comme toi, ma Léa. Et... veux-tu tout mon sentiment? tu n'aurais qu'un
signe à faire pour que...."
Léa posa une main sur le bras de Charlotte Peloux :
"Je ne veux pas tout ton sentiment", dit-elle avec douceur.
Mme Peloux laissa tomber les coins de sa bouche :
"Oh! je te comprends, je t'approuve, soupira-t-elle d'une voix morne.
Quand on a arrangé comme toi sa vie autrement.... Je ne t'ai même pas
parlé de toi!
--Mais il m'a bien semblé que si....
--Heureuse?
--Heureuse.
--Grand amour? Beau voyage?... IL est gentil? Où est sa photo?..."
Léa, rassurée, aiguisait son sourire et hochait la tête :
"Non, non, tu ne sauras rien! Cherche!... Tu n'as donc plus de police,
Charlotte?
--Je ne me fie à aucune police, répliqua Charlotte. Ce n'est pas parce
que celui-ci et celle-là m'auront raconté... que tu as éprouvé une
nouvelle déception... que tu as eu de gros ennuis, même d'argent.... Non!
non, moi, les ragots, tu sais ce que j'en fais!
--Personne ne le sait mieux que moi. Ma Lolotte, pars sans inquiétude.
Dissipe celles de nos amis. Et souhaite-leur d'avoir réalisé la moitié du
sac que j'ai fait sur les pétroles, de décembre à février."
Le nuage alcoolique qui adoucissait les traits de Mme Peloux s'envola;
elle montra un visage net, sec, réveillé.
"Tu étais sur les pétroles! J'aurais dû m'en douter! Et tu ne me l'as pas
dit!
--Tu ne me l'as pas demandé.... Tu ne pensais qu'à ta famille, c'est bien
naturel....
--Je pensais aussi aux Briquettes comprimées, heureusement, flûta la
trompette étouffée.
--Ah! tu ne me l'as pas dit non plus.
--Troubler un rêve d'amour? jamais! Ma Léa, je m'en vais, mais je
reviendrai.
--Tu reviendras le jeudi, parce qu'à présent, ma Lolotte, tes dimanches
de Neuilly... finis pour moi. Veux-tu qu'on fasse des petits jeudis ici?
Rien que des bonnes amies, la mère Aldonza, notre Révérend-Père-la-
Baronne,--ton poker, enfin, et mon tricot....
--Tu tricotes?
--Pas encore, mais ça va venir. Hein?
--J'en saute de joie! Regarde-moi si je saute! Et tu sais, je n'en ouvre
la bouche à personne, à la maison : le petit serait capable de venir te
demander un verre de porto, le jeudi! Une bise encore, ma grande....
Dieu, que tu sens bon! Tu as remarqué que lorsqu'on arrive à avoir la
peau moins tendue, le parfum y pénètre mieux? C'est bien agréable."
* * * * *
"Va, va...." Léa frémissante suivait du regard Mme Peloux qui traversait
la cour. "Va vers tes méchants projets! Rien ne t'en empêchera. Tu te
tords le pied? Oui, mais tu ne tomberas pas. Ton chauffeur qui est
prudent ne dérapera pas, et ne jettera pas ta voiture contre un arbre. Tu
arriveras à Neuilly, et tu choisiras ton moment,--aujourd'hui, demain, la
semaine prochaine,--pour dire les paroles que tu ne devrais jamais
prononcer. Tu essaieras de troubler ceux qui sont peut-être en repos. Le
moins que tu puisses commettre, c'est de les faire un peu trembler, comme
moi, passagèrement...."
Elle tremblait des jambes comme un cheval après la côte, mais elle ne
souffrait pas. Le soin qu'elle avait pris d'elle-même et de ses répliques
la réjouissait. Une vivacité agréable demeurait à son teint, à son
regard, et elle pétrissait son mouchoir parce qu'il lui restait de la
force à dépenser. Elle ne pouvait détacher sa pensée de Charlotte Peloux.
