puis ça remonte en haut, c'est le dos de la sole, tandis qu'en dessous ça
continue plus droit : le ventre de la sole. Et puis le coin de l'oeil
bien allongé vers la tempe, c'est la queue de la sole.
--Ah?
--Oui, si j'avais l'oeil en forme de limande, c'est-à-dire aussi ouvert
en bas qu'en haut, j'aurais l'air bête. Voilà. Toi qui es bachelière, tu
savais ça, toi?
--Non, j'avoue...."
Elle se tut et demeura interdite, car il avait parlé sentencieusement,
avec une force superflue, comme certains extravagants.
"Il y a des moments, pensait-elle, où il ressemble à un sauvage. Un être
de la jungle? Mais il ne connaît ni les plantes ni les animaux, et il a
parfois l'air de ne pas même connaître l'humanité...."
Chéri, assis contre elle, la tenait d'un bras par les épaules et maniait
de sa main libre les perles petites, très belles, très rondes, toutes
égales, du collier d'Edmée. Elle respirait le parfum dont Chéri usait
avec excès et fléchissait, enivrée, comme une rose dans une chambre
chaude.
"Fred.... Viens dormir... on est fatigués...."
Il ne parut pas entendre. Il fixait sur les perles du collier un regard
obstiné et anxieux.
"Fred...."
Il tressaillit, se leva, quitta furieusement son pyjama et se jeta tout
nu dans le lit, cherchant la place de sa tête sur une jeune épaule où la
clavicule fine pointait encore. Edmée obéissait de tout son corps,
creusait son flanc, ouvrait son bras. Chéri ferma les yeux et devint
immobile. Elle se tenait éveillée avec précaution, un peu essoufflée sous
le poids, et le croyait endormi. Mais au bout d'un instant il se retourna
d'un saut en imitant le grognement d'un dormeur inconscient, et se roula
dans le drap à l'autre bord du lit.
"C'est son habitude", constata Edmée.
* * * * *
Elle devait s'éveiller tout l'hiver dans cette chambre carrée à quatre
fenêtres. Le mauvais temps retardait l'achèvement d'un hôtel neuf, avenue
Henri-Martin, et aussi les caprices de Chéri qui voulut une salle de
bains noire, un salon chinois, un sous-sol aménagé en piscine et un
gymnase. Aux objections de l'architecte, il répondait : "Je m'en fous. Je
paye, je veux être servi. Je ne regarde pas au prix." Mais, parfois, il
épluchait âprement un devis, affirmant qu' "on ne faisait pas le poil au
fils Peloux". De fait, il discourait prix de séries, fibro-ciment, et
stuc coloré avec une aisance inattendue, une mémoire précise des chiffres
qui forçaient la considération des entrepreneurs.
Il consultait peu sa jeune femme, bien qu'il fît parade, pour elle, de
son autorité et qu'il prît soin de masquer, à l'occasion, son incertitude
par des ordres brefs. Elle découvrit que s'il savait d'instinct jouer
avec les couleurs, il méprisait les belles formes et les caractéristiques
des styles.
"Tu t'embarrasses d'un tas d'histoires, toi, chose... heu... Edmée. Une
décision pour le fumoir? Tiens, en v'là une : bleu pour les murs, un bleu
qui n'a peur de rien. Un tapis violet, d'un violet qui fout le camp
devant le bleu des murs. Et puis, là-dedans, ne crains pas le noir, ni
l'or pour les meubles et les bibelots.
--Oui, tu as raison, Fred. Mais ce sera un peu impitoyable, ces belles
couleurs. Il va manquer la grâce, la note claire, le vase blanc ou la
statue....
--Que non, interrompait-il assez roidement. Le vase blanc, ce sera moi
tout nu. Et n'oublions pas un coussin, un machin, un fourbi quelconque
rouge potiron, pour quand je me baladerai tout nu dans le fumoir."
