Assises à une table de jeu, la baronne de la Berche et Mme Aldonza

jouaient au piquet. Mme Aldonza, une très vieille danseuse, aux jambes

emmaillotées, souffrait de rhumatisme déformant, et portait de travers sa

perruque d'un noir laqué. En face d'elle et la dominant d'une tête et

demie, la baronne de la Berche carrait d'inflexibles épaules de curé

paysan, un grand visage que la vieillesse virilisait à faire peur. Elle

n'était que poils dans les oreilles, buissons dans le nez et sur la

lèvre, phalanges velues....

"Baronne, vous ne coupez pas à mon quatre-vingt-dix, chevrota Mme

Aldonza.

--Marquez, marquez, ma bonne amie. Ce que je veux, moi, c'est que tout le

monde soit content."

Elle bénissait sans trêve et cachait une cruauté sauvage. Léa la

considéra comme pour la première fois, avec dégoût, et ramena son regard

vers Mme Peloux.

"Au moins, Charlotte a une apparence humaine, elle...."

"Qu'est-ce que tu as, ma Léa? Tu n'as pas l'air dans ton assiette?"

interrogea tendrement Mme Peloux.

Léa cambra sa belle taille et répondit : "Mais si, ma Lolotte.... Il fait

si bon chez toi que je me laisse vivre..." tout en songeant :

"Attention... la férocité est là aussi..." et elle mit sur son visage une

impression de bien-être complaisant, de rêverie repue, qu'elle souligna

en soupirant :

"J'ai trop mangé... je veux maigrir, là! Demain, je commence un régime."

Mme Peloux battit l'air et minauda :

"Le chagrin ne te suffit donc pas?

--Ah! Ah! Ah! s'esclaffèrent Mme Aldonza et la baronne de la Berche. Ah!

Ah! Ah!"

Léa se leva, grande dans sa robe d'automne d'un vert sourd, belle sous

son chapeau de satin bordé de loutre, jeune parmi ces décombres qu'elle

parcourut d'un oeil doux :

"Ah! là là, mes enfants... donnez-m'en douze, de ces chagrins-là, que je

perde un kilo!

--T'es épatante, Léa, lui jeta la baronne dans une bouffée de fumée.

--Madame Léa, après vous ce chapeau-là, quand vous le jetterez? mendia la

vieille Aldonza. Madame Charlotte, vous vous souvenez, votre bleu? Il m'a

fait deux ans. Baronne, quand vous aurez fini de faire de l'oeil à Madame

Léa, vous me donnerez des cartes?

--Voilà, ma mignonne, en vous les souhaitant heureuses!"

Léa se tint un moment sur le seuil du hall, puis descendit dans le

jardin. Elle cueillit une rose de Bengale qui s'effeuilla, écouta le vent

dans le bouleau, les tramways de l'avenue, le sifflet d'un train de

Ceinture. Le banc où elle s'assit était tiède et elle ferma les yeux,

laissant le soleil lui chauffer les épaules. Quand elle rouvrit les yeux,

elle tourna la tête précipitamment vers la maison, avec la certitude

qu'elle allait voir Chéri debout sur le seuil du hall, appuyé de l'épaule

à la porte....

"Qu'est-ce que j'ai?" se demanda-t-elle.

Des éclats de rire aigus, un petit brouhaha d'accueil dans le hall, la

mirent debout, un peu tremblante.

"Est-ce que je deviendrais nerveuse?"

"Ah! les voilà, les voilà", trompettait Mme Peloux.

Et la forte voix de basse de la baronne scandait :

"Le p'tit ménage! Le p'tit ménage!"

Léa frémit, courut au seuil et s'arrêta : elle avait, devant elle, la

vieille Lili et son amant adolescent, le prince Ceste, qui venaient

d'arriver.

