II

Des semaines, des mois s'écoulèrent. Toujours prêt à partir, Bernard ne

partit pas. La saison était belle; il chassa, monta les chevaux du

marquis, et finit par se laisser aller au courant de cette vie élégante

et facile qui s'appelle la vie de château. Les saillies du marquis lui

plaisaient; bien qu'il conservât encore auprès de madame de Vaubert un

sentiment de vague défiance et d'inexplicable malaise, il avait subi,

cependant, sans chercher à s'en rendre compte, le charme de sa grâce et

de son esprit. Les repas étaient gais, les vins étaient exquis; les

promenades, à la nuit tombante, sur le bord du Clain ou sous les arbres

du parc effeuillé par l'automne, les causeries autour de l'âtre, la

discussion, les longs récits, abrégeaient les soirées oisives. Lorsqu'il

échappait au marquis quelque aristocratique boutade qui éclatait comme

une obus sous les pieds de Bernard, Hélène, qui travaillait sous la

lueur de la lampe à quelque ouvrage d'aiguille, levait sa blonde tête et

fermait avec un sourire la blessure que son père avait faite.

Mademoiselle de La Seiglière, qui continuait de croire que ce jeune

homme était au château dans une position pénible, humiliante et

précaire, n'avait d'autre préoccupation que de la lui faire oublier, et

cette erreur valait à Bernard de si doux dédommagements, qu'il

supportait avec une héroïque patience dont il était étonné lui-même les

étourderies de l'incorrigible vieillard. D'ailleurs, quoiqu'ils ne

s'entendissent sur rien, Bernard et le marquis en étaient arrivés à se

prendre d'une espèce d'affection l'un pour l'autre. Le caractère ouvert

du fils Stamply, sa nature franche et loyale, son attitude ferme, sa

parole brusque et hardie, l'exaltation même de ses sentiments toutes les

fois qu'il était question des batailles de l'empire et de la gloire de

son empereur, ne répugnaient pas au vieux gentilhomme. D'un autre côté,

les chevaleresques enfantillages du grand seigneur agréaient assez au

jeune soldat. Ils chassaient ensemble, couraient à cheval, jouaient au

billard, discutaient sur la politique, s'emportaient, bataillaient, et

n'étaient pas loin de s'aimer.--Ma foi! pensait le marquis, pour un

hussard, fils de manant, ce brave garçon n'est vraiment pas trop

mal.--Eh bien! se disait Bernard, pour un marquis, voltigeur de l'ancien

régime, ce vieux bonhomme n'est pas trop déplaisant.--Et le soir en se

quittant, le matin en se retrouvant, ils se serraient cordialement la

main.

L'automne tirait à sa fin; l'hiver fit sentir plus vivement encore à

Bernard les joies du foyer et les délices de l'intimité. Depuis son

installation au château, on avait cru devoir éloigner par prudence la

tourbe des visiteurs. On vivait en famille: les fêtes avaient cessé.

Bernard, qui avait passé le précédent hiver dans les steppes hyperborées

ne songea plus à résister aux séductions d'un intérieur aimable et

charmant. Il reconnut qu'en fin de compte ces nobles avaient du bon et

qu'ils gagnaient à être vus de près; il se demanda ce qu'il serait

devenu, triste et seul, dans ce château désert; il se dit qu'il

manquerait de respect à la mémoire de son père en agissant de rigueur

contre les êtres qui avaient égayé la fin de ses jours, et que,

puisqu'on ne lui contestait pas ses droits, il devait laisser au temps,

à la délicatesse et à la loyauté de ses hôtes, le soin de terminer

convenablement cette étrange histoire, sans secousses, sans luttes et

sans déchirements. Bref, en s'abandonnant mollement à la dérive du flot

qui le berçait, il ne manqua pas de bonnes raisons pour excuser à ses

propres yeux et pour justifier sa faiblesse. Il en était une qui les

valait toutes; ce fut la seule qu'il ne se donna pas.

* * * * *

Le temps fuyait, pour Hélène, léger et rapide; pour Bernard, rapide et

léger. Il n'était pas besoin d'une bien grande perspicacité pour prévoir

ce qui s'allait passer entre ces deux jeunes coeurs; mais notre

gentilhomme, qui s'entendait en amour comme en politique, ne devait pas

aborder l'idée que son sang pût s'éprendre pour celui de son ancien

fermier. D'une autre part, madame de Vaubert, qui, avec toutes les

finesses de l'esprit, n'avait jamais soupçonné les surprises de la

passion, ne pouvait pas raisonnablement supposer que la présence de

Bernard dût éclipser l'image de Raoul. Mademoiselle de La Seiglière ne

le supposait pas davantage. Cette enfant se doutait si peu de l'amour,

qu'elle croyait aimer son fiancé; et, se reconnaissant devant Dieu

l'épouse de M. de Vaubert, vis-à-vis de Bernard croyant n'être que

généreuse, elle s'abandonnait sans défiance au courant mystérieux qui

l'entraînait vers lui.