Elle caressait, secrètement séduite et révoltée, de telles images qui
transformaient leur demeure future en une sorte de palais équivoque, de
temple à la gloire de Chéri. Mais elle ne luttait pas, quémandait avec
douceur "un petit coin", pour un mobilier minuscule et précieux, au point
sur fond blanc, cadeau de Marie-Laure.
Cette douceur qui cachait une volonté si jeune et déjà si bien exercée
lui valut de camper quatre mois chez sa belle-mère, et de déjouer, quatre
mois durant, l'affût constant, les pièges tendus quotidiennement à sa
sérénité, à sa gaieté encore frileuse, à sa diplomatie; Charlotte Peloux,
exaltée par la proximité d'une victime si tendre, perdait un peu la tête
et gaspillait les flèches, mordait à tort et à travers....
"Du sang-froid, madame Peloux, jetait de temps en temps Chéri. Qui
boufferez-vous l'hiver prochain, si je ne vous arrête pas?"
Edmée levait sur son mari des yeux où la peur et la gratitude tremblaient
ensemble et essayait de ne pas trop penser, de ne pas trop regarder Mme
Peloux. Un soir, Charlotte lança à trois reprises et comme à l'étourdie,
par-dessus les chrysanthèmes du surtout, le nom de Léa au lieu de celui
d'Edmée. Chéri baissa ses sourcils sataniques :
"Madame Peloux, je crois que vous avez des troubles de mémoire. Une cure
d'isolement vous paraît-elle nécessaire?"
Charlotte Peloux se tut pendant une semaine, mais jamais Edmée n'osa
demander à son mari : "C'est à cause de moi, que tu t'es fâché? C'est
bien moi que tu défendais? Ce n'est pas l'autre femme, celle d'avant
moi?"
Son enfance, son adolescence lui avaient appris patience, l'espoir, le
silence, le maniement aisé des armes et des vertus des prisonniers. La
belle Marie-Laure n'avait jamais grondé sa fille : elle se bornait à la
punir. Jamais une parole dure, jamais une parole tendre. La solitude,
puis l'internat, puis encore la solitude de quelques vacances, la
relégation fréquente dans une chambre parée; enfin la menace du mariage,
de n'importe quel mariage, dès que l'oeil de la mère trop belle discerna
sur la fille l'aube d'une autre beauté, beauté timide, comme opprimée,
d'autant plus touchante.... Au prix de cette mère d'ivoire et d'or
insensibles, la ronde méchanceté de Charlotte Peloux n'était que
rosée....
"Tu as peur de ma mère vénérée?" lui demanda un soir Chéri.
Edmée sourit, fit une moue d'insouciance.
"Peur? non. On tressaute pour une porte qui claque, mais on n'a pas peur.
On a peur du serpent qui passe dessous....
--Fameux serpent, Marie-Laure, hein?
--Fameux."
Il attendit une confidence qui ne vint pas et serra d'un bras les minces
épaules de sa femme, en camarade :
"On est quelque chose comme orphelins, nous, pas?
--Oui, on est orphelins ! On est si gentils!"
Elle se colla contre lui. Ils étaient seuls dans le hall. Mme Peloux,
comme disait Chéri, préparait en haut ses poisons du lendemain. La nuit
encore froide derrière les vitres mirait les meubles et les lampes comme
un étang. Edmée se sentait tiède et protégée, confiante aux bras de cet
inconnu. Elle leva la tête et cria de saisissement, car il renversait
vers le lustre un visage magnifique et désespéré, en fermant les yeux sur
deux larmes, retenues et scintillantes entre ses cils....
"Chéri, Chéri! Qu'est-ce que tu as?"
Malgré elle, elle lui avait donné ce petit nom trop caressant, qu'elle ne
voulait jamais prononcer. Il obéit à l'appel avec égarement, et ramena
son regard sur elle.
"Chéri! mon Dieu, j'ai peur.... Qu'est-ce que tu as?"
Il l'écarta un peu, la tint par les bras en face de lui.
"Ah! ah! cette petite... cette petite.... De quoi donc as-tu peur?"
