Pourquoi mademoiselle de La Seiglière s'était-elle échappée tout à coup
des bras de son père? pourquoi, quelques instants auparavant, la pâleur
de la mort avait-elle passé sur son front? pourquoi presque aussitôt
tout son sang avait-il reflué violemment vers son coeur? pourquoi, tandis
que le marquis essayait de lui démontrer la nécessité d'une alliance
avec Bernard, venait-elle de s'enfuir, agitée, tremblante, éperdue, et
cependant, vive, heureuse et légère? Elle-même n'aurait pu le dire.
Arrivée au fond du parc, elle se laissa tomber sur un tertre, et des
larmes silencieuses roulèrent sans effort le long de ses joues, perles
humides, gouttes de rosée sur les pétales embaumés d'un lis. Ainsi le
bonheur et l'amour ont des pleurs pour premier sourire, comme s'ils
avaient l'un et l'autre en naissant l'instinct de leur fragilité et la
conscience qu'ils naissent pour souffrir.
* * * * *
On touchait à la fin d'avril. Le parc n'étant pas assez vaste pour
contenir l'ivresse de son âme, Hélène se leva et gagna la campagne. Sous
ses pieds, la terre était en fleurs, le ciel bleu souriait sur sa tête,
la vie chantait dans son jeune sein. Elle avait oublié Raoul et songeait
à peine à Bernard. Elle allait au hasard, absorbée par une pensée vague,
mystérieuse et charmante, s'arrêtant de loin en loin pour en respirer le
parfum, et reportant à Dieu les joies qui l'inondaient dans tous les
replis de son âme; car c'était, ainsi que nous l'avons dit déjà, une
nature grave aussi bien que tendre, et profondément religieuse.
* * * * *
Ce ne fut qu'en voyant le soleil baisser à l'horizon, qu'Hélène songea à
reprendre le chemin du château. En revenant, du haut de la colline
qu'elle avait gravie et qu'elle se préparait à descendre, elle aperçut
Bernard qui passait à cheval dans le creux du vallon. Elle tressaillit
doucement, et son regard ému le suivit longtemps dans la plaine. Elle
revint en réfléchissant sur la destinée de ce jeune homme qu'elle
croyait pauvre et déshérité: pour la première fois, mademoiselle de La
Seiglière se prit à contempler avec un sentiment de bonheur et d'orgueil
le château de son père qu'embrasaient les rayons du couchant, et la mer
de verdure que les brises du soir faisaient onduler à l'entour.
Cependant, en découvrant sur l'autre rive le petit castel de Vaubert
sombre et renfrogné derrière son massif de chênes, dont le printemps
n'avait point encore reverdi les rameaux, elle ne put se défendre d'un
mouvement de tristesse et d'effroi, comme si elle eût compris que
c'était de là que devait partir le coup de foudre qui briserait sa vie
tout entière. Ce coup de foudre ne se fit pas attendre. Arrivée à la
grille du parc, Hélène allait en franchir le seuil, lorsqu'elle fut
abordée par un serviteur de la baronne qui lui remit un paquet sous
enveloppe, scellé d'un triple cachet aux armes de Vaubert. En
reconnaissant à la suscription l'écriture du jeune baron qui était
arrivé la veille et qu'elle ne savait pas de retour, l'enfant pâlit,
déchira l'enveloppe d'une main tremblante, et trouva, mêlée à ses
propres lettres que lui renvoyait Raoul, une lettre de ce jeune homme.
Hélène en déchira les feuillets encore tout humides, et, après l'avoir
lue sur place, elle demeura atterrée, comme si en effet le feu du ciel
venait de tomber à ses pieds.
* * * * *
Assez semblable à ces automates qu'en pressant un ressort on fait à
volonté paraître et disparaître, M. de Vaubert était revenu comme il
était parti, sur un mot de sa mère, avec le même sourire sur les lèvres
et le même noeud à sa cravate. Pour n'être pas précisément un aigle,
c'était, à tout prendre, un esprit droit, une âme honnête, un coeur bien
placé. Non-seulement il n'avait jamais trempé dans les intrigues de sa
mère, mais, grâce aux trésors d'intelligence et de perspicacité que lui
avait départis le ciel, nous pouvons affirmer qu'il ne les avait même
pas soupçonnées. Jusqu'à présent, il avait naïvement pensé, comme
Hélène, que le vieux Stamply, en se dépouillant, n'avait fait que
restituer aux La Seiglière des biens qui ne lui appartenaient pas, et
qu'en ceci le bonhomme avait obéi seulement aux suggestions de sa
conscience. Raoul ne s'était jamais, à vrai dire, beaucoup préoccupé de
toute cette affaire, et n'en avait vu que les résultats, qui, pour
parler net, ne lui déplaisaient pas. Pauvre, il avait eu, de tout temps,
le goût de l'opulence, et n'imaginait pas qu'un cadre d'un million pût
rien gâter à un joli portrait. Toutefois, il aimait Hélène moins pour sa
fortune que pour sa beauté; il l'aimait à sa manière, froidement, mais
noblement; sans passion, mais sans calcul. Il savait d'ailleurs ce que
vaut une parole donnée et reçue; jamais le souffle des vils intérêts
n'avait flétri sa fleur d'honneur et de jeunesse. En apprenant ce qui
s'était passé durant son absence, la résurrection miraculeuse du fils
Stamply, son retour au pays, son installation au château, ses droits
incontestables, d'où résultait inévitablement la ruine complète du
marquis et de sa famille, M. de Vaubert, comme on le peut croire, ne se
livra point à de bien vifs transports d'allégresse; son visage
s'allongea singulièrement, et le jeu de sa physionomie n'exprima qu'une
satisfaction médiocre; mais lorsqu'après lui avoir montré le fond des
choses, madame de Vaubert demanda résolument à son fils quel parti il
comptait prendre en ces conjonctures, le jeune homme releva la tête et
n'hésita pas un instant. Il déclara simplement, sans effort et sans
enthousiasme, que la ruine du marquis ne changeait absolument rien aux
engagements qu'il avait contractés vis-à-vis de sa fille, et qu'il était
prêt à épouser, comme par le passé, mademoiselle de La Seiglière.
