XV

--Monsieur Bernard, c'est vous que je cherchais, dit-elle aussitôt d'une

voix douce et calme.

En effet, Hélène s'était échappée dans l'espoir de le rencontrer.

Sachant qu'il ne lui restait plus que deux nuits à passer sous le toit

qui n'était plus celui de son père, prévoyant bien que toutes relations

allaient se trouver brisées désormais entre elle et ce jeune homme, elle

était venue à lui, non par faiblesse, mais par fier sentiment

d'elle-même, ne voulant pas que, s'il découvrait un jour les ruses et

les intrigues qu'on avait ourdies autour de sa fortune, il pût croire ou

même supposer qu'elle en avait été complice. Elle ne se dissimulait pas

d'ailleurs qu'avant de se retirer elle avait vis-à-vis de lui des

obligations à remplir, qu'elle devait au moins un adieu à cet hôte si

délicat qu'elle n'avait pu soupçonner ses droits, au moins une

réparation à cette âme si magnanime qu'elle avait pu, dans son

ignorance, l'accuser de servilité. Elle avait compris enfin qu'elle

devait à ce jeune homme de l'instruire elle-même de son prochain départ,

pour lui en épargner l'humiliation, sinon la douleur.

--Monsieur Bernard, reprit-elle après s'être assise auprès de lui avec

une émotion qu'elle ne chercha pas à cacher; dans deux jours, mon père

et moi, nous aurons quitté ce parc et ce château qui ne nous

appartiennent plus; je n'ai pas voulu en sortir sans vous dire combien

vous avez été bon pour mon vieux père, et que j'en resterai touchée le

reste de ma vie dans le plus profond de mon âme. Oui, vous avez été si

bon, si généreux, qu'hier encore je ne m'en doutais même pas.

--Vous partez, Mademoiselle, vous partez! dit avec égarement Bernard

d'une voix éperdue. Que vous ai-je fait? Peut-être, sans le savoir, vous

aurai-je offensée, vous ou monsieur votre père? Je ne suis qu'un soldat,

je ne sais rien de la vie ni du monde, mais partir! vous ne partirez

pas.

--Il le faut, dit Hélène; notre honneur le veut et le vôtre l'exige. Si

mon père, en s'éloignant, ne se montre pas vis-à-vis de vous aussi

affectueux qu'il devrait l'être ou voudrait le paraître, pardonnez-lui.

Mon père est vieux; à son âge, on a ses faiblesses. Ne lui en veuillez

pas; je me sens encore assez riche pour pouvoir ajouter sa dette de

reconnaissance à la mienne, et pour les acquitter toutes deux.

--Vous partez! répéta Bernard... mais si vous partez, Mademoiselle, que

voulez-vous que je devienne, moi? Je suis seul en ce monde; je n'ai ni

parents, ni amis, ni famille; les seules amitiés que j'aie retrouvées à

mon retour, je m'en suis séparé violemment pour mêler ma vie à la vôtre.

Pour rester ici, près de votre père, j'ai répudié ma caste, abjuré ma

religion, déserté mon drapeau, renié mes frères d'armes: il n'en est

plus un à cette heure qui consentît à mettre sa main dans la mienne. Si

l'on devait partir, pourquoi ne l'a-t-on pas fait quand je me suis

présenté pour la première fois? J'arrivais alors le coeur et la tête

remplis de haine et de colère; je voulais me venger. J'étais prêt; je

haïssais votre père; vous autres nobles, je vous exécrais tous. Pourquoi

donc alors n'êtes-vous pas partis? Pourquoi ne m'a-t-on pas cédé la

place? Pourquoi m'a-t-on dit: Confondons nos droits, ne formons qu'une

seule famille? Et maintenant que j'ai oublié si je suis chez votre père

ou si votre père est chez moi, maintenant qu'on m'a appris à aimer ce

que je détestais, à honorer ce que je méprisais, maintenant qu'on m'a

fermé les rangs où je suis né, maintenant qu'on a créé et mis en moi un

coeur nouveau et une âme nouvelle, voilà qu'on s'éloigne, qu'on me fuit

et qu'on m'abandonne!

