Les choses en étaient là, et rien ne faisait présumer qu'elles dussent
prendre de longtemps ni jamais une face nouvelle. Carrément établie, la
position de Bernard paraissait inattaquable, et tout ce que le marquis
pouvait raisonnablement espérer, c'était qu'il plût à ce jeune homme de
n'y rien changer et de s'y tenir. À parler net, le marquis était aux
champs. Instinctivement entraîné vers Bernard, il l'aimait ou plutôt il
le tolérait volontiers, toutes les fois qu'emporté par la légèreté de
son naturel, il oubliait à quel titre le fils Stamply s'asseyait à sa
table et à son foyer; mais aux heures de réflexion, aussitôt qu'écrasé
sous le sentiment de sa dépendance, il retombait dans le vrai de la
situation, le marquis ne voyait plus en lui qu'un ennemi à domicile, une
épée de Damoclès suspendue par un fil et flamboyant au-dessus de sa
tête. Il y avait pour lui deux Bernard, l'un qui ne lui déplaisait pas,
l'autre qu'il aurait voulu voir s'abîmer à cent pieds sous terre. Il
n'avait plus, quand il en parlait avec madame de Vaubert, ces jolies
colères et ces charmants emportements que nous lui voyions autrefois. Ce
n'était plus ce marquis pétulant et fringant, rompant à chaque instant
son attache, et s'échappant par sauts et par bonds dans les champs de la
fantaisie. La réalité l'avait dompté, et si parfois encore il essayait
de se dérober, la rude écuyère l'arrêtait court en lui enfonçant dans
les flancs ses éperons de fer. Madame de Vaubert était loin elle-même de
cette mâle assurance qu'elle avait montrée d'abord. Non qu'elle eût
abandonné la partie: madame de Vaubert n'était point femme à si tôt se
décourager; mais, quoi qu'elle pût dire pour le rassurer, le marquis la
sentait hésitante, incertaine, troublée, irrésolue. Le fait est que la
baronne n'avait plus cette confiante intrépidité qui l'avait longtemps
soutenue, et qu'elle était longtemps parvenue à faire passer dans le
coeur du vieux gentilhomme. En étudiant Bernard, en l'observant de près,
en le regardant vivre, elle avait su se convaincre que ce n'était là ni
un esprit ni un caractère avec lesquels il fût permis d'entrer en
accommodements; elle comprenait qu'elle avait affaire à une de ces âmes
susceptibles et fières qui imposent des conditions, mais qui n'en
reçoivent pas, qui peuvent abdiquer, mais qui ne transigent jamais. Or,
comme il s'agissait ici d'une abdication d'un million, il n'était pas
vraisemblable que Bernard s'y résignât aisément, quelque désintéressé
qu'on le supposât. Mademoiselle de La Seiglière pouvait seule tenter
d'accomplir un pareil miracle; elle seule pouvait consommer l'oeuvre de
séduction qu'avaient, à l'insu d'elle-même, commencée victorieusement sa
beauté, sa grâce et sa jeunesse. Malheureusement Hélène n'était qu'un
esprit simple et qu'une âme honnête. Si elle avait le charme qui fait
les lions amoureux, elle ignorait l'art de leur limer les dents et de
leur rogner les griffes. Par quels détours, par quels enchantements
amener ce noble coeur à devenir, sans qu'il s'en doutât, l'instrument de
la ruse et le complice de l'intrigue? Tel était le secret que tout le
génie de madame de Vaubert s'épuisait vainement à chercher. Ses
entretiens avec le marquis n'avaient plus la verve et l'entrain qui les
animaient naguère. Ce n'étaient plus ce haut dédain, ce mépris superbe,
cette verte allure qui, plus d'une fois peut-être, ont fait sourire le
lecteur. Quand le chasseur part le matin, aux premières blancheurs de
l'aube, rempli d'ardeur et d'espérance, il aspire l'air à pleins
poumons, et trempe avec délices ses pieds dans la rosée des champs et
des guérets. À le voir ainsi, le fusil sur l'épaule, escorté de ses
chiens, on dirait qu'il marche à la conquête du monde. Cependant, sur le
coup de midi, quand les chiens n'ont fait lever ni perdreaux ni lièvres,
et que le chasseur prévoit qu'il rentrera le soir, au gîte, le carnier
vide, sans avoir brûlé une amorce, à moins qu'il ne tire sa poudre aux
linots: à travers les ronces qui déchirent ses guêtres, sous le soleil
en feu qui tombe d'aplomb sur sa tête, il ne va plus que d'un pas
boudeur, et s'assied découragé sous la première haie qu'il rencontre.
C'est un peu là l'histoire du marquis et de la baronne. Ils en sont à
l'heure de midi sans avoir pris le moindre gibier; plus à plaindre même
que le chasseur, c'est le gibier qui les a pris.
* * * * *
--Eh bien! Madame la baronne? demandait parfois le marquis en secouant
la tête d'un air consterné.
--Eh bien! marquis répondait madame de Vaubert, il faut voir, il faut
attendre. Ce Bernard n'est pas précisément le drôle sur lequel nous
avions compté. Feinte ou réelle, ça ne manque ni d'une certaine
élévation dans les idées ni d'une certaine distinction dans les
sentiments. Aujourd'hui tout le monde s'en mêle. Grâce aux bienfaits
d'une révolution qui a confondu toutes les classes et supprimé toutes
les lignes de démarcation, la canaille a la prétention d'avoir le coeur
au niveau du nôtre; il n'est pas de gens si piètres qui ne se crussent
déshonorés, s'ils n'affichaient la fierté d'un Rohan et l'orgueil d'un
Montmorency. Cela fait pitié, mais cela est. Ces gens-là finiront par
blasonner leur crasse et par avoir des armoiries.
--Toujours est-il, madame la baronne, ajoutait le marquis, que nous
jouons un vilain jeu, et que nous n'avons même pas la chance pour
excuse; grâce à vos conseils, je suis en passe de perdre du même coup ma
fortune et mon honneur: c'est trop de deux. Comment finira cette
comédie? Vous me répétez sans cesse que nous tenons notre proie; c'est,
par Dieu! bien plutôt notre proie qui nous tient. C'est un rat que nous
avons emprisonné dans un fromage de Hollande.
--Il faut voir, il faut attendre, répétait madame de Vaubert. Henri IV
n'a pas conquis son royaume en un jour.
--Il l'a conquis à cheval, à la pointe d'une épée sans tache.
--Vous oubliez la messe.
--C'était une messe basse; celle que j'entends dure depuis trois mois,
et je n'en suis encore qu'à l'_Introït_.
Quoiqu'il lui en coûtât de mettre des étrangers dans le secret de cette
aventure, qui n'était d'ailleurs un secret pour personne, quelque
répugnance qu'il éprouvât à se commettre avec des gens de loi, le
marquis en était arrivé à un tel état de perplexité, qu'il se décida à
prendre l'avis d'un célèbre jurisconsulte qui florissait alors à
Poitiers, où il passait pour le d'Aguesseau de l'endroit. M. de La
Seiglière doutait encore de la validité des droits de son hôte; il se
refusait à croire qu'un législateur, fût-il Corse, eût poussé l'iniquité
au point d'encourager et de légitimer des prétentions si exorbitantes.
Au risque de perdre sa dernière espérance, il fit appeler un matin dans
son cabinet le d'Aguesseau poitevin, et lui expliqua nettement la chose,
à cette fin de savoir s'il était un moyen honnête de se débarrasser de
Bernard, ou du moins de l'amener forcément à une transaction qui ne
compromettrait ni l'honneur ni la fortune de sa race. Ce célèbre
jurisconsulte, il se nommait Des Tournelles, était un petit vieillard
fin, spirituel et goguenard, d'une bonne noblesse de robe, à ce titre
estimant peu la noblesse d'épée et n'aimant point en particulier les La
Seiglière, qui avaient de tout temps traité de bourgeoisie les fourrures
et les mortiers. En outre, il avait gardé mémoire d'une rencontre dans
laquelle notre gentilhomme l'avait reçu du haut en bas, incident sans
portée qui remontait à plus de trente ans, depuis plus de trente ans
oublié de l'offenseur, mais dont le souvenir saignait encore au coeur de
l'offensé. M. Des Tournelles fut secrètement charmé de voir le marquis
dans un si mauvais cas. Après avoir approfondi l'affaire, après s'être
assuré qu'aux termes même de l'acte de donation passé entre le vieux
Stamply et son ancien maître, les droits du donataire étaient révoqués
dans leur intégrité par le seul fait de l'existence du fils du donateur,
il prit un malin plaisir à démontrer au gentilhomme que non seulement la
loi ne lui offrait aucun moyen d'expulser Bernard, mais encore qu'elle
autorisait celui-ci à le mettre, lui et sa fille, littéralement à la
belle étoile. Le vieux renard ne s'en tint pas là. Sous forme
d'argumentation, il défendit le principe qui réintégrait Bernard dans la
propriété de son père; il développa la pensée du législateur; il soutint
qu'en ceci, loin d'être inique, ainsi que l'affirmait M. de La
Seiglière, la loi n'était que juste, prévoyante, sage et maternelle.
Vainement le marquis se récria, vainement il accusa la république
d'exaction, de violence, et d'usurpation, vainement il essaya d'établir
qu'il tenait ses biens non de la libéralité, mais de la probité de son
ancien fermier, vainement il tenta encore une fois de s'esquiver par les
mille et un détours qu'il connaissait si bien; le légiste lui prouva
poliment qu'en s'appropriant les biens territoriaux des émigrés, la
république n'avait fait qu'user d'un droit légitime, et qu'en lui
restituant le domaine de ses pères, son ancien fermier n'avait fait
qu'accomplir un acte de munificence. Sous prétexte d'éclairer la
question, il écrasa complaisamment le grand seigneur sous la générosité
du vieux gueux. Doué d'une inépuisable faconde, les paroles
s'échappaient de sa bouche comme d'un carquois une nuée de flèches, si
bien que le pauvre marquis, criblé de piqûres et pareil à un homme qui
se fût jeté étourdiment dans un essaim d'abeilles, suait à grosses
gouttes et s'agitait dans son fauteuil, maudissant l'idée qu'il avait
eue de faire venir cet impitoyable bavard, et n'ayant même pas la
ressource de l'emportement et de la colère, tant le bourreau s'y prenait
avec grâce, politesse et dextérité. Il y eut un instant où, poussé à
bout:
--Assez! monsieur, assez! s'écria-t-il; ventre-saint-gris! vous abusez,
ce me semble, de l'érudition et de l'éloquence. Je suis suffisamment
instruit, et ne désire pas en savoir davantage.
