XI

À partir de cette soirée mémorable, madame de Vaubert ne reparut plus au

château, et le château s'en trouva bien. Durant le peu de jours qui

s'écoulèrent jusqu'au dénoûment de cette petite et trop longue histoire,

il s'établit entre Bernard et le marquis des relations plus douces que

ne l'avaient été les premières. N'étant plus irrité par la présence de

la baronne, contre qui Bernard avait toujours nourri, en dépit de

lui-même, un vague sentiment de défiance et de sourde colère, ce jeune

homme redevint plus familier et plus traitable; de son côté, depuis

quelques semaines, le marquis avait affecté peu à peu, vis-à-vis de son

hôte, une attitude plus cordiale, plus affectueuse, presque tendre. Tous

d'eux paraissaient avoir modifié, pour se complaire, leurs opinions et

leur langage. Le soir, au coin du feu, réduits au tête à tête, ils

causaient, discutaient et ne disputaient plus. D'ailleurs, depuis la

disparition de madame de Vaubert, leurs entretiens avaient pris

insensiblement un tour moins politique et plus intime. Le marquis

parlait des joies de la famille, des félicités du mariage, et parfois il

laissait échapper des paroles qui faisaient frissonner Bernard et

passaient sur son coeur comme de chaudes bouffées de bonheur. Il arriva

qu'un soir M. de la Seiglière exigea doucement que sa fille restât au

salon, au lieu de se retirer dans sa chambre. La contrainte des premiers

instants une fois dissipée, cette soirée s'écoula en heures enchantées:

le marquis s'y montra spirituel, aimable, étourdi; Bernard, heureux et

triste; Hélène, rêveuse, silencieuse et souriante. Le lendemain, les

deux jeunes gens se rencontrèrent dans le parc, et le charme recommença,

plus inquiet, il est vrai, qu'il ne l'avait été d'abord, plus voilé,

partant plus charmant.

Cependant, comment aborder la question vis-à-vis d'Hélène? Par quels

sentiers détournés et couverts l'amener au but désiré? Pour rien au

monde, le marquis n'aurait consenti à lui révéler la position humiliante

dans laquelle ils se trouvaient depuis six mois, elle et lui, vis-à-vis

de Bernard. Il connaissait trop bien la noble et fière créature, il

savait trop bien à quelle âme il avait affaire. C'était pourtant cette

âme honnête et simple qu'il s'agissait de rendre complice de l'égoïsme

et de la trahison.

* * * * *

Un jour M. de La Seiglière était plongé dans ces réflexions, lorsqu'il

sentit deux bras caressants s'enlacer autour de son cou: en levant les

yeux, il aperçut, comme un lis penché au-dessus de sa tête, le visage

d'Hélène qui le regardait en souriant. Par un mouvement de brusque

tendresse, il l'attira sur son coeur, et l'y tint longtemps embrassée, en

couvrant ses blonds cheveux de caresses et de baisers. Lorsqu'elle se

dégagea de ces étreintes, Hélène vit deux larmes rouler dans les yeux de

son père, qui ne pleurait jamais.

--Mon père, s'écria-t-elle en lui prenant les mains avec effusion, vous

avez des chagrins que vous cachez à votre enfant. Je le sais, j'en suis

sûre; ce n'est pas d'aujourd'hui que je m'en aperçois. Mon père,

qu'avez-vous? dans quel coeur, si ce n'est dans le mien, verserez-vous

les afflictions du vôtre? ne suis-je plus votre bien-aimée fille? Quand

nous vivions tous deux au fond de notre pauvre Allemagne, je n'avais

qu'à sourire, vous étiez consolé. Mon père, parlez-moi. Il se passe

autour de nous quelque chose d'étrange et d'inexplicable. Qu'est devenue

cette aimable gaîté qui faisait la joie de mon âme? Vous êtes triste;

madame de Vaubert paraît inquiète; moi-même je m'agite et je souffre,

parce que sans doute je sens que vous souffrez. Mais pourquoi

souffrez-vous? si ma vie n'y peut rien, ne me le dites pas.

En voyant ainsi la victime s'offrir d'elle-même sur l'autel du

sacrifice, le marquis ne se contint plus; à ces accents si vrais, à

cette voix si charmante et si tendre, le vieil enfant fondit en larmes

dans le sein d'Hélène éperdue.