Peut-être soixante-dix ans, un embonpoint d'eunuque corseté,--on avait

coutume de dire de la vieille Lili qu' "elle passait les bornes" sans

préciser de quelles bornes il s'agissait. Une éternelle gaieté enfantine

éclairait son visage, rond, rose, fardé, où les gros yeux et la très

petite bouche, fine et rentrée, coquetaient sans honte. La vieille Lili

suivait la mode, scandaleusement. Une jupe à raies, bleu révolution et

blanc, contenait le bas de son corps, un petit spencer bleu béait sur un

poitrail nu, à peau gaufrée de dindon coriace; un renard argenté ne

cachait pas le cou nu, en pot de fleurs, un cou large comme un ventre et

qui avait aspiré le menton....

"C'est effroyable", pensa Léa. Elle ne pouvait détacher son regard de

quelque détail particulièrement sinistre, le "breton" de feutre blanc,

par exemple, gaminement posé en arrière sur la perruque de cheveux courts

châtain rosé, ou bien le collier de perles, tantôt visible et tantôt

enseveli dans une profonde ravine qui s'était autrefois nommée "collier

de Vénus"....

"Léa, Léa, ma petite copine!" s'écria la vieille Lili en se hâtant vers

Léa. Elle marchait difficilement sur des pieds tout ronds et enflés,

ligotés de cothurnes et de barrettes à boucles de pierreries, et s'en

congratula la première :

"Je marche comme un petit canard! c'est un genre bien à moi! Guido, ma

folie, tu reconnais Mme de Lonval? Ne la reconnais pas trop, ou je te

saute aux yeux...."

Un enfant mince à figure italienne, vastes yeux vides, menton effacé et

faible, baisa vite la main de Léa et rentra dans l'ombre, sans mot dire.

Lili le happa au passage et lui plaqua la tête contre son poitrail grenu,

en prenant l'assistance à témoin.

"Savez-vous ce que c'est, Madame, savez-vous ce que c'est? C'est mon

grand amour, ça, Mesdames!

--Tiens-toi, Lili, conseilla la voix mâle de Mme de la Berche.

--Pourquoi donc? Pourquoi donc? dit Charlotte Peloux.

--Par propreté, dit la baronne.

--Baronne, tu n'es pas aimable! Sont-ils gentils, tous les deux! Ah!

soupira-t-elle, ils me rappellent mes enfants.

--J'y pensais, dit Lili avec un rire ravi. C'est notre lune de miel

aussi, à nous deux Guido! On vient pour savoir des nouvelles de l'autre

jeune ménage! On vient pour se faire raconter tout."

Mme Peloux devint sévère :

"Lili, tu ne comptes pas sur moi pour te raconter des grivoiseries,

n'est-ce pas?

--Si, si, si, s'écria Lili en battant des mains. Elle essaya de

sautiller, mais parvint seulement à soulever un peu ses épaules et ses

hanches. C'est comme ça qu'on m'a, c'est comme ça qu'on me prend! Le

péché de l'oreille! On ne me corrigera pas. Cette petite canaille-là en

sait quelque chose!"

L'adolescent muet, mis en cause, n'ouvrit pas les lèvres. Ses prunelles

noires allaient et venaient sur le blanc de ses yeux comme des insectes

effarés. Léa, figée, regardait.

"Madame Charlotte nous a raconté la cérémonie, bêla Mme Aldonza. Sous la

fleur d'oranger la jeune dame Peloux était un rêve.

--Une madone! Une madone! rectifia Charlotte Peloux de tous ses poumons,

soulevée par un saint délire. Jamais, jamais on n'avait vu un spectacle

pareil! Mon fils marchait sur des nuées! Sur des nuées!... Quel couple!

Quel couple!

--Sous la fleur d'oranger... tu entends, ma folie? murmura Lili.... Dis

donc, Charlotte, et notre belle-mère? Marie-Laure?"

L'oeil impitoyable de Mme Peloux étincela.

"Oh! elle.... Déplacée, absolument déplacée.... Tout en noir collant,

comme une anguille qui sort de l'eau; les seins, le ventre, on lui voyait

tout! tout!

--Mâtin! grommela la baronne de la Berche avec une furie militaire.

--Et cet air de se moquer du monde, cet air d'avoir tout le temps du

cyanure dans sa poche et un demi-setier de chloroforme dans son réticule!

