--Monsieur Bernard, c'est vous que je cherchais, dit-elle aussitôt d'une
voix douce et calme.
En effet, Hélène s'était échappée dans l'espoir de le rencontrer.
Sachant qu'il ne lui restait plus que deux nuits à passer sous le toit
qui n'était plus celui de son père, prévoyant bien que toutes relations
allaient se trouver brisées désormais entre elle et ce jeune homme, elle
était venue à lui, non par faiblesse, mais par fier sentiment
d'elle-même, ne voulant pas que, s'il découvrait un jour les ruses et
les intrigues qu'on avait ourdies autour de sa fortune, il pût croire ou
même supposer qu'elle en avait été complice. Elle ne se dissimulait pas
d'ailleurs qu'avant de se retirer elle avait vis-à-vis de lui des
obligations à remplir, qu'elle devait au moins un adieu à cet hôte si
délicat qu'elle n'avait pu soupçonner ses droits, au moins une
réparation à cette âme si magnanime qu'elle avait pu, dans son
ignorance, l'accuser de servilité. Elle avait compris enfin qu'elle
devait à ce jeune homme de l'instruire elle-même de son prochain départ,
pour lui en épargner l'humiliation, sinon la douleur.
--Monsieur Bernard, reprit-elle après s'être assise auprès de lui avec
une émotion qu'elle ne chercha pas à cacher; dans deux jours, mon père
et moi, nous aurons quitté ce parc et ce château qui ne nous
appartiennent plus; je n'ai pas voulu en sortir sans vous dire combien
vous avez été bon pour mon vieux père, et que j'en resterai touchée le
reste de ma vie dans le plus profond de mon âme. Oui, vous avez été si
bon, si généreux, qu'hier encore je ne m'en doutais même pas.
--Vous partez, Mademoiselle, vous partez! dit avec égarement Bernard
d'une voix éperdue. Que vous ai-je fait? Peut-être, sans le savoir, vous
aurai-je offensée, vous ou monsieur votre père? Je ne suis qu'un soldat,
je ne sais rien de la vie ni du monde, mais partir! vous ne partirez
pas.
--Il le faut, dit Hélène; notre honneur le veut et le vôtre l'exige. Si
mon père, en s'éloignant, ne se montre pas vis-à-vis de vous aussi
affectueux qu'il devrait l'être ou voudrait le paraître, pardonnez-lui.
Mon père est vieux; à son âge, on a ses faiblesses. Ne lui en veuillez
pas; je me sens encore assez riche pour pouvoir ajouter sa dette de
reconnaissance à la mienne, et pour les acquitter toutes deux.
--Vous partez! répéta Bernard... mais si vous partez, Mademoiselle, que
voulez-vous que je devienne, moi? Je suis seul en ce monde; je n'ai ni
parents, ni amis, ni famille; les seules amitiés que j'aie retrouvées à
mon retour, je m'en suis séparé violemment pour mêler ma vie à la vôtre.
Pour rester ici, près de votre père, j'ai répudié ma caste, abjuré ma
religion, déserté mon drapeau, renié mes frères d'armes: il n'en est
plus un à cette heure qui consentît à mettre sa main dans la mienne. Si
l'on devait partir, pourquoi ne l'a-t-on pas fait quand je me suis
présenté pour la première fois? J'arrivais alors le coeur et la tête
remplis de haine et de colère; je voulais me venger. J'étais prêt; je
haïssais votre père; vous autres nobles, je vous exécrais tous. Pourquoi
donc alors n'êtes-vous pas partis? Pourquoi ne m'a-t-on pas cédé la
place? Pourquoi m'a-t-on dit: Confondons nos droits, ne formons qu'une
seule famille? Et maintenant que j'ai oublié si je suis chez votre père
ou si votre père est chez moi, maintenant qu'on m'a appris à aimer ce
que je détestais, à honorer ce que je méprisais, maintenant qu'on m'a
fermé les rangs où je suis né, maintenant qu'on a créé et mis en moi un
coeur nouveau et une âme nouvelle, voilà qu'on s'éloigne, qu'on me fuit
et qu'on m'abandonne!