--Oh! mon Dieu! que se passe-t-il? de tous les malheurs qui peuvent vous

atteindre, en est-il donc un seul qui soit plus grand que mon amour!

s'écria mademoiselle de La Seiglière, qui se jeta dans les bras de son

père en éclatant elle-même en sanglots.

Quoique sincèrement ému et véritablement attendri, le marquis jugea

l'occasion trop belle, pour être négligée, l'affaire assez bien engagée

pour mériter d'être poursuivie. Un instant, il fut sur le point de tout

dire et de tout avouer: la honte le retint, et aussi la crainte de venir

échouer contre l'orgueil d'Hélène, qui ne manquerait pas de se révolter

au premier aperçu du rôle qu'on lui réservait dans le dénouement de

cette aventure. Il se prépara donc encore une fois à tourner la vérité,

au lieu de l'aborder de front. Ce n'est pas que cette façon d'agir allât

précisément à la nature de son caractère: bien loin de là; mais le

marquis était hors de ses gonds. Madame de Vaubert l'avait engagé dans

une voie funeste d'où il ne pouvait désormais se tirer qu'à force de

ruse et d'adresse. Une fois hors de la grand'-route, on ne peut y

rentrer qu'en prenant à travers champs, ou par les chemins de traverse.

Après avoir essuyé les pleurs de sa fille et s'être remis lui-même d'une

si vive émotion, il débuta par répéter, avec quelques variantes, la

scène qu'il avait jouée devant la baronne, car il faut bien le

reconnaître, ce n'était pas, comme madame de Vaubert, une imagination

fertile en expédients; toutefois, grâce aux leçons qu'il avait reçues en

ces derniers temps, le marquis avait déjà plus d'un bon tour dans sa

gibecière. Il se lamenta donc sur la rigueur et sur l'inclémence des

temps; il gémit sur les destinées de l'aristocratie qu'il représenta,

image neuve autant qu'originale, comme un navire incessamment battu par

le flot révolutionnaire. Profitant de l'ignorance d'Hélène, qui avait

vécu toujours en dehors des préoccupations de la chose publique, il

peignit avec de sombres couleurs, qu'il savait exagérer lui-même,

l'incertitude du présent, les menaces de l'avenir. Il employa tous les

mots du vocabulaire alors en usage; il fit défiler et parader tous les

spectres et tous les fantômes que les journaux ultra-royalistes

expédiaient sous bande, chaque matin, à leurs abonnés. Le sol était

miné, l'horizon chargé de tempêtes: l'hydre des révolutions redressait

ses sept têtes: le cri, guerre aux châteaux! allait retentir d'un

instant à l'autre; le peuple et la bourgeoisie, comme deux hyènes

dévorantes, n'attendaient qu'un signal pour se ruer sur la noblesse sans

défense, se gorger de son sang et se partager ses dépouilles. On n'était

pas sûr que M. de Robespierre fût bien mort; le bruit courait que l'ogre

de Corse s'était échappé de son île. Enfin il mit en jeu et entassa

pêle-mêle tout ce qu'il pensa devoir effrayer une jeune imagination.

Lorsqu'il eut tout dit:

--N'est-ce que cela, mon père? demanda mademoiselle de La Seiglière avec

un sourire plein de calme et de sérénité. Si le sol est miné sous nos

pieds, si le ciel est noir, si la France, comme vous le dites, nous

exècre et veut notre ruine, que faisons-nous ici? Partons, retournons

dans notre chère Allemagne; allons-y vivre comme autrefois, pauvres,

ignorés et paisibles. Si l'on crie guerre aux châteaux! on doit crier

aussi paix aux chaumières! Que nous faut-il de plus? Le bonheur vit de

peu, l'opulence ne vaut pas un regret.

Ce n'était pas l'affaire du vieux gentilhomme, qui savait heureusement

un chemin plus sûr pour arriver à ce noble coeur.