--Je n'attendais pas moins de vous, répliqua madame de Vaubert avec
fierté; vous êtes mon noble fils. Malheureusement ce n'est pas tout. Le
marquis, pour conserver ses biens, a résolu de marier sa fille à
Bernard.
--Eh bien! ma mère, répondit M. de Vaubert qui ne laissa voir aucune
émotion, si mademoiselle de La Seiglière croit pouvoir, sans forfaire à
l'honneur, retirer sa main de la mienne, que mademoiselle de La
Seiglière soit libre; mais je ne cesserai de me croire engagé vis-à-vis
d'elle que lorsqu'elle aura cessé la première de se croire engagée
vis-à-vis de moi.
--Vous êtes un noble coeur, s'écria avec un mouvement de joie la baronne,
qui comprit que l'affaire allait s'entamer ainsi qu'elle l'avait
souhaité. Écrivez donc en ce sens à mademoiselle de La Seiglière. Soyez
digne, mais aussi soyez tendre, afin qu'on ne puisse pas supposer que
vous avez écrit seulement pour l'acquit de votre conscience. Cela fait,
quoi qu'il arrive ensuite, vous aurez dignement rempli les devoirs d'un
amant fidèle et d'un preux chevalier.
Sans plus tarder, M. de Vaubert se mit devant un bureau, et sur un joli
papier qu'il avait rapporté de Paris, glacé, musqué, timbré aux armes de
sa maison, il écrivit les lignes suivantes, auxquelles la baronne, après
en avoir pris connaissance, donna sa maternelle approbation, bien
qu'elle eût désiré y trouver plus de passion et de tendresse. Ainsi, les
hostilités allaient commencer; entre les mains de la rusée baronne, ce
double feuillet de papier lustré, armorié, parfumé, et couvert sur la
première page d'une belle écriture anglaise, n'était rien moins qu'une
bombe qui, lancée dans la place, devait, en éclatant, exercer des
ravages prévus, calculés, d'un effet à peu près certain.
/#
«MADEMOISELLE,
#/
«J'arrive et j'apprends en même temps la révolution qui s'est opérée
dans votre destinée, et les nouvelles dispositions qu'a prises M. votre
père pour replacer sur votre tête l'héritage de ses ancêtres, que vient
de lui ravir le retour du fils de son ancien fermier. Qu'à ces fins M.
le marquis ait cru pouvoir prendre sur lui de désunir deux mains et deux
coeurs unis depuis dix ans devant Dieu, Dieu en jugera; je m'abstiens. Il
ne sied pas d'ailleurs à la pauvreté de se mettre en balance avec la
fortune. Seulement, il est de mon honneur, bien moins encore que de mon
amour, de vous déclarer, Mademoiselle, que si vous ne partagiez pas en
ceci les sentiments de M. votre père, et ne pensiez pas, comme lui, que
la foi jurée ne soit qu'un vain mot, j'aurais autant de bonheur à
partager avec vous ma modeste condition que vous en auriez eu vous-même
à partager avec moi votre luxe et votre opulence. Après cet aveu, dont
vous ne me ferez pas l'outrage de suspecter la sincérité, je n'ajouterai
pas un mot; c'est à vous seule qu'il appartient désormais de décider de
mon sort et du vôtre. Si vous repoussez mon humble offrande, reprenez
ces lettres qui ne m'appartiennent plus; je souffrirai sans me plaindre
ni murmurer. Si vous consentez, au contraire, à venir embellir ma vie et
mon foyer, renvoyez-moi ces précieux gages, je les presserai avec joie
et reconnaissance contre un coeur fidèle et dévoué.
/#
«RAOUL.»