--Ainsi, Mademoiselle, reprit Bernard avec mélancolie, en relevant sa

tête brûlante, qu'il avait tenue longtemps entre ses mains, ainsi je

n'aurai apporté dans votre existence que le désordre, le trouble et le

malheur, moi qui donnerais ma vie avec ivresse pour épargner un chagrin

à la vôtre! Ainsi, j'aurai passé dans votre destinée comme un orage pour

la flétrir et la briser, moi qui verserais avec joie tout mon sang pour

y faire germer une fleur! Ainsi, vous étiez là, calme, heureuse,

souriante, épanouie comme un lis au milieu du luxe de vos ancêtres, et

il aura fallu que je revinsse tout exprès du fond des steppes arides

pour vous initier aux douleurs de la pauvreté, moi qui retournerais

triomphant dans l'exil glacé d'où je sors pour vous laisser ma part de

soleil!

--La pauvreté ne m'effraie pas, dit Hélène; je la connais, j'ai vécu

avec elle.

--Cependant, mademoiselle s'écria Bernard avec entraînement, si, exalté

par le désespoir comme à la guerre par le danger, j'osais vous dire à

mon tour ce que je n'ai point encore osé me dira à moi-même? À mon tour

si je vous disais: Confondons nos droits et ne formons qu'une même

famille! Si, encouragé par votre grâce et votre bonté, enhardi par

l'affection presque paternelle que M. le marquis m'a témoignée en ces

derniers jours, je m'oubliais jusqu'à vous tendre une main tremblante,

ah! sans doute vous la repousseriez, cette main d'un soldat encore toute

durcie par les labeurs de la captivité, et vous indignant avec raison de

voir qu'un amour parti de si bas ait osé s'élever jusqu'à vous, vous

m'accableriez de vos mépris et de votre colère! Mais si vous pouviez

oublier comme je l'oublierais avec vous, que j'ai jamais pu prétendre à

l'héritage de vos pères, si vous pouviez continuer de croire, comme je

le croirais avec vous, qu'à vous est la fortune, à moi la pauvreté, et

si je vous disais alors d'une voix humble et suppliante: Je suis pauvre

et déshérité, que voulez-vous que je devienne? gardez-moi dans un coin

d'où je puisse seulement vous voir et vous admirer en silence; je ne

vous serai ni gênant ni importun, vous ne me rencontrerez dans votre

chemin que lorsque vous m'aurez appelé; d'un mot, d'un geste, d'un

regard, vous me ferez rentrer dans ma poussière! Peut-être alors ne me

repousseriez-vous pas, vous auriez pitié de ma peine, et cette pitié, je

la bénirais et j'en serais plus fier que d'une couronne de roi.

--Monsieur Bernard, dit Hélène en se levant avec dignité, je ne sais pas

de coeur si haut placé auquel ne puisse s'égaler votre coeur; je ne sais

pas de main que la vôtre ne puisse honorer en la touchant. Voici la

mienne; c'est l'adieu d'une amie qui priera pour vous dans toutes ses

prières.

--Ah! s'écria Bernard en osant pour la première fois, pour la dernière,

hélas! porter à ses lèvres la blanche main d'Hélène: vous emportez ma

vie! Mais, noble enfant, vous et votre vieux père, quelle destinée est

la vôtre?

--Notre destinée est assurée, dit mademoiselle de La Seiglière sans

songer qu'en voulant s'épargner la pitié de Bernard, elle portait au

malheureux le coup de la mort; M. de Vaubert est, lui aussi, un noble

coeur: il trouvera autant de bonheur à partager avec moi sa modeste

fortune que j'en aurais trouve moi-même à partager avec lui mon

opulence.

--Vous vous aimez? demanda Bernard.

--Je crois vous avoir dit, répliqua mademoiselle de La Seiglière en

hésitant, que nous fûmes élevés ensemble dans l'exil.

--Vous vous aimez? répéta Bernard.

--Sa mère me servit de mère, et nos parents nous fiancèrent presque au

berceau.

--Vous vous aimez? dit Bernard encore une fois.

--Il a ma foi, répondit Hélène.

--Adieu donc! ajouta Bernard d'un air sombre. Adieu, rêve envolé!

murmura-t-il d'une voix étouffée en suivant des yeux, à travers ses

larmes, Hélène qui s'éloignait pensive.

Mademoiselle de la Seiglière, Volume 2 (of 2) · 第 13 / 15 题