XI

Pourquoi mademoiselle de La Seiglière s'était-elle échappée tout à coup

des bras de son père? pourquoi, quelques instants auparavant, la pâleur

de la mort avait-elle passé sur son front? pourquoi presque aussitôt

tout son sang avait-il reflué violemment vers son coeur? pourquoi, tandis

que le marquis essayait de lui démontrer la nécessité d'une alliance

avec Bernard, venait-elle de s'enfuir, agitée, tremblante, éperdue, et

cependant, vive, heureuse et légère? Elle-même n'aurait pu le dire.

Arrivée au fond du parc, elle se laissa tomber sur un tertre, et des

larmes silencieuses roulèrent sans effort le long de ses joues, perles

humides, gouttes de rosée sur les pétales embaumés d'un lis. Ainsi le

bonheur et l'amour ont des pleurs pour premier sourire, comme s'ils

avaient l'un et l'autre en naissant l'instinct de leur fragilité et la

conscience qu'ils naissent pour souffrir.

* * * * *

On touchait à la fin d'avril. Le parc n'étant pas assez vaste pour

contenir l'ivresse de son âme, Hélène se leva et gagna la campagne. Sous

ses pieds, la terre était en fleurs, le ciel bleu souriait sur sa tête,

la vie chantait dans son jeune sein. Elle avait oublié Raoul et songeait

à peine à Bernard. Elle allait au hasard, absorbée par une pensée vague,

mystérieuse et charmante, s'arrêtant de loin en loin pour en respirer le

parfum, et reportant à Dieu les joies qui l'inondaient dans tous les

replis de son âme; car c'était, ainsi que nous l'avons dit déjà, une

nature grave aussi bien que tendre, et profondément religieuse.

* * * * *

Ce ne fut qu'en voyant le soleil baisser à l'horizon, qu'Hélène songea à

reprendre le chemin du château. En revenant, du haut de la colline

qu'elle avait gravie et qu'elle se préparait à descendre, elle aperçut

Bernard qui passait à cheval dans le creux du vallon. Elle tressaillit

doucement, et son regard ému le suivit longtemps dans la plaine. Elle

revint en réfléchissant sur la destinée de ce jeune homme qu'elle

croyait pauvre et déshérité: pour la première fois, mademoiselle de La

Seiglière se prit à contempler avec un sentiment de bonheur et d'orgueil

le château de son père qu'embrasaient les rayons du couchant, et la mer

de verdure que les brises du soir faisaient onduler à l'entour.

Cependant, en découvrant sur l'autre rive le petit castel de Vaubert

sombre et renfrogné derrière son massif de chênes, dont le printemps

n'avait point encore reverdi les rameaux, elle ne put se défendre d'un

mouvement de tristesse et d'effroi, comme si elle eût compris que

c'était de là que devait partir le coup de foudre qui briserait sa vie

tout entière. Ce coup de foudre ne se fit pas attendre. Arrivée à la

grille du parc, Hélène allait en franchir le seuil, lorsqu'elle fut

abordée par un serviteur de la baronne qui lui remit un paquet sous

enveloppe, scellé d'un triple cachet aux armes de Vaubert. En

reconnaissant à la suscription l'écriture du jeune baron qui était

arrivé la veille et qu'elle ne savait pas de retour, l'enfant pâlit,

déchira l'enveloppe d'une main tremblante, et trouva, mêlée à ses

propres lettres que lui renvoyait Raoul, une lettre de ce jeune homme.

Hélène en déchira les feuillets encore tout humides, et, après l'avoir

lue sur place, elle demeura atterrée, comme si en effet le feu du ciel

venait de tomber à ses pieds.

