XIV

Or, tandis que cette révolution s'accomplissait au château, que faisait

Bernard? Il suivait au pas de son cheval les sentiers qui longent le

Clain, la tête, l'esprit et le coeur tout remplis d'une unique image. Il

aimait, et chez cette nature libre et fière que n'avait point appauvrie

le frottement du monde, l'amour n'était pas resté longtemps à l'état de

vague aspiration, de rêve flottant et de mystérieuse souffrance, il

était devenu bientôt une passion ardente, énergique, vivace et profonde.

Bernard faisait partie de cette génération active et turbulente dont la

jeunesse s'était écoulée dans les camps, et qui n'avait pas eu le temps

d'aimer ni de rêver. À vingt-sept ans, à cette heure encore matinale où

les enfants de notre génération oisive ont follement dispersé à tous les

vents leurs forces sans emploi, il n'avait connu que la belle passion de

la gloire. On pouvait donc aisément prévoir que si jamais le germe d'un

amour sérieux venait à tomber dans cette âme, il en absorberait la sève

et s'y développerait comme un arbuste vigoureux dans une terre vierge et

féconde. Il vit Hélène et il l'aima. Par quel art aurait-il pu s'en

défendre? Elle avait en partage la grâce et la beauté, la candeur et

l'intelligence, toute la distinction de sa race, sans en avoir les idées

étroites ni les opinions surannées. Avec la royale fierté du lys, elle

en exhalait le suave et doux parfum; à la poésie du passé, elle joignait

les instincts sérieux de notre âge. Et cette noble et chaste créature

était venue à lui, la main tendue et la bouche souriante! elle lui avait

parlé de son vieux père, qu'elle avait aidé à mourir! C'est elle qui

avait remplacé le fils absent au chevet du vieillard, elle qui avait

recueilli ses derniers adieux et son dernier soupir. Il avait vécu de sa

vie, à table auprès d'elle et près d'elle au foyer. Au récit des maux

qu'il avait endurés, il avait vu ses beaux yeux se mouiller; il les

avait vus s'enflammer au récit de ses batailles. Comment donc en effet

ne l'eût-il point aimée? Il l'avait aimée d'abord d'un amour inquiet et

charmant, comme tout sentiment qui s'ignore; puis, en voyant Hélène se

retirer brusquement de lui, d'un amour silencieux et farouche, comme

toute passion sans espoir. C'est alors que, plongeant du même coup dans

son coeur et dans sa destinée, il était resté frappé d'épouvante. Il

venait de comprendre en même temps qu'égaré par le charme, il avait,

sans y réfléchir, accepté une position équivoque, qu'on l'en blâmerait

publiquement, qu'il y allait de son honneur vis-à-vis de ses frères

d'armes, et que, pour en sortir désormais, il lui fallait déposséder,

ruiner, chasser la fille qu'il aimait et son père. Comment s'y fût-il

résigné, lui qui défaillait rien qu'à la pensée que ses hôtes pouvaient

d'un jour à l'autre s'éloigner de leur propre gré, lui qui se demandait

parfois avec terreur ce qu'il deviendrait seul dans ce château désert,

s'il leur prenait fantaisie de porter leurs pénates ailleurs? S'il

aimait Hélène par-dessus toutes choses, ce n'était pas elle seulement

qu'il aimait. Au milieu même de ses emportements et de ses colères, il

se sentait secrètement attiré vers le marquis. Il s'était aussi pris

d'une sorte d'affection pour tous les détails de cet intérieur de

famille dont il n'avait jamais soupçonné jusqu'alors ni la grâce facile,

ni les exquises élégances. L'idée d'épouser Hélène, cette idée qui

conciliait tout et devant laquelle le gentilhomme n'avait point reculé,

Bernard ne l'avait même pas entrevue. Sous la brusquerie de ses

manières, sous l'énergie de son caractère, sous l'ardeur qui le

consumait, il cachait toutes les délicatesses et toutes les timidités

d'un esprit craintif et d'une âme tendre. La conscience qu'il avait de

ses droits le rendait humble au lieu de l'enhardir: il avait la défiance

et la pudeur de la fortune. Cependant, depuis plus d'une semaine, tout

avait pris en lui comme autour de lui une face nouvelle. En même temps

qu'autour de lui les bois et les prés verdoyaient, il s'était fait en

lui comme un avril en fleurs; Mademoiselle de La Seiglière avait reparu

dans sa vie ainsi que le printemps sur la terre. La présence d'Hélène

retrouvée, les entretiens récents qu'il avait eus avec le marquis,

l'amitié cordiale et presque tendre que lui témoignait le vieux

gentilhomme, quelques mots qui lui étaient échappés dans la matinée de

ce même jour, tout cela, mêlé aux chaudes brises, à la senteur des

haies, aux rayons joyeux du soleil, remplissait Bernard d'un trouble

inexpliqué, d'une ivresse sans nom, de ce vague sentiment d'effroi, qui

est le premier frisson du bonheur.

