Il la regardait d'en bas, sans relever sa tête confiante.

"Mais non, Nounoune. Je suis parti parce que je suis parti. La petite est

très gentille, il n'y a rien eu.

--Ah!

--Je ne mettrais pas ma main au feu qu'elle n'a pas eu une idée, par

exemple. Elle avait ce soir ce que j'appelle sa tête d'orpheline, tu

sais, des yeux si sombres sous ses beaux cheveux.... Tu sais comme elle a

de beaux cheveux?

--Oui...."

Elle ne jetait que des monosyllabes, à mi-voix, comme si elle eût écouté

un dormeur parler en songe.

"Je crois même, continua Chéri, qu'elle a dû me voir traverser le jardin.

--Ah?

--Oui. Elle était au balcon, dans sa robe en jais blanc, un blanc

tellement gelé, oh! je n'aime pas cette robe.... Cette robe me donnait

envie de fiche le camp depuis le dîner....

--Non?

--Mais oui, Nounoune. Je ne sais pas si elle m'a vu. La lune n'était pas

levée. Elle s'est levée pendant que j'attendais.

--Où attendais-tu?"

Chéri étendit vaguement la main vers l'avenue.

"Là. J'attendais, tu comprends. Je voulais voir. J'ai attendu longtemps.

--Mais quoi?"

Il la quitta brusquement, s'assit plus loin. Il reprit son expression de

méfiance barbare :

"Tiens, je voulais être sûr qu'il n'y avait personne ici.

--Ah! oui.... Tu pensais à...."

Elle ne put se défendre d'un rire plein de mépris. Un amant chez elle? Un

amant, tant que Chéri vivait? C'était grotesque : "Qu'il est bête!"

pensa-t-elle avec enthousiasme.

"Tu ris?"

Il se mit debout devant elle et lui renversa la tête, d'une main qu'il

lui posa sur le front.

"Tu ris? Tu te moques de moi? Tu as.... Tu as un amant, toi? Tu as

quelqu'un?"

Il se penchait à mesure qu'il parlait et lui collait la nuque sur le

dossier de la chaise longue. Elle sentit sur ses paupières le souffle

d'une bouche injurieuse, et ne fit pas d'effort pour se délivrer de la

main qui froissait son front et ses cheveux.

"Ose donc le dire, que tu as un amant!"

Elle battit des paupières, éblouie par l'approche du visage éclatant qui

descendait sur elle, et dit enfin d'une voix sourde :

"Non. Je n'ai pas d'amant. Je t'aime...."

Il la lâcha et commença de retirer son smoking, son gilet; sa cravate

siffla dans l'air et s'enroula au cou d'un buste de Léa sur la cheminée.

Cependant il ne s'écartait pas d'elle et la maintenait, genoux contre

genoux, assise sur la chaise longue. Lorsqu'elle le vit demi-nu, elle lui

demanda, presque tristement :

"Tu veux donc?... Oui?..."

Il ne répondit pas, absorbé par l'idée de son plaisir proche et le désir

qu'il avait de la reprendre. Elle se soumit et servit son jeune amant en

bonne maîtresse, attentive et grave. Cependant elle voyait avec une sorte

de terreur approcher l'instant de sa propre défaite, elle endurait Chéri

comme un supplice, le repoussait de ses mains sans force et le retenait

entre ses genoux puissants. Enfin elle le saisit au bras, cria

faiblement, et sombra dans cet abîme d'où l'amour remonte pâle, taciturne

et plein du regret de la mort.

Ils ne se délièrent pas, et nulle parole ne troubla le long silence où

ils reprenaient vie. Le torse de Chéri avait glissé sur le flanc de Léa,

et sa tête pendante reposait, les yeux clos, sur le drap, comme si on

l'eût poignardé sur sa maîtresse. Elle, un peu détournée vers l'autre

côté, portait presque tout le poids de ce corps qui ne la ménageait pas.

