À partir de cette soirée mémorable, madame de Vaubert ne reparut plus au
château, et le château s'en trouva bien. Durant le peu de jours qui
s'écoulèrent jusqu'au dénoûment de cette petite et trop longue histoire,
il s'établit entre Bernard et le marquis des relations plus douces que
ne l'avaient été les premières. N'étant plus irrité par la présence de
la baronne, contre qui Bernard avait toujours nourri, en dépit de
lui-même, un vague sentiment de défiance et de sourde colère, ce jeune
homme redevint plus familier et plus traitable; de son côté, depuis
quelques semaines, le marquis avait affecté peu à peu, vis-à-vis de son
hôte, une attitude plus cordiale, plus affectueuse, presque tendre. Tous
d'eux paraissaient avoir modifié, pour se complaire, leurs opinions et
leur langage. Le soir, au coin du feu, réduits au tête à tête, ils
causaient, discutaient et ne disputaient plus. D'ailleurs, depuis la
disparition de madame de Vaubert, leurs entretiens avaient pris
insensiblement un tour moins politique et plus intime. Le marquis
parlait des joies de la famille, des félicités du mariage, et parfois il
laissait échapper des paroles qui faisaient frissonner Bernard et
passaient sur son coeur comme de chaudes bouffées de bonheur. Il arriva
qu'un soir M. de la Seiglière exigea doucement que sa fille restât au
salon, au lieu de se retirer dans sa chambre. La contrainte des premiers
instants une fois dissipée, cette soirée s'écoula en heures enchantées:
le marquis s'y montra spirituel, aimable, étourdi; Bernard, heureux et
triste; Hélène, rêveuse, silencieuse et souriante. Le lendemain, les
deux jeunes gens se rencontrèrent dans le parc, et le charme recommença,
plus inquiet, il est vrai, qu'il ne l'avait été d'abord, plus voilé,
partant plus charmant.
Cependant, comment aborder la question vis-à-vis d'Hélène? Par quels
sentiers détournés et couverts l'amener au but désiré? Pour rien au
monde, le marquis n'aurait consenti à lui révéler la position humiliante
dans laquelle ils se trouvaient depuis six mois, elle et lui, vis-à-vis
de Bernard. Il connaissait trop bien la noble et fière créature, il
savait trop bien à quelle âme il avait affaire. C'était pourtant cette
âme honnête et simple qu'il s'agissait de rendre complice de l'égoïsme
et de la trahison.
* * * * *
Un jour M. de La Seiglière était plongé dans ces réflexions, lorsqu'il
sentit deux bras caressants s'enlacer autour de son cou: en levant les
yeux, il aperçut, comme un lis penché au-dessus de sa tête, le visage
d'Hélène qui le regardait en souriant. Par un mouvement de brusque
tendresse, il l'attira sur son coeur, et l'y tint longtemps embrassée, en
couvrant ses blonds cheveux de caresses et de baisers. Lorsqu'elle se
dégagea de ces étreintes, Hélène vit deux larmes rouler dans les yeux de
son père, qui ne pleurait jamais.
--Mon père, s'écria-t-elle en lui prenant les mains avec effusion, vous
avez des chagrins que vous cachez à votre enfant. Je le sais, j'en suis
sûre; ce n'est pas d'aujourd'hui que je m'en aperçois. Mon père,
qu'avez-vous? dans quel coeur, si ce n'est dans le mien, verserez-vous
les afflictions du vôtre? ne suis-je plus votre bien-aimée fille? Quand
nous vivions tous deux au fond de notre pauvre Allemagne, je n'avais
qu'à sourire, vous étiez consolé. Mon père, parlez-moi. Il se passe
autour de nous quelque chose d'étrange et d'inexplicable. Qu'est devenue
cette aimable gaîté qui faisait la joie de mon âme? Vous êtes triste;
madame de Vaubert paraît inquiète; moi-même je m'agite et je souffre,
parce que sans doute je sens que vous souffrez. Mais pourquoi
souffrez-vous? si ma vie n'y peut rien, ne me le dites pas.
En voyant ainsi la victime s'offrir d'elle-même sur l'autel du
sacrifice, le marquis ne se contint plus; à ces accents si vrais, à
cette voix si charmante et si tendre, le vieil enfant fondit en larmes
dans le sein d'Hélène éperdue.
