D'ailleurs, tout sans toi.... Je serais devenu fou. Un soir, la petite
était malade, je ne sais plus quoi, des douleurs, des névralgies.... Elle
me faisait peine, mais je suis sorti de la chambre parce que rien au
monde ne m'aurait empêché de lui dire : "Attends, ne pleure pas, je vais
aller chercher Nounoune qui te guérira...." D'ailleurs tu serais venue,
n'est-ce pas, Nounoune?... Oh! là là, cette vie.... A l'Hôtel Morris,
j'avais embauché Desmond, bien payé, et je lui en racontais, quelquefois,
la nuit.... Je lui disais, comme s'il ne te connaissait pas : "Mon vieux,
une peau comme la sienne, ça n'existe pas.... Et tu vois ton cabochon de
saphir, eh bien, mon vieux, cache-le, parce que le bleu de ses yeux, à
elle, il ne tourne pas au gris aux lumières!" Et je lui disais comme tu
étais rossarde quand tu voulais, et que personne n'avait le dernier avec
toi, pas plus moi que les autres.... Je lui disais : "Cette femme-là, mon
vieux, quand elle a le chapeau qu'il lui faut"--ton bleu marine avec des
ailes, Nounoune, de l'autre été--"et la manière de s'habiller qu'elle a,
tu peux mettre n'importe quelle femme à côté, tout fout le camp!" Et puis
tes manières épatantes de parler, de marcher, ton sourire, ta démarche
qui fait chic, je lui disais, à Desmond : "Ah! ce n'est pas rien, qu'une
femme comme Léa!..."
Il claqua des doigts, avec une fierté de propriétaire, et s'arrêta,
essoufflé, de parler et de marcher.
"Je n'ai jamais dit tout ça à Desmond, songea-t-il. Et pourtant ce n'est
pas un mensonge que je fais là. Desmond a compris tout de même." Il
voulut reprendre et regarda Léa. Elle l'écoutait encore. Assise très
droite à présent, elle lui montrait en pleine lumière son visage noble et
défait, ciré par de cuisantes larmes séchées. Un poids invisible tirait
en bas le menton et les joues, attristait les coins tremblants de la
bouche. Dans ce naufrage de la beauté, Chéri retrouvait, intacts, le joli
nez dominateur, les prunelles d'un bleu de fleur bleue....
"Alors, n'est-ce pas, Nounoune, après des mois cette vie-là, j'arrive
ici, et...."
Il s'arrêta, effrayé de ce qu'il avait failli dire.
"Tu arrives ici, et tu trouves une vieille femme, dit Léa d'une voix
faible et tranquille.
--Nounoune! Écoute, Nounoune!..."
Il se jeta à genoux contre elle, laissant voir sur son visage la lâcheté
d'un enfant qui ne trouve plus de mots pour cacher une faute.
"Et tu trouves une vieille femme, répéta Léa. De quoi donc as-tu peur,
petit?"
Elle entoura de son bras les épaules de Chéri, sentit le raidissement, la
défense de ce corps qui souffrait parce qu'elle était blessée.
"Viens donc, mon Chéri.... De quoi as-tu peur? De m'avoir fait de la
peine? Ne pleure pas, ma beauté.... Comme je te remercie, au
contraire...."
Il fit un gémissement de protestation et se débattit sans force. Elle
inclina sa joue sur les cheveux noirs emmêlés.
"Tu as dit tout cela, tu as pensé tout cela de moi? J'étais donc si belle
à tes yeux, dis? Si bonne? A l'âge où tant de femmes ont fini de vivre,
j'étais pour toi la plus belle, la meilleure des femmes, et tu m'aimais?
Comme je te remercie, mon chéri.... La plus chic, tu as dit?... Pauvre
petit...."
Il s'abandonnait et elle le soutenait entre ses bras.
"Si j'avais été la plus chic, j'aurais fait de toi un homme, au lieu de
ne penser qu'au plaisir de ton corps, et au mien. La plus chic, non, non,
je ne l'étais pas, mon chéri, puisque je te gardais. Et c'est bien
tard...."
Il semblait dormir dans les bras de Léa, mais ses paupières obstinément
jointes tressaillaient sans cesse et il s'accrochait, d'une main immobile
et fermée, au peignoir qui se déchirait lentement.
"C'est bien tard, c'est bien tard.... Tout de même...."
Elle se pencha sur lui;
"Mon chéri, écoute-moi. Éveille-toi, ma beauté. Écoute-moi les yeux
ouverts. N'aie pas peur de me voir. Je suis tout de même cette femme que
tu as aimée, tu sais, la plus chic des femmes...."
Il ouvrit les yeux, et son premier regard mouillé était déjà plein d'un
espoir égoïste et suppliant. Léa détourna la tête : "Ses yeux.... Ah!
faisons vite...." Elle reposa sa joue sur le front de Chéri.
"C'était moi, petit, c'était bien moi cette femme qui t'a dit : "Ne fais
pas de mal inutilement, épargne la biche...." Je ne m'en souvenais plus.