#/
Ramenée violemment au sentiment de la réalité, Hélène n'hésita pas plus
que Raoul n'avait hésité. Après être sortie de l'espèce de stupeur dans
laquelle venait de la jeter la lecture de ces quelques lignes, elle
courut à son appartement, et là, étouffant sans faiblesse le rêve d'une
heure au plus, rayon éteint aussitôt qu'entrevu, fleur brisée au moment
d'éclore, elle prit une plume pour écrire elle-même et signer l'arrêt de
mort de son propre bonheur; mais, n'en trouvant pas le courage, elle se
contenta de mettre ses lettres sous enveloppe et de les renvoyer
immédiatement à Raoul. Cela fait, elle cacha sa tête entre ses mains, et
ne put s'empêcher de verser quelques larmes, bien différentes, hélas! de
celles qu'elle avait répandues le matin. Cependant, sous la mélancolie
d'un vague regret à peine défini, elle sentit bientôt une sourde
inquiétude remuer et gronder dans son sein. En lisant d'un seul regard
le billet de M. de Vaubert, elle n'avait vu clairement, et nettement
compris qu'une chose, c'est que ce jeune homme la rappelait
solennellement à la foi jurée sous peine de parjure et de trahison; dans
l'exaltation de sa conscience, Hélène avait négligé le reste. Une fois
apaisée par le sacrifice, l'esprit plus calme et les sens plus rassis,
elle se remémora peu à peu quelques expressions de la lettre de son
fiancé, auxquelles sa pensée ne s'était pas arrêtée d'abord, mais qui
avaient laissé en elle une impression confuse et pénible. Tout à coup,
ses souvenirs se dégageant et devenant de plus en plus distincts, elle
prit entre sa robe et sa ceinture le billet de Raoul, qu'elle avait
glissé là, sans doute pour défendre et protéger son coeur; après l'avoir
relu attentivement, après avoir pressuré chaque mot et creusé chaque
phrase pour en faire jaillir la lumière, mademoiselle de La Seiglière le
relut encore une fois; puis, passant insensiblement de la surprise à la
réflexion, elle finit par s'abîmer dans une méditation profonde.
* * * * *
C'était un esprit pur, un coeur pieux et fervent, une âme immaculée qui
n'avait jamais touché, même du bout des ailes, aux fanges de la vie.
Toutes les illusions habitaient dans son sein. Elle croyait au bien
naturellement, sans effort, et n'avait jamais soupçonné le mal. Pour
tout dire en un mot, telle était sa naïve candeur, qu'il ne lui était
pas arrivé de suspecter la loyauté, la bonne foi et le désintéressement
de madame de Vaubert elle-même. Toutefois, depuis l'installation de
Bernard, elle avait compris vaguement qu'il se tramait autour d'elle
quelque chose d'équivoque et de mystérieux. Quoique d'un naturel ni
défiant ni curieux, elle s'en était confusément préoccupée, surtout en
voyant s'altérer et s'assombrir l'humeur de son père, qu'elle avait
connu de tout temps, même au fond de l'exil, joyeux, souriant, étourdi,
charmant. Elle s'était étonnée de la subite disparition de Raoul et de
son absence prolongée, qu'on n'avait pu réussir à motiver suffisamment:
elle n'était pas sans avoir remarqué le brusque changement qui s'était
opéré tout d'un coup dans les mondaines habitudes du marquis et de la
baronne, à partir du jour où Bernard avait partagé la vie du château;
enfin, elle s'était demandé parfois, à ses heures de trouble et
d'épouvante, comment il pouvait se faire que ce jeune homme, dans la
force de l'âge, acceptât si longtemps une condition humiliante et
précaire, au lieu de chercher à se créer une position indépendante,
ainsi qu'il eût convenu à un caractère énergique et fier. Que se
passait-il? Hélène l'ignorait; mais à coup sûr il se passait quelque
chose d'étrange qu'on s'étudiait à lui cacher. La lettre du jeune baron
fut un éclair dans cette sombre nuit. À force d'y réfléchir, si
mademoiselle de La Seiglière ne devina point la vérité tout entière et
dans tout son éclat, du moins la vit-elle apparaître comme un point
lumineux qui, bien que presque imperceptible, la dirigea dans ses
investigations. Une fois sur la voie, Hélène se souvint de quelques
discours inachevés, échappés au vieux Stamply, durant le cours de sa
longue agonie, et dont elle avait alors essayé vainement d'interpréter
le sens: elle se rappela dans tous ses détails l'accueil empressé, plus
qu'hospitalier, qu'on avait fait au retour du fils, après avoir humilié
la vieillesse du père; bref, elle promena, comme un flambeau, le billet
de Raoul à travers tous les incidents qui avaient signalé le séjour de
Bernard, et dont elle s'était jusqu'à présent épuisée en efforts
inutiles pour soulever le voile et percer la morne obscurité. D'épisode
en épisode, elle en vint ainsi à se demander pourquoi la baronne
semblait s'être retirée du château depuis une semaine et plus, pourquoi
M. de Vaubert, au lieu d'écrire, ne s'était pas présenté en personne;
puis, lorsqu'enfin elle en fut arrivée à l'entretien qu'elle avait eu
quelques heures auparavant avec son père, sentant ici tout son sang
indigné lui monter au visage, elle se leva fièrement et sortit d'un pas
ferme pour aller trouver le marquis.