--Monsieur le marquis, répliqua sévèrement le madré vieillard qui
prenait goût au jeu et ne devait lâcher la partie qu'après s'être gorgé
du sang de sa victime, je suis ici le médecin de votre fortune et de
votre honneur, et je me croirais indigne de la confiance que vous m'avez
témoignée en ce jour, si je n'y répondais par une franchise pour le
moins égale. Le cas est grave; ce n'est ni avec des restrictions de
votre part, ni avec des ménagements de la mienne que vous pouvez espérer
en sortir.
Ces derniers mots tombèrent comme une rosée bienfaisante sur le coeur
ulcéré du marquis.
--Ah çà! Monsieur, demanda-t-il d'un air hésitant et soumis, tout n'est
donc pas désespéré?
--Non, sans doute, répondit en souriant le rusé Des Tournelles, pourvu
toutefois que vous vous résigniez à tout avouer et à tout entendre. Je
vous le répète, monsieur le marquis, vous ne devez voir en moi qu'un
médecin venu pour étudier votre mal et pour tenter de le guérir.
Amolli par la crainte, alléché par l'espoir, encouragé d'ailleurs par
l'apparente bonhomie sous laquelle le vieux serpent cachait ses perfides
desseins, le marquis se laissa aller à des épanchements exagérés. Pour
nous en tenir à la comparaison du jurisconsulte, il lui arriva ce qui
arrive aux gens qui, après avoir passé leur vie à se railler de la
médecine, se jettent aveuglément entre les bras des médecins aussitôt
qu'ils ont cru sentir à leur chevet le souffle glacé de la mort. À part
quelques détails qu'il crut devoir omettre, il dit tout, son retour,
l'arrivée de Bernard, et de quelle façon ce jeune homme était installé
au château. Poussé par le diabolique Des Tournelles, qui l'interrompait
çà et là en s'écriant:--Très bien! c'est très bien! c'est moins grave
que je ne l'avais d'abord imaginé; du courage, monsieur le marquis! cela
va bien, nous en sortirons--il mit sa position à nu et se déshabilla,
c'est le mot, tandis que, le menton appuyé sur le bec à corbin de sa
canne, le vieux roué étouffait de joie dans sa peau de voir
l'orgueilleux gentilhomme étalant ses infirmités et découvrant sans
pudeur les plaies de son égoïsme et de son orgueil. Quand celui-ci fut
au bout de ses confidences, M. Des Tournelles prit un air soucieux et
hocha tristement la tête.
--C'est grave, dit-il, c'est très grave, c'est plus grave que je ne le
croyais tout-à-l'heure. Monsieur le marquis, il ne faut pas vous
dissimuler que vous êtes dans la plus fâcheuse position où se soit
jamais trouvé gentilhomme d'aucun temps et d'aucun pays. Vous n'êtes
plus chez vous. Ce n'est pas vous qui tolérez Bernard, c'est lui qui
vous tolère. Vous êtes à sa merci; vous dépendez d'un de ses caprices.
Ce garçon peut, d'un jour à l'autre, vous signifier votre congé. C'est
grave, c'est très grave, c'est excessivement grave.
--Je le sais pardieu bien, que c'est grave! s'écria le marquis avec
humeur; vous me répéterez cela cent fois que vous ne m'apprendrez rien
de nouveau.
--Je n'ignore pas, poursuivit tranquillement M. Des Tournelles sans
s'arrêter à l'interruption du marquis, je suis loin d'ignorer que ce
jeune homme a tout intérêt à vous conserver sous son toit, vous et votre
aimable fille; je sais qu'il se procurerait difficilement des hôtes
aussi distingués et qui lui fissent plus d'honneur. Je vais plus loin:
je prétends qu'il est de son devoir de chercher à vous retenir; je
soutiens que la piété filiale lui commande impérieusement de vous
enchaîner à sa fortune. Vous avez été si bon pour son père! On a dit
avec raison que ce vieillard s'était enrichi en se dépouillant, tant
vous l'avez entouré, sur la fin de ses jours, d'attentions, de soins, de
tendresse et d'égards! Spectacle charmant! Il est beau de voir ainsi la
main qui donne vaincue en générosité par la main qui reçoit. Quoique je
n'aie pas l'avantage de connaître M. Bernard, je ne doute point de ses
pieuses dispositions jusqu'à présent, tout révèle en lui un noble coeur,
un esprit élevé, une âme reconnaissante. Mais, outre qu'il ne convient
pas qu'un La Seiglière accepte une condition humiliante, la vie est
semée d'écueils contre lesquels viennent nécessairement se briser tôt ou
tard les intentions les plus pures, les résolutions les plus honnêtes.
Bernard est jeune, il se mariera, il aura des enfants. Monsieur le
marquis, je vous dois la vérité: c'est tout ce qu'on peut imaginer de
plus grave.
--Que diable! Monsieur, s'écria M. de La Seiglière, qui sentait son sang
lui chauffer les oreilles, je vous ai fait venir, non pour calculer la
profondeur de l'abîme où je suis tombé, mais pour m'indiquer un moyen
d'en sortir. Commencez par m'en tirer, vous le mesurerez ensuite.
--Permettez, Monsieur, permettez, répliqua M. Des Tournelles; avant de
vous tendre une échelle, il est bon pourtant que je sache de quelle
longueur il vous la faut. Monsieur le marquis, l'abîme est profond...
Quel abîme!... si vous en revenez, vous pourrez vous flatter, comme
Thésée, d'avoir vu les sombres bords. Et quelle histoire, Monsieur, que
la vôtre! quels bizarres jeux du sort! quelles étranges vicissitudes! Le
marquis de La Seiglière, un des plus grands noms de l'histoire, un des
premiers gentilshommes de France, rappelé de l'exil par un de ses vieux
serviteurs! Ce digne homme qui se dépouille pour enrichir son seigneur
d'autrefois! Ce fils qu'on croyait mort et qui revient un beau matin
pour réclamer son héritage! C'est un drame, c'est tout un roman; nous
n'avons rien de plus intéressant dans les annales judiciaires. Convenez,
monsieur le marquis, que vous avez été bien surpris en voyant apparaître
devant vous ce jeune guerrier, tué à la bataille de la Moscowa! Quoique
son retour dût jeter quelque trouble dans votre existence, je jurerais
que ça ne vous a pas été désagréable de voir vivant et bien portant le
fils de votre bienfaiteur.
--Au fait, Monsieur, au fait! s'écria le marquis, près d'éclater et plus
rouge qu'une pivoine. Savez-vous un moyen de me tirer de là?
--Vertudieu! monsieur le marquis, s'écria l'impitoyable vieillard, il
faudra bien que nous en trouvions un. Vous ne pouvez pas rester dans un
si cruel embarras. Il ne sera pas dit qu'un marquis de La Seiglière et
sa fille auront vécu à la charge du fils de leur ancien fermier, exposés
chaque jour à se voir renvoyés honteusement, comme des locataires qui
n'auraient pas payé leur terme. Cela ne doit pas être, cela ne sera pas.
À ces mots, M. Des Tournelles parut se plonger dans une méditation
savante. Il resta bien un bon quart d'heure à tracer avec le bout de sa
canne des ronds sur le parquet, ou, le nez en l'air, à regarder les
moulures du plafond, tandis que le marquis l'examinait en silence avec
une anxiété impossible à décrire, mais facile à comprendre, cherchant à
lire sa destinée sur le front de ce diable d'homme, et passant tour à
tour du découragement à l'espoir, selon l'expression inquiète ou
souriante que le perfide Des Tournelles donnait au jeu de sa
physionomie.
--Monsieur le marquis, dit-il enfin, la loi est formelle; les droits du
fils Stamply sont incontestables. Cependant, comme il n'est rien en
droit qui ne puisse être contesté, j'ai la conviction qu'avec beaucoup
de ruse et d'adresse vous pourrez réussir à faire débouter le fils
Stamply de ses prétentions. Mais voici le diable! pour en venir là, il
faudra recourir aux subtilités de la loi, et vous, marquis de La
Seiglière, vous ne consentirez jamais à vous engager dans les détours de
la chicane.
--Jamais, Monsieur, jamais! répliqua le marquis avec fierté; mieux vaut
sauter par la fenêtre, que d'essuyer la boue des escaliers.
--J'en étais sûr, reprit M. Des Tournelles. Ces sentiments sont trop
chevaleresques pour que je veuille les combattre. Permettez-moi
seulement de vous faire observer qu'il s'agit du domaine de vos
ancêtres, d'un million de propriétés, de l'avenir de votre fille et des
destinées de votre race. Tout cela est à prendre en quelque
considération. Je ne parle pas de vous, monsieur le marquis; vous avez
le coeur le plus désintéressé qui ait jamais battu dans une poitrine
humaine, la ruine vous effraie moins qu'une tache à votre blason. La
misère ne vous fait pas peur; vous vivriez au besoin de racines et d'eau
claire. C'est noble, c'est grand, c'est beau, c'est héroïque! Je vous
vois déjà reprenant sans pâlir le chemin de la pauvreté. À ce tableau,
mon coeur s'émeut et mon imagination s'exalte; car, on l'a dit avec
raison, le plus magnifique spectacle qui se puisse voir, est la lutte de
l'homme fort aux prises avec l'adversité. Mais votre fille, Monsieur,
votre fille, car vous êtes père, monsieur le marquis! s'il vous plaît
d'accepter le rôle d'OEdipe, imposerez-vous à cette aimable enfant la
tâche d'Antigone? Que dis-je! aussi impitoyable qu'Agamemnon, la
sacrifierez-vous, nouvelle Iphigénie, sur l'autel de l'orgueil, à
l'égoïsme de l'honneur? Je conçois qu'il vous répugne de traîner votre
nom devant les tribunaux, et d'arracher par ruse à la justice la
consécration de vos droits. Cependant, songez-y, un million de
propriétés! Monsieur le marquis, vous êtes bien ici, ce luxe héréditaire
vous sied à ravir et vous va comme un gant. Et puis, voyons, entre vous
et moi, est-il plus honteux de chercher à frapper son adversaire au
défaut de la loi, qu'il ne l'était autrefois, entre chevaliers, de se
viser, la lance au poing, au joint de la visière et au défaut de la
cuirasse?
--Allons, Monsieur, dit le marquis après quelques instants d'hésitation
silencieuse, si vous croyez pouvoir répondre du succès, par dévouement
aux intérêts de ma chère et bien-aimée fille, je me résignerai à vider
jusqu'à la lie le calice des humiliations.