Elle haletait tout bas, son bras gauche, écrasé, lui faisait mal, et

Chéri sentait s'engourdir sa nuque, mais ils attendaient l'un et l'autre,

dans une immobilité respectueuse, que la foudre décroissante du plaisir

se fût éloignée d'eux.

"Il dort", pensa Léa. Sa main libre tenait encore le poignet de Chéri,

qu'elle serra doucement. Un genou, dont elle connaissait la forme rare,

meurtrissait son genou. A la hauteur de son propre coeur, elle percevait

le battement égal et étouffé d'un coeur. Tenace, actif, mélange de fleurs

grasses et de bois exotiques, le parfum préféré de Chéri errait. "Il est

là", se dit Léa. Et une sécurité aveugle la baigna toute. "Il est là pour

toujours", s'écria-t-elle intérieurement. Sa prudence avisée, le bon sens

souriant qui avaient guidé sa vie, les hésitations humiliées de son âge

mûr, puis ses renoncements, tout recula et s'évanouit devant la brutalité

présomptueuse de l'amour. "Il est là! Laissant sa maison, sa petite femme

niaise et jolie, il est revenu, il m'est revenu! Qui pourrait me

l'enlever? Maintenant, maintenant je vais organiser notre existence....

Il ne sait pas toujours ce qu'il veut, mais moi je le sais. Un départ

sera sans doute nécessaire. Nous ne nous cachons pas, mais nous cherchons

la tranquillité.... Et puis il me faut le loisir de le regarder. Je n'ai

pas dû le bien regarder, au temps où je ne savais pas que je l'aimais. Il

me faut un pays où nous aurons assez de place pour ses caprices et mes

volontés.... Moi, je penserai pour nous deux,--à lui le sommeil...."

Comme elle dégageait avec précaution son bras gauche fourmillant et

douloureux et son épaule que l'immobilité ankylosait, elle regarda le

visage détourné de Chéri, et elle vit qu'il ne dormait pas. Le blanc de

son oeil brillait, et la petite aile noire de ses cils battait

irrégulièrement.

"Comment, tu ne dors pas?"

Elle le sentit tressaillir contre elle, et il se retourna tout entier

d'un seul mouvement.

"Mais toi non plus tu ne dormais pas, Nounoune?"

Il étendit la main vers la table de chevet et atteignit la lampe; une

nappe de lumière rose couvrit le grand lit, accusant les reliefs des

dentelles, creusant des vallons d'ombre entre les capitons dodus d'un

couvre-pieds gonflé de duvet. Chéri, étendu, reconnaissait le champ de

son repos et de ses jeux voluptueux. Léa, accoudée près de lui, caressait

de la main les longs sourcils qu'elle aimait et rejetait en arrière les

cheveux de Chéri. Ainsi couché et les cheveux dispersés autour de son

front, il sembla renversé par un vent furieux.

La pendule d'émail sonna. Chéri se dressa brusquement et s'assit.

"Quelle heure est-il?

--Je ne sais pas. Qu'est-ce que ça peut bien nous faire?

--Oh! je disais ça...."

Il rit brièvement et ne se recoucha pas tout de suite. La première

voiture de laitier secoua au-dehors un carillon de verrerie, et il eut un

mouvement imperceptible vers l'avenue. Entre les rideaux couleur de

fraise, une lame froide de jour naissant s'insinuait. Chéri ramena son

regard sur Léa, et la contempla avec cette force et cette fixité qui rend

redoutables l'attention de l'enfant perplexe et du chien incrédule. Une

pensée illisible se levait au fond de ses yeux dont la forme, la nuance

de giroflée très sombre, l'éclat sévère ou langoureux ne lui avaient

servi qu'à vaincre et non à révéler. Son torse nu, large aux épaules,

mince à la ceinture, émergeait des draps froissés comme d'une houle, et

tout son être respirait la mélancolie des oeuvres parfaites.