--Oh! mon Dieu! que se passe-t-il? de tous les malheurs qui peuvent vous
atteindre, en est-il donc un seul qui soit plus grand que mon amour!
s'écria mademoiselle de La Seiglière, qui se jeta dans les bras de son
père en éclatant elle-même en sanglots.
Quoique sincèrement ému et véritablement attendri, le marquis jugea
l'occasion trop belle, pour être négligée, l'affaire assez bien engagée
pour mériter d'être poursuivie. Un instant, il fut sur le point de tout
dire et de tout avouer: la honte le retint, et aussi la crainte de venir
échouer contre l'orgueil d'Hélène, qui ne manquerait pas de se révolter
au premier aperçu du rôle qu'on lui réservait dans le dénouement de
cette aventure. Il se prépara donc encore une fois à tourner la vérité,
au lieu de l'aborder de front. Ce n'est pas que cette façon d'agir allât
précisément à la nature de son caractère: bien loin de là; mais le
marquis était hors de ses gonds. Madame de Vaubert l'avait engagé dans
une voie funeste d'où il ne pouvait désormais se tirer qu'à force de
ruse et d'adresse. Une fois hors de la grand'-route, on ne peut y
rentrer qu'en prenant à travers champs, ou par les chemins de traverse.
Après avoir essuyé les pleurs de sa fille et s'être remis lui-même d'une
si vive émotion, il débuta par répéter, avec quelques variantes, la
scène qu'il avait jouée devant la baronne, car il faut bien le
reconnaître, ce n'était pas, comme madame de Vaubert, une imagination
fertile en expédients; toutefois, grâce aux leçons qu'il avait reçues en
ces derniers temps, le marquis avait déjà plus d'un bon tour dans sa
gibecière. Il se lamenta donc sur la rigueur et sur l'inclémence des
temps; il gémit sur les destinées de l'aristocratie qu'il représenta,
image neuve autant qu'originale, comme un navire incessamment battu par
le flot révolutionnaire. Profitant de l'ignorance d'Hélène, qui avait
vécu toujours en dehors des préoccupations de la chose publique, il
peignit avec de sombres couleurs, qu'il savait exagérer lui-même,
l'incertitude du présent, les menaces de l'avenir. Il employa tous les
mots du vocabulaire alors en usage; il fit défiler et parader tous les
spectres et tous les fantômes que les journaux ultra-royalistes
expédiaient sous bande, chaque matin, à leurs abonnés. Le sol était
miné, l'horizon chargé de tempêtes: l'hydre des révolutions redressait
ses sept têtes: le cri, guerre aux châteaux! allait retentir d'un
instant à l'autre; le peuple et la bourgeoisie, comme deux hyènes
dévorantes, n'attendaient qu'un signal pour se ruer sur la noblesse sans
défense, se gorger de son sang et se partager ses dépouilles. On n'était
pas sûr que M. de Robespierre fût bien mort; le bruit courait que l'ogre
de Corse s'était échappé de son île. Enfin il mit en jeu et entassa
pêle-mêle tout ce qu'il pensa devoir effrayer une jeune imagination.
Lorsqu'il eut tout dit:
--N'est-ce que cela, mon père? demanda mademoiselle de La Seiglière avec
un sourire plein de calme et de sérénité. Si le sol est miné sous nos
pieds, si le ciel est noir, si la France, comme vous le dites, nous
exècre et veut notre ruine, que faisons-nous ici? Partons, retournons
dans notre chère Allemagne; allons-y vivre comme autrefois, pauvres,
ignorés et paisibles. Si l'on crie guerre aux châteaux! on doit crier
aussi paix aux chaumières! Que nous faut-il de plus? Le bonheur vit de
peu, l'opulence ne vaut pas un regret.
Ce n'était pas l'affaire du vieux gentilhomme, qui savait heureusement
un chemin plus sûr pour arriver à ce noble coeur.