--Triomphe de l'amour paternel! s'écria M. Des Tournelles. Ainsi, c'est
convenu, nous plaidons. Il ne nous reste plus qu'à trouver par quelles
délicatesses nous arrivons à dépouiller légalement de ses droits
légitimes le fils du bonhomme qui vous a donné tous ses biens.
--Eh bien! Monsieur? demanda-t-il.
--Eh bien! monsieur le marquis, répondit M. Des Tournelles en prenant
tout d'un coup un air piteux et consterné, vous êtes perdu, perdu sans
ressource, perdu sans espoir. Tout considéré, tout pesé, tout calculé,
plaider serait un pas de clerc: vous y compromettriez votre réputation
sans y sauver votre fortune. Je me ferais fort de tourner la loi et de
vous arracher aux étreintes de l'article 960 du chapitre des donations;
avec le Code, il y a toujours moyen de s'arranger. Malheureusement, les
termes de l'acte qui vous a réintégré dans vos biens sont trop nets,
trop précis et trop explicites, pour qu'il soit permis, avec la
meilleure volonté du monde, d'en altérer et d'en dénaturer le sens; un
avoué lui-même y perdrait sa peine et son temps. Le vieux Stamply ne
vous a fait don de sa fortune que dans la conviction que son fils était
mort; le fils vit: donc le père ne vous a rien donné. Tirez-vous de
là.--Mais je voudrais bien savoir, s'écria-t-il d'un air vainqueur,
pourquoi nous nous amusons, vous et moi, à chercher si loin un dénoûment
fâcheux, s'il n'était impossible, lorsque nous en avons un là, tout
près, sous la main, honorable autant qu'infaillible. Pour peu que vous
possédiez vos auteurs comiques, vous n'êtes pas sans avoir remarqué sans
doute que toutes les comédies finissent par un mariage, si bien qu'il
semble que le mariage ait été spécialement institué pour l'agrément et
pour l'utilité des poètes. Le mariage, monsieur le marquis! c'est le
grand ressort, c'est le _Deus ex machina_, c'est l'épée d'Alexandre
tranchant le noeud gordien. Voyez Molière, voyez Regnard, voyez-les tous:
comment sortiraient-ils de leurs inventions, s'ils n'en sortaient par un
mariage? Dans toutes les comédies, qui rapproche les familles divisées?
qui termine les différends? qui clôt les procès, éteint les haines, met
fin aux amours? Le mariage, toujours le mariage. Eh! vertu-dieu! s'il
est vrai que le théâtre soit la peinture et l'expression de la vie
réelle, qui nous empêche, nous aussi, de finir par un mariage?
Mademoiselle de La Seiglière est jeune, on la dit charmante; de son
côté, M. Bernard est jeune encore, et, dit-on, passablement tourné.
Mariez-moi ces deux jeunesses: Molière lui-même, à cette aventure, n'eût
pas cherché un autre dénoûment.
À ces mots, malgré la gravité de la situation, le marquis fut pris d'un
tel accès d'hilarité, qu'il resta près de cinq minutes à se tenir les
côtes et à se tordre dans son fauteuil en riant aux éclats.
--Par Dieu! Monsieur, s'écria-t-il enfin, depuis deux heures que vous me
tenez sur la sellette, vous me deviez ce petit dédommagement.
Répétez-moi cela, je vous prie.
--J'ai l'honneur de vous répéter, monsieur le marquis, repartit le malin
vieillard avec un imperturbable sang-froid, que le seul moyen de
concilier en cette affaire le soin de votre réputation et celui de vos
intérêts, est d'offrir mademoiselle de La Seiglière en mariage au fils
de votre ancien fermier.
Pour le coup, le marquis n'y tint plus. Il se renversa sur son fauteuil,
se leva, fit deux fois le tour de la chambre, et vint se rasseoir, en
proie aux convulsions de ce rire maladif qu'excite le chatouillement.
Quand il se fut un peu calmé:
--Monsieur, s'écria-t-il, on m'avait bien dit que vous étiez un habile
homme, mais j'étais loin de vous soupçonner de cette force-là.
Ventre-saint-gris! comme vous y allez! Quel coup-d'oeil prompt et sûr!
quelle façon d'arranger les choses! Pour en être, à votre âge, arrivé à
ce point de savoir et d'érudition, il faut qu'on vous ait envoyé bien
jeune à l'école. Monsieur votre père était sans doute procureur. Vous
auriez rendu des points à Bartole, et maître Cujas n'eût pas été digne
de serrer le noeud de votre catogan. Vive Dieu! quel puits de science!
Madame Des Tournelles, quand vous la promenez le dimanche à Blossac,
doit porter un peu haut la tête.--Monsieur le jurisconsulte, ajouta-t-il
en changeant brusquement de ton, vous avez oublié que je vous ai fait
appeler pour vous demander une consultation, et non pas un conseil.
--Mon Dieu! monsieur le marquis, reprit sans s'émouvoir M. Des
Tournelles, je comprends parfaitement qu'une pareille proposition
révolte vos nobles instincts. Je me mets à votre place; j'accepte toutes
vos répugnances, j'épouse toutes vos rébellions. Cependant, pour peu que
vous daigniez y réfléchir, vous comprendrez à votre tour qu'il est des
nécessités auxquelles l'orgueil le plus légitime est obligé parfois de
se plier.
--Brisons là, Monsieur, dit le marquis d'un ton sévère qui n'admettait
pas de réplique, ce qui n'empêcha pas le vieux fourbe de répliquer.
--Monsieur le marquis, reprit-il avec fermeté, le sincère intérêt, les
vives sympathies que m'inspire votre position, le respectueux
attachement que j'ai voué de tout temps à votre illustre famille, la
franchise et la loyauté bien connues de mon caractère, tout me fait une
loi d'insister; j'insisterai, dussé-je, pour prix de mon dévoûment,
encourir vos railleries ou votre colère. Je suppose qu'un jour le pied
vous manque et que vous tombiez dans le Clain: ne serait-il pas criminel
devant Dieu et devant les hommes, celui qui, pouvant vous sauver, ne
vous tendrait pas une main secourable? Eh bien! vous êtes tombé dans un
gouffre cent fois plus profond que le lit de notre rivière, et je
croirais faillir à tous mes devoirs, si je n'employais, au risque de
vous blesser et de vous meurtrir, tous les moyens humainement possibles
pour essayer de vous en arracher.
--Eh! Monsieur, s'écria le marquis, si c'est leur bon plaisir, laissez
les gens se noyer en paix. Mieux vaut se noyer proprement dans une eau
pure et transparente que de se retenir au déshonneur et de se cramponner
à la honte.
--Ces sentiments vous honorent; je reconnais là le digne héritier d'une
race de preux. Je crains seulement que vous ne vous exagériez les
dangers d'une mésalliance. Il faut bien reconnaître qu'à tort ou à
raison, les idées se sont singulièrement modifiées là-dessus. Monsieur
le marquis, les temps sont durs. Quoique restaurée, la noblesse s'en va;
sous le factice éclat qu'on vient de lui rendre, elle a déjà la
mélancolie d'un astre qui pâlit et décline. J'ai la conviction qu'elle
ne pourra retrouver son antique splendeur qu'en se retrempant dans la
démocratie, qui déborde de toutes parts. J'ai mûrement réfléchi sur
notre avenir, car, moi aussi, je suis gentilhomme, et ce qui prouve à
quel point je suis pénétré de la nécessité où nous sommes de nous allier
à la canaille, c'est que je me suis résigné tout récemment à marier ma
fille aînée à un huissier. Que voulez-vous? Il en est aujourd'hui de
l'aristocratie comme de ces métaux précieux qui ne peuvent se solidifier
qu'en se combinant avec un grain d'alliage. Dans notre époque, une
mésalliance n'est autre chose qu'un pare-à-tonnerre. Déroger, c'est
prendre un point d'appui, c'est se prémunir contre la tempête. Il se
prépare à cette heure un jeu de bascule curieux à observer: avant qu'il
soit vingt ans, le gentilhomme bourgeois aura remplacé le bourgeois
gentilhomme. Voulez-vous, monsieur le marquis, connaître toute ma
pensée?
--Je n'y tiens pas, dit le marquis.
--Je vais donc vous la dire, reprit avec assurance l'abominable petit
vieillard. Grâce à votre grand nom, à votre grande fortune, à votre
grand esprit, grâce enfin à vos grandes manières, il se trouve
naturellement que vous êtes peu aimé dans le pays. Vous avez des
ennemis: quel homme supérieur n'en a pas? Plaignons l'être assez
déshérité de la terre et du ciel pour n'en point avoir deux ou trois. À
ce compte, vous en avez beaucoup; pourrait-il en être autrement? Vous
n'êtes pas populaire: quoi de plus simple, la popularité n'étant en
toutes choses que le cachet de la sottise et la couronne de la
médiocrité? Bref, vous avez l'honneur d'être haï.
--Monsieur!...
--Trève de modestie! on vous hait. Vous servez de point de mire aux
boulets ramés d'un parti cauteleux dont l'audace grandit chaque jour, et
qui menace de bientôt devenir la majorité de la nation. Je me garderai
bien de vous rapporter les basses calomnies que ce parti sans foi ni loi
ne se lasse pas de répandre, comme un venin, sur votre noble vie. Je
sais trop quel respect vous est dû pour que je consente jamais à me
faire l'écho de ces lâches et méchants propos. On vous blâme hautement
d'avoir déserté la patrie au moment où la patrie était en danger; on
vous accuse d'avoir porté les armes contre la France.
--Monsieur, répliqua M. de La Seiglière avec une vertueuse indignation,
je n'ai jamais porté les armes contre personne.
--Je le crois, monsieur le marquis, j'en suis sûr; tous les honnêtes
gens en sont convaincus comme moi; malheureusement les libéraux ne
respectent rien, et les honnêtes gens sont rares. On se plaît à vous
signaler comme un ennemi des libertés publiques; le bruit court que vous
détestez la charte; on insinue que vous tendez à rétablir dans vos
domaines la dîme, la corvée et quelque autre droit du seigneur. On
assure que vous avez écrit à sa majesté Louis XVIII pour lui conseiller
d'entrer dans la chambre des députés éperonné, botté, le fouet au poing,
comme Louis XIV dans son parlement; on affirme que vous fêtez chaque
année le jour anniversaire de la bataille de Waterloo; on vous soupçonne
d'être affilié à la congrégation des jésuites; enfin on va jusqu'à dire
que vous insultez ostensiblement à la gloire de nos armées en attachant
chaque jour à la queue de votre cheval une rosette tricolore. Ce n'est
pas tout, car la calomnie ne s'arrête pas en si beau chemin: on prétend
que le vieux Stamply a été victime d'une captation indigne, et que, pour
prix de ses bienfaits, vous l'avez laissé mourir de chagrin. Je ne
voudrais pas vous effrayer; cependant je dois vous avouer qu'au point où
en sont les choses, si une seconde révolution éclatait, et Dieu seul
peut savoir ce que l'avenir nous réserve, il faudrait encore une fois
vous empresser de fuir, sinon, monsieur le marquis, je ne répondrais pas
de votre tête.