"Ah! toi..." soupira Léa avec ivresse.

Il ne sourit pas, habitué à recevoir simplement les hommages.

"Dis-moi, Nounoune....

--Ma beauté?"

Il hésita, battit des paupières en frissonnant :

"Je suis fatigué.... Et puis demain, comment vas-tu pouvoir...."

D'une poussée tendre Léa rabattit sur l'oreiller le torse nu et la tête

alourdie.

"Ne t'occupe pas. Couche-toi. Est-ce que Nounoune n'est pas là? Ne pense

à rien. Dors. Tu as froid, je parierais.... Tiens, prends ça, c'est

chaud...."

Elle le roula dans la soie et la laine d'un petit vêtement féminin

ramassé sur le lit et éteignit la lumière. Dans l'ombre, elle prêta son

épaule, creusa son flanc heureux, écouta le souffle qui doublait le sien.

Aucun désir ne la troublait, mais elle ne souhaitait pas le sommeil. "A

lui de dormir, à moi de penser", se répéta-t-elle. "Notre départ, je

l'organiserai très chic, très discret; mon principe est de causer le

minimum de bruit et de chagrin.... C'est encore le Midi qui au printemps

nous plaira le mieux. Si je ne consultais que moi, j'aimerais mieux

rester ici, tout tranquillement. Mais la mère Peloux, mais madame Peloux

fils...." L'image d'une jeune femme en costume de nuit, anxieuse et

debout près d'une fenêtre, ne retint Léa que le temps de hausser l'épaule

avec une froide équité : "Ça, je n'y peux rien. Ce qui fait le bonheur

des uns...."

La tête soyeuse et noire bougea sur son sein, et l'amant endormi se

plaignit en rêve. D'un bras farouche Léa le protégea contre le mauvais

songe, et le berça afin qu'il demeurât longtemps--sans yeux, sans

souvenirs et sans desseins,--ressemblant au "nourrisson méchant" qu'elle

n'avait pu enfanter.

Éveillé depuis un long moment, il se gardait de bouger. La joue sur son

bras plié, il tâchait de deviner l'heure. Un ciel pur devait verser sur

l'avenue une précoce chaleur, car nulle ombre de nuage ne passait sur le

rose ardent des rideaux. "Peut-être dix heures?..." La faim le

tourmentait, il avait peu dîné la veille. L'an dernier, il eût bondi,

bousculé le repos de Léa, poussé des appels féroces pour réclamer le

chocolat crémeux et le beurre glacé.... Il ne bougea pas. Il craignait,

en remuant, d'émietter un reste de joie, un plaisir optique qu'il goûtait

au rose de braise des rideaux, aux volutes, acier et cuivre, du lit

étincelant dans l'air coloré de la chambre. Son grand bonheur de la

veille lui semblait réfugié, fondu et tout petit, dans un reflet, dans

l'arc-en-ciel qui dansait au flanc d'un cristal rempli d'eau.

Le pas circonspect de Rose frôla le tapis du palier. Un balai prudent

nettoyait la cour. Chéri perçut un lointain tintement de porcelaine dans

l'office.... "Comme c'est long, cette matinée... se dit-il. Je vais me

lever!" Mais il demeura tout à fait immobile, car Léa derrière lui

bâilla, étira ses jambes. Une main douce se posa sur les reins de Chéri,

mais il referma les yeux et tout son corps se mit à mentir sans savoir

pourquoi, en feignant la mollesse du sommeil. Il sentit que Léa quittait

le lit, et la vit passer en silhouette noire devant les rideaux qu'elle

écarta à demi. Elle se tourna vers lui, le regarda et hocha la tête, avec

un sourire qui n'était point victorieux mais résolu, et qui acceptait

tous les périls. Elle ne se pressait pas de quitter la chambre, et Chéri,

laissant un fil de lumière entrouvrir ses cils, l'épiait. Il vit qu'elle

ouvrait un indicateur des chemins de fer et suivait du doigt des colonnes

de chiffres. Puis elle sembla calculer, le visage levé vers le ciel et

les sourcils froncés. Pas encore poudrée, une maigre torsade de cheveux

sur la nuque, le menton double et le cou dévasté, elle s'offrait

imprudemment au regard invisible.