Il lui livrait ses yeux de velours, plus beaux pour une larme, paisibles,
grands ouverts, indéchiffrables. Edmée allait le supplier de se taire
quand il parla :
"Ce qu'on est bêtes!... C'est cette idée qu'on est orphelins.... C'est
idiot. C'est tellement vrai...."
Il reprit son air d'importance comique et elle respira, assurée qu'il ne
parlerait pas davantage. En commençant d'éteindre soigneusement les
candélabres, il se tourna vers Edmée, avec une vanité très naïve, ou très
retorse :
"Tiens, pourquoi est-ce que je n'aurais pas un coeur, moi aussi?"
"Qu'est-ce que tu fais là?"
Bien qu'il l'eût interpellée presque bas, le son de la voix de Chéri
atteignit Edmée au point qu'elle plia en avant comme s'il l'eût poussée.
Debout, près d'un bureau grand ouvert, elle posait les deux mains sur des
papiers épars.
"Je range..." dit-elle d'une voix molle. Elle leva une main qui s'arrêta
en l'air comme engourdie. Puis elle sembla s'éveiller et cessa de
mentir :
"Voilà, Fred.... Tu m'avais dit que pour notre emménagement prochain, tu
avais horreur de t'occuper toi-même de ce que tu veux emporter : cette
chambre, ces meubles.... J'ai voulu, de bonne foi, ranger, trier... et
puis, le poison est venu, la tentation, les mauvaises pensées--la
mauvaise pensée.... Je te demande pardon. J'ai touché à des choses qui ne
m'appartiennent pas."
Elle tremblait bravement et attendait. Il se tenait le front penché, les
mains fermées, dans une attitude menaçante, mais il ne paraissait pas
voir sa femme. Il avait le regard si voilé qu'elle garda, de cette heure-
là, le souvenir d'un colloque avec un homme aux yeux pâles....
"Ah! oui, dit-il enfin. Tu cherchais.... Tu cherchais des lettres
d'amour."
Elle ne nia pas.
"Tu cherchais mes lettres d'amour!"
Il rit, de son rire maladroit et contraint. Edmée rougit, blessée :
"Tu me trouves bête, évidemment. Tu n'es pas homme à ne pas les avoir
mises en sûreté ou brûlées. Et puis, enfin, cela ne me regardait pas. Je
n'ai que ce que je mérite. Tu ne m'en garderas pas trop rancune, Fred?"
Elle priait avec un peu d'effort et se faisait jolie exprès, les lèvres
tendues, le haut du visage dissimulé dans l'ombre des cheveux mousseux.
Mais Chéri ne changeait pas d'attitude et elle remarqua, pour la première
fois, que son beau teint sans nuance prenait la transparence d'une rose
blanche d'hiver, et que l'ovale des joues avait maigri.
"Des lettres d'amour... répéta-t-il. C'est crevant."
Il fit un pas et prit à poignée des papiers qu'il effeuilla. Cartes
postales, factures de restaurants, lettres de fournisseurs, télégrammes
des petites copines rencontrées une nuit, pneumatiques d'amis pique-
assiette, trois lignes, cinq lignes;--quelques pages étroites, sabrées de
l'écriture coupante de Mme Peloux....
Chéri se retourna vers sa femme :
"Je n'ai pas de lettres d'amour.
--Oh! protesta-t-elle, pourquoi veux-tu....
--Je n'en ai pas, interrompit-il. Tu ne peux pas comprendre. Je ne m'en
étais pas aperçu. Je ne peux pas avoir de lettres d'amour, puisque...."
Il s'arrêta.
"Ah ! attends, attends. Il y a pourtant une fois, je me souviens, je
n'avais pas voulu aller à la Bourboule, et alors.... Attends,
attends...."
Il ouvrait des tiroirs, jetait fébrilement des papiers sur le tapis.
"Trop fort! Qu'est-ce que j'en ai fait? J'aurais juré que c'était dans le
haut à gauche.... Non...."