--Mon enfant, répliqua-t-il en branlant la tête, ce sont là de beaux
sentiments: voilà quelque trente ans, je n'en avais pas d'autres. Je fus
un des premiers qui donnèrent le signal de l'émigration; patrie,
château, fortune héréditaire, domaine des aïeux, j'abandonnai tout, et
rien ne me coûta pour offrir cette preuve de dévoûment et de fidélité à
la royauté en danger. J'étais jeune alors et vaillant. Aujourd'hui, je
suis vieux, mon Hélène; le corps trahit le coeur; le sang ne sert plus le
courage; la lame a usé le fourreau. Je ne suis plus qu'un pauvre
vieillard, mangé de goutte et de rhumatismes, criblé de douleurs et
d'infirmités. Par crainte d'alarmer ta tendresse, j'ai soigneusement
caché jusqu'ici les souffrances et les maux que j'endure. Le fait est,
ma fille, que je n'en puis plus. On me croit frais et vert, ingambe et
bien portant; à me voir, il n'est personne qui ne me donnât hardiment
encore un demi-siècle à vivre. Trompeuses apparences! de jour en jour,
je décline et m'affaisse; regarde mes pauvres jambes, si l'on ne dirait
pas des fuseaux! ajouta-t-il en montrant d'un air piteux un mollet
vigoureux et rond. J'ai la poitrine bien malade! Ne nous faisons pas
illusion: je ne suis plus qu'un rameau de bois mort qu'emportera bientôt
un coup de bise.
--Oh! mon père, mon père, que dites-vous là! s'écria mademoiselle de La
Seiglière en se jetant tout éplorée au cou du nouveau Sixte-Quint.
--Va, mon enfant, ajouta le marquis avec mélancolie, quelque force
morale qu'on ait reçue du ciel, il est cruel à mon âge de reprendre le
chemin de l'exil et de la pauvreté, alors qu'on n'a plus ici-bas d'autre
espoir ni d'autre ambition que de s'éteindre tranquillement et de mêler
ses os à la cendre de ses ancêtres.
--Vous ne mourrez pas, vous vivrez, dit Hélène avec assurance, en le
pressant contre son sein. Dieu, que je prie pour vous dans toutes mes
prières, Dieu, juste et bon, vous doit à mon amour; il me fera la grâce
de prendre sur ma vie pour prolonger la vôtre. Quant à l'autre péril qui
nous menace, mon père, est-il si grand et si pressant que vous semblez
l'imaginer? Laissez-moi vous dire que vous vous alarmez peut-être hors
de propos. Pourquoi le peuple vous haïrait-il? Vos paysans vous aiment
parce que vous êtes bon pour eux. Quand je passe le long des haies, ils
interrompent leurs travaux pour me saluer avec bienveillance; du plus
loin qu'ils m'aperçoivent, les petits enfants viennent à moi, joyeux et
bondissants; plus d'une fois, sous le toit de chaume, les mères ont pris
ma main pour la porter doucement à leurs lèvres. Ce n'est point là le
peuple qui nous hait. Vous parlez de sol miné, de bruits sinistres, de
sombre horizon? Regardez, la terre fleurit et verdoie, le ciel est bleu,
l'horizon est pur; je n'entends d'autres cris que le sifflement du
pinson et le chant éloigné des bouviers et des pâtres; je ne vois
d'autre révolution que celle que le printemps vient d'accomplir contre
l'hiver.
--Aimable jeune coeur, qui ne voit et n'entend sur cette terre de
méchants que les images de la nature et les harmonies de la création!
dit le marquis en baisant le front d'Hélène avec une émotion sincère.
Mon enfant, ajouta-t-il après un instant de silence, voilà bientôt
trente ans, les choses ne se passaient pas autrement. Comme aujourd'hui,
les champs se paraient de verdure et de fleurs, les pâtres chantaient
sur le flanc des collines; les pinsons sifflaient sous la feuillée
naissante, et ta mère, ma fille, ta belle et noble mère, était comme toi
l'ange béni de ces campagnes. Pourtant il fallut fuir. Crois-en ma
vieille expérience, l'avenir est sombre et menaçant. C'est presque
toujours sous ces ciels sereins que s'agite la colère des hommes et
qu'éclate la foudre des révolutions. Supposons cependant que le péril
soit loin encore; admettons que j'aie le temps de mourir sous le toit de
mes pères. Puis-je mourir en paix, avec l'idée que je te laisserai
seule, sans soutien, sans appui, au milieu de l'orage et de la
tourmente? Quand je ne serai plus, que deviendra ma fille bien-aimée?
