Le lendemain était le jour fixé pour la signature de l'acte de
désistement. Sur le coup de midi, le marquis, Hélène, madame de Vaubert
et un notaire venu tout exprès de Poitiers, se trouvaient réunis dans le
grand salon du château, qui se ressentait déjà du désordre du prochain
départ. On n'attendait plus que Bernard. Hélène était grave et fière; le
marquis, heureux d'en finir, était léger comme un papillon.
--Eh bien! madame la baronne, disait-il gaiement en se frottant les
mains, nous allons donc vivre dans votre petit castel, nous allons
reprendre le petit train de notre vie d'Allemagne. Ce sera charmant,
nous pourrons encore nous croire en exil. C'est à vous, généreuse amie,
que le dernier des La Seiglière aura dû le pain et le sel.
Madame de Vaubert souriait; mais une violente préoccupation se
trahissait sur son front et dans son regard.
Bernard entra bientôt, éperonné, botté, la cravache au poing. La baronne
se prit tout d'abord à l'observer avec inquiétude; mais nul n'aurait pu
deviner sur le visage de cet homme ce qui se passait dans son coeur.
Après avoir lu à haute et intelligible voix l'acte qu'il avait rédigé
d'avance, le marquis prit une plume, releva sa manchette de point
d'Angleterre, signa sans sourciller, et offrit à Bernard, avec une
politesse exquise, la feuille aux armoiries du fisc.
--Monsieur, lui dit-il en souriant avec grâce, vous voici rentré
authentiquement _dans la sueur_ de monsieur votre père.
Le moment était décisif; madame de Vaubert pâlit et attacha sur Bernard
un regard ardent.
Bernard hésita; impassible et morne il paraissait n'avoir rien vu, rien
entendu. Un éclair de triomphe traversa les yeux de la baronne.
--Ventre-saint-gris! Monsieur, s'écria le marquis, allez-vous faire des
façons maintenant?
--Noble jeune homme! murmura la baronne d'une voix attendrie.
Comme s'il se fût réveillé en sursaut, Bernard tressaillit, prit la
feuille de la main du marquis avec une brusquerie militaire, la plia en
quatre, la glissa dans la poche de sa redingote, qu'il reboutonna
aussitôt, puis se retira gravement, sans avoir dit une parole.
Madame de Vaubert resta consternée.
--Allons! dit le marquis en belle humeur, voilà une bonne journée qui ne
nous coûte qu'un million.
--Me serais-je trompée? se demanda madame de Vaubert d'un air
visiblement préoccupé. Est-ce que décidément ce Bernard ne serait qu'un
vaurien?
--Mon Dieu! qu'il avait donc l'air triste et sombre! se dit mademoiselle
de La Seiglière, dont le coeur frissonnait sous un vague pressentiment.
La journée s'acheva au milieu des derniers préparatifs de
l'expatriation. Le marquis décrocha lui-même assez gaîment les
vénérables portraits de ses aïeux, et sur chacun trouva le mot pour
rire; mais la baronne ne riait pas. Hélène s'occupa de recueillir ses
livres, ses broderies, ses albums, ses palettes et ses aquarelles.
Bernard, aussitôt après la séance qui venait de le réintégrer
solennellement dans ses droits, était monté à cheval; il ne rentra que
bien avant dans la nuit. En traversant le parc, il aperçut mademoiselle
de La Seiglière qui veillait à sa fenêtre ouverte; il demeura longtemps,
appuyé contre un arbre, à la contempler.
* * * * *
Hélène passa sur pied cette nuit tout entière, tantôt accoudée sur le
balcon de sa croisée, regardant, à la lueur des étoiles, les beaux
ombrages qu'elle allait quitter pour toujours, tantôt rôdant autour de
son appartement, disant adieu dans son coeur à ce doux nid de sa
jeunesse.
* * * * *
Brisée par la fatigue, elle se jeta tout habillée sur son lit aux
premières blancheurs de l'aube. Elle dormait depuis près d'une heure
d'un sommeil lourd et pénible, lorsqu'elle fut réveillée brusquement par
un épouvantable vacarme; elle courut à la fenêtre, et, bien qu'on ne fût
point en saison de chasse, elle aperçut tous les piqueurs du château
réunis, les uns à cheval et donnant du cor à ébranler les vitres, les
autres retenant la meute complète, qui poussait des aboiements effrénés
dans l'air sonore du matin.
Mademoiselle de La Seiglière commençait à se demander si c'était le jour
de son exil du château qu'on célébrait ainsi à grand fracas, et d'où lui
pouvait venir cette sérénade bruyante et matinale, quand tout à coup
elle poussa un cri d'effroi en voyant paraître au travers de la meute,
au milieu des piqueurs qui semblèrent eux-mêmes frappés d'épouvanté,
Bernard, éperonné, botté comme la veille et en selle sur Roland.
Contenant avec grâce l'ardeur du terrible animal, il le fit avancer en
piétinant jusque sous la fenêtre où se tenait Hélène, plus pâle que la
mort; puis il leva les yeux vers la jeune fille, et, après s'être
découvert respectueusement, il rendit la bride, enfonça ses éperons dans
les flancs du coursier, et partit comme la foudre, suivi de loin par les
piqueurs, au bruit éclatant des fanfares.
--Ah! le malheureux! s'écria mademoiselle de La Seiglière en se tordant
les bras avec désespoir, il veut, il va se tuer!
Elle voulut courir, mais où? Roland allait plus vite que le vent. Il
avait été convenu la veille que Raoul et sa mère viendraient le
lendemain, dans la matinée, chercher le marquis et sa fille pour les
conduire et les installer définitivement dans leur nouvelle demeure.