Il referma rudement les tiroirs vides et fixa sur Edmée un regard
pesant :
"Tu n'as rien trouvé? Tu n'aurais pas pris une lettre qui commençait :
"Mais non, je ne m'ennuie pas. On devrait toujours se quitter huit jours
par mois", et puis, ça continuait par je ne sais plus quoi, à propos d'un
chèvrefeuille qui grimpait à la fenêtre...."
Il ne se tut que parce que sa mémoire le trahissait, et esquissa un geste
d'impatience. Edmée, raidie et mince, devant lui, ne faiblissait pas :
"Non, non, je n'ai rien PRIS, appuya-t-elle avec une irritation sèche.
Depuis quand suis-je capable de PRENDRE? Une lettre qui t'est si
précieuse, tu l'as donc laissée traîner? Une lettre pareille, je n'ai pas
besoin de demander si elle était de Léa!"
Il tressaillit faiblement, mais non pas comme Edmée l'attendait. Un demi-
sourire errant passa sur le beau visage fermé, et la tête inclinée de
côté, les yeux attentifs, l'arc délicieux de la bouche détendu, il écouta
peut-être l'écho d'un nom.... Toute la jeune force amoureuse et mal
disciplinée d'Edmée creva en cris, en larmes, en gestes des mains tordues
ou ouvertes pour griffer :
"Va-t'en! je te déteste! Tu ne m'as jamais aimée! Tu ne te soucies pas
plus de moi que si je n'existais pas ! Tu me blesses, tu me méprises, tu
es grossier, tu es... tu es.... Tu ne penses qu'à cette vieille femme! Tu
as des goûts de malade, de dégénéré, de... de.... Tu ne m'aimes pas!
Pourquoi, je me demande, pourquoi m'as-tu épousée?... Tu es.... Tu
es...."
Elle secouait la tête comme une bête prise par le cou, et quand elle
renversait la nuque pour aspirer l'air en suffoquant, on voyait luire les
laiteuses petites perles égales de son collier. Chéri contemplait avec
stupeur les gestes désordonnés de ce cou charmant et onduleux, l'appel
des mains nouées l'une à l'autre, et surtout ces larmes, ces larmes....
Il n'avait jamais vu tant de larmes.... Qui donc avait pleuré devant lui,
pour lui? Personne,... Mme Peloux? "Mais, songea-t-il, les larmes de Mme
Peloux, ça ne compte pas...." Léa?... non. Il consulta, au fond de son
souvenir le plus caché, deux yeux d'un bleu sincère, qui n'avaient brillé
que de plaisir, de malice et de tendresse un peu moqueuse.... Que de
larmes sur cette jeune femme qui se débat devant lui! Que fait-on pour
tant de larmes? Il ne savait pas. Tout de même, il étendit le bras, et
comme Edmée reculait, craignant peut-être une brutalité, il lui posa sur
la tête sa belle main douce, imprégnée de parfums, et il flatta cette
tête désordonnée, en essayant d'imiter une voix et des mots dont il
connut le pouvoir :
"Là... là.... Qu'est-ce que c'est.... Qu'est-ce que c'est donc... là...."
Edmée fondit brusquement et tomba sur un siège où elle se ramassa toute,
et elle se mit à sangloter avec passion, avec une frénésie qui
ressemblait à un rire houleux et aux saccades de la joie. Son gracieux
corps courbé bondissait, soulevé par le chagrin, l'amour jaloux, la
colère, la servilité qui s'ignore, et cependant, comme le lutteur en
plein combat, comme le nageur au sein de la vague, elle se sentait
baignée dans un élément nouveau, naturel et amer.
* * * * *
Elle pleura longtemps et se remit lentement, par accalmies traversées de
grandes secousses, de hoquets tremblés. Chéri s'était assis près d'elle
et continuait de lui caresser les cheveux. Il avait dépassé le moment
cuisant de sa propre émotion, et s'ennuyait. Il parcourait du regard
Edmée, jetée de biais sur le canapé sec, et il n'aimait pas que ce corps
étendu, avec sa robe relevée, son écharpe déroulée, aggravât le désordre
de la pièce.
Si bas qu'il eût soupiré d'ennui, elle l'entendit et se redressa.