"Nous nous sommes retrouvées", se dit-elle, "comme deux chiens retrouvent
la pantoufle qu'ils ont l'habitude de déchirer. Comme c'est bizarre!
Cette femme est mon ennemie et c'est d'elle que me vient le réconfort.
Comme nous sommes liées...."
Elle rêva longtemps, craignant tour à tour et acceptant son sort. La
détente de ses nerfs lui donna un sommeil bref. Assise et la joue
appuyée, elle pénétra en songe dans sa vieillesse toute proche, imagina
ses jours l'un à l'autre pareils, se vit en face de Charlotte Peloux et
préservée longtemps, par une rivalité vivace qui raccourcissait les
heures, de la nonchalance dégradante qui conduit les femmes mûres à
négliger d'abord le corset, les teintures ensuite, enfin les lingeries
fines. Elle goûta par avance les plaisirs scélérats du vieillard qui ne
sont que lutte secrète, souhaits homicides, espoirs vifs et sans cesse
reverdissants en des catastrophes qui n'épargneraient qu'un seul être, un
seul point du monde,--et s'éveilla, étonnée, dans la lumière d'un
crépuscule rose et pareil à l'aube.
"Ah! Chéri..." soupira-t-elle.
Mais ce n'était plus l'appel rauque et affamé de l'autre année, ni les
larmes, ni cette révolte de tout le corps, qui souffre et se soulève
quand un mal de l'esprit le veut détruire.... Léa se leva, frotta sa joue
gaufrée par la broderie du coussin....
"Mon pauvre Chéri.... Est-ce drôle de penser qu'en perdant, toi ta
vieille maîtresse usée, moi mon scandaleux jeune amant, nous avons perdu
ce que nous possédions de plus honorable sur la terre...."
* * * * *
Deux jours passèrent après la visite de Charlotte Peloux. Deux jours gris
qui furent longs à Léa et qu'elle supporta patiemment, avec une âme
d'apprentie. "Puisqu'il faudra vivre ainsi", se disait-elle,
"commençons". Mais elle y mettait de la maladresse et une sorte
d'application superflue bien propre à décourager son noviciat. Le second
jour elle avait voulu sortir, aller à pied jusqu'aux Lacs, vers onze
heures du matin.
"J'achèterai un chien, projeta-t-elle. Il me tiendra compagnie et
m'obligera à marcher." Et Rose avait dû chercher, au fond des placards
d'été, une paire de bottines jaunes à semelles fortes, un costume un peu
bourru qui sentait l'alpe et la forêt. Léa sortit, avec l'allure résolue
qu'imposent, à ceux qui les portent, certaines chaussures et certains
vêtements d'étoffe rude.
"Il y a dix ans, j'aurais risqué une canne", se dit-elle. Encore tout
près de sa maison, elle entendit derrière elle un pas léger et rapide
qu'elle crut reconnaître. Une crainte stupéfiante, qu'elle n'eut pas le
temps de chasser, l'engourdit presque et ce fut malgré elle qu'elle se
laissa rejoindre, puis distancer, par un inconnu jeune et pressé qui ne
la regarda pas.
Elle respira, soulagée :
"Je suis trop bête!"
Elle acheta un oeillet sombre pour sa jaquette et repartit. Mais devant
elle, à trente pas, plantée droite dans la brume diaphane qui couvrait
les gazons de l'avenue, une silhouette masculine attendait.
"Pour le coup, je connais cette coupe de veston et la façon de faire
tournoyer la canne.... Ah! non merci, je ne veux pas qu'il me revoie
chaussée comme un facteur et avec une jaquette qui me grossit. A tant
faire que de le rencontrer, j'aime mieux qu'il me voie autrement, lui qui
n'a jamais pu supporter le marron, d'abord.... Non, non, je rentre,
je...."
A ce moment l'homme qui attendait héla un taxi vide, y monta et passa
devant Léa; c'était un jeune homme blond qui portait une petite moustache
courte. Mais Léa ne sourit pas et n'eut plus de soupir d'aise, elle
tourna les talons et rentra chez elle.