--Savez-vous bien, Monsieur, que c'est une infamie? s'écria M. de la
Seiglière, à qui les paroles du satanique vieillard venaient de mettre
la puce à l'oreille; savez-vous que ces libéraux sont d'affreux coquins?
Moi, l'ennemi des libertés publiques! Je les adore, les libertés
publiques; et comment m'y prendrais-je pour détester la charte? je ne la
connais pas. Les jésuites! mais, ventre-saint-gris! je n'en vis jamais
la queue d'un. Le reste à l'avenant; je ne daignerai pas répondre à des
accusations qui partent de si bas. Quant à une seconde révolution,
ajouta gaîment le marquis comme les poltrons qui chantent pour se
rassurer, j'imagine, Monsieur, que vous voulez rire.
--Vertudieu, Monsieur, je ne ris point, répliqua vivement M. des
Tournelles. L'avenir est gros de tempêtes; le ciel est chargé de nuages
livides: les passions politiques s'agitent sourdement; le sol est miné
sous nos pas. En vérité, je vous le dis, si vous ne vouiez être surpris
par l'ouragan, veillez, veillez sans cesse, prêtez l'oreille à tous les
bruits, soyez nuit et jour sur vos gardes, n'ayez ni repos, ni trève, ni
répit, et puis tenez vos malles prêtes, afin de n'avoir plus qu'à les
fermer au premier coup de tonnerre qui partira de l'horizon.
M. de La Seiglière pâlit, et regarda M. Des Tournelles avec épouvante.
Après avoir joui quelques instants de l'effroi qu'il venait de jeter
dans le coeur de l'infortuné:
--Sentez-vous maintenant, monsieur le marquis, l'opportunité d'une
mésalliance? Commencez-vous d'entrevoir qu'un mariage entre le fils
Stamply et mademoiselle de La Seiglière serait, de votre part, un acte
de politique haute et profonde? Comprenez-vous qu'ainsi faisant, vous
changez la face des choses? On vous soupçonne de haïr le peuple; vous
donnez votre fille au fils d'un paysan. On vous signale comme un ennemi
de notre jeune gloire; vous adoptez un enfant de l'empire. On vous
accuse d'ingratitude; vous mêlez votre sang à celui de votre
bienfaiteur. Ainsi, vous confondez la calomnie, vous désarmez l'envie,
vous ralliez à vous l'opinion, vous vous créez des alliances dans un
parti qui veut votre ruine, vous assurez contre la foudre votre tête et
votre fortune; enfin, vous achevez de vieillir au sein du luxe et de
l'opulence, heureux, tranquille, honoré, à l'abri des révolutions.
--Monsieur, dit le marquis avec dignité, s'il en est besoin, ma fille et
moi, nous monterons sur l'échafaud. On peut répandre notre sang, mais on
ne le souillera pas tant qu'il coulera dans nos veines. Nous sommes
prêts; la noblesse de France a prouvé, Dieu merci! qu'elle savait
mourir.
--Mourir n'est rien, vivre est moins facile. Si l'échafaud était dressé
à votre porte, je vous prendrais par la main et vous dirais: Montez au
ciel! mais d'ici là, monsieur le marquis, que de mauvais jours à passer!
Songez...
--Pas un mot de plus, je vous prie, dit M. de La Seiglière en tirant du
gousset de sa culotte de satin noir une petite bourse de filet qu'il
glissa furtivement entre les doigts de M. Des Tournelles.--Vous m'avez
singulièrement diverti, ajouta le marquis; il y a longtemps que je
n'avais ri de si bon coeur.
--Monsieur le marquis, répliqua M. Des Tournelles en laissant tomber
négligemment la bourse sur le parquet, je suis suffisamment récompensé
par l'honneur que vous m'avez fait en me jugeant digne de votre
confiance; d'ailleurs, s'il est vrai que j'aie réussi à vous faire rire
dans la position où vous êtes, c'est mon triomphe le plus beau, et je
reste votre obligé. Toutes les fois qu'il vous plaira de recourir à mes
faibles lumières, sur un mot de vous je viendrai, trop heureux si, comme
aujourd'hui, je puis faire descendre dans votre esprit quelque confiance
et quelque sérénité.
--Vous êtes trop bon mille fois.
--Comment donc! vous avez beau ne plus être ici chez vous, et n'avoir
désormais en propre ni château, ni parc, ni forêts, ni domaines, pas
même un pauvre coin de terre à vous où vous puissiez dresser votre
tente, vous êtes encore et serez toujours pour moi le marquis de La
Seiglière, plus grand peut-être dans l'infortune que vous ne le fûtes
jamais au faîte de la prospérité. Je suis fait ainsi; l'infortune me
séduit, l'adversité m'attire. Si mes opinions politiques me l'eussent
permis, j'aurais accompagné Napoléon à Sainte-Hélène. Veuillez croire
que mon dévoûment et mon respect vous suivront partout, et que vous
trouverez en moi un fidèle courtisan du malheur.
--De votre côté, monsieur, soyez persuadé que votre respect et votre
dévoûment me seront d'un bien précieux secours et d'une bien douce
consolation, répondit le marquis en tirant le cordon d'une sonnette.
M. Des Tournelles s'était levé. Près de se retirer, il s'arrêta, promena
autour de lui un regard complaisant, et considéra dans tous ses détails
le luxe de l'appartement où il se trouvait.
--Séjour délicieux! réduit enchanté! murmura-t-il comme se parlant à
lui-même. Tapis d'Aubusson, damas de Gênes, porcelaines de Saxe, meubles
de Boule, cristaux de Bohême, tableaux de prix, objets d'art, fantaisies
charmantes... Monsieur le marquis, vous êtes ici comme un roi. Et ce
parc! c'est un bois, ajouta-t-il en s'approchant d'une croisée. Vous
devez, au printemps, du coin de votre feu, entendre chanter la nuit le
rossignol.
En cet instant, la porte du salon s'ouvrit et un valet parut sur le
seuil.
--Jasmin, dit M. de La Seiglière en poussant du pied la bourse qui
gisait encore sur le tapis et laissait voir le jaune métal, reluisant à
travers les mailles du filet comme les écailles d'un poisson doré,
ramassez ceci: c'est un présent que vous fait M. Des Tournelles. Adieu,
monsieur Des Tournelles, adieu. Mes compliments à votre épouse. Jasmin,
reconduisez monsieur; vous lui devez une politesse.
Cela dit, il tourna le dos sans plus de façon, s'enfonça sous un double
rideau dans l'embrasure d'une fenêtre, et colla son front sur la vitre.
Il croyait déjà le Des Tournelles hors du château, quand tout à coup
l'exécrable vieillard, qui s'était glissé comme un aspic, se dressa sur
la pointe des pieds, et la bouche à fleur d'oreille:
--Monsieur le marquis... dit-il à demi-voix et d'un air mystérieux.
--Comment, s'écria M. de La Seiglière en se retournant brusquement,
Monsieur, c'est encore vous?
--Un dernier avis, il est bon: le cas est grave; voulez-vous en sortir?
mariez votre fille à Bernard.
Là-dessus, envoyé par le marquis à tous les diables, M. Des Tournelles
fit volte-face, et, suivi de Jasmin qui se confondait en salutations, la
canne sous le bras, souriant et se frottant les mains, il s'esquiva,
joyeux comme une fouine qui sort d'un poulailler, enivrée de carnage et
se pourléchant les babines.
* * * * *
Ainsi, tout en ayant l'air de n'y pas toucher ou de n'y toucher que pour
les guérir, le Des Tournelles n'avait fait qu'envenimer et mettre à vif
les blessures de sa victime; ainsi M. de La Seiglière, qui auparavant se
sentait déjà bien malade, venait d'acquérir la certitude que sa maladie
était mortelle et qu'il n'en reviendrait pas. Tel fut le beau résultat
de cette consultation mémorable: un marquis se noyait; un jurisconsulte
qui passait par là lui prouva qu'il était perdu et lui mit une pierre au
cou, après l'avoir durant deux heures, sous prétexte de le sauver,
traîné et roulé dans la vase.
Or, le coeur du marquis n'était pas le seul tourmenté dans la vallée du
Clain. Sans parler de madame de Vaubert, qui n'était pas précisément
rassurée sur le dénoûment de son entreprise, Hélène et Bernard avaient,
chacun de son côté, perdu le repos, et la sérénité de leur âme. Depuis
longtemps déjà, mademoiselle de La Seiglière s'interrogeait avec
inquiétude. Pourquoi, dans aucune de ses lettres à M. de Vaubert,
n'avait-elle osé parler de la présence de Bernard? Sans doute elle avait
craint de s'attirer les railleries du jeune baron, qui n'avait jamais pu
tolérer le vieux Stamply. Mais pourquoi, vis-à-vis de Bernard, toutes
les fois qu'il s'était agi du fils de la baronne, n'avait-elle jamais
osé parler de son union prochaine avec lui? Parfois il lui semblait
qu'elle les trompait l'un et l'autre. D'où venait ce vague effroi ou
cette morne indifférence qu'elle ressentait depuis quelque temps à la
pensée du retour de Raoul? D'où venait aussi que ses lettres, qui
l'avaient distraite d'abord, sinon charmée, ne lui apportaient plus
qu'un profond et mortel ennui? D'où venait enfin le sentiment de
lassitude qui l'accablait chaque fois qu'il fallait y répondre? À toutes
ces questions, sa raison s'égarait. Ce n'était pas seulement ce qui se
passait en elle qui la troublait ainsi; elle comprenait instinctivement
qu'il s'agitait autour d'elle quelque chose d'équivoque et de
mystérieux. La tristesse de son père, le brusque éloignement de Raoul,
son absence prolongée, l'attitude de la baronne, tout alarmait cette
conscience timorée qu'un souffle aurait suffi à ternir. L'éclat de ses
joues pâlit; ses beaux yeux se cernèrent; son aimable humeur s'altéra.