Est-ce M. de Vaubert qui te protégera dans ces temps d'épouvante?
Malheureux enfants, vous avez tous deux un nom qui attire le tonnerre.
Vous n'aurez fait, en vous unissant, que doubler vos chances funestes;
vous ne serez l'un pour l'autre qu'une charge et qu'un danger de plus;
chacun de vous aura contre lui deux fatalités au lieu d'une; vous vous
dénoncerez l'un l'autre à la fureur des haines populaires. J'en causais
l'autre soir affectueusement avec la baronne: dans notre sollicitude
alarmée, nous nous demandions s'il était bien prudent et sage de donner
suite à ces projets d'union.
À ces mots, Hélène tressaillit et tourna vers son père un regard de
biche effarouchée.
--Et même j'ai cru entrevoir, ajouta M. de La Seiglière, que la baronne
ne serait pas éloignée de me rendre ma parole et de reprendre la sienne
en échange.--Marquis, me disait-elle avec cette haute raison qui ne
l'abandonne jamais, unir ces deux enfants, n'est-ce pas vouloir que deux
vaisseaux en perdition essaient de se sauver l'un l'autre? Isolés, ils
ont encore, chacun de son côté, chance de s'en tirer; ils sombrent, à
coup sûr, en mariant leurs fortunes.--Ainsi parlait la mère de Raoul; je
dois ajouter que c'est aussi l'avis du célèbre Des Tournelles, vieil ami
de notre famille, et qui, sans t'avoir jamais vue, te porte le plus vif
intérêt.--Marquis, me disait un jour ce grand jurisconsulte, un des plus
vastes esprits de notre époque, donner votre fille au jeune de Vaubert,
c'est l'abriter, par un temps d'orage, sous un chêne en rase campagne,
c'est appeler sur sa tête le feu du ciel.
--Mon père, répondit la jeune fille avec une froide dignité, M. Des
Tournelles n'a rien avoir ici; c'est à peine si je reconnais à madame de
Vaubert elle-même le droit de dégager ma main de celle de son fils. M.
de Vaubert et moi, nous sommes devant Dieu engagés l'un à l'autre. J'ai
sa parole, il a la mienne. Dieu, qui a reçu nos serments, pourrait seul
nous en délier.
--Loin de moi la pensée, s'écria le marquis, de vouloir te prêcher la
trahison et le parjure! Je crains seulement que tu ne t'exagères la
gravité et la solennité des engagements qui t'enchaînent. Raoul et toi,
vous êtes fiancés, rien de plus; or, comme on dit dans le pays,
fiançailles et mariage font deux. Tant que le sacrement n'a point passé
par là, on peut toujours, d'un mutuel accord, se dégager sans faillir à
Dieu ni forfaire à l'honneur. Avant d'épouser ta mère, j'avais été
fiancé neuf fois, la neuvième à treize ans, la première à sept mois.
Ensuite, mon Hélène, je me garderai bien de contrarier tes inclinations.
Je conçois que tu tiennes au jeune de Vaubert. Vous avez été élevés tous
deux dans l'exil et dans la pauvreté; il peut vous sembler doux d'y
retourner ensemble. À votre âge, mes chers enfants, il n'est si triste
perspective que la passion n'égaie, n'enchante et n'illumine. Être deux,
souffrir et s'aimer, c'est le bonheur de la jeunesse. Cependant, j'ai
remarqué qu'en général ces liaisons qui se sont formées si près du
berceau manquent du je ne sais quoi qui fait le charme de l'amour. Je ne
me donne pas pour expert en matière de sentiment; toutefois j'ai fini
par découvrir qu'on aime peu ce qu'on connaît beaucoup. Notre jeune
baron est d'ailleurs un aimable et gracieux cavalier, un peu froid, un
peu compassé, faut-il dire le mot? un peu nul, mais blanc comme un lis
et rose comme une rose. Celui-là ne s'est pas durci les mains au
travail, le feu de l'ennemi ne lui a pas bronzé le visage. Il a surtout
une façon d'arranger ses cheveux qui m'a toujours ravi.