--Mon enfant, répliqua-t-il en branlant la tête, ce sont là de beaux

sentiments: voilà quelque trente ans, je n'en avais pas d'autres. Je fus

un des premiers qui donnèrent le signal de l'émigration; patrie,

château, fortune héréditaire, domaine des aïeux, j'abandonnai tout, et

rien ne me coûta pour offrir cette preuve de dévoûment et de fidélité à

la royauté en danger. J'étais jeune alors et vaillant. Aujourd'hui, je

suis vieux, mon Hélène; le corps trahit le coeur; le sang ne sert plus le

courage; la lame a usé le fourreau. Je ne suis plus qu'un pauvre

vieillard, mangé de goutte et de rhumatismes, criblé de douleurs et

d'infirmités. Par crainte d'alarmer ta tendresse, j'ai soigneusement

caché jusqu'ici les souffrances et les maux que j'endure. Le fait est,

ma fille, que je n'en puis plus. On me croit frais et vert, ingambe et

bien portant; à me voir, il n'est personne qui ne me donnât hardiment

encore un demi-siècle à vivre. Trompeuses apparences! de jour en jour,

je décline et m'affaisse; regarde mes pauvres jambes, si l'on ne dirait

pas des fuseaux! ajouta-t-il en montrant d'un air piteux un mollet

vigoureux et rond. J'ai la poitrine bien malade! Ne nous faisons pas

illusion: je ne suis plus qu'un rameau de bois mort qu'emportera bientôt

un coup de bise.

--Oh! mon père, mon père, que dites-vous là! s'écria mademoiselle de La

Seiglière en se jetant tout éplorée au cou du nouveau Sixte-Quint.

--Va, mon enfant, ajouta le marquis avec mélancolie, quelque force

morale qu'on ait reçue du ciel, il est cruel à mon âge de reprendre le

chemin de l'exil et de la pauvreté, alors qu'on n'a plus ici-bas d'autre

espoir ni d'autre ambition que de s'éteindre tranquillement et de mêler

ses os à la cendre de ses ancêtres.

--Vous ne mourrez pas, vous vivrez, dit Hélène avec assurance, en le

pressant contre son sein. Dieu, que je prie pour vous dans toutes mes

prières, Dieu, juste et bon, vous doit à mon amour; il me fera la grâce

de prendre sur ma vie pour prolonger la vôtre. Quant à l'autre péril qui

nous menace, mon père, est-il si grand et si pressant que vous semblez

l'imaginer? Laissez-moi vous dire que vous vous alarmez peut-être hors

de propos. Pourquoi le peuple vous haïrait-il? Vos paysans vous aiment

parce que vous êtes bon pour eux. Quand je passe le long des haies, ils

interrompent leurs travaux pour me saluer avec bienveillance; du plus

loin qu'ils m'aperçoivent, les petits enfants viennent à moi, joyeux et

bondissants; plus d'une fois, sous le toit de chaume, les mères ont pris

ma main pour la porter doucement à leurs lèvres. Ce n'est point là le

peuple qui nous hait. Vous parlez de sol miné, de bruits sinistres, de

sombre horizon? Regardez, la terre fleurit et verdoie, le ciel est bleu,

l'horizon est pur; je n'entends d'autres cris que le sifflement du

pinson et le chant éloigné des bouviers et des pâtres; je ne vois

d'autre révolution que celle que le printemps vient d'accomplir contre

l'hiver.

--Aimable jeune coeur, qui ne voit et n'entend sur cette terre de

méchants que les images de la nature et les harmonies de la création!

dit le marquis en baisant le front d'Hélène avec une émotion sincère.

Mon enfant, ajouta-t-il après un instant de silence, voilà bientôt

trente ans, les choses ne se passaient pas autrement. Comme aujourd'hui,

les champs se paraient de verdure et de fleurs, les pâtres chantaient

sur le flanc des collines; les pinsons sifflaient sous la feuillée

naissante, et ta mère, ma fille, ta belle et noble mère, était comme toi

l'ange béni de ces campagnes. Pourtant il fallut fuir. Crois-en ma

vieille expérience, l'avenir est sombre et menaçant. C'est presque

toujours sous ces ciels sereins que s'agite la colère des hommes et

qu'éclate la foudre des révolutions. Supposons cependant que le péril

soit loin encore; admettons que j'aie le temps de mourir sous le toit de

mes pères. Puis-je mourir en paix, avec l'idée que je te laisserai

seule, sans soutien, sans appui, au milieu de l'orage et de la

tourmente? Quand je ne serai plus, que deviendra ma fille bien-aimée?