Pour s'expliquer le trouble et le malaise qu'elle éprouvait auprès de
Bernard, elle s'efforça de le haïr; elle reconnut que c'était depuis
l'arrivée de cet étranger qu'elle avait perdu le calme et la limpidité
de ses jeunes années; elle l'accusa dans son coeur d'accepter trop
humblement l'hospitalité d'une famille que son père avait dépouillée;
elle se dit qu'il aurait pu chercher un plus noble emploi de son courage
et de sa jeunesse, et regretta de ne lui point voir plus d'orgueil et de
dignité. Puis, se rattachant à M. de Vaubert de toutes ses forces et de
tout son courage, prenant ainsi sa conscience pour de l'amour et son
amour pour de la haine, elle s'éloigna peu à peu de Bernard, renonça aux
promenades dans le parc, cessa de paraître au salon, et vécut retirée
dans son appartement. Réduit à l'intimité du marquis et de la baronne,
depuis que mademoiselle de La Seiglière n'était plus là pour couvrir de
sa candeur, de son innocence et de sa beauté les ruses et les intrigues
dont il avait été le jouet, Bernard devint sombre, bizarre, irascible,
et c'est alors que le marquis, par une résolution qui mériterait d'être
couverte de toutes les épithètes qu'entassait pêle-mêle madame de
Sévigné à propos du mariage d'une petite-fille d'Henri IV avec un cadet
de Gascogne, se décida brusquement à passer sous les fourches caudines
que M. Des Tournelles lui avait indiquées comme la seule voie de salut
qui lui restât en ce bas monde.
X
Depuis son entrevue avec l'abominable Des Tournelles, notre marquis
avait perdu le sommeil, le boire et le manger. Grâce à la frivolité de
son esprit et à l'étourderie de son caractère, il avait pu garder
jusqu'alors quelque espoir et nourrir quelques illusions. Ce n'étaient
déjà plus, il est vrai, ces vives allures, ces vertes saillies, ces
folles équipées qui nous égayaient autrefois; mais encore parvenait-il à
s'échapper de loin en loin et retrouvait-il çà et là l'entrain, la verve
et la pétulance de son aimable et bonne nature. C'était un papillon
blessé, mais qui battait encore de l'aile, quand, sous prétexte de le
tirer de peine, l'affreux jurisconsulte, le saisissant délicatement
entre ses doigts, l'avait fixé vivant sur le carton d'airain de la
réalité. Dès-lors avait commencé pour le marquis un martyre non encore
éprouvé. Que devenir? quel parti prendre? Si l'orgueil lui conseillait
de se retirer tête haute, l'égoïsme était d'un avis contraire, et si
l'orgueil avait de bonnes raisons à mettre en avant, l'égoïsme en avait
dans son sac d'aussi bonnes, sinon de meilleures. Le marquis se faisait
vieux; la goutte le travaillait sourdement; vingt-cinq années d'exil et
de privations l'avaient guéri des héroïques escapades et des
chevaleresques exaltations de la jeunesse. La pauvreté lui agréait
d'autant moins, qu'il avait vécu dans son intimité; il sentait son sang
se figer dans ses veines rien qu'au souvenir de ce morne et pâle visage
qu'il avait vu pendant vingt-cinq ans assis à sa table et à son foyer.
Pour tout dire enfin, quoiqu'il n'aimât rien autant que lui-même, il
adorait sa fille, et son coeur se serrait douloureusement à la pensée que
cette belle créature, après s'être acclimatée dans le luxe et dans
l'opulence, pourrait retomber dans l'atmosphère terne et glacée qui
avait enveloppé son berceau. Il hésitait: nous en savons plus d'un qui,
en pareille occurrence, y regarderait à deux fois, sans avoir pour
excuse une fille adorée, soixante ans passés et la goutte. Que faire
cependant? De quel côté qu'il se retournât, M. de La Seiglière ne voyait
que la ruine et la honte. Madame de Vaubert, qui ne répondait à toutes
ses questions que par ces mots:--Il faut voir, il faut
attendre,--n'était rien moins que rassurante. Le gentilhomme en voulait
secrètement à sa noble amie du rôle très peu noble qu'ils jouaient tous
deux depuis six mois. D'une autre part, la nouvelle attitude qu'avait
prise tout à coup Bernard glaçait le marquis d'épouvante. Depuis
qu'Hélène ne les charmait plus de sa présence, les journées se
traînaient tristement, les soirées plus tristement encore. Le matin,
après le déjeuner où mademoiselle de La Seiglière avait cessé de
paraître, Bernard, laissant le marquis à ses réflexions, montait à
cheval et ne revenait que le soir, plus sombre, plus taciturne, plus
farouche qu'il n'était parti. Le soir, après dîner, Hélène allait
presqu'aussitôt s'enfermer dans son appartement, et Bernard restait seul
au salon, entre le marquis et madame de Vaubert, qui, ayant épuisé les
ressources de son esprit et profondément découragée d'ailleurs, ne
savait qu'imaginer pour abréger le cours des heures silencieuses.
Bernard avait de temps en temps une certaine façon de les regarder tour
à tour qui les faisait frissonner des pieds à la tête. Lui si patient
tant qu'Hélène avait été là pour le contenir ou pour l'apaiser avec un
sourire, sur un mot du marquis ou de la baronne, il se livrait à des
emportements qui les terrifiaient l'un et l'autre. Il avait remplacé le
récit par l'action; il donnait des batailles au lieu d'en raconter, et
lorsqu'il s'était retiré, le plus souvent pâle et froid de colère, sans
avoir serré la main du vieux gentilhomme, demeurés seuls au coin du feu,
le marquis et la baronne se regardaient l'un l'autre en silence.--Eh
bien! madame la baronne?--Eh bien! monsieur le marquis, il faut voir, il
faut attendre, disait encore une fois madame de Vaubert: et le marquis,
les pieds sur les chenets et le nez sur la braise, s'abandonnait à de
muets désespoirs, d'où la baronne n'essayait même plus de le tirer. Il
s'attendait d'un jour à l'autre à recevoir un congé en forme. Ce n'est
pas tout. M. de La Seiglière savait, à n'en pouvoir douter, qu'il était
pour le pays, ainsi que l'avait dit M. Des Tournelles, un sujet de risée
et de raillerie, en même temps qu'un objet de haine et d'exécration. Les
lettres anonymes, distraction et passe-temps de la province, avaient
achevé d'empoisonner sa vie, imbibée déjà d'absinthe et de fiel. Il ne
s'écoulait point de jour qui ne lui apportât à respirer quelqu'une de
ces fleurs vénéneuses qui croissent à l'ombre et foisonnent dans le
fumier des départements. Les uns le traitaient d'aristocrate et le
menaçaient de la lanterne; les autres l'accusaient d'ingratitude envers
son ancien fermier, et de vouloir déshériter le fils après avoir
lâchement et traîtreusement dépouillé le père. La plupart de ces lettres
étaient enrichies d'illustrations à la plume, petits tableaux de genre
pleins de grâce et d'aménité, qui suppléaient avantageusement ou
complétaient agréablement le texte. C'était, par exemple, une potence
ornée d'un pauvre diable, figurant sans doute un marquis, ou bien le
même personnage aux prises avec un instrument fort en usage en 95. Pour
ajouter à tant d'angoisses, la gazette, que le marquis lisait assidûment
depuis son entretien avec le d'Aguesseau poitevin, regorgeait de
prédictions sinistres et de prophéties lamentables; chaque jour, le
parti libéral y était représenté comme un brûlot qui devait incessamment
faire sauter la monarchie, à peine restaurée. Ainsi se confirmaient déjà
et menaçaient de se réaliser toutes les paroles de l'exécrable
vieillard. Épouvanté, on le serait à moins, M. de La Seiglière ne rêvait
plus que bouleversements et révolutions. La nuit, il se dressait sur son
séant pour écouter la bise qui lui chantait la _Marseillaise_, et
lorsque enfin, brisé par la fatigue, il réussissait à s'endormir,
c'était pour voir et pour entendre en songe le hideux visage du vieux
jurisconsulte, qui entr'ouvrait ses rideaux et lui criait:--Mariez votre
fille à Bernard! Or, le marquis n'était pas homme à longtemps se tenir
dans une position si violente et qui répugnait à tous ses instincts. Il
n'avait ni la patience ni la persévérance qui sont le ciment des âmes
énergiques et des esprits forts. Inquiet, irrité, humilié, exaspéré, las
d'attendre et de rien voir venir, acculé dans une impasse et
n'apercevant point d'issue, il y avait cent à parier contre un que le
marquis sortirait de là brusquement, par un coup de foudre; mais nul,
pas même madame de Vaubert, n'aurait pu prévoir quelle bombe allait
éclater, si ce n'est pourtant M. Des Tournelles, qui en avait allumé la
mèche.
Un soir d'avril, seule avec le marquis, madame de Vaubert était
silencieuse et regardait d'un air visiblement préoccupé les lignes
étincelantes qui couraient sur la braise à demi consumée. Il eût été
facile, en l'observant, de se convaincre qu'une sourde inquiétude pesait
sur son coeur comme une atmosphère orageuse. Son oeil était vitreux, son
front chargé d'ennuis; les doigts crochus de l'égoïsme aux abois
pinçaient et contractaient sa bouche, autrefois épanouie et souriante.
Cette femme avait, à vrai dire, d'assez graves sujets d'alarmes. La
situation prenait de jour en jour un caractère plus désespérant, et
madame de Vaubert commençait à se demander si ce n'était pas elle qui
allait se trouver enveloppée dans ses propres lacets. Décidément Bernard
était chez lui, et bien qu'elle n'eût pas encore perdu tout espoir,
quoiqu'elle n'eût point encore jeté, comme on dit, le manche après la
cognée, prévoyant cependant qu'une heure arriverait peut-être où M. de
La Seiglière et sa fille seraient obligés d'évacuer la place, la baronne
dressait déjà le plan de campagne qu'elle aurait à suivre dans le cas où
les choses se dénoueraient aussi fatalement qu'il était permis de le
craindre; n'admettant pas que son fils épousât mademoiselle de La
Seiglière sans autre dot que sa jeunesse, sa grâce et sa beauté, elle
cherchait déjà de quelle façon elle devrait manoeuvrer pour dégager
vis-à-vis d'Hélène et de son père la parole et la main de Raoul. Tel
était depuis quelques semaines le sujet inavoué de ses secrètes
préoccupations.