--M. de Vaubert est un galant homme, mon père, répliqua gravement
Hélène.
--Je le crois, pardieu bien! et un digne garçon qui n'a jamais fait
parler de lui, et un héros modeste qui n'ennuiera jamais personne du
récit de ses victoires. Ventre-saint-gris! ma fille, s'écria le marquis
en changeant brusquement de ton, c'est triste à dire, mais il faut le
dire: nos jeunes gentilshommes d'aujourd'hui ont l'air de croire qu'il
ne sied qu'aux petites gens de faire de grandes choses. De mon temps, la
jeune noblesse en agissait autrement, Dieu merci! Moi qui te parle... je
n'ai point fait la guerre, c'est vrai; mais, par l'épée de mes aïeux!
lorsqu'il a fallu se montrer, je me suis montré, et l'on me cite encore
à la cour comme un des premiers fidèles qui s'empressèrent d'aller
protester par leur présence à l'étranger contre les ennemis de notre
vieille monarchie. Voilà, ma fille, voilà ce que ton père a fait, et si
je ne me suis pas couvert de lauriers dans l'armée de Condé, c'est qu'il
m'en coûtait trop d'aller cueillir des palmes arrosées du sang de la
France.
--Mais mon père, dit Hélène d'une voix hésitante, ce n'est pas la faute
de M. de Vaubert, s'il a vécu jusqu'à présent dans l'inaction et dans
l'obscurité; eût-il un coeur de lion, il ne peut pourtant pas donner des
batailles à lui tout seul.
--Bah! bah! s'écria le marquis; les âmes altérées de gloire trouvent
toujours moyen d'étancher leur soif. Moi, lorsque j'émigrai, j'étais sur
le point de partir pour m'aller battre chez les Mohicans; si je gagnai
l'Allemagne au lieu de l'Amérique, c'est qu'à l'heure du danger je
compris que je me devais à notre belle France. Regarde ce jeune Bernard.
Ça n'a pas encore vingt-huit ans; eh bien! ça vous a déjà un bout de
ruban à la boutonnière; ça s'est promené en vainqueur dans les capitales
de l'Europe; ça s'est fait tuer à la Moscowa. Il comptait vingt ans à
peine, quand l'empereur, qui, quoi qu'on dise, n'était pas un sot, le
remarqua à la bataille de Wagram. Ce que je t'en dis, mon enfant, n'est
pas pour te détacher de Raoul. Je ne lui en veux pas, moi, à ce garçon,
de n'être rien du tout. D'ailleurs, il est baron; à son âge, c'est déjà
gentil. Il ne faut pas non plus être trop exigeant.
--Mon père, dit Hélène de plus en plus troublée, M. de Vaubert m'aime;
il a ma foi, et pour moi c'est assez.
--Pour ça, il t'aime, je le crois d'autant mieux que je m'en suis
rarement aperçu: les feux cachés sont les plus terribles. Seulement, je
sais bien qu'à sa place, je ne serais point parti pour aller faire à
Paris la belle jambe, précisément le lendemain du jour où ce jeune héros
s'est installé sous notre toit.
--Mon père...! dit Hélène en rougissant comme une fleur de grenadier.
--Il est vrai que Raoul t'envoie chaque mois une lettre. Je n'en ai lu
qu'une seule: joli style, papier ambré, bonne orthographe, ponctuation
exacte; mais, vive Dieu! ma fille, je te prie de croire que, de notre
temps, ce n'est point ainsi que nous écrivions au tendre objet de notre
flamme.
--Mon père...! répéta mademoiselle de La Seiglière d'une voix
suppliante, en souriant à demi.