Est-ce M. de Vaubert qui te protégera dans ces temps d'épouvante?

Malheureux enfants, vous avez tous deux un nom qui attire le tonnerre.

Vous n'aurez fait, en vous unissant, que doubler vos chances funestes;

vous ne serez l'un pour l'autre qu'une charge et qu'un danger de plus;

chacun de vous aura contre lui deux fatalités au lieu d'une; vous vous

dénoncerez l'un l'autre à la fureur des haines populaires. J'en causais

l'autre soir affectueusement avec la baronne: dans notre sollicitude

alarmée, nous nous demandions s'il était bien prudent et sage de donner

suite à ces projets d'union.

À ces mots, Hélène tressaillit et tourna vers son père un regard de

biche effarouchée.

--Et même j'ai cru entrevoir, ajouta M. de La Seiglière, que la baronne

ne serait pas éloignée de me rendre ma parole et de reprendre la sienne

en échange.--Marquis, me disait-elle avec cette haute raison qui ne

l'abandonne jamais, unir ces deux enfants, n'est-ce pas vouloir que deux

vaisseaux en perdition essaient de se sauver l'un l'autre? Isolés, ils

ont encore, chacun de son côté, chance de s'en tirer; ils sombrent, à

coup sûr, en mariant leurs fortunes.--Ainsi parlait la mère de Raoul; je

dois ajouter que c'est aussi l'avis du célèbre Des Tournelles, vieil ami

de notre famille, et qui, sans t'avoir jamais vue, te porte le plus vif

intérêt.--Marquis, me disait un jour ce grand jurisconsulte, un des plus

vastes esprits de notre époque, donner votre fille au jeune de Vaubert,

c'est l'abriter, par un temps d'orage, sous un chêne en rase campagne,

c'est appeler sur sa tête le feu du ciel.

--Mon père, répondit la jeune fille avec une froide dignité, M. Des

Tournelles n'a rien avoir ici; c'est à peine si je reconnais à madame de

Vaubert elle-même le droit de dégager ma main de celle de son fils. M.

de Vaubert et moi, nous sommes devant Dieu engagés l'un à l'autre. J'ai

sa parole, il a la mienne. Dieu, qui a reçu nos serments, pourrait seul

nous en délier.

--Loin de moi la pensée, s'écria le marquis, de vouloir te prêcher la

trahison et le parjure! Je crains seulement que tu ne t'exagères la

gravité et la solennité des engagements qui t'enchaînent. Raoul et toi,

vous êtes fiancés, rien de plus; or, comme on dit dans le pays,

fiançailles et mariage font deux. Tant que le sacrement n'a point passé

par là, on peut toujours, d'un mutuel accord, se dégager sans faillir à

Dieu ni forfaire à l'honneur. Avant d'épouser ta mère, j'avais été

fiancé neuf fois, la neuvième à treize ans, la première à sept mois.

Ensuite, mon Hélène, je me garderai bien de contrarier tes inclinations.

Je conçois que tu tiennes au jeune de Vaubert. Vous avez été élevés tous

deux dans l'exil et dans la pauvreté; il peut vous sembler doux d'y

retourner ensemble. À votre âge, mes chers enfants, il n'est si triste

perspective que la passion n'égaie, n'enchante et n'illumine. Être deux,

souffrir et s'aimer, c'est le bonheur de la jeunesse. Cependant, j'ai

remarqué qu'en général ces liaisons qui se sont formées si près du

berceau manquent du je ne sais quoi qui fait le charme de l'amour. Je ne

me donne pas pour expert en matière de sentiment; toutefois j'ai fini

par découvrir qu'on aime peu ce qu'on connaît beaucoup. Notre jeune

baron est d'ailleurs un aimable et gracieux cavalier, un peu froid, un

peu compassé, faut-il dire le mot? un peu nul, mais blanc comme un lis

et rose comme une rose. Celui-là ne s'est pas durci les mains au

travail, le feu de l'ennemi ne lui a pas bronzé le visage. Il a surtout

une façon d'arranger ses cheveux qui m'a toujours ravi.