--Ainsi, Mademoiselle, reprit Bernard avec mélancolie, en relevant sa
tête brûlante, qu'il avait tenue longtemps entre ses mains, ainsi je
n'aurai apporté dans votre existence que le désordre, le trouble et le
malheur, moi qui donnerais ma vie avec ivresse pour épargner un chagrin
à la vôtre! Ainsi, j'aurai passé dans votre destinée comme un orage pour
la flétrir et la briser, moi qui verserais avec joie tout mon sang pour
y faire germer une fleur! Ainsi, vous étiez là, calme, heureuse,
souriante, épanouie comme un lis au milieu du luxe de vos ancêtres, et
il aura fallu que je revinsse tout exprès du fond des steppes arides
pour vous initier aux douleurs de la pauvreté, moi qui retournerais
triomphant dans l'exil glacé d'où je sors pour vous laisser ma part de
soleil!
--La pauvreté ne m'effraie pas, dit Hélène; je la connais, j'ai vécu
avec elle.
--Cependant, mademoiselle s'écria Bernard avec entraînement, si, exalté
par le désespoir comme à la guerre par le danger, j'osais vous dire à
mon tour ce que je n'ai point encore osé me dira à moi-même? À mon tour
si je vous disais: Confondons nos droits et ne formons qu'une même
famille! Si, encouragé par votre grâce et votre bonté, enhardi par
l'affection presque paternelle que M. le marquis m'a témoignée en ces
derniers jours, je m'oubliais jusqu'à vous tendre une main tremblante,
ah! sans doute vous la repousseriez, cette main d'un soldat encore toute
durcie par les labeurs de la captivité, et vous indignant avec raison de
voir qu'un amour parti de si bas ait osé s'élever jusqu'à vous, vous
m'accableriez de vos mépris et de votre colère! Mais si vous pouviez
oublier comme je l'oublierais avec vous, que j'ai jamais pu prétendre à
l'héritage de vos pères, si vous pouviez continuer de croire, comme je
le croirais avec vous, qu'à vous est la fortune, à moi la pauvreté, et
si je vous disais alors d'une voix humble et suppliante: Je suis pauvre
et déshérité, que voulez-vous que je devienne? gardez-moi dans un coin
d'où je puisse seulement vous voir et vous admirer en silence; je ne
vous serai ni gênant ni importun, vous ne me rencontrerez dans votre
chemin que lorsque vous m'aurez appelé; d'un mot, d'un geste, d'un
regard, vous me ferez rentrer dans ma poussière! Peut-être alors ne me
repousseriez-vous pas, vous auriez pitié de ma peine, et cette pitié, je
la bénirais et j'en serais plus fier que d'une couronne de roi.
--Monsieur Bernard, dit Hélène en se levant avec dignité, je ne sais pas
de coeur si haut placé auquel ne puisse s'égaler votre coeur; je ne sais
pas de main que la vôtre ne puisse honorer en la touchant. Voici la
mienne; c'est l'adieu d'une amie qui priera pour vous dans toutes ses
prières.
--Ah! s'écria Bernard en osant pour la première fois, pour la dernière,
hélas! porter à ses lèvres la blanche main d'Hélène: vous emportez ma
vie! Mais, noble enfant, vous et votre vieux père, quelle destinée est
la vôtre?
--Notre destinée est assurée, dit mademoiselle de La Seiglière sans
songer qu'en voulant s'épargner la pitié de Bernard, elle portait au
malheureux le coup de la mort; M. de Vaubert est, lui aussi, un noble
coeur: il trouvera autant de bonheur à partager avec moi sa modeste
fortune que j'en aurais trouve moi-même à partager avec lui mon
opulence.
--Vous vous aimez? demanda Bernard.
--Je crois vous avoir dit, répliqua mademoiselle de La Seiglière en
hésitant, que nous fûmes élevés ensemble dans l'exil.
--Vous vous aimez? répéta Bernard.
--Sa mère me servit de mère, et nos parents nous fiancèrent presque au
berceau.
--Vous vous aimez? dit Bernard encore une fois.
--Il a ma foi, répondit Hélène.
--Adieu donc! ajouta Bernard d'un air sombre. Adieu, rêve envolé!
murmura-t-il d'une voix étouffée en suivant des yeux, à travers ses
larmes, Hélène qui s'éloignait pensive.