Elle s'éloigna de la fenêtre, prit dans un tiroir son carnet de chèques,

libella et détacha plusieurs feuillets. Puis elle disposa sur le pied du

lit un pyjama blanc et sortit sans bruit.

Seul, Chéri, en respirant longuement, s'aperçut qu'il avait retenu sa

respiration depuis le lever de Léa. Il se leva, revêtit le pyjama et

ouvrit une fenêtre. "On étouffe", souffla-t-il. Il gardait l'impression

vague et le malaise d'avoir commis une action assez laide.

"Parce que j'ai fait semblant de dormir? Mais je l'ai vue cent fois, Léa,

au saut du lit. Seulement j'ai fait semblant de dormir, cette fois-

ci...."

Le jour éclatant restituait à la chambre son rose de fleur, les tendres

nuances du Chaplin blond et argenté riaient au mur. Chéri inclina la tête

et ferma les yeux afin que sa mémoire lui rendît la chambre de la veille,

mystérieuse et colorée comme l'intérieur d'une pastèque, le dôme féerique

de la lampe, et surtout l'exaltation dont il avait supporté, chancelant,

les délices....

"Tu es debout! Le chocolat me suit."

Il constata avec gratitude qu'en quelques minutes Léa s'était coiffée,

délicatement fardée, imprégnée du parfum familier. Le son de la bonne

voix cordiale se répandit dans la pièce en même temps qu'un arôme de

tartines grillées et de cacao. Chéri s'assit près des deux tasses

fumantes, reçut des mains de Léa le pain grassement beurré. Il cherchait

quelque chose à dire et Léa ne s'en doutait pas, car elle l'avait connu

taciturne à l'ordinaire, et recueilli devant la nourriture. Elle mangea

de bon appétit, avec la hâte et la gaieté préoccupée d'une femme qui

déjeune, ses malles bouclées, avant le train.

"Ta seconde tartine, Chéri....

--Non, merci, Nounoune.

--Plus faim?

--Plus faim."

Elle le menaça du doigt en riant :

"Toi, tu vas te faire coller deux pastilles de rhubarbe, ça te pend au

nez!"

Il fronça le nez, choqué :

"Écoute, Nounoune, tu as la rage de t'occuper de ...

--Ta ta ta! Ça me regarde. Tire la langue? Tu ne veux pas tirer la

langue? Alors essuie tes moustaches de chocolat et parlons peu, mais

parlons bien. Les sujets ennuyeux, il faut les traiter vite."

Elle prit une main de Chéri par-dessus la table et l'enferma dans les

siennes.

"Tu es revenu. C'était notre destin. Te fies-tu à moi? Je te prends à ma

charge."

Elle s'interrompit malgré elle, et ferma les yeux, comme pliant sous sa

victoire; Chéri vit le sang fougueux illuminer le visage de sa maîtresse.

"Ah! reprit-elle plus bas, quand je pense à tout ce que je ne t'ai pas

donné, à tout ce que je ne t'ai pas dit.... Quand je pense que je t'ai

cru un petit passant comme les autres, un peu plus précieux que les

autres.... Que j'étais bête, de ne pas comprendre que tu étais mon amour,

l'amour, l'amour qu'on n'a qu'une fois...."

Elle rouvrit ses yeux qui parurent plus bleus, d'un bleu retrempé à

l'ombre des paupières, et respira par saccades.

"Oh! supplia Chéri en lui-même, qu'elle ne me pose pas une question,

qu'elle ne me demande pas une réponse maintenant, je suis incapable d'une

seule parole...."