* * * * *
Tandis que madame de Vaubert était plongée dans ces réflexions, assis à
l'autre côté du foyer, le marquis, silencieux comme elle, se demandait
avec anxiété de quelle façon il allait engager la bataille qu'il était
sur le point de livrer, et comment il devait s'y prendre pour dégager
vis-à-vis de Raoul et de sa mère la parole et la main d'Hélène.
--Ce pauvre marquis! se disait la baronne en l'examinant de temps en
temps à la dérobée; s'il faut en venir là, ce lui sera un coup terrible.
Je le connais: il se console en pensant que, quoi qu'il arrive, sa fille
sera baronne de Vaubert. Il m'aime, je le sais; voilà près de vingt ans
qu'il se complaît dans la pensée de resserrer notre intimité, et de la
consacrer en quelque sorte par l'union de nos enfants. Excellent ami! où
puiserai-je le courage d'affliger un coeur si tendre et si dévoué, de lui
arracher ses dernières illusions? Je m'attends à des luttes acharnées, à
des récriminations amères. Dans ses emportements, il ne manquera pas de
m'accuser d'avoir courtisé sa fortune et de tourner le dos à sa ruine.
Je serai forte contre lui et contre moi-même: je saurai l'amener à
comprendre qu'il serait insensé de marier nos deux pauvretés, inhumain
de condamner sa race et la mienne aux soucis rongeurs d'une médiocrité
éternelle. Il s'apaisera; nous gémirons ensemble, nous confondrons nos
pleurs et nos regrets. Viendront ensuite la douleur d'Hélène et les
révoltes de Raoul: hélas! ces deux enfants s'adorent; Dieu les avait
créés l'un pour l'autre. Nous leur ferons entendre raison. Au bout de
six mois, ils seront consolés. Raoul épousera la fille de quelque
opulent vilain, trop heureux d'anoblir son sang et de décrasser ses
écus. Quant au marquis, il est trop entiché de ses aïeux et trop ancré
dans ses vieilles idées pour consentir jamais à s'enrichir par une
mésalliance. Puisqu'il tient aux parchemins, eh bien! nous chercherons
pour Hélène quelque hobereau dans nos environs, et j'enverrai ce bon
marquis achever de vieillir chez son gendre.
Ainsi raisonnait madame de Vaubert, en mettant les choses au pire.
Toutefois, elle était loin encore d'avoir lâché sa proie. Elle
connaissait Hélène, elle avait étudié Bernard. Si elle ne soupçonnait
pas ce qui se passait dans le coeur de la jeune fille,--mademoiselle de
La Seiglière ne le soupçonnait pas elle-même,--la baronne avait su lire
dans le coeur du jeune homme, elle était plus avant que lui dans le
secret de ses agitations. Elle comprenait vaguement qu'on pouvait tirer
parti du contact de ces deux nobles âmes: elle sentait qu'il y avait là
quelque chose à trouver, un incident, un choc à susciter, une occasion à
faire naître. Mais quoi? mais comment? Sa raison s'y perdait, et son
génie vaincu, mais non rendu, s'indignait de son impuissance.
--Cette pauvre baronne! se disait le marquis en jetant de loin en loin
sur madame de Vaubert un regard timide et furtif; elle ne se doute guère
du coup que je vais lui porter. C'est, à tout prendre, un coeur aimable
et fidèle, une âme loyale et sincère. J'ai la conviction qu'en tout ceci
elle n'a voulu que mon bonheur; je jurerais qu'en vue d'elle-même, elle
n'a pas d'autre ambition que de voir son Raoul épouser mon Hélène.
Quoiqu'il arrivât, elle s'empresserait de nous accueillir, ma fille et
moi, dans son petit manoir, et s'estimerait heureuse de partager avec
nous sa modeste aisance. Que son fils épouse une La Seiglière, ce sera
toujours assez pour son orgueil, assez pour sa félicité. Chère et tendre
amie! il m'eût été bien doux, de mon côté, de réaliser un rêve si
charmant, d'achever mes jours auprès d'elle. En apprenant que nous
devons renoncer à cet espoir si longtemps caressé, elle éclatera en
reproches sanglants, hélas! et mérités peut-être. Cependant, en bonne
conscience, serait-il raisonnable et sage d'exposer nos enfants aux
rigueurs de la pauvreté, et de nous enchaîner de part et d'autre par un
lien de fer qui nous blesserait tôt ou tard, que nous finirions par
maudire? La baronne est remplie de sens et de raison; les premiers
transports apaisés, elle comprendra tout et se résignera, et, comme les
Vaubert ne plaisantent pas sur les mésalliances, eh bien! Raoul est beau
garçon; nous trouverons aisément pour lui, dans nos alentours, quelque
riche douairière qui s'estimera trop heureuse de mettre, au prix de sa
fortune, un second printemps dans sa vie.
Ainsi raisonnait le marquis, et, s'il faut tout dire, le marquis était
dans ses petits souliers, il se fût senti plus à l'aise dans un buisson
d'épines qu'en ce moment sur le coussin de son fauteuil. Il redoutait
madame de Vaubert autant qu'une révolution; il avait la conscience de
ses trahisons; à la pensée des orages qu'il allait affronter, il sentait
son coeur défaillir et s'éteindre dans sa poitrine. Enfin, par une
résolution désespérée, prenant son courage à deux mains, il engagea
l'affaire en tirailleur, par quelques coups de feu isolés et tirés à
longs intervalles.
--Savez-vous, madame la baronne, s'écria-t-il tout à coup en homme peu
habitué à ces sortes d'escarmouches, savez-vous que ce M. Bernard est un
garçon vraiment bien remarquable? Ce jeune homme me plaît. Vif comme la
poudre, prompt comme son épée, emporté, même un peu colère, mais loyal
et franc comme l'or! Il n'est pas précisément beau; eh bien! j'aime ces
mâles visages. Quels yeux! quel front! Il a le nez des races royales. Je
voudrais savoir où ce gaillard a pris un pareil nez. Et sous sa brune
moustache, avez-vous observé quelle bouche fine et charmante? Dieu me
pardonne, c'est une bouche de marquis. De l'esprit, de la distinction;
un peu brusque encore, un peu rude, mais déjà dégrossi et presque
transfiguré depuis qu'il est au milieu de nous. C'est ainsi que l'or
brut s'épure dans le creuset. Et puis, il n'y a pas à dire, c'est un
héros; il est du bois dont l'empereur faisait des ducs, des princes et
des maréchaux. Je le vois encore sur Roland: quel sang-froid! quel
courage! quelle intrépidité! Tenez, baronne, je ne m'en cache pas: je ne
suis point humilié quand je sens sa main dans la mienne.
--De qui parlez-vous, marquis? demanda nonchalamment madame de Vaubert,
sans interrompre le cours de ses réflexions silencieuses.
--De notre jeune ami, répondit le marquis avec complaisance, de notre
jeune chef d'escadron.
--Et vous dites...
--Que la nature a d'étranges aberrations, et que ce garçon aurait dû
naître gentilhomme.
--Le petit Bernard?
--Vous pourriez, pardieu! bien dire le grand Bernard, s'écria le marquis
en enfonçant ses mains dans les goussets de sa culotte.
--Vous perdez la tête, marquis, répliqua brièvement madame de Vaubert
qui reprit son attitude grave et pensive.
Encouragé par un si beau succès, comme ces prudents guerroyeurs qui,
après avoir déchargé leur arquebuse, se cachent derrière un arbre pour
la recharger en toute sécurité, le marquis resta coi, et il y eut encore
un long silence, troublé seulement par le cri du grillon qui chantait
dans les fentes de l'âtre et par les crépitations de la braise qui
achevait de se consumer.
--Madame la baronne, s'écria brusquement M. de La Seiglière, ne vous
semble-t-il pas que j'ai été un peu ingrat envers le bon M. Stamply? Je
dois vous avouer que là-dessus ma conscience n'est pas parfaitement
tranquille. Il paraît que, décidément, cet excellent homme ne m'a rien
restitué, qu'il m'a tout donné. S'il en est ainsi, savez-vous que c'est
un des plus beaux traits de dévoûment et de générosité que l'histoire
aura à enregistrer sur ses tablettes? Savez-vous, Madame, que ce vieux
Stamply était une grande âme, et que ma fille et moi, nous devons des
autels à sa mémoire?
Enfoncée trop avant dans son égoïsme pour pouvoir seulement s'inquiéter
de savoir où le marquis voulait en venir, madame de Vaubert haussa les
épaules et ne répondit pas.
M. de La Seiglière commençait à désespérer de trouver le joint,
lorsqu'il se souvint fort à propos de la leçon de M. Des Tournelles. Il
tendit la main vers un guéridon de laque, prit une gazette, et tout en
ayant l'air d'en parcourir les colonnes:
--Madame la baronne, demanda-t-il d'un air distrait, avez-vous suivi en
ces derniers temps les papiers publics?
--À quoi bon? répliqua madame de Vaubert avec un léger mouvement
d'impatience; en quoi voulez-vous que ces sottises m'intéressent?
--Par l'épée de mon père! Madame, s'écria le marquis laissant tomber le
journal, vous en parlez bien à votre aise. Sottises, j'en conviens;
sottises, tant que vous voudrez; mais, vive Dieu! je ne m'y connais pas,
ou ces sottises nous intéressent, vous et moi, beaucoup plus que vous ne
paraissez le croire.
--Voyons, marquis, que se passe-t-il? demanda madame de Vaubert d'un air
ennuyé. Sa majesté daigne jouir de la santé la plus parfaite; nos
princes chassent, on danse à la cour; le peuple est heureux, la canaille
a le ventre plein; que voyez-vous en tout ceci qui doive nous alarmer?
--Voilà trente ans, nous ne tenions pas un autre langage, dit le marquis
ouvrant sa tabatière et y plongeant délicatement le pouce et l'index; la
canaille avait le ventre plein, nos princes chassaient, on dansait à la
cour, sa majesté se portait à merveille: ce qui n'empêcha pas, un beau
matin, le vieux trône de France de craquer, de crouler, de nous
entraîner dans sa chute, et de nous ensevelir, morts ou vivants, sous
ses décombres. Vous demandez ce qui se passe? Ce qui se passait alors:
nous sommes sur un volcan.
--Vous êtes fou, marquis, dit madame de Vaubert, qui, tout entière à ses
préoccupations, médiocrement convaincue d'ailleurs de l'opportunité
d'une discussion politique entre onze heures et minuit, ne crut pas
devoir prendre la peine de relever et de combattre les opinions du vieux
gentilhomme.