Elle comparait bien parfois la jeunesse héroïque de celui-ci à

l'existence oisive de celui-là; parfois, à la lecture des lettres de

Raoul, songeant aux lettres de Bernard, elle s'étonnait bien de trouver

la tendresse de l'amant moins brûlante et moins exaltée que ne l'était

la tendresse du fils; quand, l'oeil étincelant, le front illuminé de

magiques reflets, Bernard parlait de gloire et de combats, ou qu'assis

auprès d'elle il la contemplait en silence, Hélène sentait bien remuer

dans son sein ému quelque chose d'étrange qu'elle n'avait jamais éprouvé

en présence de son beau fiancé; mais comment aurait-elle pu deviner

l'amour aux tressaillements de son être, elle qui, jusqu'alors, avait

pris pour l'amour un sentiment tiède et paisible, sans trouble et sans

mystère, sans douleur et sans joie? Enfin, Bernard lui-même s'enivrait à

son insu du charme qui l'enveloppait, et c'est ainsi que ces deux jeunes

gens se voyaient chaque jour, en toute liberté comme en toute innocence,

s'efforçant de se faire oublier l'un à l'autre leur position respective,

Hélène, redoublant de grâce, Bernard d'humilité, et ne comprenant pas

l'un et l'autre que, sous ces adorables délicatesses, l'amour s'était

déjà glissé. Cependant il arriva qu'un jour ils en eurent simultanément

une vague révélation.

* * * * *

Peu de temps avant l'arrivée de Bernard, par une de ces fantaisies de

jeunesse assez familières à la vieillesse du marquis, celui-ci avait

fait l'acquisition d'un jeune cheval pur sang limousin qui passait pour

indomptable, et que nul encore n'avait pu monter. Hélène l'avait appelé

Roland, par allusion sans doute au Roland furieux. Un pauvre diable, qui

se donnait pour un centaure, s'étant avisé de vouloir le soumettre,

Roland l'avait désarçonné, et le centaure s'était cassé les reins.

Dès-lors, personne n'avait osé se frotter au rude jouteur, qu'on vantait

d'ailleurs à dix lieues à la ronde pour sa merveilleuse beauté et pour

la pureté de sa race. Un jour qu'il en était question, Bernard se fit

fort de le mater, de le soumettre et de le rendre, en moins d'un mois,

doux et docile comme un mouton bridé. Madame de Vaubert l'encouragea à

le tenter; le marquis s'efforça de l'en dissuader; Hélène le supplia de

n'en rien faire. Piqué d'honneur, Bernard courut aux écuries et parut

bientôt sous le balcon où se tenaient la baronne, M. de La Seiglière et

sa fille, en selle sur Roland magnifique et terrible. Indigné du frein,

la bouche écumante, les naseaux en feu et les yeux sanglants comme une

cavale sauvage qui sentirait la sangle et le mors, le superbe animal

bondissait avec une incroyable furie, se cabrait, pirouettait et se

dressait debout sur ses jarrets d'acier, le tout à la visible

satisfaction de madame de Vaubert, qui semblait prendre le plus vif

intérêt à cet exercice, et aux applaudissements du marquis

qu'émerveillaient la grâce et l'adresse de l'écuyer.

--Ventre-saint-gris! jeune homme, vous êtes du sang des Lapithes,

s'écria-t-il en battant des mains.

Quand Bernard rentra dans le salon, il aperçut Hélène plus pâle que la

mort. Le reste de la journée, mademoiselle de La Seiglière ne lui

adressa pas un mot ni un regard; seulement, à la veillée, comme Bernard,

qui craignait de l'avoir offensée, se tenait auprès d'elle, triste et

silencieux, tandis que le marquis et madame de Vaubert étaient absorbés

par une partie d'échecs:

--Pourquoi jouez-vous follement votre vie? dit à voix basse et

froidement Hélène, sans lever les yeux et sans interrompre son ouvrage

de broderie.

--Ma vie? répondit Bernard en souriant; c'est un bien pauvre enjeu.

--Vous n'en savez rien, dit Hélène.

--Croyez que nul ne s'en soucie, répliqua Bernard d'une tremblante voix.

--Vous n'en savez rien, dit Hélène. D'ailleurs, c'est une impiété de

disposer ainsi d'un don de Dieu.

--Échec et mat! s'écria le marquis. Jeune homme, ajouta-t-il en se

tournant vers Bernard, je vous répète que vous êtes du sang des

Lapithes.

--À la façon dont il s'y prend, dit à son tour madame de Vaubert, je

veux qu'avant huit jours monsieur Bernard soit maître de Roland et le

mène comme un agneau.

--Vous ne monterez jamais ce cheval, dit d'un ton de froide et calme

autorité mademoiselle de La Seiglière, les yeux toujours baissés sur son

ouvrage et de manière à n'être entendue que du jeune homme, qui se

retira presque aussitôt pour cacher le trouble de son coeur.

Mademoiselle de la Seiglière, Volume 2 (of 2) · 第 7 / 15 题