* * * * *

Ainsi troublé sans oser se demander pourquoi, Bernard revenait au galop

de son cheval, car déjà la nuit commençait à descendre des coteaux dans

la plaine, lorsqu'en débouchant par le pont, il découvrit la petite

caravane qui s'acheminait vers Vaubert. Il arrêta sa monture et reconnut

tout d'abord, dans la pénombre du crépuscule, mademoiselle de La

Seiglière suspendue au bras d'un jeune homme, qu'aussitôt il supposa ir

être le jeune baron. Bernard ne connaissait pas Raoul et ne savait rien

de l'union projetée; cependant son coeur se serra. Il souffrait aussi de

voir l'intimité renouée entre le marquis et la baronne. Après avoir

longtemps suivi les deux couples d'un regard chagrin, il mit son cheval

au pas, revint lentement au château, dîna seul, compta tristement les

heures, et pensa que cette soirée de solitude, la première qu'il passait

ainsi depuis son retour, ne s'achèverait pas. Il fit vingt fois le tour

du parc, se retira mécontent dans sa chambre, et demeura appuyé sur le

balcon de la fenêtre, jusqu'à ce qu'il eût vu passer, comme deux ombres,

sous la feuillée, M. de La Seiglière et sa fille, dont la voix arriva

jusqu'à lui dans le silence de la nuit.

* * * * *

Le lendemain, au repas du matin, il attendit vainement Hélène et son

père. Jasmin, qu'il interrogea, répondit que M. le marquis et sa fille

étaient partis depuis une heure pour Vaubert, en prévenant leurs gens

qu'ils ne rentreraient pas pour dîner. Pendant cette journée, qui

s'écoula plus lentement encore que ne s'était écoulée la soirée de la

veille, Bernard remarqua un mouvement inusité des serviteurs allant tour

à tour du château au manoir, du manoir au château, comme s'il s'agissait

d'installation nouvelle. Il pressentit quelque affreux malheur. Un

instant, il fut tenté d'aller droit au castel; mais un sentiment

d'invincible répulsion, presque d'horreur, l'en avait toujours éloigné.

Comprenait-il, lui aussi; comme Hélène, que c'était là que venait de se

forger la foudre qu'il entendait déjà gronder sourdement à l'horizon?

Cependant il poussa jusqu'à mi-chemin; en apercevant au bras de Raoul,

sur l'autre rive, à travers le feuillage argenté des saules, Hélène dont

il ne pouvait distinguer la démarche affaissée ni le pâle visage, il

sentit la jalousie le mordre comme un aspic au sein. C'était une âme

douce et tendre, mais impétueuse et terrible. Il rentra dans sa chambre,

détacha ses pistolets suspendus à l'encadrement de la glace, les examina

d'un oeil sombre et farouche, en fit jouer les ressorts d'un doigt

brusque et violent; puis, honteux de sa folie, il se jeta sur son lit,

et ce coeur de lion pleura. Pourquoi? il ne le savait pas. Il souffrait

sans connaître la cause de son mal, de même qu'il ignorait la veille

d'où lui arrivaient le bonheur et la vie.

* * * * *

La soirée fut moins orageuse. À la tombée de la nuit, il se prit à errer

dans le parc en attendant le retour du marquis. La brise rafraîchit son

front; la réflexion apaisa son coeur. Il se dit que rien n'était changé

dans sa vie, et revint peu à peu à des rêves meilleurs. Il était assis

depuis quelques instants sur un banc de pierre, à cette même place, où

tant de fois, auprès d'Hélène, il avait vu, au dernier automne, les

feuilles jaunies se détacher et tourbillonner au-dessus de leurs têtes,

quand tout à coup le sable de l'allée cria doucement sous un pas léger;

un frôlement de robe se fit entendre le long de l'aubépine en fleurs; en

levant les yeux, Bernard aperçut devant lui mademoiselle de La

Seiglière, pâle, triste et plus grave que d'habitude.

Mademoiselle de la Seiglière, Volume 2 (of 2) · 第 12 / 15 题