Enfin, déplacée, voilà le mot! Elle a donné l'impression de n'avoir que

cinq minutes à elle--à peine la bouche essuyée : "Au revoir, Edmée, au

revoir, Fred" et la voilà partie!"

La vieille Lili haletait, assise sur le bord d'un fauteuil, sa petite

bouche d'aïeule, aux coins plissés, entrouverte :

"Et les conseils? jeta-t-elle.

--Quels conseils?

--Les conseils,--ô ma folie, tiens-moi la main!--les conseils à la jeune

mariée? Qui les lui a donnés?"

Charlotte Peloux la toisa d'un air offensé.

"Ça se faisait peut-être de ton temps, mais c'est un usage tombé."

Gaillarde, la vieille se mit les poings sur les hanches :

"Tombé? tombé ou non, qu'est-ce que t'en peux savoir, ma pauvre

Charlotte? On se marie si peu, dans ta famille!

- Ah! Ah! Ah!" s'esclaffèrent imprudemment les deux ilotes....

Mais un seul regard de Mme Peloux les consterna.

"La paix, la paix, mes petits anges! Vous avez chacune votre paradis sur

la terre, que voulez-vous de plus?"

Et Mme de la Berche étendit une forte main de gendarme pacificateur entre

les têtes congestionnées de ces dames. Mais Charlotte Peloux flairait la

bataille comme un cheval de sang :

"Tu me cherches, Lili, tu n'auras pas de mal à me trouver! Je te dois le

respect et pour cause, sans quoi...."

Lili tremblait de rire du menton aux cuisses :

"Sans quoi, tu te marierais rien que pour me donner un démenti? C'est pas

difficile de se marier, va! Moi, j'épouserais bien Guido, s'il était

majeur!

--Non? fit Charlotte qui en oublia sa colère.

--Mais!... Princesse Ceste, ma chère! la PICCOLA PRINCIPESSA! PICCOLA

PRINCIPESSA! c'est comme ça qu'il m'appelle, mon petit prince!"

Elle pinçait sa jupe et tournait, découvrant une gourmette d'or à la

place probable de sa cheville.

"Seulement, poursuivit-elle mystérieusement, son père...."

Elle s'essoufflait, et appela du geste l'enfant muet qui parla bas et

précipitamment, comme s'il récitait :

"Mon père, le duc de Parese, veut me mettre au couvent si j'épouse

Lili....

--Au couvent! glapit Charlotte Peloux. Au couvent, un homme!

--Un homme au couvent! hennit en basse profonde Mme de la Berche.

Sacrebleu, que c'est excitant!

--C'est des sauvages", lamenta Aldonza en joignant ses mains informes.

Léa se leva si brusquement qu'elle fit tomber un verre plein.

"C'est du verre blanc, constata Mme Peloux avec satisfaction. Tu vas

porter bonheur à mon jeune ménage. Où cours-tu? il y a le feu chez toi?"

Léa eut la force d'esquisser un petit rire cachotier :

"Le feu, peut-être.... Chut! pas de questions! mystère....

--Non? du nouveau? pas possible!"

Charlotte Peloux piaulait de convoitise :

"Aussi, je te trouvais un drôle d'air....

--Oui, oui! dites tout!" jappèrent les trois vieilles.

Les paumes à bourrelets de Lili, les moignons déformés de la mère

Aldonza, les doigts durs de Charlotte Peloux avaient saisi ses mains, ses

manches, son sac de mailles d'or. Elle s'arracha à toutes ces pattes et

réussit à rire encore avec un air taquin :

"Non, c'est trop tôt, ça gâterait tout! c'est mon secret!..."

Et elle s'élança dans le vestibule. Mais la porte s'ouvrit devant elle et

un ancêtre desséché, une sorte de momie badine la prit dans ses bras :

"Léa, ma belle, embrasse ton petit Berthellemy, ou tu ne passeras pas!"

Elle cria de peur et d'impatience, souffleta les os gantés qui la

tenaient, et s'enfuit.