--Je vous répète, madame la baronne, que nous sommes sur un volcan. La
révolution n'est pas morte; c'est un feu mal éteint qui couve sous la
cendre. Vous le verrez au premier jour éclater et consumer les débris de
la monarchie. Il est un antre où se réunissent un tas de vauriens qui se
disent les représentants du peuple; c'est une mine creusée sous le trône
et qui le fera sauter comme une poudrière. Les libéraux ont hérité des
sans-culottes; le libéralisme achèvera ce qu'a commencé 93. Reste à
savoir si nous nous laisserons encore une fois écraser sous les ruines
de la royauté, ou si nous chercherons notre salut dans le sein même des
idées qui menacent de nous engloutir.
--Eh! marquis, dit la baronne, c'est bien de cela qu'il s'agit. Vous
vous préoccupez d'un incendie imaginaire, et vous ne voyez pas que votre
maison brûle.
--Madame la baronne, s'écria le marquis, je ne suis point égoïste, je
puis dire hautement que l'intérêt personnel ne fut jamais mon fait ni ma
devise. Que ma maison brûle ou non, cela importe peu. Ce n'est pas de
moi qu'il s'agit ici, c'est de notre avenir à nous tous. Qui se soucie,
en effet, que la race des La Seiglière s'éteigne silencieusement dans
l'oubli et dans l'obscurité? Ce qu'il importe, Madame, c'est que la
noblesse de France ne périsse point.
--Je suis curieuse de savoir comment vous vous y prendrez pour que la
noblesse de France ne périsse point, répliqua madame de Vaubert, qui, à
cent lieues de soupçonner le but où tendait le marquis, n'avait pu
s'empêcher de sourire en voyant ce frivole esprit aborder étourdiment
des considérations si ardues et si périlleuses.
--Grave question que j'ai pu soulever, mais qu'il ne m'appartient pas de
résoudre, s'écria M. de La Seiglière, qui, se sentant enfin dans la
bonne voie, avança d'un pas plus assuré et prit bientôt un trot tout
gaillard. Cependant, s'il m'était permis d'émettre quelques idées sur un
sujet si important, je dirais que ce n'est pas en s'isolant dans ses
terres et dans ses châteaux que la noblesse pourra ressaisir la
prépondérance qu'elle avait autrefois dans les destinées du pays;
peut-être oserais-je ajouter--bien bas--que nos vieilles familles se
sont alliées trop longtemps entre elles, que, faute d'être renouvelé, le
sang patricien est usé, que pour retrouver la force, la chaleur et la
vie près de lui échapper, il a besoin de se mêler au sang plus jeune,
plus chaud, plus vivace du peuple et de la bourgeoisie. Enfin, madame la
baronne, je chercherais à démontrer que, puisque le siècle marche, nous
devons marcher avec lui, sous peine de rester en chemin ou d'être
écrasés dans l'ornière. C'est dur à penser, mais il faut avoir pourtant
le courage de le reconnaître: les Gaulois l'emportent et les Francs
n'ont de salut à espérer qu'à la condition de se rallier au parti des
vainqueurs et de se recruter dans leurs rangs.
Ici, madame de Vaubert, qui, dès les premiers mots de ce petit discours,
s'était tournée peu à peu du côté de l'orateur, s'accouda sur le bras du
fauteuil dans lequel elle était assise, et parut écouter le marquis avec
une curieuse attention.
--Voulez-vous savoir, madame la baronne, reprit M. de La Seiglière
triomphant de se sentir maître enfin de son auditoire, voulez-vous
savoir ce que me disait l'autre jour le célèbre Des Tournelles, un des
esprits les plus vastes et les plus éclairés de notre époque?--Monsieur
le marquis, me disait ce grand jurisconsulte, les temps sont mauvais;
adoptons le peuple pour qu'il nous adopte; descendons jusqu'à lui pour
qu'il ne monte pas jusqu'à nous. Il en est aujourd'hui de la noblesse
comme de ces métaux précieux qui ne peuvent se solidifier qu'en se
combinant avec un grain d'alliage.--Pensée si profonde que j'en eus
d'abord le vertige; à force d'y regarder, je découvris la vérité au
fond. Vérité cruelle, j'en conviens; mais mieux vaut encore, au prix de
quelques concessions, nous assurer la conquête de l'avenir, que de nous
coucher et de nous ensevelir dans le linceul d'un passé qui ne reviendra
plus. Eh! ventre-saint-gris! s'écria-t-il en se levant et en marchant à
grands pas dans la chambre, voilà assez longtemps qu'on nous représente
aux yeux du pays comme une caste incorrigible, repoussant de son sein
tout ce qui n'est pas elle, infatuée de ses titres, n'ayant rien appris
ni rien oublié, remplie de morgue et d'insolence, ennemie de l'égalité.
L'heure est venue d'en finir avec ces basses calomnies et ces sottes
accusations; mêlons-nous à la foule, ouvrons-lui nos portes à deux
battants, et que nos ennemis apprennent à nous respecter en apprenant à
nous connaître.
À ces mots, M. de La Seiglière, épouvanté de sa propre audace, regarda
timidement madame de Vaubert et prit l'attitude d'un homme qui, après
avoir allumé la traînée de poudre qui doit faire sauter une mine, n'a
pas eu le temps de s'enfuir, et se prépare à recevoir un quartier de roc
sur la tête. Il en advint tout autrement. La baronne, qui avait une
assez pauvre opinion de son vieil ami pour ne pas suspecter sa candeur
et sa probité, était bien d'ailleurs trop préoccupée d'elle-même pour
soupçonner qu'en ce bas-monde il pût exister à cette heure un autre moi
que son moi, un autre intérêt que le sien. Sans songer seulement à se
demander d'où venaient au marquis des aperçus si nouveaux et si
incongrus, madame de Vaubert ne vit d'abord et ne comprit en ceci qu'une
chose, c'est que le marquis venait lui-même d'entr'ouvrir la porte par
laquelle Raoul pourrait un jour s'échapper, s'il en était besoin.
--Marquis, s'écria-t-elle avec un empressement plein d'urbanité, ce que
vous dites là est plein de sens, et quoique je n'aie jamais douté de
votre haute raison, bien que j'aie toujours soupçonné sous la grâce de
vos apparences un esprit sérieux et réfléchi, cependant je dois convenir
que je suis aussi surprise que charmée de vous trouver dans un ordre
d'idées si élevées et si judicieuses. Je vous en fais mes compliments.
À ces mots, le marquis releva la tête et regarda madame de Vaubert de
l'air d'un homme à qui l'on vient de jeter une poignée de roses à la
face, au lieu d'une volée de mitraille qu'il s'attendait à recevoir.
Trop égoïste de son côté pour rien supposer en dehors de lui-même, loin
de chercher à se rendre compte des suffrages de la baronne, il ne songea
qu'à s'en réjouir.
--C'est un peu notre histoire à tous, répliqua-t-il gaîment en se
caressant le menton avec une adorable fatuité. Parce qu'il nous est échu
quelque grâce et quelque élégance, les pédants et les cuistres se
vengent de la supériorité de nos manières en nous déniant le génie de
l'intelligence. Quand nous daignerons nous en mêler, nous prouverons que
tous les champs de bataille nous sont bons, on nous verra jouer de la
parole et de la pensée comme autrefois du glaive et de la lance.
--Marquis, reprit madame de Vaubert qui tenait à conserver à l'entretien
le tour qu'il avait pris d'abord, pour en revenir aux considérations
auxquelles vous vous livriez tout à l'heure, il est certain que c'en est
fait de la noblesse, si, au lieu de chercher à se créer des alliances,
elle continue, comme vous l'avez dit excellemment, de s'isoler dans ses
terres et de s'enfermer dans son orgueil. C'est un édifice chancelant,
qui croulera d'un jour à l'autre, si nous n'avons l'art et l'habileté de
transformer les béliers qui l'ébranlent en arcs-boutants qui le
soutiennent. En d'autres termes, passez-moi l'image peut-être un peu
crue, pour nous préserver des atteintes du peuple, il ne nous reste plus
qu'à nous l'inoculer.
--C'est, par Dieu! bien cela, s'écria M. de La Seiglière, de plus en
plus joyeux de ne pas rencontrer l'opposition qu'il avait redoutée.
Décidément, baronne, vous êtes admirable! Vous comprenez tout; rien ne
vous surprend, rien ne vous émeut, rien ne vous étonne. Vous avez l'oeil
de l'aigle; vous regarderiez le soleil en face sans en être éblouie.
Cette pauvre baronne! ajouta-t-il mentalement en se frottant les mains;
elle s'enferre, avec tout son esprit.
--Ce bon marquis! pensait de son côté madame de Vaubert; je ne sais
quelle mouche le pique, mais l'étourdi me fait la partie belle: il vient
lui-même de jeter le filet dans lequel, au besoin, je le prendrai plus
tard. Marquis, s'écria-t-elle, voilà bien longtemps que j'avais ces
idées; mais j'avoue que je craignais, en vous les communiquant,
d'irriter vos susceptibilités et de m'aliéner votre coeur.
--Par exemple! répliqua le marquis; quelle opinion, baronne, aviez-vous
de votre vieil ami! D'ailleurs, outre qu'en vue de notre sainte cause,
il n'est point d'épreuve à laquelle je ne puisse me soumettre et me
résigner, je dois vous dire que je ne sentirais, pour ma part, aucune
répugnance à donner l'exemple en m'aventurant le premier dans l'unique
voie de salut qui nous soit offerte. J'ai toujours donné l'exemple;
c'est moi qui émigrai le premier. Autres temps, autres moeurs! Je ne suis
pas un marquis de Carabas, moi! je marche avec mon siècle. Le peuple a
gagné ses éperons et conquis ses titres de noblesse. Il a, lui aussi,
ses duchés, ses comtés et ses marquisats; c'est Eylau, c'est Wagram,
c'est la Moscowa: ces parchemins en valent d'autres. Au reste, madame la
baronne, j'excuse vos scrupules et j'admets vos hésitations, car
moi-même, si j'ai tardé si longtemps à m'ouvrir à vous là-dessus, c'est
que je craignais d'effaroucher vos préjugés et de me mettre en guerre
avec une amie si fidèle.
--C'est étrange, se dit madame de Vaubert, qui commençait à dresser les
oreilles; où le marquis veut-il en arriver? Effaroucher mes préjugés!
s'écria-t-elle; me prenez-vous pour la baronne de Pretintailles?
M'a-t-on jamais vue refuser de reconnaître ce qu'il y a chez le peuple
de grand, de noble, de généreux? M'a-t-on jamais surprise à dénigrer la
bourgeoisie? Ne sais-je pas bien que c'est au sein de la roture que se
sont réfugiés aujourd'hui les sentiments, les moeurs et les vertus de
l'âge d'or?