Comme Hélène se disposait à sortir de sa chambre pour se rendre au
salon, elle rencontra sur le seuil Jasmin, qui, en courtisan du malheur,
lui présenta sur un plateau d'argent une lettre sous enveloppe. Hélène
rentra précipitamment, rompit le cachet et lut ces lignes, évidemment
tracées à la hâte:
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«Mademoiselle,
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«Ne partez pas, restez. Que voulez-vous que je fasse de cette fortune?
Je ne pourrais l'employer qu'à faire un peu de bien; vous vous en
acquitterez mieux que moi, avec plus de grâce, d'une façon plus agréable
à Dieu. Seulement je vous prie de me mettre par la pensée pour moitié
dans tous vos bienfaits; ça me portera bonheur. Ne vous souciez pas de
ma destinée; je suis loin d'être sans ressources. Il me reste mon grade,
mes épaulettes et mon épée. Je reprendrai du service; ce n'est plus le
même drapeau, mais c'est encore et toujours la France. Adieu,
Mademoiselle. Je vous aime et vous vénère. Je vous en veux pourtant un
peu d'avoir pensé à m'embarrasser d'un million; mais je vous pardonne et
vous bénis parce que vous avez aimé mon vieux père.
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«BERNARD.»
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Sous le même pli se trouvait un testament olographe ainsi conçu:
«Je donne et lègue à mademoiselle Hélène de La Seiglière tout ce que je
possède ici-bas en légitime propriété.»
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«Fait à mon château de La Seiglière, le 25 avril 1819.»
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Lorsqu'elle entra dans le salon, où venaient d'arriver madame de Vaubert
et son fils, Hélène était si pâle et si défaite, que le marquis s'écria:
Qu'as-tu? La baronne et Raoul lui-même s'empressèrent aussitôt autour
d'elle; mais la jeune fille, repoussant leur sollicitude, demeura froide
et muette.
--Ah! çà, dit le marquis, est-ce que le coeur te manque à présent?
Hélène ne répondit pas.
L'heure fixée pour le départ approchait. La baronne attendait toujours
que Bernard y vînt mettre obstacle, et, ne voyant rien venir, ne prenait
déjà plus la peine de dissimuler sa mauvaise humeur. De son côté, le
jeune baron n'était pas, à proprement parler, transporté d'enthousiasme.
Enfin, n'étant plus excité par son entourage, le marquis ne montrait
déjà plus la bonne grâce dont il avait fait preuve durant tous ces
jours.
--À propos, dit-il tout à coup, ce drôle de Bernard nous a servi ce
matin un plat de sa façon.
--De quoi s'agit-il, marquis? demanda la baronne qui, au nom de Bernard,
venait de dresser les oreilles.
--Croiriez-vous, Baronne, que ce fils de bouvier n'a même pas attendu
que nous fussions partis pour prendre possession de mes biens? Au soleil
levant, il s'est mis en chasse, escorté de ma meute et suivi de tous mes
piqueurs.
Ici, mademoiselle de La Seiglière qui s'était approchée de la porte
toute grande ouverte sur le perron, jeta un cri terrible et tomba dans
les bras de son père, qui n'eut que le temps de la soutenir. Roland
venait de filer le long de la grande allée comme un caillou lancé par
une fronde. La selle était vide, et les étriers battaient contre les
flancs déchirés du coursier.
À quelque temps de là, il y eut au château de La Seiglière une scène
passablement comique; ce fut quand le malin vieillard, qu'on n'a pas
oublié sans doute et que nous appelons Des Tournelles, vint
officieusement démontrer au marquis que, depuis la mort de Bernard,
moins que jamais il était chez lui, et l'engager à déguerpir
sur-le-champ, s'il ne voulait encourir les rigueurs de l'administration
des domaines. Mais à quoi bon prolonger ce récit?
Deux mois après la mort de Bernard, qui fut attribuée naturellement à
une folle équipée de hussard, un incident d'une autre nature préoccupa
beaucoup les grands et petits, beaux et laids esprits de la ville et des
environs: ce fut l'entrée en noviciat de mademoiselle de La Seiglière
dans un couvent de l'ordre des filles de Saint-Vincent-de-Paul. On en
parla diversement: les uns n'y virent que le résultat d'une piété active
et d'une vocation fervente; les autres y soupçonnèrent un grain d'amour
en dehors de Dieu. On approcha plus ou moins de la vérité; mais nul ne
mit le doigt dessus, si ce n'est pourtant, notre marquis, dont le reste
de l'existence fut empoisonnée par l'idée que décidément sa fille avait
aimé le hussard. Cependant, lorsqu'il put, le testament de Bernard à la
main, faire débouter de ses prétentions à la succession vacante
l'administration des domaines, le marquis ne put s'empêcher de convenir
que ce garçon avait bien fait les choses. Il continua de vivre comme par
le passé, sans que l'éloignement de sa fille eût rien changé à ses
habitudes. Il mourut d'émotion en 1830, en entendant une bande de jeunes
gars qui s'étaient attroupés sous ses fenêtres pour chanter la
_Marseillaise_ et lui briser quelques vitres. Notre jeune baron est
entré dans une riche famille roturière où il joue le rôle de George
Dandin retourné. Le beau-père se raille des titres de son gendre et lui
reproche les écus qu'il lui a comptés; sa femme l'appelle monsieur le
baron en lui faisant les cornes. Madame de Vaubert vit encore. Elle
passe ses journées en arrêt devant le château de La Seiglière; toutes
les nuits elle rêve qu'elle est changée en chatte, et qu'elle voit
danser devant elle, sans pouvoir seulement lui allonger un coup de
patte, le château changé en souris. Après la mort de son père,
mademoiselle de La Seiglière a disposé de tous ses biens en faveur des
pauvres; on assure que le château même deviendra bientôt une maison de
refuge pour les indigents.