* * * * *

Ni dans les avenues de Neuilly, ni dans les allées du Bois, bleues sous

un rapide crépuscule, elle ne s'accorda le loisir de penser. Elle

grelottait légèrement et remonta la glace de l'automobile. La vue de sa

maison nette, de sa chambre rosé et de son boudoir, trop meublé et

fleuri, la réconfortèrent :

"Vite, Rose, une flambée dans ma chambre!

--Le calo est pourtant à soixante-dix comme en hiver : Madame a eu tort

de ne prendre qu'une bête de cou. Les soirées sont traîtres.

--La boule dans le lit tout de suite, et pour dîner une grande tasse de

chocolat bien réduit, un jaune d'oeuf battu dedans, et des rôties, du

raisin.... Vite, mon petit, je gèle. J'ai pris froid dans ce bazar de

Neuilly.... "

Couchée, elle serra les dents et les empêcha de claquer. La chaleur du

lit détendit ses muscles contractés, mais elle ne s'abandonna point

encore et le livre de comptes du chauffeur Philibert l'occupa jusqu'au

chocolat, qu'elle but bouillant et mousseux. Elle choisit un à un les

grains de chasselas en balançant la grappe attachée à son bois, une

longue grappe d'ambre vert devant la lumière....

Puis, elle éteignit sa lampe de chevet, s'étendit à sa mode favorite,

bien à plat sur le dos, et se laissa aller.

"Qu'est-ce que j'ai?"

Elle fut reprise d'anxiété, de grelottement. L'image d'une porte vide

l'obsédait : la porte du hall flanquée de deux touffes de sauges rouges.

"C'est maladif, se dit-elle, on ne se met pas dans cet état-là pour une

porte."

Elle revit aussi les trois vieilles, le cou de Lili, la couverture beige

que Mme Aldonza traînait partout avec elle depuis vingt ans.

"A laquelle des trois me faudra-t-il ressembler, dans dix ans?"

Mais cette perspective ne l'épouvanta pas. Pourtant, son anxiété

augmentait. Elle erra d'image en image, de souvenir en souvenir,

cherchant à s'écarter de la porte vide encadrée de sauges rouges. Elle

s'ennuyait dans son lit et tremblait légèrement. Soudain un malaise, si

vif qu'elle le crut d'abord physique, la souleva, lui tordit la bouche,

et lui arracha, avec une respiration rauque, un sanglot et un nom :

"Chéri!"

Des larmes suivirent, qu'elle ne put maîtriser tout de suite. Dès qu'elle

reprit de l'empire sur elle-même, elle s'assit, s'essuya le visage,

ralluma la lampe.

"Ah! bon, fit-elle. Je vois."

Elle prit dans la console de chevet un thermomètre, le logea sous son

aisselle.

"Trente-sept. Donc, ce n'est pas physique. Je vois. C'est que je souffre.

Il va falloir s'arranger."

Elle but, se leva, lava ses yeux enflammés, se poudra, tisonna les

bûches, se recoucha. Elle se sentait circonspecte, pleine de défiance

contre un ennemi qu'elle ne connaissait pas : la douleur. Trente ans de

vie facile, aimable, souvent amoureuse, parfois cupide, venaient de se

détacher d'elle et de la laisser, à près de cinquante ans, jeune et comme

nue. Elle se moqua d'elle-même, ne perçut plus sa douleur et sourit :

"Je crois que j'étais folle, tout à l'heure. Je n'ai plus rien."

Mais un mouvement de son bras gauche, involontairement ouvert et arrondi

pour recevoir et abriter une tête endormie, lui rendit tout son mal et

elle s'assit d'un saut.

"Eh bien! ça va être joli", dit-elle à voix haute, sévèrement.

Elle regarda l'heure et vit qu'il était à peine onze heures. Au-dessus

d'elle, le pas feutré de la vieille Rose passa, gagna l'escalier de

l'étage mansardé, s'éteignit. Léa résista à l'envie d'appeler à son aide

cette vieille fille déférente.

"Ah! non, pas d'histoires à l'office, n'est-ce pas?"

