Or, tandis que cette révolution s'accomplissait au château, que faisait
Bernard? Il suivait au pas de son cheval les sentiers qui longent le
Clain, la tête, l'esprit et le coeur tout remplis d'une unique image. Il
aimait, et chez cette nature libre et fière que n'avait point appauvrie
le frottement du monde, l'amour n'était pas resté longtemps à l'état de
vague aspiration, de rêve flottant et de mystérieuse souffrance, il
était devenu bientôt une passion ardente, énergique, vivace et profonde.
Bernard faisait partie de cette génération active et turbulente dont la
jeunesse s'était écoulée dans les camps, et qui n'avait pas eu le temps
d'aimer ni de rêver. À vingt-sept ans, à cette heure encore matinale où
les enfants de notre génération oisive ont follement dispersé à tous les
vents leurs forces sans emploi, il n'avait connu que la belle passion de
la gloire. On pouvait donc aisément prévoir que si jamais le germe d'un
amour sérieux venait à tomber dans cette âme, il en absorberait la sève
et s'y développerait comme un arbuste vigoureux dans une terre vierge et
féconde. Il vit Hélène et il l'aima. Par quel art aurait-il pu s'en
défendre? Elle avait en partage la grâce et la beauté, la candeur et
l'intelligence, toute la distinction de sa race, sans en avoir les idées
étroites ni les opinions surannées. Avec la royale fierté du lys, elle
en exhalait le suave et doux parfum; à la poésie du passé, elle joignait
les instincts sérieux de notre âge. Et cette noble et chaste créature
était venue à lui, la main tendue et la bouche souriante! elle lui avait
parlé de son vieux père, qu'elle avait aidé à mourir! C'est elle qui
avait remplacé le fils absent au chevet du vieillard, elle qui avait
recueilli ses derniers adieux et son dernier soupir. Il avait vécu de sa
vie, à table auprès d'elle et près d'elle au foyer. Au récit des maux
qu'il avait endurés, il avait vu ses beaux yeux se mouiller; il les
avait vus s'enflammer au récit de ses batailles. Comment donc en effet
ne l'eût-il point aimée? Il l'avait aimée d'abord d'un amour inquiet et
charmant, comme tout sentiment qui s'ignore; puis, en voyant Hélène se
retirer brusquement de lui, d'un amour silencieux et farouche, comme
toute passion sans espoir. C'est alors que, plongeant du même coup dans
son coeur et dans sa destinée, il était resté frappé d'épouvante. Il
venait de comprendre en même temps qu'égaré par le charme, il avait,
sans y réfléchir, accepté une position équivoque, qu'on l'en blâmerait
publiquement, qu'il y allait de son honneur vis-à-vis de ses frères
d'armes, et que, pour en sortir désormais, il lui fallait déposséder,
ruiner, chasser la fille qu'il aimait et son père. Comment s'y fût-il
résigné, lui qui défaillait rien qu'à la pensée que ses hôtes pouvaient
d'un jour à l'autre s'éloigner de leur propre gré, lui qui se demandait
parfois avec terreur ce qu'il deviendrait seul dans ce château désert,
s'il leur prenait fantaisie de porter leurs pénates ailleurs? S'il
aimait Hélène par-dessus toutes choses, ce n'était pas elle seulement
qu'il aimait. Au milieu même de ses emportements et de ses colères, il
se sentait secrètement attiré vers le marquis. Il s'était aussi pris
d'une sorte d'affection pour tous les détails de cet intérieur de
famille dont il n'avait jamais soupçonné jusqu'alors ni la grâce facile,
ni les exquises élégances. L'idée d'épouser Hélène, cette idée qui
conciliait tout et devant laquelle le gentilhomme n'avait point reculé,
Bernard ne l'avait même pas entrevue. Sous la brusquerie de ses
manières, sous l'énergie de son caractère, sous l'ardeur qui le
consumait, il cachait toutes les délicatesses et toutes les timidités
d'un esprit craintif et d'une âme tendre. La conscience qu'il avait de
ses droits le rendait humble au lieu de l'enhardir: il avait la défiance
et la pudeur de la fortune. Cependant, depuis plus d'une semaine, tout
avait pris en lui comme autour de lui une face nouvelle. En même temps
qu'autour de lui les bois et les prés verdoyaient, il s'était fait en
lui comme un avril en fleurs; Mademoiselle de La Seiglière avait reparu
dans sa vie ainsi que le printemps sur la terre. La présence d'Hélène
retrouvée, les entretiens récents qu'il avait eus avec le marquis,
l'amitié cordiale et presque tendre que lui témoignait le vieux
gentilhomme, quelques mots qui lui étaient échappés dans la matinée de
ce même jour, tout cela, mêlé aux chaudes brises, à la senteur des
haies, aux rayons joyeux du soleil, remplissait Bernard d'un trouble
inexpliqué, d'une ivresse sans nom, de ce vague sentiment d'effroi, qui
est le premier frisson du bonheur.