Elle lui secoua la main.

"Allons, allons, soyons sérieux. Donc, je disais : on part, on est

partis. Qu'est-ce que tu fais, pour LÀ-BAS? Fais régler la question

d'argent par Charlotte, c'est le plus sage, et largement, je t'en prie.

Tu préviens LÀ-BAS, comment? par lettre, j'imagine. Pas commode, mais on

s'en tire quand on fait peu de phrases. Nous verrons ça ensemble. Il y a

aussi la question de tes bagages,--je n'ai plus rien à toi, ici.... Ces

petites choses-là c'est plus agaçant qu'une grande décision, mais n'y

songe pas trop.... Veux-tu bien ne pas arracher toujours tes petites

peaux, au bord de l'ongle de ton orteil? C'est avec ces manies-là qu'on

attrape un ongle incarné!"

Il laissa retomber son pied machinalement. Son propre mutisme l'écrasait

et il était obligé de déployer une attention harassante pour écouter Léa.

Il scrutait le visage animé, joyeux, impérieux de son amie, et se

demandait vaguement : "Pourquoi a-t-elle l'air si contente?"

Son hébétement devint si évident que Léa, qui maintenant monologuait sur

l'opportunité de racheter le yacht du vieux Berthellemy, s'arrêta court :

"Croyez-vous qu'il me donnerait seulement un avis? Ah! tu as bien

toujours douze ans, toi!"

Chéri, délié de sa stupeur, passa la main sur son front et enveloppa Léa

d'un regard mélancolique.

"Avec toi, Nounoune, il y a des chances pour que j'aie douze ans pendant

un demi-siècle."

Elle cligna des yeux à plusieurs reprises comme s'il lui eût soufflé sur

les paupières, et laissa le silence tomber entre eux.

"Qu'est-ce que tu veux dire? demanda-t-elle enfin.

--Rien que ce que je dis, Nounoune. Rien que la vérité. Peux-tu la nier,

toi qui es un honnête homme?"

Elle prit le parti de rire, avec une désinvolture qui cachait déjà une

grande crainte.

"Mais c'est la moitié de ton charme, petite bête, que cet enfantillage!

Ce sera plus tard le secret de ta jeunesse sans fin. Et tu t'en

plains!... Et tu as le toupet de venir t'en plaindre à moi!

--Oui, Nounoune. A qui veux-tu que je m'en plaigne?"

Il lui reprit la main qu'elle avait retirée.

"Ma Nounoune chérie, ma grande Nounoune. Je ne fais pas que me plaindre,

je t'accuse."

Elle sentait sa main serrée dans une main ferme. Et les grands yeux

sombres aux cils lustrés, au lieu de fuir les siens, s'attachaient à eux

misérablement. Elle ne voulut pas trembler encore.

"C'est peu de chose, peu de chose.... Il ne faut que deux ou trois

paroles bien sèches auxquelles il répondra par quelque grosse injure,

puis il boudera et je lui pardonnerai.... Ce n'est que cela...." Mais

elle ne trouva pas la semonce urgente, qui eût changé l'expression de ce

regard.

"Allons, allons, petit.... Tu sais qu'il y a certaines plaisanteries que

je ne tolère pas longtemps."

En même temps elle jugeait mou et faux le son de sa voix : "Que c'est mal

dit.... C'est dit en mauvais théâtre...." Le soleil de dix heures et

demie atteignit la table qui les séparait, et les ongles polis de Léa

brillèrent. Mais le rayon éclaira aussi ses grandes mains bien faites et

cisela dans la peau relâchée et douce, sur le dos de la main, autour du

poignet, des lacis compliqués, des sillons concentriques, des

parallélogrammes minuscules comme ceux que la sécheresse grave, après les

pluies, dans la terre argileuse. Léa se frotta les mains d'un air

distrait, en tournant la tête pour attirer vers la rue l'attention de

Chéri; mais il persista dans sa contemplation canine et misérable.