"Une de ces flemmes, Rose.... Donne-moi mon tea-gown fleur-de-pêcher, le
nouveau, et la grande chape brodée sans manches. J'étouffe dans tous ces
lainages."
"Ce n'est pas la peine d'insister, songeait Léa. Deux fois de suite, ce
n'était pas Chéri; la troisième fois c'aurait été lui. Je connais ces
petites embûches-là. Il n'y a rien à faire contre, et aujourd'hui je ne
me sens pas d'attaque, je suis molle."
Elle se remit, toute la journée, à ses patients essais de solitude.
Cigarettes et journaux l'amusèrent, après le déjeuner, et elle accueillit
avec une courte joie un coup de téléphone de la baronne de la Berche,
puis un autre de Spéleïeff, son ancien amant, le beau maquignon, qui
l'avait vue passer la veille et offrit de lui vendre une paire de
chevaux.
Il y eut ensuite une longue heure de silence total à faire peur.
"Voyons, voyons...."
Elle marchait, les mains aux hanches, suivie par la traîne magnifique
d'une grande chape brodée d'or et de roses qui laissait ses bras nus.
"Voyons, voyons... tâchons de nous rendre compte. Ce n'est pas au moment
où ce gosse ne me tient plus au coeur que je vais me laisser démoraliser.
Il y a six mois que je vis seule. Dans le Midi, je m'en tirais très bien.
D'abord, je changeais de place. Et ces relations de Riviera ou des
Pyrénées avaient du bon, leur départ me laissait une telle impression de
fraîcheur.... Des cataplasmes d'amidon sur une brûlure : ça ne guérit
pas, mais ça soulage à condition de les renouveler tout le temps. Mes six
mois de déplacements, c'est l'histoire de l'horrible Sarah Cohen, qui a
épousé un monstre : "Chaque fois que je le regarde, dit-elle, je crois
que je suis jolie."
"Mais avant ces six mois-là, je savais ce que c'était que de vivre seule.
Comment est-ce que j'ai vécu, après que j'ai quitté Spéleïeff, par
exemple? Ah oui, on s'est baladés ferme dans des bars et des bistrots
avec Patron, et tout de suite j'ai eu Chéri. Mais avant Spéleïeff, le
petit Lequellec m'a été arraché par sa famille qui le mariait... pauvre
petit, ses beaux yeux pleins de larmes.... Après lui, je suis restée
seule quatre mois, je me rappelle. Le premier mois, j'ai bien pleuré! Ah!
non, c'est pour Bacciocchi que j'ai tant pleuré. Mais quand j'ai eu fini
de pleurer, on ne pouvait plus me tenir tant j'étais contente d'être
seule. Oui! Mais à l'époque de Bacciocchi j'avais vingt-huit ans, et
trente après Lequellec, et entre eux, j'ai connu... peu importe. Après
Spéleïeff, j'étais dégoûtée de tant d'argent mal dépensé. Tandis qu'après
Chéri, j'ai... j'ai cinquante ans, et j'ai commis l'imprudence de le
garder sept ans."
Elle fronça le front, s'enlaidit par une moue maussade.
"C'est bien fait pour moi, on ne garde pas un amant sept ans à mon âge.
Sept ans! Il m'a gâché ce qui restait de moi. De ces sept ans-là, je
pouvais tirer deux ou trois petits bonheurs si commodes, au lieu d'un
grand regret.... Une liaison de sept ans, c'est comme de suivre un mari
aux colonies : quand on en revient, personne ne vous reconnaît et on ne
sait plus porter la toilette."
Pour ménager ses forces, elle sonna Rose et rangea avec elle la petite
armoire aux dentelles. La nuit vint, qui fit éclore les lampes et rappela
Rose aux soins de la maison.
"Demain, se dit Léa, je demande l'auto et je file visiter le haras
normand de Spéleïeff. J'emmène la mère La Berche si elle veut, ça lui
évoquera ses anciens équipages. Et, ma foi, si le cadet Spéleïeff me fait
de l'oeil, je ne dis pas que...."