Ici, jugeant la place suffisamment démantelée, l'insidieux marquis
revint à ses premières batteries. Il démontra qu'en ce temps d'épreuve,
la noblesse n'avait de chances de salut qu'en se créant des alliances
au-dessous d'elle. Il joua vis-à-vis de sa fille le rôle que le malin
Des Tournelles avait joué quelques mois auparavant vis-à-vis de lui. Il
se peignit encore une fois pauvre, exilé, proscrit, mendiant comme
Bélisaire et mourant loin de la patrie. Encore une fois il mouilla les
beaux yeux d'Hélène. Puis, par une transition habilement ménagée, il en
vint à parler du vieux Stamply; il s'attendrit sur la probité de
l'ancien fermier, et regretta de ne l'en avoir pas suffisamment
récompensé de son vivant. Il sut éveiller les scrupules du jeune coeur,
sans toutefois éveiller ses soupçons. Du père au fils, il n'y avait
qu'un pas. Il exalta Bernard, et le représenta tour à tour comme une
digue contre la fureur des flots, comme un abri durant la tempête. Bref,
de détours en détours, pied à pied, pas à pas, il en arriva tout
doucement à ses fins, c'est-à-dire à se demander tout haut, sous forme
de réflexion, si, par ces mauvais jours, une alliance avec les Stamply
n'offrirait pas aux La Seiglière plus d'avantage et de sécurité qu'une
alliance avec les Vaubert. Le marquis en était là de son discours,
lorsqu'il s'interrompit brusquement en apercevant Hélène si pâle et si
tremblante qu'il pensa l'avoir tuée.
--Voyons, voyons, dit le marquis en la prenant entre ses bras, tu n'as
point affaire au bourreau. Ai-je parlé, comme Calchas, de te traîner au
sacrifice et de t'immoler sur les marches de l'autel? Que diable! tu
n'es pas Iphigénie, je ne suis pas Agamemnon. Nous causons, nous
raisonnons, voilà tout. Je comprends qu'au premier abord, une La
Seiglière se révolte et s'indigne à l'idée d'une mésalliance; mais, mon
enfant, je te le répète: songe à toi, songe à ton vieux père, songe au
dévouement de mademoiselle de Sombreuil. Ce jeune Bernard n'est pas un
gentilhomme; mais qui est gentilhomme aujourd'hui? Avant qu'il soit
vingt ans, on ne se baissera même pas pour ramasser un titre. Je
voudrais que tu pusses entendre M. Des Tournelles causant sur ce sujet.
Qui sert bien son pays n'a pas besoin d'aïeux, a dit le sublime
Voltaire. D'ailleurs, de tout temps on s'est mésallié; les grandes
familles ne vivent et ne se perpétuent que par des mésalliances. Pour en
finir avec les Normands, un roi de France, Charles-le-simple, maria sa
fille Ghisèle à un certain Rollon, qui n'était qu'un chef de vauriens,
prouvant bien par ceci qu'il était moins simple que l'histoire ne devait
le prétendre. Tout récemment, un soldat de fortune a épousé la fille des
Césars. Et puis cela fera bon effet dans le pays, que tu épouses un
Stamply; on verra que nous ne sommes point ingrats; on se dira que nous
savons reconnaître un bon procédé, et, pour ma part, lorsque je me
trouverai là-haut, nez à nez avec l'âme de mon vieux fermier, eh bien!
j'avoue qu'il ne me sera pas désagréable de pouvoir annoncer à ce brave
homme que sa probité a reçu sa récompense sur la terre, et que nos deux
familles n'en font qu'une désormais. Ça lui fera plaisir aussi à ce
bonhomme, car il t'adorait, mon Hélène; vous étiez une paire d'amis.
Est-ce que parfois il ne t'appelait pas sa fille? à ce compte il
prendrait rang parmi les prophètes.
Le marquis parlait ainsi depuis un quart d'heure, déployant, pour
vaincre les répugnances de sa fille, tout ce qu'il avait appris de
finesse, de ruse et d'astuce à l'école de la baronne, quand tout à coup
Hélène, qui s'était dégagée peu à peu des bras de son père, s'échappa,
vive et légère comme un oiseau, et le marquis resta bouche béante au
milieu d'une phrase, à la voir courir sur les pelouses du parc, et
disparaître à travers les rameaux.
* * * * *
Après l'avoir longtemps suivie des yeux:--Est-ce que par hasard, se
demanda le marquis en se touchant le front d'un air pensif et réfléchi,
est-ce que par aventure ma fille aimerait le hussard? Qu'elle l'épouse,
passe encore; mais qu'elle l'aime... ventre-saint-gris!