Brusquement il conquit les deux mains honteuses qui faisaient semblant de

jouer avec un pan de ceinture, les baisa et les rebaisa, puis y coucha sa

joue en murmurant :

"Ma Nounoune... ô ma pauvre Nounoune....

--Laisse-moi!" cria-t-elle avec une colère inexplicable, en lui arrachant

ses mains.

Elle mit un moment à se dompter, et s'épouvanta de sa faiblesse, car elle

avait failli éclater en sanglots. Dès qu'elle le put, elle parla et

sourit :

"Alors, tu me plains, maintenant? Pourquoi m'accusais-tu tout à l'heure?

--J'avais tort, dit-il humblement. Toi, tu as été pour moi...."

Il fit un geste qui exprimait son impuissance à trouver des mots dignes

d'elle.

"TU AS ÉTÉ! souligna-t-elle d'un ton mordant.

En voilà un style d'oraison funèbre, mon petit garçon!

--Tu vois..." reprocha-t-il.

Il secoua la tête, et elle vit bien qu'elle ne le fâcherait pas. Elle

tendait tous ses muscles, et bridait ses pensées à l'aide de deux ou

trois mots toujours les mêmes, répétés au fond d'elle : "Il est là,

devant moi.... Voyons, il est toujours là.... Il n'est pas hors

d'atteinte.... Mais est-il encore là, devant moi, véritablement?..."

Sa pensée échappa à cette discipline rythmique et une grande lamentation

intérieure remplaça les mots conjuratoires : "Oh! que l'on me rende, que

l'on me rende seulement l'instant où je lui ai dit : "Ta seconde tartine,

Chéri?" Cet instant-là est encore si près de nous, il n'est pas perdu à

jamais, il n'est pas encore dans le passé! Reprenons notre vie à cet

instant-là, le peu qui a eu lieu depuis ne comptera pas, je l'efface, je

l'efface.... Je vais lui parler tout à fait comme si nous étions quelques

minutes plus tôt, je vais lui parler, voyons, du départ, des bagages...."

Elle parla en effet, et dit :

"Je vois.... Je vois que je ne peux pas traiter en homme un être qui est

capable, par veulerie, de mettre le désarroi chez deux femmes. Crois-tu

que je ne comprenne pas? En fait de voyage, tu les aimes courts, hein?

Hier à Neuilly, aujourd'hui ici, mais demain.... Où donc, demain? Ici?

Non, non, mon petit, pas la peine de mentir, cette figure de condamné ne

tromperait même pas une plus bête que moi, s'il y en a une par là...."

Son geste violent, qui désignait la direction de Neuilly, renversa une

jatte à gâteaux que Chéri redressa. A mesure qu'elle parlait, elle

accroissait son mal, le changeait en un chagrin cuisant, agressif et

jaloux, un chagrin bavard de jeune femme. Le fard, sur ses joues,

devenait lie-de-vin, une mèche de cheveux, tordue par le fer, descendit

sur sa nuque comme un petit serpent sec.

"Même celle de par là, même ta femme, tu ne la retrouveras pas toutes les

fois chez toi, quand il te plaira de rentrer! Une femme, mon petit, on ne

sait pas bien comment ça se prend, mais on sait encore moins comment ça

se déprend!... Tu la feras garder par Charlotte, la tienne, hein? C'est

une idée, ça! Ah! je rirai bien, le jour où...."

Chéri se leva, pâle et sérieux :

"Nounoune!...

--Quoi, Nounoune? quoi, Nounoune? Penses-tu que tu vas me faire peur? Ah!

tu veux marcher tout seul? Marche! Tu es sûr de voir du pays, avec une

fille de Marie-Laure ! Elle n'a pas de bras, et le derrière plat, mais ça

ne l'empêchera guère....

--Je te défends, Nounoune!..."