Elle se releva, se vêtit chaudement d'une robe de soie ouatée, se chauffa

les pieds. Puis elle entrouvrit une fenêtre, tendit l'oreille pour

écouter elle ne savait quoi. Un vent humide et plus doux avait amené des

nuages, et le Bois tout proche, encore feuillu, murmurait par bouffées.

Léa referma la fenêtre, prit un journal dont elle lut la date :

"Vingt-six octobre. Il y a un mois juste que Chéri est marié."

Elle ne disait jamais "qu'Edmée est mariée".

Elle imitait Chéri et n'avait pas encore compté pour vivante cette jeune

ombre de femme. Des yeux châtains, des cheveux cendrés, très beaux, un

peu crépus,--le reste fondait dans le souvenir comme les contours d'un

visage qu'on a vu en songe.

"Ils font l'amour en Italie, à cette heure-ci, sans doute. Et ça, ce que

ça m'est égal...."

Elle ne fanfaronnait pas. L'image qu'elle se fit du jeune couple, les

attitudes familières qu'elle évoqua, le visage même de Chéri, évanoui

pour une minute, la ligne blanche de la lumière entre ses paupières sans

force, tout cela n'agitait en elle ni curiosité, ni jalousie. En

revanche, la convulsion animale la reprit, la courba, devant une encoche

de la boiserie gris perle, la marque d'une brutalité de Chéri.... "La

belle main qui a laissé ici sa trace s'est détournée de toi à jamais...."

"Ce que je parle bien! Vous allez voir que le chagrin va me rendre

poétique!"

Elle se promena, s'assit, se recoucha, attendit le jour. Rose, à huit

heures, la trouva assise à son bureau et écrivant, spectacle qui inquiéta

la vieille femme de chambre.

"Madame est malade?

--Couci, couça, Rose. L'âge, tu sais.... Vidal veut que je change d'air.

Tu viens avec moi? L'hiver s'annonce mauvais, ici, on va aller manger un

peu de cuisine à l'huile, au soleil.

--Où ça donc?

--Tu es trop curieuse. Fais seulement sortir les malles. Tape-moi bien

mes couvertures de fourrure....

--Madame emmène l'auto?

--Je crois. Je suis même sûre. Je veux toutes mes commodités, Rose. Songe

donc, je pars toute seule : c'est un voyage d'agrément."

Pendant cinq jours, Léa courut Paris, écrivit, télégraphia, reçut des

dépêches et des lettres méridionales. Et elle quitta Paris, laissant à

Mme Peloux une courte lettre qu'elle avait pourtant recommencée trois

fois :

"Ma chère Charlotte,

"Tu ne m'en voudras pas si je pars sans te dire au revoir, et en gardant

mon petit secret. Je ne suis qu'une grande folle!... Bah! la vie est

courte, au moins qu'elle soit bonne.

"Je t'embrasse bien affectueusement. Tu feras mes amitiés au petit quand

il reviendra.

"Ton incorrigible, "Léa.

"P. S.--Ne te dérange pas pour venir interviewer mon maître d'hôtel ou le

concierge, personne ne sait rien chez moi."

* * * * *

"Sais-tu bien, mon trésor aimé, que je ne trouve pas que tu aies très

bonne mine?

--C'est la nuit en chemin de fer", répondit brièvement Chéri.

Mme Peloux n'osait pas dire toute sa pensée. Elle trouvait son fils

changé.

"Il est... oui, il est fatal", décréta-t-elle; et elle acheva tout haut

avec enthousiasme :

"C'est l'Italie!

--Si tu veux", concéda Chéri.

La mère et le fils venaient de prendre ensemble leur petit déjeuner et

Chéri avait daigné saluer de quelques blasphèmes flatteurs son "café au

lait de concierge", un café au lait gras, blond et sucré que l'on

confiait une seconde fois à un feu doux de braise, après y avoir rompu

des tartines grillées et beurrées qui recuisaient à loisir et masquaient

le café d'une croûte succulente.