Heureusement tu y as pensé. Tu te détaches bien tard de moi, mon
nourrisson méchant, je t'ai porté trop longtemps contre moi, et voilà que
tu en as lourd à porter à ton tour : une jeune femme, peut-être un
enfant.... Je suis responsable de tout ce qui te manque.... Oui, oui, ma
beauté, te voilà, grâce à moi, à vingt-cinq ans, si léger, si gâté et si
sombre à la fois.... J'en ai beaucoup de souci. Tu vas souffrir,--tu vas
faire souffrir. Toi qui m'as aimée...."
La main qui déchirait lentement son peignoir se crispa et Léa sentit sur
son sein les griffes du nourrisson méchant.
"... Toi qui m'as aimée, reprit-elle après une pause, pourras-tu.... Je
ne sais comment me faire comprendre...."
Il s'écarta d'elle pour l'écouter; et elle faillit lui crier : "Remets
cette main sur ma poitrine et tes ongles dans leur marque, ma force me
quitte dès que ta chair s'éloigne de moi!" Elle s'appuya à son tour sur
lui qui s'était agenouillé devant elle, et continua.
"Toi qui m'as aimée, toi qui me regretteras...."
Elle lui sourit et le regarda dans les yeux.
"Hein, quelle vanité!... Toi qui me regretteras, je voudrais que, quand
tu te sentiras près d'épouvanter la biche qui est ton bien, qui est ta
charge, tu te retiennes, et que tu inventes à ces instants-là tout ce que
je ne t'ai pas appris.... Je ne t'ai jamais parlé de l'avenir. Pardonne-
moi, Chéri : je t'ai aimé comme si nous devions, l'un et l'autre, mourir
l'heure d'après. Parce que je suis née vingt-quatre ans avant toi,
j'étais condamnée, et je t'entraînais avec moi...."
Il l'écoutait avec une attention qui lui donnait l'air dur. Elle passa sa
main sur le front inquiet, pour en effacer le pli.
"Tu nous vois, Chéri, allant déjeuner ensemble, à Armenonville?... Tu
nous vois invitant Madame et Monsieur Lili?..."
Elle rit tristement et frissonna.
"Ah! Je suis aussi finie que cette vieille.... Vite, vite, petit, va
chercher ta jeunesse, elle n'est qu'écornée par les dames mûres, il t'en
reste, il lui en reste à cette enfant qui t'attend. Tu y as goûté, à la
jeunesse! Tu sais qu'elle ne contente pas, mais qu'on y retourne.... Eh!
ce n'est pas de cette nuit que tu as commencé à comparer.... Et qu'est-ce
que je fais là, moi, à donner des conseils et à montrer ma grandeur
d'âme? Qu'est-ce que je sais de vous deux? Elle t'aime : c'est son tour
de trembler, elle souffrira comme une amoureuse et non pas comme une
maman dévoyée. Tu lui parleras en maître, mais pas en gigolo
capricieux.... Va, va vite...."
Elle parlait sur un ton de supplication précipitée. Il l'écoutait debout,
campé devant elle, la poitrine nue, les cheveux en tempête, si tentant
qu'elle noua l'une à l'autre ses mains qui allaient le saisir. Il la
devina peut-être et ne se déroba pas. Un espoir, imbécile comme celui qui
peut atteindre, pendant leur chute, les gens qui tombent d'une tour,
brilla entre eux et s'évanouit.
"Va, dit-elle à voix basse. Je t'aime. C'est trop tard. Va-t'en. Mais va-
t'en tout de suite. Habille-toi."
Elle se leva et lui apporta ses chaussures, disposa la chemise froissée,
les chaussettes. Il tournait sur place et remuait gauchement les doigts
comme s'il avait l'onglée, et elle dut trouver elle-même les bretelles,
la cravate; mais elle évita de s'approcher de lui et ne l'aida pas.
Pendant qu'il s'habillait, elle regarda fréquemment dans la cour comme si
elle attendait une voiture.
Vêtu, il parut plus pâle, avec des yeux qu'élargissait un halo de
fatigue.
"Tu ne te sens pas malade?" lui demanda-t-elle. Et elle ajouta
timidement, les yeux bas : "Tu pourrais... te reposer...." Mais tout de
suite elle se reprit et revint à lui comme s'il était dans un grand
péril : "Non, non, tu seras mieux chez toi.... Rentre vite, il n'est pas
midi, un bon bain chaud te remettra, et puis le grand air.... Tiens tes
gants.... Ah! oui, ton chapeau par terre.... Passe ton pardessus, l'air
te surprendrait. Au revoir, mon Chéri, au revoir.... C'est ça.... Tu
diras à Charlotte...." Elle referma sur lui la porte et le silence mit
fin à ses vaines paroles désespérées. Elle entendit que Chéri butait dans
l'escalier, et elle courut à la fenêtre. Il descendait le perron et
s'arrêta au milieu de la cour.
"Il remonte! il remonte!" cria-t-elle en levant les bras.
Une vieille femme haletante répéta, dans le miroir oblong, son geste, et
Léa se demanda ce qu'elle pouvait avoir de commun avec cette folle.
Chéri reprit son chemin vers la rue, ouvrit la grille et sortit. Sur le
trottoir il boutonna son pardessus pour cacher son linge de la veille.
Léa laissa retomber le rideau. Mais elle eut encore le temps de voir que
Chéri levait la tête vers le ciel printanier et les marronniers chargés
de fleurs, et qu'en marchant il gonflait d'air sa poitrine, comme un
évadé.