Il lui saisit les deux bras, mais elle se leva, se dégagea avec vigueur,

et éclata d'un rire enroué :

"Mais bien sûr! "Je te défends de dire un mot contre ma femme!" N'est-ce

pas?"

Il fit le tour de la table et vint tout près d'elle, tremblant

d'indignation :

"Non! Je te défends, m'entends-tu bien, je te défends de m'abîmer ma

Nounoune!"

Elle recula vers le fond de la chambre en balbutiant :

"Comment ça?... Comment ça?..."

Il la suivait, comme prêt à la châtier :

"Oui! Est-ce que c'est ainsi que Nounoune doit parler? Qu'est-ce que

c'est que ces manières? Des sales petites injures genre madame Peloux,

maintenant? Et ça sort de toi, toi Nounoune!..."

Il rejeta la tête en arrière orgueilleusement :

"Moi, je sais comment doit parler Nounoune! Je sais comment elle doit

penser! J'ai eu le temps de l'apprendre. Je n'ai pas oublié le jour où tu

me disais, un peu avant que je n'épouse cette petite : "Au moins ne sois

pas méchant.... Essaie de ne pas faire souffrir.... J'ai un peu

l'impression qu'on laisse une biche à un lévrier...." Voilà des paroles!

Ça, c'est toi! Et la veille de mon mariage, quand je me suis échappé pour

venir te voir, je me rappelle, tu m'as dit...."

La voix lui manqua, tous ses traits s'éclairèrent au feu d'un souvenir :

"Chérie, va...."

Il posa ses mains sur les épaules de Léa :

"Et cette nuit encore, reprit-il, est-ce qu'un de tes premiers soucis n'a

pas été pour me demander si je n'avais pas fait trop de mal LÀ-BAS? Ma

Nounoune, chic type je t'ai connue, chic type je t'ai aimée, quand nous

avons commencé. S'il nous faut finir, vas-tu pour cela ressembler aux

autres femmes?..."

Elle sentit confusément la ruse sous l'hommage, et s'assit en cachant son

visage entre ses mains :

" Que tu es dur, que tu es dur... bégaya-t-elle. Pourquoi es-tu

revenu?... J'étais si calme, si seule, si habituée à...."

Elle s'entendit mentir, et s'interrompit.

"Pas moi! riposta Chéri. Je suis revenu parce que... parce que...."

Il écarta les bras, les laissa retomber, les rouvrit :

"Parce que je ne pouvais plus me passer de toi, ce n'est pas la peine de

chercher autre chose."

Ils demeurèrent silencieux un instant.

Elle contemplait, affaissée, ce jeune homme impatient, blanc comme une

mouette, dont les pieds légers et les bras ouverts semblaient prêts pour

l'essor....

Les yeux sombres de Chéri erraient au-dessus d'elle.

"Ah! tu peux te vanter, dit-il soudain, tu peux te vanter de m'avoir,

depuis trois mois surtout, fait mener une vie... une vie....

--Moi?...

--Et qui donc, sinon toi? Une porte qui s'ouvre, c'était Nounoune; le

téléphone, c'était Nounoune; une lettre dans la boîte du jardin : peut-

être Nounoune.... Jusque dans le vin que je buvais, je te cherchais, et

je ne trouvais jamais le Pommery de chez toi.... Et la nuit, donc.... Ah!

là là!..."

Il marchait très vite et sans aucun bruit, de long en large, sur le

tapis.

"Je peux le dire, que je sais ce que c'est que de souffrir pour une

femme, oui! Je les attends, à présent, celles d'après toi... poussières!

Ah! que tu m'avais bien empoisonné!..."

Elle se redressait lentement, suivait, d'un balancement du buste, le va-

et-vient de Chéri. Elle avait les pommettes sèches et luisantes, d'un

rouge fiévreux qui rendait le bleu de ses yeux presque insoutenable. Il

marchait, la tête penchée, et ne cessait de parler.

Chéri · 第 8 / 9 段