Des semaines, des mois s'écoulèrent. Toujours prêt à partir, Bernard ne
partit pas. La saison était belle; il chassa, monta les chevaux du
marquis, et finit par se laisser aller au courant de cette vie élégante
et facile qui s'appelle la vie de château. Les saillies du marquis lui
plaisaient; bien qu'il conservât encore auprès de madame de Vaubert un
sentiment de vague défiance et d'inexplicable malaise, il avait subi,
cependant, sans chercher à s'en rendre compte, le charme de sa grâce et
de son esprit. Les repas étaient gais, les vins étaient exquis; les
promenades, à la nuit tombante, sur le bord du Clain ou sous les arbres
du parc effeuillé par l'automne, les causeries autour de l'âtre, la
discussion, les longs récits, abrégeaient les soirées oisives. Lorsqu'il
échappait au marquis quelque aristocratique boutade qui éclatait comme
une obus sous les pieds de Bernard, Hélène, qui travaillait sous la
lueur de la lampe à quelque ouvrage d'aiguille, levait sa blonde tête et
fermait avec un sourire la blessure que son père avait faite.
Mademoiselle de La Seiglière, qui continuait de croire que ce jeune
homme était au château dans une position pénible, humiliante et
précaire, n'avait d'autre préoccupation que de la lui faire oublier, et
cette erreur valait à Bernard de si doux dédommagements, qu'il
supportait avec une héroïque patience dont il était étonné lui-même les
étourderies de l'incorrigible vieillard. D'ailleurs, quoiqu'ils ne
s'entendissent sur rien, Bernard et le marquis en étaient arrivés à se
prendre d'une espèce d'affection l'un pour l'autre. Le caractère ouvert
du fils Stamply, sa nature franche et loyale, son attitude ferme, sa
parole brusque et hardie, l'exaltation même de ses sentiments toutes les
fois qu'il était question des batailles de l'empire et de la gloire de
son empereur, ne répugnaient pas au vieux gentilhomme. D'un autre côté,
les chevaleresques enfantillages du grand seigneur agréaient assez au
jeune soldat. Ils chassaient ensemble, couraient à cheval, jouaient au
billard, discutaient sur la politique, s'emportaient, bataillaient, et
n'étaient pas loin de s'aimer.--Ma foi! pensait le marquis, pour un
hussard, fils de manant, ce brave garçon n'est vraiment pas trop
mal.--Eh bien! se disait Bernard, pour un marquis, voltigeur de l'ancien
régime, ce vieux bonhomme n'est pas trop déplaisant.--Et le soir en se
quittant, le matin en se retrouvant, ils se serraient cordialement la
main.
L'automne tirait à sa fin; l'hiver fit sentir plus vivement encore à
Bernard les joies du foyer et les délices de l'intimité. Depuis son
installation au château, on avait cru devoir éloigner par prudence la
tourbe des visiteurs. On vivait en famille: les fêtes avaient cessé.
Bernard, qui avait passé le précédent hiver dans les steppes hyperborées
ne songea plus à résister aux séductions d'un intérieur aimable et
charmant. Il reconnut qu'en fin de compte ces nobles avaient du bon et
qu'ils gagnaient à être vus de près; il se demanda ce qu'il serait
devenu, triste et seul, dans ce château désert; il se dit qu'il
manquerait de respect à la mémoire de son père en agissant de rigueur
contre les êtres qui avaient égayé la fin de ses jours, et que,
puisqu'on ne lui contestait pas ses droits, il devait laisser au temps,
à la délicatesse et à la loyauté de ses hôtes, le soin de terminer
convenablement cette étrange histoire, sans secousses, sans luttes et
sans déchirements. Bref, en s'abandonnant mollement à la dérive du flot
qui le berçait, il ne manqua pas de bonnes raisons pour excuser à ses
propres yeux et pour justifier sa faiblesse. Il en était une qui les
valait toutes; ce fut la seule qu'il ne se donna pas.
* * * * *
Le temps fuyait, pour Hélène, léger et rapide; pour Bernard, rapide et
léger. Il n'était pas besoin d'une bien grande perspicacité pour prévoir
ce qui s'allait passer entre ces deux jeunes coeurs; mais notre
gentilhomme, qui s'entendait en amour comme en politique, ne devait pas
aborder l'idée que son sang pût s'éprendre pour celui de son ancien
fermier. D'une autre part, madame de Vaubert, qui, avec toutes les
finesses de l'esprit, n'avait jamais soupçonné les surprises de la
passion, ne pouvait pas raisonnablement supposer que la présence de
Bernard dût éclipser l'image de Raoul. Mademoiselle de La Seiglière ne
le supposait pas davantage. Cette enfant se doutait si peu de l'amour,
qu'elle croyait aimer son fiancé; et, se reconnaissant devant Dieu
l'épouse de M. de Vaubert, vis-à-vis de Bernard croyant n'être que
généreuse, elle s'abandonnait sans défiance au courant mystérieux qui
l'entraînait vers lui.