--Oh! oh! oh! se dit le marquis, à qui la réflexion commençait de venir,
tout ceci n'est pas clair; il y a quelque serpent sous roche.
--Quant à vous mettre en guerre avec moi, sérieusement, marquis,
l'avez-vous craint? ajouta madame de Vaubert; c'est qu'alors vous
présumiez de mon coeur tout aussi mal que de mon esprit. Vous savez bien,
ami, que je ne suis pas égoïste. Que de fois n'ai-je pas été sur le
point de vous rendre votre parole, en songeant qu'en échange de
l'opulence que lui apporterait votre fille, mon fils ne donnerait qu'un
grand nom, le plus lourd de tous les fardeaux!
--Ah! çà, se dit le marquis, est-ce que cette rusée baronne, pressentant
ma ruine prochaine, chercherait à dégager la main de son fils? Pour le
coup, ce serait trop fort. Madame la baronne, s'écria-t-il, c'est
absolument comme moi. Bien souvent je me suis accusé d'entraver l'avenir
de M. de Vaubert; je me demande bien souvent avec effroi si ma fille ne
sera pas un obstacle dans la destinée de ce noble jeune homme.
--Ah! çà, se dit madame de Vaubert, qui voyait apparaître peu à peu et
se dessiner dans la brume le rivage vers lequel le marquis dirigeait sa
barque, est-ce que ce retors de marquis aurait la prétention de me
jouer? Comblé de mes bontés, ce serait vraiment trop infâme! Certes,
marquis, répliqua-t-elle, il m'en coûterait de rompre des liens si
charmants; cependant, si votre intérêt l'exigeait, je saurais vous
immoler le plus doux rêve de ma vie tout entière.
--Le tour est fait, pensa le marquis, je suis joué; mais ça m'est égal.
Seulement, devais-je m'attendre à un pareil trait de perfidie de la part
d'une amie de trente ans? Comptez maintenant sur le désintéressement des
affections et sur la reconnaissance des femmes! Baronne, reprit-il avec
un sentiment de résignation douloureuse, s'il fallait renoncer à
l'espoir d'unir un jour ces deux aimables enfants, mon coeur ne s'en
relèverait jamais; rien qu'en y songeant, il se brise. Toutefois, en vue
de vous, noble amie, en vue de votre bien-aimé fils, il n'est pas de
sacrifice qui ne soit au-dessous de mon abnégation et de mon dévoûment.
Madame de Vaubert étouffa dans son coeur un rugissement de lionne
blessée, puis, après un instant de farouche silence, fixant tout à coup
sur le vieux gentilhomme un oeil étincelant:
--Marquis, dit-elle, regardez-moi en face.
Au ton dont furent dits ces trois mots, comme un lièvre trottant sur la
bruyère, et qui, en levant le nez, aperçoit à dix pas devant lui le
chasseur qui le couche en joue, le marquis tressaillit, et regarda
madame de Vaubert d'un air effaré.
--Marquis, vous êtes un fourbe!
--Madame la baronne...
--Vous êtes un traître!
--Ventre-saint-gris, Madame!...
--Vous êtes un ingrat!
Atterré, foudroyé, M. de La Seiglière resta muet sur place. Après avoir
joui quelques instants de sa stupeur et de son épouvante:
--J'ai pitié de vous, dit enfin madame de Vaubert; je vais vous épargner
l'humiliation d'un aveu que vous ne pourriez faire sans mourir de honte
à mes pieds, Vous avez résolu de marier votre fille à Bernard.
--Madame...
--Vous avez résolu de marier votre fille à Bernard, répéta madame de
Vaubert avec autorité. Cette résolution, je l'ai vue germer et fleurir
sous l'engrais de votre égoïsme: voilà près d'un mois que j'assiste, à
votre insu, au travail qui se fait en vous. Comment vous êtes-vous avisé
de vouloir jouer avec moi au plus fin et au plus habile? comment
n'avez-vous pas compris qu'à pareil jeu vous perdriez à coup sûr la
partie? Ce soir, au premier mot qui vous est échappé, vous vous êtes
trahi. Depuis un mois, je vous observais, je vous guettais, je vous
voyais venir. Ainsi, Monsieur le marquis, tandis que mon esprit, qui
répugne aux détours, s'épuisait pour vous seul en combinaisons de tout
genre, tandis que je sacrifiais au soin de vos intérêts mes goûts, mes
instincts, jusqu'à la droiture de mon caractère, vous, au mépris de la
foi jurée, vous tramiez contre moi la plus noire des perfidies; vous
complotiez de livrer à votre ennemi la fiancée de mon fils et la place
que je défendais; vous méditiez de porter un coup de Jarnac au champion
qui combattait pour vous!
--Vous allez trop loin, madame la baronne, répliqua le marquis, confus
comme un pêcheur qui se serait pris dans sa nasse. Je n'ai rien résolu,
je n'ai rien décidé: seulement, j'en conviens, depuis que je sais que le
bon M. Stamply ne m'a rien restitué, qu'il m'a tout donné, je me sens
ployer sous le poids de la reconnaissance, et comme, nuit et jour, je me
creuse la tête et le coeur pour trouver de quelle façon nous pourrions,
ma fille et moi, nous acquitter envers la mémoire de ce noble et
généreux vieillard, il est possible que la pensée me soit venue...
--Vous, Monsieur le marquis, vous, ployer sous le poids de la
reconnaissance! s'écria madame de Vaubert l'interrompant avec explosion.
À moins que vous ne vouliez rire, ne venez pas me conter de ces
choses-là. Je vous connais, vous êtes un ingrat. Vous vous souciez de la
mémoire du vieux Stamply tout juste autant que vous vous êtes soucié de
sa personne. D'ailleurs, vous ne lui deviez rien; c'est à moi que vous
devez tout. Sans moi, votre ancien fermier serait mort sans même
s'inquiéter de savoir si vous existiez. Sans moi, vous et votre fille,
vous grelotteriez à cette heure au coin de votre petit feu d'Allemagne.
Sans moi, vous n'auriez jamais remis le pied dans le château de vos
ancêtres. Que vous le savez bien! mais vous feignez de l'ignorer, parce
qu'encore une fois vous êtes un ingrat. Tenez, marquis, jouons cartes
sur table. Ce n'est pas la reconnaissance, c'est l'égoïsme qui vous
tient. Cela vous enrage, de marier votre fille au fils de votre ancien
fermier; vous en avez pâli, vous en avez maigri, vous en dessécherez.
Vous haïssez le peuple, vous exécrez Bernard; vous ne comprenez rien,
vous n'avez rien compris au mouvement qui s'est fait et qui se fait
encore autour de nous. Vous êtes plus fier, plus orgueilleux, plus
entêté, plus arriéré, plus infesté d'aristocratie, plus incorrigible en
un mot qu'aucun marquis de chanson, de vaudeville et de comédie. Marquis
de Carabas, c'est vous qui l'avez dit; mais vous avez encore plus
d'égoïsme que d'orgueil.
--Eh bien! ventre-saint-gris! vous en penserez tout ce que vous voudrez,
s'écria le marquis en jetant pour le coup son bonnet par-dessus les
moulins. Ce que je sais, moi, c'est que je suis las du rôle que vous me
faites jouer; c'est que depuis longtemps le coeur m'en lève, c'est que je
suis indigné de tant de ruses et de basses manoeuvres, c'est que j'en
veux finir à tout prix. Morbleu! vous l'avez dit, ma fille épousera
Bernard.
--Prenez garde, Marquis, prenez garde!...
--Accablez-moi de vos mépris et de vos colères, traitez-moi de fourbe et
d'ingrat, jetez-moi au visage les noms d'égoïste et de traître; vous le
pouvez, vous en avez le droit. Vous êtes si désintéressée, vous, Madame!
Dans toute cette affaire, vous vous êtes montrée si franche et si
loyale! Sur la fin de ses jours, vous avez été si bonne pour le pauvre
vieux Stamply! Vous avez entouré sa vieillesse de tant de soins, de
tendresse et d'égards! En bonne conscience, vous lui deviez cela, car
c'est vous qui l'avez amené à se dépouiller vivant de tous ses biens.
--C'était pour vous, cruel!
--Pour moi! pour moi! dit le marquis en hochant la tête; madame la
baronne, à moins que vous ne vouliez rire, il ne faut pas venir me
conter de ces choses-là.
--Il vous sied bien d'ailleurs de m'accuser d'ingratitude, reprit avec
hauteur madame de Vaubert, vous, donataire, qui avez abreuvé d'amertume
le donateur!
--Je ne savais rien, moi; mais vous qui saviez tout, vous avez été sans
pitié.
--C'est vous, s'écria la baronne, qui avez chassé votre bienfaiteur de
sa table et de son foyer!
--C'est vous, s'écria le marquis, vous qui, après avoir capté la
confiance d'un vieillard crédule et sans défense, l'avez repoussé du
pied et laissé mourir de chagrin.
--Vous l'avez relégué à l'antichambre!
--Vous l'avez plongé au tombeau!
--C'est la guerre, marquis.
--Eh bien! va pour la guerre, s'écria le marquis; je ne mourrai pas sans
l'avoir faite au moins une fois.
--Songez-y, marquis! la guerre impitoyable, la guerre sans trève, la
guerre sans merci!
--Une guerre à mort, madame la baronne, dit le marquis en lui baisant la
main.
À ces mots, madame de Vaubert se retira menaçante et terrible, tandis
que le marquis, resté seul, cabriolait de joie, comme un chevreau, dans
le salon. De retour au manoir, après avoir longtemps marché à grands pas
dans sa chambre, se frappant le front et se pressant la poitrine avec
rage, elle ouvrit brusquement la fenêtre, et comme une chatte qui guette
une souris, tomba en arrêt devant le château de La Seiglière, dont la
lune faisait en cet instant étinceler toutes les vitres. Malgré la
fraîcheur de la nuit, elle demeura bien près d'une heure, accoudée sur
le balcon, en contemplation muette. Tout à coup son front rayonna, ses
yeux s'illuminèrent et, comme Ajax menaçant les dieux, jetant au château
un geste de défi, elle s'écria:--Je l'aurai! Cela dit, la baronne
écrivit à Raoul ce seul mot: «Revenez,» puis, s'étant couchée, elle
s'endormit en souriant de ce sourire que doit avoir le génie du mal
lorsqu'il a résolu la perte d'une âme.