Elle se donna la peine de sourire d'un air mystérieux et tentateur, pour
abuser les fantômes qui pouvaient errer autour de la coiffeuse et du lit
formidable qui brillait dans l'ombre. Mais elle se sentait toute froide,
et pleine de mépris pour la volupté d'autrui.
Son dîner de poisson fin et de pâtisseries fut une récréation. Elle
remplaça le bordeaux par un champagne sec et fredonna en quittant la
table. Onze heures la surprirent comme elle mesurait, avec une canne, la
largeur des panneaux entre-fenêtres de sa chambre, où elle projetait de
remplacer tous les grands miroirs par des toiles anciennes, peintes de
fleurs et de balustres. Elle bâilla, se gratta la tête et sonna pour sa
toilette de nuit. Pendant que Rose lui enlevait ses longs bas de soie,
Léa considérait sa journée vaincue, effeuillée dans le passé, et qui lui
plaisait comme un pensum achevé. Abritée, pour la nuit, du péril de
l'oisiveté, elle escomptait les heures de sommeil et celles de
l'insomnie, car l'inquiet recouvre, avec la nuit, le droit de bâiller
haut, de soupirer, de maudire la voiture du laitier, les boueux et les
passereaux.
Durant sa toilette de nuit, elle agita des projets inoffensifs qu'elle ne
réaliserait pas.
"Aline Mesmacker a pris un bar-restaurant et elle y fait de l'or....
Évidemment, c'est une occupation, en même temps qu'un placement.... Mais
je ne me vois pas à la caisse, et si on prend une gérante, ce n'est plus
la peine. Dora et la grosse Fifi tiennent ensemble une boîte de nuit, m'a
dit la mère La Berche. C'est tout à fait la mode. Et elles mettent des
faux cols et des jaquettes-smoking pour attirer une clientèle spéciale.
La grosse Fifi a trois enfants à élever, c'est une excuse.... Il y a
aussi Kühn qui s'ennuie et qui prendrait bien mes capitaux pour fonder
une nouvelle maison de couture...."
Toute nue et teintée de rose brique par les reflets de sa salle de bains
pompéienne, elle vaporisait sur elle son parfum de santal, et dépliait
avec un plaisir inconscient une longue chemise de soie.
"Tout ça, c'est des phrases. Je sais parfaitement que je n'aime pas
travailler. Au lit, Madame! Vous n'aurez jamais d'autre comptoir, et les
clients sont partis. "
Elle s'enveloppa dans une gandoura blanche que sa doublure colorée
imprégnait d'une lumière rose insaisissable et retourna à sa coiffeuse.
Ses deux bras levés peignèrent et soutinrent ses cheveux durcis par la
teinture, et encadrèrent son visage fatigué. Ils demeuraient si beaux,
ses bras, de l'aisselle pleine et musclée jusqu'au poignet rond, qu'elle
les contempla un moment.
"Belles anses, pour un si vieux vase!"
Elle planta d'une main négligente un peigne blond sur sa nuque et choisit
sans grand espoir un roman policier sur un rayon, dans un cabinet obscur.
Elle n'avait pas le goût des reliures et ne s'était jamais déshabituée de
reléguer ses livres au fond des placards, avec les cartons vides et les
boîtes de pharmacie.
Comme elle lissait, penchée, la batiste fine et froide de son grand lit
ouvert, le gros timbre de la cour retentit. Ce son grave, rond, insolite,
offensa l'heure de minuit.
"Ça, par exemple..." dit-elle tout haut.
Elle l'écoutait, la bouche entrouverte, en retenant son souffle. Un
second coup parut plus ample encore que le premier et Léa courut, dans un
geste instinctif de préservation et de pudeur, se poudrer le visage. Elle
allait sonner Rose quand elle entendit la porte du perron claquer, un
bruit de pas dans le vestibule et dans l'escalier, deux voix mêlées,
celle de la femme de chambre et une autre voix. Elle n'eut pas le temps
de prendre une résolution, la porte s'ouvrit sous une main brutale :
Chéri était devant elle, en pardessus ouvert sur son smoking, le chapeau
sur la tête, pâle et l'air mauvais.
