaeteren Restaurant.

Elle appuya sur l’accélérateur, reprit sa chanson, dépassa à grands

coups de klaxon une petite auto, qui grimpait lentement la pente et à

laquelle Axel jeta de joyeux «Hello!» et d’amicales gesticulations.

--Qui est-ce? demanda Jérôme.

--C’est Gerda, la fiancée d’Axel.

--Comment, fit Jérôme en se tournant vers Axel, vous êtes fiancé?

--Je suis.

--Et depuis quand? Vous ne m’en aviez rien dit, cachottier.

--Ce n’est pas une chose très vieille.

Uni raconta que son frère s’était mis d’accord, ce jour-là, avec Gerda

Josefsen, la fille du professeur Josefsen, laquelle était philologue,

parlant couramment la langue provençale, traduisait _Calendal_ en

norvégien. Elle ajouta qu’Axel avait téléphoné à sa fiancée de venir les

rejoindre à Frognersaeteren, que Gerda avait une électrique auto, de

magnifiques dispositions pour le saut à ski et qu’elle serait enchantée,

n’en ayant jamais rencontré, de connaître un Français.

Après quelques détours, on s’arrêta devant un grand châlet, construit en

rondins, coiffé d’un toit plat que soutenaient des colonnes de bois

curieusement ouvragées, à l’intérieur duquel des garçons en habit noir

couraient, portant des plateaux chargés de pots de bière.

L’auto fut garée et chacun s’équipa.

--Quoi pensez-vous? demandait Uni à Jérôme qui, assis sur la neige,

regardait les étoiles.

Il cherchait en vain, de ses doigts engourdis, à dénouer les courroies

qui maintenaient ensemble ses skis et ses bâtons.

--Je pense au nœud gordien, dit-il, et que si j’avais un canif...

--Laissez faire moi, interrompit la jeune fille.

En un instant, elle vint à bout des lanières, aida Jérôme à chausser ses

patins, les lui fixa aux pieds, vérifia les boucles, les ardillons,

chaque pièce de l’appareil, se releva et glissa vers l’auto silencieuse

de la fiancée d’Axel.

Une grande fille, vêtue comme un garçon, descendit de la petite voiture.

Axel l’accueillit en lui manifestant sa joie par un croc-en-jambe,

qu’elle évita de justesse, et en lui arrachant son bonnet de laine qu’il

lança sur le toit du châlet. A son tour, elle cueillit un des longs

stalactites de glace qui frangeaient les balcons, le lui plongea dans le

cou, après un jeu de passes émouvant, puis, venant à Jérôme:

--_Me fai gau_, dit-elle, _de vous veire, Moussu_.

Elle lui serra la main.

--_Mai_, ajouta-t-elle, _escusas-me un pichot moumen_.

Elle remonta dans sa voiture, qu’elle dirigea au ras du châlet, se hissa

sur le siège et, avec l’aide d’un bâton à ski, ramena à elle son bonnet.

Jérôme s’était précipité pour lui venir en aide, tandis qu’Axel bourrait

sa pipe.

--_Leissas_, fit-elle en sautant à terre.

Puis, elle s’agenouilla pour fixer ses skis à ses pieds.

«Mon Dieu, se disait Jérôme, cette philologue s’exprime comme une

Arlésienne. Les jeunes filles de ce pays sont prodigieusement

instruites.»

Il voulut lui faire part de son admiration.

--Vous parlez à ravir la langue de Mistral, Mademoiselle.

--_Que dias? Sabe pas parla franchiman._

Elle le laissa là avec son compliment et disparut derrière Axel.

Uni, à son tour, s’élança dans la nuit. Jérôme glissa à la suite de

cette ombre légère, mais, trompé par d’invisibles trous, il tombait, la

perdait de vue, reprenait l’équilibre, retombait, maudissait ces ébats

violents, ennemis de l’amour.

Il entendait les clairs appels d’Uni, qui jetaient dans l’obscurité des

lueurs de phare.

--Hello!... Hello!...