"Oui, dit-elle, je t'excède.... Ah! il vaudrait mieux.... "
Il l'interrompit, redoutant un flot de paroles :
"Ce n'est pas ça, mais je ne sais pas ce que tu veux.
--Comment, ce que je veux.... Comment, ce que je.... "
Elle montrait son visage enrhumé par les larmes.
"Suis-moi bien. "
Il lui prit les mains. Elle voulut se dégager.
"Non, non, je connais cette voix-là! Tu vas me tenir encore un
raisonnement de l'autre monde! Quand tu prends cette voix et cette
figure-là, je sais que tu vas me démontrer que tu as l'oeil fait comme un
surmulet et la bouche en forme de chiffre trois couché sur le dos! Non,
non, je ne veux pas! "
Elle récriminait puérilement, et Chéri se détendit à sentir qu'ils
étaient tous les deux très jeunes. Il secoua les mains chaudes qu'il
retenait :
"Mais, écoute-moi donc! Bon Dieu, je voudrais savoir ce que tu me
reproches! Est-ce que je sors le soir sans toi? Non! Est-ce que je te
quitte souvent dans la journée? Est-ce que j'ai une correspondance
clandestine?
--Je ne sais pas.... Je ne crois pas.... "
Il la faisait virer de côté et d'autre, comme une poupée.
"Est-ce que j'ai une chambre à part? Est-ce que je ne te fais pas bien
l'amour?"
Elle hésita, sourit avec une finesse soupçonneuse.
"Tu appelles cela l'amour, Fred....
--Il y a d'autres mots, mais tu ne les apprécies pas.
--Ce que tu appelles l'amour... est-ce que cela ne peut pas être,
justement, une... une espèce... d'alibi?"
Elle ajouta précipitamment :
"Je généralise, Fred, tu comprends.... Je dis, cela PEUT être, dans
certains cas...."
Il lâcha les mains d'Edmée :
"Ça, dit-il froidement, c'est la gaffe.
--Pourquoi? " demanda-t-elle d'une voix faible.
Il siffla, le menton en l'air, en s'éloignant de quelques pas. Puis, il
revint sur sa femme, la toisa en étrangère. Une bête terrible n'a pas
besoin de bondir pour effrayer,--Edmée vit qu'il avait les narines
gonflées et le bout du nez blanc.
"Peuh!..." souffla-t-il, en regardant sa femme. Il haussa les épaules et
fit demi-tour. Au bout de la chambre, il revint.
"Peuh!... répéta-t-il. Ça parle.
--Comment?
--Ça parle et pour dire quoi? Ça se permet, ma parole...."
Elle se leva avec rage :
"Fred, cria-t-elle, tu ne me parleras pas deux fois sur ce ton-là! Pour
qui me prends-tu?
--Mais pour une gaffeuse, est-ce que je ne viens pas d'avoir l'honneur de
te le dire?"
Il lui toucha l'épaule d'un index dur, elle en souffrit comme d'une
meurtrissure grave.
"Toi qui es bachelière, est-ce qu'il n'y a pas quelque part un... une
sentence, qui dit : "Ne touchez "pas au couteau, au poignard", au truc,
enfin?
--A la hache, dit-elle machinalement.
--C'est ça. Eh bien, mon petit, il ne faut pas toucher à la hache. C'est-
à-dire blesser un homme... dans ses faveurs, si j'ose m'exprimer ainsi.
Tu m'as blessé dans les dons que je te fais.... Tu m'as blessé dans mes
faveurs.
--Tu... tu parles comme une cocotte! " bégayait-elle.
Elle rougissait, perdait sa force et son sang-froid. Elle le haïssait de
demeurer pâle, de garder une supériorité dont tout le secret tenait dans
le port de tête, l'aplomb des jambes, la désinvolture des épaules et des
bras....
L'index dur plia de nouveau l'épaule d'Edmée.