--M. de Vaubert est un galant homme, mon père, répliqua gravement

Hélène.

--Je le crois, pardieu bien! et un digne garçon qui n'a jamais fait

parler de lui, et un héros modeste qui n'ennuiera jamais personne du

récit de ses victoires. Ventre-saint-gris! ma fille, s'écria le marquis

en changeant brusquement de ton, c'est triste à dire, mais il faut le

dire: nos jeunes gentilshommes d'aujourd'hui ont l'air de croire qu'il

ne sied qu'aux petites gens de faire de grandes choses. De mon temps, la

jeune noblesse en agissait autrement, Dieu merci! Moi qui te parle... je

n'ai point fait la guerre, c'est vrai; mais, par l'épée de mes aïeux!

lorsqu'il a fallu se montrer, je me suis montré, et l'on me cite encore

à la cour comme un des premiers fidèles qui s'empressèrent d'aller

protester par leur présence à l'étranger contre les ennemis de notre

vieille monarchie. Voilà, ma fille, voilà ce que ton père a fait, et si

je ne me suis pas couvert de lauriers dans l'armée de Condé, c'est qu'il

m'en coûtait trop d'aller cueillir des palmes arrosées du sang de la

France.

--Mais mon père, dit Hélène d'une voix hésitante, ce n'est pas la faute

de M. de Vaubert, s'il a vécu jusqu'à présent dans l'inaction et dans

l'obscurité; eût-il un coeur de lion, il ne peut pourtant pas donner des

batailles à lui tout seul.

--Bah! bah! s'écria le marquis; les âmes altérées de gloire trouvent

toujours moyen d'étancher leur soif. Moi, lorsque j'émigrai, j'étais sur

le point de partir pour m'aller battre chez les Mohicans; si je gagnai

l'Allemagne au lieu de l'Amérique, c'est qu'à l'heure du danger je

compris que je me devais à notre belle France. Regarde ce jeune Bernard.

Ça n'a pas encore vingt-huit ans; eh bien! ça vous a déjà un bout de

ruban à la boutonnière; ça s'est promené en vainqueur dans les capitales

de l'Europe; ça s'est fait tuer à la Moscowa. Il comptait vingt ans à

peine, quand l'empereur, qui, quoi qu'on dise, n'était pas un sot, le

remarqua à la bataille de Wagram. Ce que je t'en dis, mon enfant, n'est

pas pour te détacher de Raoul. Je ne lui en veux pas, moi, à ce garçon,

de n'être rien du tout. D'ailleurs, il est baron; à son âge, c'est déjà

gentil. Il ne faut pas non plus être trop exigeant.

--Mon père, dit Hélène de plus en plus troublée, M. de Vaubert m'aime;

il a ma foi, et pour moi c'est assez.

--Pour ça, il t'aime, je le crois d'autant mieux que je m'en suis

rarement aperçu: les feux cachés sont les plus terribles. Seulement, je

sais bien qu'à sa place, je ne serais point parti pour aller faire à

Paris la belle jambe, précisément le lendemain du jour où ce jeune héros

s'est installé sous notre toit.

--Mon père...! dit Hélène en rougissant comme une fleur de grenadier.

--Il est vrai que Raoul t'envoie chaque mois une lettre. Je n'en ai lu

qu'une seule: joli style, papier ambré, bonne orthographe, ponctuation

exacte; mais, vive Dieu! ma fille, je te prie de croire que, de notre

temps, ce n'est point ainsi que nous écrivions au tendre objet de notre

flamme.

--Mon père...! répéta mademoiselle de La Seiglière d'une voix

suppliante, en souriant à demi.