Il s'adossa à la porte refermée et ne bougea pas. Il ne regardait pas
particulièrement Léa mais toute la chambre, d'une manière errante et
comme un homme que l'on va attaquer.
Léa, qui avait pourtant tremblé le matin pour une silhouette devinée dans
le brouillard, ne ressentait pas encore d'autre trouble que le déplaisir
d'une femme surprise à sa toilette. Elle croisa son peignoir, assujettit
son peigne, chercha du pied une pantoufle tombée. Elle rougit, mais quand
le sang quitta ses joues, elle avait déjà repris l'apparence du calme.
Elle releva la tête et parut plus grande que ce jeune homme accoté, tout
noir, à la porte blanche.
"En voilà une manière d'entrer, dit-elle assez haut. Tu pourrais ôter ton
chapeau, et dire bonjour.
--Bonjour", dit Chéri d'une voix rogue.
Le son de la voix sembla l'étonner, il regarda plus humainement autour de
lui, une sorte de sourire descendit de ses yeux à sa bouche et il répéta
avec douceur :
"Bonjour...."
Il ôta son chapeau et fit deux ou trois pas.
"Je peux m'asseoir?
--Si tu veux", dit Léa.
Il s'assit sur un pouf et vit qu'elle restait debout.
"Tu t'habillais? Tu ne sors pas?"
Elle fit signe que non, s'assit loin de lui, prit un polissoir et ne
parla pas. Il alluma une cigarette et demanda la permission de fumer
après qu'elle fut allumée.
"Si tu veux", répéta Léa indifférente.
Il se tut et baissa les yeux. La main qui tenait sa cigarette tremblait
légèrement, il s'en aperçut et reposa cette main sur le bord d'une table.
Léa soignait ses ongles avec des mouvements lents et jetait de temps en
temps un bref regard sur le visage de Chéri, surtout sur les paupières
abaissées et la frange sombre des cils.
"C'est toujours Ernest qui m'a ouvert la porte, dit enfin Chéri.
--Pourquoi ne serait-il pas Ernest? Est-ce qu'il fallait changer mon
personnel parce que tu te mariais?
--Non.... N'est-ce pas, je disais ça...."
Le silence retomba. Léa le rompit.
"Puis-je savoir si tu as l'intention de rester longtemps sur ce pouf? Je
ne te demande même pas pourquoi tu te permets d'entrer chez moi à
minuit....
--Tu peux me le demander", dit-il vivement.
Elle secoua la tête :
"Ça ne m'intéresse pas."
Il se leva avec force, faisant rouler le pouf derrière lui et marcha sur
Léa. Elle le sentit penché sur elle comme s'il allait la battre, mais
elle ne recula pas. Elle pensait : "De quoi pourrais-je bien avoir peur,
en ce monde?"
"Ah! tu ne sais pas ce que je viens faire ici? Tu ne veux pas savoir ce
que je viens faire ici?"
Il arracha son manteau, le lança à la volée sur la chaise longue et se
croisa les bras, en criant de tout près dans la figure de Léa, sur un ton
étouffé et triomphant :
"Je rentre!"
Elle maniait une petite pince délicate qu'elle ferma posément avant de
s'essuyer les doigts. Chéri retomba assis, comme s'il venait de dépenser
toute sa force.
"Bon, dit Léa. Tu rentres. C'est très joli. Qui as-tu consulté pour ça?
--Moi", dit Chéri.
Elle se leva à son tour pour le dominer mieux. Les battements de son coeur
calmé la laissaient respirer à l'aise et elle voulait jouer sans faute.
"Pourquoi ne m'as-tu pas demandé mon avis? Je suis une vieille camarade
qui connaît tes façons de petit rustre. Comment n'as-tu pas pensé qu'en
entrant ici tu pouvais gêner... quelqu'un?"
La tête baissée, il inspecta horizontalement la chambre, ses portes
closes, le lit cuirassé de métal et son talus d'oreillers luxueux. Il ne
vit rien d'insolite, rien de nouveau et haussa les épaules. Léa attendait
mieux et insista :
"Tu comprends ce que je veux dire?