Il avait froid dans son pyjama de laine blanche et serrait ses genoux

dans ses bras. Charlotte Peloux, coquette pour son fils, inaugurait un

saut-de-lit souci et un bonnet du matin, serré aux tempes, qui donnait à

la nudité de son visage une importance sinistre.

Comme son fils la regardait, elle minauda :

"Tu vois, j'adopte le genre aïeule! Bientôt la poudre. Ce bonnet-là, tu

l'aimes? Il fait dix-huitième, pas? Dubarry ou Pompadour? De quoi ai-je

l'air?

--Vous avez l'air d'un vieux forçat, lui assena Chéri. C'est pas des

choses à faire, ou bien on prévient."

Elle gémit, puis s'esclaffa :

"Ah! ah! tu l'as, la dent dure!"

Mais il ne riait pas et regardait dans le jardin la neige mince, tombée

la nuit sur les gazons. Le gonflement spasmodique, presque insensible, de

ses muscles maxillaires trahissait seul sa nervosité. Mme Peloux

intimidée imita son silence. Un trille étouffé de sonnette résonna.

"C'est Edmée qui sonne pour son petit déjeuner", dit Mme Peloux.

Chéri ne répondit pas.

"Qu'est-ce qu'il a donc, le calorifère? il fait froid, ici, dit-il au

bout d'un moment.

--C'est l'Italie, répéta Mme Peloux avec lyrisme. Tu reviens ici avec du

soleil plein les yeux, plein le coeur! Tu tombes dans le pôle! dans le

pôle! Les dahlias n'ont pas fleuri huit jours! Mais sois tranquille, mon

amour adoré. Ton nid s'avance. Si l'architecte n'avait pas eu une

paratyphoïde, ce serait fini. Je l'avais prévenu; si je ne lui ai pas dit

vingt fois, je ne lui ai pas dit une : "Monsieur Savaron...."

Chéri qui était allé à la fenêtre se retourna brusquement :

"Elle est datée de quand, cette lettre?"

Mme Peloux ouvrit de grands yeux de petit enfant :

"Quelle lettre?

--Cette lettre de Léa que tu m'as montrée tout à l'heure.

--Elle n'est pas datée, mon amour, mais je l'ai reçue la veille de mon

dernier dimanche d'octobre.

--Bon. Et vous ne savez pas qui c'est?...

--Qui c'est, ma merveille?

--Oui, enfin, le type avec qui elle est partie?"

Le visage nu de Mme Peloux se fit malicieux :

"Non, figure-toi! Personne ne sait! La vieille Lili est en Sicile et

aucune de ces dames n'a eu vent de la chose! Un mystère, un mystère

angoissant! Pourtant, tu me connais, j'ai bien recueilli ici et là

quelques petits renseignements...."

La prunelle noire de Chéri bougea sur le blanc de son oeil.

"Quels potins?

--Il s'agirait d'un jeune homme... chuchota Mme Peloux. Un jeune homme...

peu recommandable tu m'entends!... Très bien de sa personne, par

exemple!"

Elle mentait, choisissant la conjecture la plus basse. Chéri haussa les

épaules :

"Ah! là là... très bien de sa personne! Cette pauvre Léa, je vois ça

d'ici, un petit costaud de l'école à Patron, avec du poil noir sur les

poignets et les mains humides.... Tiens, je me recouche, tu me donnes

sommeil."

Traînant ses babouches, il regagna sa chambre, en s'attardant aux longs

corridors et aux paliers larges de la maison qu'il lui semblait

découvrir. Il buta contre une armoire ventrue et s'étonna :

"Du diable, si je me souvenais qu'il y avait une armoire là.... Ah ! si,

je me rappelle vaguement.... Et ce type-là, qui ça peut-il être?"

Il interrogeait un agrandissement photographique, pendu funèbre dans son

cadre de bois noir, auprès d'une faïence polychrome que Chéri ne

reconnaissait pas non plus.