* * * * *

Assez semblable à ces automates qu'en pressant un ressort on fait à

volonté paraître et disparaître, M. de Vaubert était revenu comme il

était parti, sur un mot de sa mère, avec le même sourire sur les lèvres

et le même noeud à sa cravate. Pour n'être pas précisément un aigle,

c'était, à tout prendre, un esprit droit, une âme honnête, un coeur bien

placé. Non-seulement il n'avait jamais trempé dans les intrigues de sa

mère, mais, grâce aux trésors d'intelligence et de perspicacité que lui

avait départis le ciel, nous pouvons affirmer qu'il ne les avait même

pas soupçonnées. Jusqu'à présent, il avait naïvement pensé, comme

Hélène, que le vieux Stamply, en se dépouillant, n'avait fait que

restituer aux La Seiglière des biens qui ne lui appartenaient pas, et

qu'en ceci le bonhomme avait obéi seulement aux suggestions de sa

conscience. Raoul ne s'était jamais, à vrai dire, beaucoup préoccupé de

toute cette affaire, et n'en avait vu que les résultats, qui, pour

parler net, ne lui déplaisaient pas. Pauvre, il avait eu, de tout temps,

le goût de l'opulence, et n'imaginait pas qu'un cadre d'un million pût

rien gâter à un joli portrait. Toutefois, il aimait Hélène moins pour sa

fortune que pour sa beauté; il l'aimait à sa manière, froidement, mais

noblement; sans passion, mais sans calcul. Il savait d'ailleurs ce que

vaut une parole donnée et reçue; jamais le souffle des vils intérêts

n'avait flétri sa fleur d'honneur et de jeunesse. En apprenant ce qui

s'était passé durant son absence, la résurrection miraculeuse du fils

Stamply, son retour au pays, son installation au château, ses droits

incontestables, d'où résultait inévitablement la ruine complète du

marquis et de sa famille, M. de Vaubert, comme on le peut croire, ne se

livra point à de bien vifs transports d'allégresse; son visage

s'allongea singulièrement, et le jeu de sa physionomie n'exprima qu'une

satisfaction médiocre; mais lorsqu'après lui avoir montré le fond des

choses, madame de Vaubert demanda résolument à son fils quel parti il

comptait prendre en ces conjonctures, le jeune homme releva la tête et

n'hésita pas un instant. Il déclara simplement, sans effort et sans

enthousiasme, que la ruine du marquis ne changeait absolument rien aux

engagements qu'il avait contractés vis-à-vis de sa fille, et qu'il était

prêt à épouser, comme par le passé, mademoiselle de La Seiglière.

--Je n'attendais pas moins de vous, répliqua madame de Vaubert avec

fierté; vous êtes mon noble fils. Malheureusement ce n'est pas tout. Le

marquis, pour conserver ses biens, a résolu de marier sa fille à

Bernard.

--Eh bien! ma mère, répondit M. de Vaubert qui ne laissa voir aucune

émotion, si mademoiselle de La Seiglière croit pouvoir, sans forfaire à

l'honneur, retirer sa main de la mienne, que mademoiselle de La

Seiglière soit libre; mais je ne cesserai de me croire engagé vis-à-vis

d'elle que lorsqu'elle aura cessé la première de se croire engagée

vis-à-vis de moi.

--Vous êtes un noble coeur, s'écria avec un mouvement de joie la baronne,

qui comprit que l'affaire allait s'entamer ainsi qu'elle l'avait

souhaité. Écrivez donc en ce sens à mademoiselle de La Seiglière. Soyez

digne, mais aussi soyez tendre, afin qu'on ne puisse pas supposer que

vous avez écrit seulement pour l'acquit de votre conscience. Cela fait,

quoi qu'il arrive ensuite, vous aurez dignement rempli les devoirs d'un

amant fidèle et d'un preux chevalier.

Sans plus tarder, M. de Vaubert se mit devant un bureau, et sur un joli

papier qu'il avait rapporté de Paris, glacé, musqué, timbré aux armes de

sa maison, il écrivit les lignes suivantes, auxquelles la baronne, après

en avoir pris connaissance, donna sa maternelle approbation, bien

qu'elle eût désiré y trouver plus de passion et de tendresse. Ainsi, les

hostilités allaient commencer; entre les mains de la rusée baronne, ce

double feuillet de papier lustré, armorié, parfumé, et couvert sur la

première page d'une belle écriture anglaise, n'était rien moins qu'une

bombe qui, lancée dans la place, devait, en éclatant, exercer des

ravages prévus, calculés, d'un effet à peu près certain.

/#

«MADEMOISELLE,

#/

«J'arrive et j'apprends en même temps la révolution qui s'est opérée

dans votre destinée, et les nouvelles dispositions qu'a prises M. votre

père pour replacer sur votre tête l'héritage de ses ancêtres, que vient

de lui ravir le retour du fils de son ancien fermier. Qu'à ces fins M.

le marquis ait cru pouvoir prendre sur lui de désunir deux mains et deux

coeurs unis depuis dix ans devant Dieu, Dieu en jugera; je m'abstiens. Il

ne sied pas d'ailleurs à la pauvreté de se mettre en balance avec la

fortune. Seulement, il est de mon honneur, bien moins encore que de mon

amour, de vous déclarer, Mademoiselle, que si vous ne partagiez pas en

ceci les sentiments de M. votre père, et ne pensiez pas, comme lui, que

la foi jurée ne soit qu'un vain mot, j'aurais autant de bonheur à

partager avec vous ma modeste condition que vous en auriez eu vous-même

à partager avec moi votre luxe et votre opulence. Après cet aveu, dont

vous ne me ferez pas l'outrage de suspecter la sincérité, je n'ajouterai

pas un mot; c'est à vous seule qu'il appartient désormais de décider de

mon sort et du vôtre. Si vous repoussez mon humble offrande, reprenez

ces lettres qui ne m'appartiennent plus; je souffrirai sans me plaindre

ni murmurer. Si vous consentez, au contraire, à venir embellir ma vie et

mon foyer, renvoyez-moi ces précieux gages, je les presserai avec joie

et reconnaissance contre un coeur fidèle et dévoué.

/#

«RAOUL.»