Il cherchait à s’y rallier, mais le sol déferlait sous ses pas comme une

mer démontée, jouant à le chavirer. Et puis, tout à coup, son amie

descendait du ciel sur un nuage de sucre en poudre, s’arrêtait auprès de

lui.

--_Godt foere!_ s’écriait-elle.

Dans l’ardeur de son plaisir, elle reprenait les expressions de sa

langue naturelle. Elle voulait dire: «N’est-ce pas, quelle bonne piste!

Quelle bonne neige! quel bon sport! Comme la vie est bonne!» Mais cet

enthousiasme ne trouvait pas son écho dans le cœur de Jérôme.

Assis sur l’arrière de ses skis, les genoux sous le menton, il se

préoccupait de modifier dans un sens favorable à son amour la réalité

des faits, s’assurait des complicités: la beauté de l’heure, le silence

de la Norvège endormie, le froid même qui, par son excès, atteignait un

certain pathétique; et, pour se faire aimer, comptait plus sur sa

maladresse qu’il trouvait attendrissante, que sur d’improbables

prouesses.

Aux pieds d’Uni, qui lui tendait un bâton secourable, il refusait de

bouger. Il faisait le gentil, jouait, comme un chat, avec la rondelle de

cuir et de jonc du bâton, arguait qu’il était trop fatigué pour se

donner tant de mouvement, amorçait des questions sur la Grande Ourse, la

Polaire, la Couronne boréale, qui n’obtenaient que des réponses

impatientes.

--Allons, en route! faisait Uni.

Il finit par se lever. Elle le prit par la main, l’entraîna dans une

glissade étourdissante. Elle allait, le corps penché en avant, le bras

levé, le vent sifflant entre ses dents. Il s’abandonnait à cette force

effrénée, s’y livrait avec une joie obscure d’être le plus faible, un

espoir mal défini de se briser la jambe, de souffrir par la faute de

cette audacieuse, d’attendre, seul avec elle dans la nuit, des secours

qui ne viendraient que le lendemain.

Au bas de la pente, ils culbutèrent dans un étroit ravin, où ils se

trouvèrent mêlés l’un à l’autre dans l’enchevêtrement de leurs skis.

--C’est bon! dit Uni.

--Vous n’avez pas de mal? demanda Jérôme en dégageant ses jambes de

celles de la jeune fille.

Elle pencha vers lui sa tête décoiffée.

--Avez-vous une cigarette?

--Une cigarette?

--Oui.

Il tâta ses poches, où il pensait que tout était écrasé, en sortit un

étui, une boîte d’allumettes. Il avait si froid aux doigts qu’il ne

parvenait à ouvrir ni l’un ni l’autre. Uni les lui prit des mains, se

servit.

A chaque bouffée qu’elle tirait, ses joues s’éclairaient d’un feu rouge.

--C’est bon! répétait-elle d’une voix chantante.

Ils étaient étendus l’un auprès de l’autre, à moitié ensevelis sous la

neige.

--Oui, disait Jérôme, mais l’endroit est frais.

--C’est, répliquait-elle, que vous êtes tellement si loin de moi.

Mettez-vous contre.

Il se rapprocha un peu, son coude touchant celui d’Uni. Il était fort

gêné par ses skis, par l’agitation de son cœur, par l’onglée.

--Non, ce n’est pas ainsi, fit-elle.

Elle déboucla les courroies de ses skis, libéra ses pieds. En quelques

coups de reins, elle fut contre Jérôme, moulée à lui des chevilles aux

épaules.

--Voilà comme il faut être, dit-elle.

Elle tira de sa cigarette une bouffée plus longue que les autres. Jérôme

vit qu’elle fermait les yeux, qu’elle souriait.

«Ah! pensa-t-il, c’est le moment de parler.»

Elle était contre son cœur; il sentait sa douce chaleur le pénétrer.

Jamais occasion n’avait été plus favorable à une déclaration. Seulement,

en raison même de cette intimité, née du hasard, et pour ne pas avoir

l’air d’abuser de la situation, il devait agir avec prudence, se

souvenir qu’une attaque brusquée, comme celle de Holmenkollen, pouvait à

nouveau tout casser et que les Nordiques sont sensibles avec excès aux

séductions de l’esprit. D’ailleurs, ses mains étaient gelées, ses lèvres

étaient glacées, et il eût été bien incapable d’avoir recours à d’autres

séductions que celles-là.