Elle comparait bien parfois la jeunesse héroïque de celui-ci à
l'existence oisive de celui-là; parfois, à la lecture des lettres de
Raoul, songeant aux lettres de Bernard, elle s'étonnait bien de trouver
la tendresse de l'amant moins brûlante et moins exaltée que ne l'était
la tendresse du fils; quand, l'oeil étincelant, le front illuminé de
magiques reflets, Bernard parlait de gloire et de combats, ou qu'assis
auprès d'elle il la contemplait en silence, Hélène sentait bien remuer
dans son sein ému quelque chose d'étrange qu'elle n'avait jamais éprouvé
en présence de son beau fiancé; mais comment aurait-elle pu deviner
l'amour aux tressaillements de son être, elle qui, jusqu'alors, avait
pris pour l'amour un sentiment tiède et paisible, sans trouble et sans
mystère, sans douleur et sans joie? Enfin, Bernard lui-même s'enivrait à
son insu du charme qui l'enveloppait, et c'est ainsi que ces deux jeunes
gens se voyaient chaque jour, en toute liberté comme en toute innocence,
s'efforçant de se faire oublier l'un à l'autre leur position respective,
Hélène, redoublant de grâce, Bernard d'humilité, et ne comprenant pas
l'un et l'autre que, sous ces adorables délicatesses, l'amour s'était
déjà glissé. Cependant il arriva qu'un jour ils en eurent simultanément
une vague révélation.
* * * * *
Peu de temps avant l'arrivée de Bernard, par une de ces fantaisies de
jeunesse assez familières à la vieillesse du marquis, celui-ci avait
fait l'acquisition d'un jeune cheval pur sang limousin qui passait pour
indomptable, et que nul encore n'avait pu monter. Hélène l'avait appelé
Roland, par allusion sans doute au Roland furieux. Un pauvre diable, qui
se donnait pour un centaure, s'étant avisé de vouloir le soumettre,
Roland l'avait désarçonné, et le centaure s'était cassé les reins.
Dès-lors, personne n'avait osé se frotter au rude jouteur, qu'on vantait
d'ailleurs à dix lieues à la ronde pour sa merveilleuse beauté et pour
la pureté de sa race. Un jour qu'il en était question, Bernard se fit
fort de le mater, de le soumettre et de le rendre, en moins d'un mois,
doux et docile comme un mouton bridé. Madame de Vaubert l'encouragea à
le tenter; le marquis s'efforça de l'en dissuader; Hélène le supplia de
n'en rien faire. Piqué d'honneur, Bernard courut aux écuries et parut
bientôt sous le balcon où se tenaient la baronne, M. de La Seiglière et
sa fille, en selle sur Roland magnifique et terrible. Indigné du frein,
la bouche écumante, les naseaux en feu et les yeux sanglants comme une
cavale sauvage qui sentirait la sangle et le mors, le superbe animal
bondissait avec une incroyable furie, se cabrait, pirouettait et se
dressait debout sur ses jarrets d'acier, le tout à la visible
satisfaction de madame de Vaubert, qui semblait prendre le plus vif
intérêt à cet exercice, et aux applaudissements du marquis
qu'émerveillaient la grâce et l'adresse de l'écuyer.
--Ventre-saint-gris! jeune homme, vous êtes du sang des Lapithes,
s'écria-t-il en battant des mains.
Quand Bernard rentra dans le salon, il aperçut Hélène plus pâle que la
mort. Le reste de la journée, mademoiselle de La Seiglière ne lui
adressa pas un mot ni un regard; seulement, à la veillée, comme Bernard,
qui craignait de l'avoir offensée, se tenait auprès d'elle, triste et
silencieux, tandis que le marquis et madame de Vaubert étaient absorbés
par une partie d'échecs:
--Pourquoi jouez-vous follement votre vie? dit à voix basse et
froidement Hélène, sans lever les yeux et sans interrompre son ouvrage
de broderie.
--Ma vie? répondit Bernard en souriant; c'est un bien pauvre enjeu.
--Vous n'en savez rien, dit Hélène.
--Croyez que nul ne s'en soucie, répliqua Bernard d'une tremblante voix.
--Vous n'en savez rien, dit Hélène. D'ailleurs, c'est une impiété de
disposer ainsi d'un don de Dieu.
--Échec et mat! s'écria le marquis. Jeune homme, ajouta-t-il en se
tournant vers Bernard, je vous répète que vous êtes du sang des
Lapithes.
--À la façon dont il s'y prend, dit à son tour madame de Vaubert, je
veux qu'avant huit jours monsieur Bernard soit maître de Roland et le
mène comme un agneau.
--Vous ne monterez jamais ce cheval, dit d'un ton de froide et calme
autorité mademoiselle de La Seiglière, les yeux toujours baissés sur son
ouvrage et de manière à n'être entendue que du jeune homme, qui se
retira presque aussitôt pour cacher le trouble de son coeur.