#/

Ramenée violemment au sentiment de la réalité, Hélène n'hésita pas plus

que Raoul n'avait hésité. Après être sortie de l'espèce de stupeur dans

laquelle venait de la jeter la lecture de ces quelques lignes, elle

courut à son appartement, et là, étouffant sans faiblesse le rêve d'une

heure au plus, rayon éteint aussitôt qu'entrevu, fleur brisée au moment

d'éclore, elle prit une plume pour écrire elle-même et signer l'arrêt de

mort de son propre bonheur; mais, n'en trouvant pas le courage, elle se

contenta de mettre ses lettres sous enveloppe et de les renvoyer

immédiatement à Raoul. Cela fait, elle cacha sa tête entre ses mains, et

ne put s'empêcher de verser quelques larmes, bien différentes, hélas! de

celles qu'elle avait répandues le matin. Cependant, sous la mélancolie

d'un vague regret à peine défini, elle sentit bientôt une sourde

inquiétude remuer et gronder dans son sein. En lisant d'un seul regard

le billet de M. de Vaubert, elle n'avait vu clairement, et nettement

compris qu'une chose, c'est que ce jeune homme la rappelait

solennellement à la foi jurée sous peine de parjure et de trahison; dans

l'exaltation de sa conscience, Hélène avait négligé le reste. Une fois

apaisée par le sacrifice, l'esprit plus calme et les sens plus rassis,

elle se remémora peu à peu quelques expressions de la lettre de son

fiancé, auxquelles sa pensée ne s'était pas arrêtée d'abord, mais qui

avaient laissé en elle une impression confuse et pénible. Tout à coup,

ses souvenirs se dégageant et devenant de plus en plus distincts, elle

prit entre sa robe et sa ceinture le billet de Raoul, qu'elle avait

glissé là, sans doute pour défendre et protéger son coeur; après l'avoir

relu attentivement, après avoir pressuré chaque mot et creusé chaque

phrase pour en faire jaillir la lumière, mademoiselle de La Seiglière le

relut encore une fois; puis, passant insensiblement de la surprise à la

réflexion, elle finit par s'abîmer dans une méditation profonde.

* * * * *

C'était un esprit pur, un coeur pieux et fervent, une âme immaculée qui

n'avait jamais touché, même du bout des ailes, aux fanges de la vie.

Toutes les illusions habitaient dans son sein. Elle croyait au bien

naturellement, sans effort, et n'avait jamais soupçonné le mal. Pour

tout dire en un mot, telle était sa naïve candeur, qu'il ne lui était

pas arrivé de suspecter la loyauté, la bonne foi et le désintéressement

de madame de Vaubert elle-même. Toutefois, depuis l'installation de

Bernard, elle avait compris vaguement qu'il se tramait autour d'elle

quelque chose d'équivoque et de mystérieux. Quoique d'un naturel ni

défiant ni curieux, elle s'en était confusément préoccupée, surtout en

voyant s'altérer et s'assombrir l'humeur de son père, qu'elle avait

connu de tout temps, même au fond de l'exil, joyeux, souriant, étourdi,

charmant. Elle s'était étonnée de la subite disparition de Raoul et de

son absence prolongée, qu'on n'avait pu réussir à motiver suffisamment:

elle n'était pas sans avoir remarqué le brusque changement qui s'était

opéré tout d'un coup dans les mondaines habitudes du marquis et de la

baronne, à partir du jour où Bernard avait partagé la vie du château;

enfin, elle s'était demandé parfois, à ses heures de trouble et

d'épouvante, comment il pouvait se faire que ce jeune homme, dans la

force de l'âge, acceptât si longtemps une condition humiliante et

précaire, au lieu de chercher à se créer une position indépendante,

ainsi qu'il eût convenu à un caractère énergique et fier. Que se

passait-il? Hélène l'ignorait; mais à coup sûr il se passait quelque

chose d'étrange qu'on s'étudiait à lui cacher. La lettre du jeune baron

fut un éclair dans cette sombre nuit. À force d'y réfléchir, si

mademoiselle de La Seiglière ne devina point la vérité tout entière et

dans tout son éclat, du moins la vit-elle apparaître comme un point

lumineux qui, bien que presque imperceptible, la dirigea dans ses

investigations. Une fois sur la voie, Hélène se souvint de quelques

discours inachevés, échappés au vieux Stamply, durant le cours de sa

longue agonie, et dont elle avait alors essayé vainement d'interpréter

le sens: elle se rappela dans tous ses détails l'accueil empressé, plus

qu'hospitalier, qu'on avait fait au retour du fils, après avoir humilié

la vieillesse du père; bref, elle promena, comme un flambeau, le billet

de Raoul à travers tous les incidents qui avaient signalé le séjour de

Bernard, et dont elle s'était jusqu'à présent épuisée en efforts

inutiles pour soulever le voile et percer la morne obscurité. D'épisode

en épisode, elle en vint ainsi à se demander pourquoi la baronne

semblait s'être retirée du château depuis une semaine et plus, pourquoi

M. de Vaubert, au lieu d'écrire, ne s'était pas présenté en personne;

puis, lorsqu'enfin elle en fut arrivée à l'entretien qu'elle avait eu

quelques heures auparavant avec son père, sentant ici tout son sang

indigné lui monter au visage, elle se leva fièrement et sortit d'un pas

ferme pour aller trouver le marquis.

Mademoiselle de la Seiglière, Volume 2 (of 2) · 第 10 / 15 题