--Oui, dit-il en claquant des dents, c’est comme cela qu’on est bien. Le

corps s’engourdit, on pense en blanc, on ne voudrait prononcer que des

paroles cristallines à travers lesquelles les sentiments

transparaîtraient. Parce qu’on a froid, le cœur, comme l’aiguille d’une

boussole, pointe vers les choses et vers les êtres du Nord dans un élan

de découverte passionnée. L’esprit le suit. L’imagination s’en fait un

guide et, quand un coup de bise comme celui-ci donne au froid une

intensité nouvelle, on croit avoir enfin atteint ce pôle vers lequel

tout l’être se tendait.

Ranimé par son discours et emporté par cet élan dont il parlait, il

saisit la main d’Uni.

--Je pense pareil que vous sur le pôle, dit la jeune fille, et je veux

tellement aller là, moi aussi. On est couché comme ça, les uns contre

les autres. On fume. On ouvre l’oreille. On touche la main du voisin. On

dit: «Les chiens aboient. C’est peut-être un ours. Prends ton fusil,

Didrichsen. On aura la viande fraîche.» C’est, comme vous dites, une

passionnée découverte.

--Ah! soupira Jérôme, le pôle dont je parle s’éloigne, quand on croit

l’atteindre.

--C’est absolument une vérité: les courants qui viennent depuis la

Sibérie emportent la banquise.

Elle s’écarta de Jérôme, disposa ses skis et ses bâtons sur la neige,

comme les lattes d’un banc, s’assit dessus, mit ses mains dans ses

poches et parla du Pôle Nord avec une animation croissante. Elle avait

jeté sa cigarette, sa voix avait perdu ce ton chantant, et comme

alangui, qui l’amollissait un instant auparavant. Elle raconta qu’elle

avait câblé de Lausanne à Roald Amundsen, en le priant de la prendre

comme météorologiste dans son expédition aérienne et qu’il avait répondu

par télégramme: «Regrets, équipage complet.»

--Ce soir, ajouta-t-elle, je ne pensais pas tout ça, je pensais autre

chose. Et puis, vous avez parlé du pôle, alors...

Elle se mit à rire, comme si une image comique lui venait à l’esprit.

--Alors, je crois maintenant que je suis sur la glace avec le vieux

Amundsen.

Le charme était rompu. Elle reprit ses skis et se lança dans des

évolutions périlleuses, exécutant des descentes en S, des montées en V,

tout un alphabet acrobatique, sous les yeux de Jérôme, qui, semblable à

Sisyphe, hissait sur les traces de la jeune fille son cœur pesant comme

un rocher, redescendait avec son fardeau, remontait, redescendait. Et

l’inlassable Uni trouvait un plaisir toujours renouvelé à effectuer ces

allers épuisants, ces retours foudroyants.

Bientôt, Jérôme vaincu par la fatigue et le désespoir s’arrêta, quitta

ses patins, alla s’asseoir sur le marchepied de la voiture.

«Hélas! se disait-il. Quelle langue faut-il donc lui parler?»

Au seuil de cette âme étrangère, il découvrait un labyrinthe.

De temps en temps, la voix d’Uni l’appelait:

--Hello!

Il ne répondait pas. Il boudait. Il boudait la nuit d’être trop belle,

Uni d’aimer le ski, lui-même d’y être maladroit. Il boudait l’amour.

Enfin, elle apparut.

--C’est bon, n’est-ce pas?

--Non, dit Jérôme.

--N’aimez-vous pas faire le ski dans la nuit?

--Pas comme cela.

--Je comprends, fit-elle. Vous préférez des grandes électriques

lumières. Mais, c’est meilleur de glisser dans le noir avec du danger

sous les pieds.

A ces derniers mots, Jérôme se ressaisit vivement.

--C’est dangereux surtout pour le cœur, insinua-t-il.

--Pour le cœur? s’étonna Uni.