--Très bien, répondit-il. "Monsieur" n'est pas rentré? "Monsieur"
découche?
--Ce ne sont pas tes affaires, petit", dit-elle tranquillement.
Il mordit sa lèvre et secoua nerveusement la cendre de sa cigarette dans
une coupe à bijoux.
"Pas là-dedans, je te le dis toujours! cria Léa. Combien de fois faudra-
t-il que...?"
Elle s'interrompit en se reprochant d'avoir repris malgré elle le ton des
disputes familières. Mais il n'avait pas paru l'entendre et examinait une
bague, une émeraude achetée par Léa pendant son voyage.
"Qu'est-ce... qu'est-ce que c'est que ça? bredouilla-t-il.
--Ça? c'est une émeraude.
--Je ne suis pas aveugle! Je veux dire : qui est-ce qui te l'a donnée?
--Tu ne connais pas.
--Charmant!" dit Chéri, amer.
L'accent rendit à Léa toute son autorité et elle se permit le plaisir
d'égarer un peu plus celui qui lui laissait l'avantage.
"N'est-ce pas qu'elle est charmante? On m'en fait partout compliment. Et
la monture, tu as vu, cette poussière de brillants qui....
--Assez!" gueula Chéri avec fureur, en abattant son poing sur la table
fragile.
Des roses s'effeuillèrent au choc, une coupe de porcelaine glissa sans se
briser sur l'épais tapis. Léa étendit vers le téléphone une main que
Chéri arrêta d'un bras rude:
"Qu'est-ce que tu veux à ce téléphone?
--Téléphoner au commissariat", dit Léa.
Il lui prit les deux bras, feignit la gaminerie en la poussant loin de
l'appareil.
"Allez, allez, ça va bien, pas de blagues! On ne peut rien dire sans que
tout de suite tu fasses du drame...."
Elle s'assit et lui tourna le dos. Il restait debout, les mains vides, et
sa bouche entrouverte et gonflée était celle d'un enfant boudeur. Une
mèche noire couvrait son sourcil. Dans un miroir, à la dérobée, Léa
l'épiait; mais il s'assit et son visage disparut du miroir. A son tour,
Léa sentit, gênée, qu'il la voyait de dos, élargie par la gandoura
flottante. Elle revint à sa coiffeuse, lissa ses cheveux, replanta son
peigne, ouvrit comme par distraction un flacon de parfum. Chéri tourna la
tête vers l'odeur.
"Nounoune!" appela-t-il.
Elle ne répondit pas.
"Nounoune!
--Demande pardon", commanda-t-elle sans se retourner.
Il ricana :
"Penses-tu!
--Je ne te force pas. Mais tu vas t'en aller. Et tout de suite....
--Pardon! dit-il promptement, hargneux.
--Mieux que ça!
--Pardon, répéta-t-il, tout bas.
--A la bonne heure!"
Elle revint à lui, passa sur la tête inclinée une main légère :
"Allons, raconte."
Il tressaillit et secoua la caresse :
"Qu'est-ce que tu veux que je te raconte? Ce n'est pas compliqué. Je
rentre ici, voilà.
--Raconte, va, raconte."
Il se balançait sur son siège en serrant ses mains entre ses genoux, et
levait la tête vers Léa mais sans la regarder. Elle voyait battre les
narines blanches de Chéri, elle entendait une respiration rapide qui
essayait de se discipliner. Elle n'eut qu'à dire encore une fois :
"Allons, raconte..." et à le pousser du doigt comme pour le faire tomber.
Il appela :
"Nounoune chérie! Nounoune chérie!" et se jeta contre elle de toutes ses
forces, étreignant les hautes jambes qui plièrent. Assise, elle le laissa
glisser à terre et se rouler sur elle avec des larmes, des paroles
désordonnées, des mains tâtonnantes qui s'accrochaient à ses dentelles, à
son collier, cherchaient sous la robe la forme de son épaule et la place
de son oreille sous ses cheveux.