"Pardon, pardon. Je vous épaterais bien en affirmant qu'au contraire
c'est vous qui pensez comme une grue. En fait d'estimation, on ne trompe
pas le fils Peloux. Je m'y connais en "cocottes", comme vous dites. Je
m'y connais un peu. Une "cocotte", c'est une dame qui s'arrange
généralement pour recevoir plus qu'elle ne donne. Vous m'entendez?"
Elle entendait surtout qu'il ne la tutoyait plus.
"Dix-neuf ans, la peau blanche, les cheveux qui sentent la vanille; et
puis, au lit, les yeux fermés et les bras ballants. Tout ça, c'est très
joli, mais est-ce que c'est bien rare? Croyez-vous que c'est bien rare?"
Elle tressaillait à chaque mot et chaque piqûre réveillait pour le duel
de femelle à mâle.
"Possible que ce soit rare, dit-elle d'une voix ferme, mais comment
pourrais-tu le savoir?"
Il ne répondit pas et elle se hâta de marquer un avantage :
"Moi, dit-elle, j'ai vu en Italie des hommes plus beaux que toi. Ça court
les rues. Mes dix-neuf ans valent ceux de la voisine, un joli garçon vaut
un autre joli garçon, va, va, tout peut s'arranger.... Un mariage, à
présent, c'est une mesure pour rien. Au lieu de nous aigrir à des scènes
ridicules...."
Il l'arrêta d'un hochement de tête presque miséricordieux :
"Ah! pauvre gosse... ce n'est pas si simple....
--Pourquoi? Il y a des divorces rapides, en y mettant le prix."
Elle parlait d'un air tranchant de pensionnaire évadée, qui faisait
peine. Ses cheveux soulevés au-dessus de son front, le contour doux et
enveloppé de sa joue rendaient plus sombres ses yeux anxieux et
intelligents, ses yeux de femme malheureuse, ses yeux achevés et
définitifs dans un visage indécis.
"Ça n'arrangerait rien, dit Chéri.
--Parce que?
--Parce que...."
Il pencha son front où les sourcils s'effilaient en ailes pointues, ferma
les yeux et les rouvrit comme s'il venait d'avaler une amère gorgée :
"Parce que tu m'aimes...."
Elle ne prit garde qu'au tutoiement revenu, et surtout au son de la voix,
plein, un peu étouffé, la voix des meilleures heures. Elle acquiesça au
fond d'elle-même : "C'est vrai, je l'aime; il n'y a pas, en ce moment, de
remède."
La cloche du dîner sonna dans le jardin, une cloche trop petite qui
datait d'avant Mme Peloux, une cloche d'orphelinat de province, triste et
limpide. Edmée frissonna :
"Oh! je n'aime pas cette cloche....
--Oui? dit Chéri distraitement.
--Chez nous, on annoncera les repas au lieu de les sonner. Chez nous, on
n'aura pas ces façons de pension de famille; tu verras, chez nous...."
Elle parlait en suivant le corridor vert hôpital sans se retourner et ne
voyait pas, derrière elle, l'attention sauvage que Chéri donnait à ses
dernières paroles, ni son demi-rire muet.
Il marchait légèrement, stimulé par un printemps sourd que l'on goûtait
seulement dans le vent humide, inégal, dans le parfum exalté de la terre
des squares et des jardinets. Une glace lui rappelait de temps en temps,
au passage, qu'il portait un chapeau de feutre seyant, rabattu sur l'oeil
droit, un ample pardessus léger, de gros gants clairs, une cravate
couleur de terre cuite. L'hommage silencieux des femmes le suivait, les
plus candides lui dédiaient cette stupeur passagère qu'elles ne peuvent
ni feindre, ni dissimuler. Mais Chéri ne regardait jamais les femmes dans
la rue. Il quittait l'hôtel de l'avenue Henri-Martin, laissant aux
tapissiers quelques ordres, contradictoires mais jetés sur un ton de
maître.
Au bout de l'avenue, il respira longuement l'odeur végétale qui venait du
Bois sur l'aile lourde et mouillée du vent d'Ouest, et pressa le pas vers
la porte Dauphine. En quelques minutes, il atteignit le bas de l'avenue
Bugeaud et s'arrêta net. Pour la première fois depuis six mois, ses pieds
foulaient le chemin familier. Il ouvrit son pardessus.