Ici, jugeant la place suffisamment démantelée, l'insidieux marquis

revint à ses premières batteries. Il démontra qu'en ce temps d'épreuve,

la noblesse n'avait de chances de salut qu'en se créant des alliances

au-dessous d'elle. Il joua vis-à-vis de sa fille le rôle que le malin

Des Tournelles avait joué quelques mois auparavant vis-à-vis de lui. Il

se peignit encore une fois pauvre, exilé, proscrit, mendiant comme

Bélisaire et mourant loin de la patrie. Encore une fois il mouilla les

beaux yeux d'Hélène. Puis, par une transition habilement ménagée, il en

vint à parler du vieux Stamply; il s'attendrit sur la probité de

l'ancien fermier, et regretta de ne l'en avoir pas suffisamment

récompensé de son vivant. Il sut éveiller les scrupules du jeune coeur,

sans toutefois éveiller ses soupçons. Du père au fils, il n'y avait

qu'un pas. Il exalta Bernard, et le représenta tour à tour comme une

digue contre la fureur des flots, comme un abri durant la tempête. Bref,

de détours en détours, pied à pied, pas à pas, il en arriva tout

doucement à ses fins, c'est-à-dire à se demander tout haut, sous forme

de réflexion, si, par ces mauvais jours, une alliance avec les Stamply

n'offrirait pas aux La Seiglière plus d'avantage et de sécurité qu'une

alliance avec les Vaubert. Le marquis en était là de son discours,

lorsqu'il s'interrompit brusquement en apercevant Hélène si pâle et si

tremblante qu'il pensa l'avoir tuée.

--Voyons, voyons, dit le marquis en la prenant entre ses bras, tu n'as

point affaire au bourreau. Ai-je parlé, comme Calchas, de te traîner au

sacrifice et de t'immoler sur les marches de l'autel? Que diable! tu

n'es pas Iphigénie, je ne suis pas Agamemnon. Nous causons, nous

raisonnons, voilà tout. Je comprends qu'au premier abord, une La

Seiglière se révolte et s'indigne à l'idée d'une mésalliance; mais, mon

enfant, je te le répète: songe à toi, songe à ton vieux père, songe au

dévouement de mademoiselle de Sombreuil. Ce jeune Bernard n'est pas un

gentilhomme; mais qui est gentilhomme aujourd'hui? Avant qu'il soit

vingt ans, on ne se baissera même pas pour ramasser un titre. Je

voudrais que tu pusses entendre M. Des Tournelles causant sur ce sujet.

Qui sert bien son pays n'a pas besoin d'aïeux, a dit le sublime

Voltaire. D'ailleurs, de tout temps on s'est mésallié; les grandes

familles ne vivent et ne se perpétuent que par des mésalliances. Pour en

finir avec les Normands, un roi de France, Charles-le-simple, maria sa

fille Ghisèle à un certain Rollon, qui n'était qu'un chef de vauriens,

prouvant bien par ceci qu'il était moins simple que l'histoire ne devait

le prétendre. Tout récemment, un soldat de fortune a épousé la fille des

Césars. Et puis cela fera bon effet dans le pays, que tu épouses un

Stamply; on verra que nous ne sommes point ingrats; on se dira que nous

savons reconnaître un bon procédé, et, pour ma part, lorsque je me

trouverai là-haut, nez à nez avec l'âme de mon vieux fermier, eh bien!

j'avoue qu'il ne me sera pas désagréable de pouvoir annoncer à ce brave

homme que sa probité a reçu sa récompense sur la terre, et que nos deux

familles n'en font qu'une désormais. Ça lui fera plaisir aussi à ce

bonhomme, car il t'adorait, mon Hélène; vous étiez une paire d'amis.

Est-ce que parfois il ne t'appelait pas sa fille? à ce compte il

prendrait rang parmi les prophètes.

Le marquis parlait ainsi depuis un quart d'heure, déployant, pour

vaincre les répugnances de sa fille, tout ce qu'il avait appris de

finesse, de ruse et d'astuce à l'école de la baronne, quand tout à coup

Hélène, qui s'était dégagée peu à peu des bras de son père, s'échappa,

vive et légère comme un oiseau, et le marquis resta bouche béante au

milieu d'une phrase, à la voir courir sur les pelouses du parc, et

disparaître à travers les rameaux.

* * * * *

Après l'avoir longtemps suivie des yeux:--Est-ce que par hasard, se

demanda le marquis en se touchant le front d'un air pensif et réfléchi,

est-ce que par aventure ma fille aimerait le hussard? Qu'elle l'épouse,

passe encore; mais qu'elle l'aime... ventre-saint-gris!

Mademoiselle de la Seiglière, Volume 2 (of 2) · 第 9 / 15 题