--Oui, ça le trouble, ça l’agite...

--Mais non. Le mien est bien tranquille.

Elle prit la main de Jérôme, la posa contre sa poitrine.

--Ne trouvez-vous pas?

--Heu...

--Il faut beaucoup de l’entraînement, vous savez. Montrez le vôtre comme

il bat.

A son tour, elle appuya sa main sur le cœur de Jérôme.

--Oh! fit-elle effrayée, c’est un terrible agitement.

--Ah! c’est que..., fit Jérôme perdu d’émoi.

--Vous n’avez pas l’habitude.

--Justement.

--Hé bien! nous voudrons prendre le repos maintenant, en mangeant des

_smœrrebrœd_.

Elle se débarrassa de ses skis et pénétra avec lui dans le

châlet-restaurant.

Ils y retrouvèrent Axel et sa fiancée joyeusement attablés devant des

pots de bière. Toute une jeunesse au teint animé, excitée par le sport,

y buvait et mangeait avec allégresse.

Uni arracha Jérôme à Gerda qui s’obstinait à lui tenir des discours en

provençal. Elle choisit à une sorte de buffet plusieurs petits plats,

tout préparés, qu’elle disposa sur une table devant laquelle elle

s’assit auprès de lui.

Elle était rêveuse; elle mangeait sans dire un mot et d’un air

préoccupé. Elle s’interrompit pour aller mettre à sécher les gants de

Jérôme et les siens près d’un poêle, autour duquel d’autres gants

fumaient.

--Je veux demander à vous quelque chose, dit-elle quand elle revint.

--Demandez.

--N’êtes-vous pas marié dans la France?

--Moi? s’exclama Jérôme avec indignation. Mais non, je ne suis pas

marié.

Elle étendit du beurre sur une feuille de galette.

--Je croyais que vous êtes marié, reprit-elle au bout d’un moment.

Elle retomba dans un silence dont Jérôme avait toutes les peines du

monde à la faire sortir. A la chaleur de la salle qui lui défigeait le

cerveau, il se ranimait. Il la plaisantait sur cette idée qu’elle avait

qu’il pût être marié à son âge. Il s’étonnait qu’Axel songeât si jeune à

épouser Gerda.

--Mais, dit Uni, il a déjà vingt ans.

--Et elle?

--Dix-huit ans, comme moi.

--C’est prodigieux!

* * * * *

--Allons, dit Uni quand ils eurent terminé un souper maussade, il faut

faire le retour maintenant.

--Nous n’attendons pas Axel?

--Il a Gerda.

--Ils reviendront seuls?

--Mais oui, bien sûr.

--Nous aussi, remarqua-t-il.

Cette réflexion rendit à Uni sa gaîté.

--Oh! nous, ce n’est pas la même chose.

--C’est vrai, dit Jérôme, ce n’est pas la même chose.

Ils retrouvèrent l’auto. Uni se ganta, tourna la manivelle, se remit au

volant et lança la voiture à vive allure sur le chemin de Christiania.

Désinvolte, les reins enfoncés dans le cuir du siège, les cheveux au

vent, elle caressait le volant du bout des doigts, passait les tournants

en coup de fouet; aux carrefours, elle n’hésitait pas, piquait droit sur

la bonne route, comme un pigeon sur son pigeonnier. Elle laissait

derrière elle une poussière de neige; elle massacrait un paysage de

conte d’amour dans un vacarme de moteur, de klaxon, de pneus chaînés.

Aux premières lueurs de la ville, Jérôme se retourna, regarda avec

désespoir ces forêts qu’ils quittaient, ces étoiles inutiles, tant de

beauté gaspillée.

--Ah! dit-il, Axel et sa fiancée ne reviendront pas aussi vite.

Il imaginait les deux jeunes gens portés par leur petite voiture

silencieuse, ne perdant pas une occasion d’en ralentir la marche, de

s’arrêter, de s’embrasser dans l’ombre complice.

--Peuh! fit Uni avec dédain, je pense pareil que vous: ces électriques

machines n’avancent pas.

Jérôme 60° latitude nord · 第 15 / 30 题