* * * * *
Ainsi troublé sans oser se demander pourquoi, Bernard revenait au galop
de son cheval, car déjà la nuit commençait à descendre des coteaux dans
la plaine, lorsqu'en débouchant par le pont, il découvrit la petite
caravane qui s'acheminait vers Vaubert. Il arrêta sa monture et reconnut
tout d'abord, dans la pénombre du crépuscule, mademoiselle de La
Seiglière suspendue au bras d'un jeune homme, qu'aussitôt il supposa ir
être le jeune baron. Bernard ne connaissait pas Raoul et ne savait rien
de l'union projetée; cependant son coeur se serra. Il souffrait aussi de
voir l'intimité renouée entre le marquis et la baronne. Après avoir
longtemps suivi les deux couples d'un regard chagrin, il mit son cheval
au pas, revint lentement au château, dîna seul, compta tristement les
heures, et pensa que cette soirée de solitude, la première qu'il passait
ainsi depuis son retour, ne s'achèverait pas. Il fit vingt fois le tour
du parc, se retira mécontent dans sa chambre, et demeura appuyé sur le
balcon de la fenêtre, jusqu'à ce qu'il eût vu passer, comme deux ombres,
sous la feuillée, M. de La Seiglière et sa fille, dont la voix arriva
jusqu'à lui dans le silence de la nuit.
* * * * *
Le lendemain, au repas du matin, il attendit vainement Hélène et son
père. Jasmin, qu'il interrogea, répondit que M. le marquis et sa fille
étaient partis depuis une heure pour Vaubert, en prévenant leurs gens
qu'ils ne rentreraient pas pour dîner. Pendant cette journée, qui
s'écoula plus lentement encore que ne s'était écoulée la soirée de la
veille, Bernard remarqua un mouvement inusité des serviteurs allant tour
à tour du château au manoir, du manoir au château, comme s'il s'agissait
d'installation nouvelle. Il pressentit quelque affreux malheur. Un
instant, il fut tenté d'aller droit au castel; mais un sentiment
d'invincible répulsion, presque d'horreur, l'en avait toujours éloigné.
Comprenait-il, lui aussi; comme Hélène, que c'était là que venait de se
forger la foudre qu'il entendait déjà gronder sourdement à l'horizon?
Cependant il poussa jusqu'à mi-chemin; en apercevant au bras de Raoul,
sur l'autre rive, à travers le feuillage argenté des saules, Hélène dont
il ne pouvait distinguer la démarche affaissée ni le pâle visage, il
sentit la jalousie le mordre comme un aspic au sein. C'était une âme
douce et tendre, mais impétueuse et terrible. Il rentra dans sa chambre,
détacha ses pistolets suspendus à l'encadrement de la glace, les examina
d'un oeil sombre et farouche, en fit jouer les ressorts d'un doigt
brusque et violent; puis, honteux de sa folie, il se jeta sur son lit,
et ce coeur de lion pleura. Pourquoi? il ne le savait pas. Il souffrait
sans connaître la cause de son mal, de même qu'il ignorait la veille
d'où lui arrivaient le bonheur et la vie.
* * * * *
La soirée fut moins orageuse. À la tombée de la nuit, il se prit à errer
dans le parc en attendant le retour du marquis. La brise rafraîchit son
front; la réflexion apaisa son coeur. Il se dit que rien n'était changé
dans sa vie, et revint peu à peu à des rêves meilleurs. Il était assis
depuis quelques instants sur un banc de pierre, à cette même place, où
tant de fois, auprès d'Hélène, il avait vu, au dernier automne, les
feuilles jaunies se détacher et tourbillonner au-dessus de leurs têtes,
quand tout à coup le sable de l'allée cria doucement sous un pas léger;
un frôlement de robe se fit entendre le long de l'aubépine en fleurs; en
levant les yeux, Bernard aperçut devant lui mademoiselle de La
Seiglière, pâle, triste et plus grave que d'habitude.