"Nounoune chérie! je te retrouve! ma Nounoune! ô ma Nounoune, ton épaule,
et puis ton même parfum, et ton collier, ma Nounoune, ah! c'est
épatant.... Et ton petit goût de brûlé dans les cheveux, ah! c'est...
c'est épatant...."
Il exhala, renversé, ce mot stupide comme le dernier souffle de sa
poitrine. A genoux, il serrait Léa dans ses bras, et lui offrait son
front ombragé de cheveux, sa tremblante bouche mouillée de larmes, et ses
yeux d'où la joie coulait en pleurs lumineux. Elle le contempla si
profondément, avec un oubli si parfait de tout ce qui n'était pas lui,
qu'elle ne songea pas à lui donner un baiser. Elle noua ses bras autour
du cou de Chéri, et elle le pressa sans rigueur, sur le rythme des mots
qu'elle murmurait :
"Mon petit... mon méchant.... Te voilà.... Te voilà revenu.... Qu'as-tu
fait encore? Tu es si méchant... ma beauté...."
Il se plaignait doucement à bouche fermée, et ne parlait plus guère : il
écoutait Léa et appuyait sa joue sur son sein. Il supplia : "Encore!"
lorsqu'elle suspendit sa litanie tendre, et Léa, qui craignait de pleurer
aussi, le gronda sur le même ton :
"Mauvaise bête.... Petit satan sans coeur.... Grande rosse, va...."
Il leva vers elle un regard de gratitude :
"C'est ça, engueule-moi! Ah! Nounoune...."
Elle l'écarta d'elle pour le mieux voir :
"Tu m'aimais donc?"
Il baissa les yeux avec un trouble enfantin :
"Oui, Nounoune."
Un petit éclat de rire étranglé, qu'elle ne put retenir avertit Léa
qu'elle était bien près de s'abandonner à la plus terrible joie de sa
vie. Une étreinte, la chute, le lit ouvert, deux corps qui se soudent
comme les deux tronçons vivants d'une même bête coupée.... "Non, non, se
dit-elle, pas encore, oh! pas encore...."
"J'ai soif, soupira Chéri. Nounoune, j'ai soif...."
Elle se leva vite, tâta de la main la carafe tiédie et sortit pour
revenir aussitôt. Chéri, pelotonné à terre, avait posé sa tête sur le
pouf.
"On t'apporte de la citronnade, dit Léa. Ne reste pas là. Viens sur la
chaise longue. Cette lampe te gêne?"
Elle frémissait du plaisir de servir et d'ordonner. Elle s'assit au fond
de la chaise longue et Chéri s'y étendit à demi contre elle.
"Tu vas me dire un peu, maintenant...."
L'entrée de Rose l'interrompit. Chéri, sans se lever, tourna
languissamment la tête vers Rose :
"... 'jour, Rose.
--Bonjour, Monsieur, dit Rose discrètement.
--Rose, je voudrais pour demain matin neuf heures....
--Des brioches et du chocolat", acheva Rose.
Chéri referma les yeux avec un soupir de bien-être :
"Extra-lucide!... Rose, où est-ce que je m'habille demain matin?
--Dans le boudoir, répondit Rose complaisante. Seulement il faudra sans
doute que je fasse retirer le canapé et qu'on remette le nécessaire de
toilette comme avant?..."
Elle consultait de l'oeil Léa, orgueilleusement étalée et qui soutenait,
tandis qu'il buvait, le torse de son "nourrisson méchant".
"Si tu veux, dit Léa. On verra. Remonte, Rose."
Rose s'en alla et pendant le moment de silence qui suivit, on n'entendit
qu'un confus murmure de brise, et le cri d'un oiseau que trompait le
clair de lune.
"Chéri, tu dors?"
Il fit son grand soupir de chien de chasse.
"Oh! non, Nounoune, je suis trop bien pour dormir.
--Dis-moi, petit.... Tu n'as pas fait de mal, là-bas?
--Chez moi? Non, Nounoune. Pas du tout, je te jure.
--Une scène?"