"J'ai marché trop vite", se dit-il. Il repartit puis s'arrêta encore et,
cette fois, son regard visa un point précis : à cinquante mètres, tête
nue, la peau de chamois à la main, le concierge Ernest, le concierge de
Léa "faisait" les cuivres de la grille, devant l'hôtel de Léa. Chéri se
mit à fredonner en marchant, mais il s'aperçut au son de sa voix qu'il ne
fredonnait jamais, et il se tut.
"Ça va, Ernest, toujours à l'ouvrage?"
Le concierge s'épanouit avec réserve.
"Monsieur Peloux! Je suis ravi de voir monsieur, monsieur n'a pas changé.
--Vous non plus, Ernest. Madame va bien?"
Il parlait de profil, attentif aux persiennes fermées du premier étage.
"Je pense, monsieur, nous n'avons eu que quelques cartes postales.
--D'où ça? de Biarritz, je crois?
--Je ne crois pas, monsieur.
--Où est madame?
--Je serais embarrassé de le dire à monsieur : nous transmettons le
courrier de madame,--trois fois rien,--au notaire de madame."
Chéri tira son portefeuille en regardant Ernest d'un air câlin.
"Oh, monsieur Peloux, de l'argent entre nous? Vous ne voudriez pas. Mille
francs ne feraient pas parler un homme qui en ignore. Si monsieur veut
l'adresse du notaire de madame?
--Non, merci, sans façons. Et elle revient quand?"
Ernest écarta les bras :
" Voilà encore une question qui n'est pas de ma compétence! Peut-être
demain, peut-être dans un mois.... J'entretiens, vous voyez. Avec madame,
il faut se méfier. Vous me diriez : "la voilà qui tourne au coin de
l'avenue", je n'en serais pas plus surpris. "
Chéri se retourna et regarda le coin de l'avenue.
"Monsieur Peloux ne désire rien d'autre? Monsieur passait en se
promenant? C'est une belle journée....
--Non, merci, Ernest. Au revoir, Ernest.
--Toujours dévoué à monsieur Peloux."
Chéri monta jusqu'à la place Victor-Hugo, en faisant tournoyer sa canne.
Il buta deux fois et faillit choir, comme les gens qui se croient
âprement regardés dans le dos. Parvenu à la balustrade du métro, il
s'accouda, penché sur l'ombre noire et rose du souterrain, et se sentit
écrasé de fatigue. Quand il se redressa, il vit qu'on allumait le gaz de
la place et que la nuit bleuissait toutes choses.
"Non, ce n'est pas possible?... Je suis malade!"
Il avait touché le fond d'une sombre rêverie et se ranimait péniblement.
Les mots nécessaires lui vinrent enfin.
"Allons, allons, bon Dieu.... Fils Peloux, vous déraillez, mon bon ami?
Vous ne vous doutez pas qu'il est l'heure de rentrer?"
Ce dernier mot rappela la vision qu'une heure avait suffi à bannir : une
chambre carrée, la grande chambre d'enfant de Chéri, une jeune femme
anxieuse, debout contre la vitre, et Charlotte Peloux adoucie par un
Martini apéritif....
"Ah! non, dit-il tout haut. Non.... Ça, c'est fini."
Au geste de sa canne levée, un taxi s'arrêta.
"Au restaurant... euh... au restaurant du DRAGON BLEU."
* * * * *
Il traversa le grill-room au son des violons, baigné d'une électricité
atroce qu'il trouva tonifiante. Un maître d'hôtel le reconnut, et Chéri
lui serra la main. Devant lui, un grand jeune homme creux se leva et
Chéri soupira tendrement :
"Ah! Desmond! moi qui avais si envie de te voir! Comme tu tombes!"
La table où ils s'assirent était fleurie d'oeillets roses. Une petite
main, une grande aigrette s'agitaient vers Chéri, à une table voisine :
"C'est la Loupiote", avertit le vicomte Desmond....