Mme Peloux n'avait pas déménagé depuis vingt-cinq ans et maintenait en

leur place toutes les erreurs successives de son goût saugrenu et

thésaurisateur. "Ta maison, c'est la maison d'une fourmi qui serait

dingo", lui reprochait la vieille Lili, gourmande de tableaux et surtout

de peintres avancés. A quoi Mme Peloux répliquait :

"Pourquoi toucher à ce qui est bien?"

Un corridor vert d'eau,--vert couloir d'hôpital, disait Léa,--

s'écaillait-il? Charlotte Peloux le faisait repeindre en vert, et

cherchait jalousement, pour changer le velours grenat d'une chaise

longue, le même velours grenat....

Chéri s'arrêta sur le seuil d'un cabinet de toilette ouvert. Le marbre

rouge d'une table-lavabo encastrait des cuvettes blanches à initiales, et

deux appliques électriques soutenaient des lis en perles. Chéri remonta

ses épaules jusqu'à ses oreilles comme s'il souffrait d'un courant

d'air :

"Bon Dieu, c'est laid, ce bazar!"

Il repartit à grands pas. La fenêtre, au bout du corridor qu'il

arpentait, se parait d'une bordure de petits vitraux rouges et jaunes.

"Il me fallait encore ça", grommela-t-il. Il tourna à gauche et ouvrit

une porte--la porte de son ancienne chambre--d'une main rude, sans

frapper. Un petit cri jaillit du lit où Edmée achevait de déjeuner.

Chéri referma la porte et contempla sa jeune femme sans s'approcher du

lit.

"Bonjour, lui dit-elle en souriant. Comme tu as l'air étonné de me voir!"

Le reflet de la neige l'éclairait d'une lumière bleue et égale. Elle

portait défaits ses cheveux crépelés, d'un châtain cendré, qui ne

couvraient pas tout à fait ses épaules basses et élégantes. Avec ses

joues blanches et rosées comme son vêtement de nuit, sa bouche d'un rose

que la fatigue pâlissait, elle était un tableau frais, inachevé et un peu

lointain.

"Dis-moi bonjour, Fred?" insista-t-elle.

Il s'assit auprès de sa femme et la prit dans ses bras. Elle se renversa

doucement, entraînant Chéri. Il s'accouda pour regarder de tout près, au-

dessous de lui, cette créature si neuve que la lassitude ne défleurissait

pas. La paupière inférieure, renflée et pleine, sans un coup d'ongle,

semblait l'émerveiller, et aussi la suavité argentée de la joue.

"Quel âge as-tu?" demanda-t-il soudain.

Edmée ouvrit ses yeux qu'elle avait tendrement fermés. Chéri vit la

couleur noisette des prunelles, les petites dents carrées que le rire

découvrait :

"Oh! voyons... j'aurai dix-neuf ans le cinq janvier, tâche d'y

penser!..."

Il retira son bras avec brusquerie et la jeune femme glissa au creux du

lit comme une écharpe détachée.

"Dix-neuf ans, c'est prodigieux! Sais-tu que j'en ai plus de vingt-cinq?

--Mais oui, je le sais, Fred...."

Il prit sur la table de chevet un miroir d'écaille blonde et s'y mira :

"Vingt-cinq ans!"

Vingt-cinq ans, un visage de marbre blanc et qui semblait invincible.

Vingt-cinq ans, mais au coin externe de l'oeil, puis au-dessous de

l'oeil, doublant finement le dessin à l'antique de la paupière, deux

lignes, visibles seulement en pleine lumière, deux incisions, faites

d'une main si redoutable et si légère.... Il posa le miroir :

"Tu es plus jeune que moi, dit-il à Edmée, ça me choque.

--Pas moi!"

Elle avait répondu d'une voix mordante et pleine de sous-entendus. Il ne

s'y arrêta point.

--Tu sais pourquoi j'ai de beaux yeux? lui demanda-t-il avec un grand

sérieux.

--Non, dit Edmée. Peut-être parce que je les aime ?

--Poésie, dit Chéri qui haussa les épaules. C'est parce que j'ai l'oeil

fait comme une sole.

--Comme une....

--Comme une sole."

Il s'assit près d'elle pour la démonstration.

Chéri · 第 3 / 9 段